Valleyfield, mémoires et résistances

Les enseignantes et enseignants d’Oakland ont gagné leur grève

Bilan des luttes

Par Mis en ligne le 16 avril 2020

Bien qu’elle n’ait pas atteint tous ses objec­tifs, la grève des ensei­gnantes et ensei­gnants d’Oakland a trans­formé la ville, permis des gains impor­tants et donné aux édu­ca­teurs un rap­port de force contre les mil­liar­daires qui pour­suivent l’objectif de la pri­va­ti­sa­tion de l’éducation.

Après sept jours de grève, les ensei­gnants d’Oakland ont voté le 3 mars 2019 en faveur d’une entente avec le Oakland Unified School District. Bien que cet accord ne satis­fasse pas les attentes éle­vées de plu­sieurs membres, le nou­veau contrat consti­tue un pas en avant signi­fi­ca­tif : il garan­tit aux ensei­gnantes et aux ensei­gnants une aug­men­ta­tion de salaire de 11 % ainsi que des gains sur d’autres points comme le nombre d’élèves par classe et le ratio per­son­nel de soutien/​élèves. Ce serait tou­te­fois une erreur d’évaluer les résul­tats de la grève seule­ment sur les articles du nou­veau contrat. Les gains impor­tants se situent ailleurs.

La grève d’Oakland a éner­gisé et trans­formé des dizaines de mil­liers d’enseignants, d’élèves et de membres de la com­mu­nauté, et elle les a pré­pa­rés à pour­suivre la lutte. Les édu­ca­teurs se sont rendu compte de leur propre force, et ils ont iden­ti­fié leurs enne­mis de classe. Même si, après cette grève, la bataille pour sauver les écoles d’Oakland est loin d’être gagnée, la ville ne sera jamais plus la même.

Une grève remarquable

Motivée par le mou­ve­ment natio­nal de révolte des ensei­gnantes et ensei­gnants et par l’élection d’une nou­velle direc­tion mili­tante, la classe ouvrière a explosé de créa­ti­vité et d’action auto­nome durant la grève d’Oakland. Ce mou­ve­ment res­semble beau­coup plus à l’effervescente montée de la base obser­vée en Virginie-Occidentale qu’à la grève minu­tieu­se­ment et sys­té­ma­ti­que­ment pré­pa­rée à Los Angeles.

Alors que la United Teachers of Los Angeles (UTLA) avait béné­fi­cié de quatre ans pour pré­pa­rer son action, la nou­velle direc­tion de la Oakland Education Association (OEA), sous la conduite de Keith Brown, Ismael Armendariz et Chaz Garcia, n’avait eu que six mois et une infra­struc­ture orga­ni­sa­tion­nelle mini­male pour faire le tra­vail. Cette dyna­mique a créé chez les ensei­gnants à la fois l’espace et le besoin de s’impliquer sur leurs lieux de tra­vail.

La prin­ci­pale réus­site de la grève est d’avoir permis à des mil­liers d’enseignantes et d’enseignants, de membres du per­son­nel de sou­tien et d’élèves de prendre des ini­tia­tives, de s’autonomiser. Des actions comme l’organisation de piquets de grève effi­caces, des chants de ral­lie­ment, la mobi­li­sa­tion pour les mani­fes­ta­tions et l’explication des objec­tifs de la grève aux parents n’auraient pu se faire sans l’émergence rapide de cen­taines de nou­veaux lea­ders. Cet apport a trans­formé la base du syn­di­cat et son orga­ni­sa­tion ; la plu­part des struc­tures locales sont demeu­rées décen­tra­li­sées, tout par­ti­cu­liè­re­ment dans les écoles secon­daires qui avaient orga­nisé des grèves sau­vages pour amor­cer le mou­ve­ment. Evelyn Ramirez, une ensei­gnante de pre­mière année à la Melrose Leader Academy, l’a bien exprimé :

Par cette action, nous avons réa­lisé, presque du jour au len­de­main, que nous avions des capa­ci­tés d’organisation. Nous avons pris conscience plus clai­re­ment de ce qui se pas­sait dans notre ville. Grâce à l’expérience acquise durant la semaine et de demie de grève, je sais main­te­nant ce que la soli­da­rité signi­fie réel­le­ment et quels sen­ti­ments elle pro­cure. Nous sommes main­te­nant unis.

La grève a brisé la rou­tine de la vie quo­ti­dienne. Chaque jour, les gens ont parlé de poli­tique pen­dant des heures. Tim Marshall, un ensei­gnant de pre­mier cycle en science, leader d’un groupe de gré­vistes et membre du Democratic Socialists of America (DSA) a sou­li­gné : « Il y a à peine quelques semaines, il n’y avait dans mon école que quelques per­sonnes inté­res­sées à dis­cu­ter de la pos­si­bi­lité de stop­per la pri­va­ti­sa­tion des écoles, des fer­me­tures et des écoles à charte. Maintenant, c’est le prin­ci­pal sujet de dis­cus­sion ». Cette trans­for­ma­tion n’a pas touché seule­ment les ensei­gnants : les élèves de tout âge sont allés sur les piquets de grève, ils ont parlé dans les ras­sem­ble­ments et des­siné des affiches poli­tiques en appui à leur cause et à celle de leurs ensei­gnants. Plusieurs ont mani­festé une conscience de classe remar­quable.

Avant tout, la grève a changé l’image qu’on se fai­sait des racines de la crise de l’école d’Oakland. On a iden­ti­fié les membres du conseil sco­laire comme des agents ache­tés par les mil­liar­daires pour déman­te­ler le sys­tème sco­laire public au profit d’intérêts par­ti­cu­liers. Une membre du conseil, Jumoke Hinton Hudge, a peut-être été contrainte de démis­sion­ner après qu’elle fut filmée en train d’étouffer un direc­teur de piquet de grève qui pro­tes­tait contre une pro­po­si­tion de com­pres­sions bud­gé­taires du conseil sco­laire.

Malgré de fré­quentes averses de pluie, Oakland a vécu l’un des piquets de grève les plus vivants de l’histoire récente. On com­men­çait géné­ra­le­ment aussi tôt que cinq heures du matin, on chan­tait, on dan­sait et criait des slo­gans. Un des moments forts fut le défilé dans la ville, en voi­tures « low rider » (véhi­cules sur­bais­sés), par des Latinos por­tant des masques de Lucha Libre, la stéréo à fond de caisse, en appui aux ensei­gnantes et ensei­gnants.

Étant donné la pré­pa­ra­tion pré­ci­pi­tée de la grève, le sou­tien de la com­mu­nauté a été excep­tion­nel. Alors que la grève de 1996 à Oakland avait échoué à cause des divi­sions raciales, cette fois l’OEA a mis en évi­dence avec succès la lutte contre le racisme sys­té­mique, mis de l’avant d’importantes demandes rela­tives au « bien commun » pour les élèves et construit une grande soli­da­rité entre les ensei­gnants et les parents de toutes ori­gines. Cela a insuf­flé à la grève un sens d’urgence morale : elle était deve­nue une action pour pro­té­ger Oakland de l’intention des mil­liar­daires pro­mo­teurs de gen­tri­fi­ca­tion et de pri­va­ti­sa­tion d’expulser de la ville les ensei­gnants et les familles ouvrières de cou­leur.

Le voi­si­nage a sou­tenu les gré­vistes avec de la nour­ri­ture, des coups de klaxon, des encou­ra­ge­ments et l’offre d’utilisation de leurs salles de bain. La soli­da­rité mani­fes­tée par les tra­vailleurs fut tout aussi impor­tante. Les ensei­gnantes et ensei­gnants des écoles à charte ont orga­nisé des grèves sau­vages dans dix écoles d’Oakland. Dans quelques écoles, les gar­diens de sécu­rité du local 1021 du SEIU (Union Internationale des Employés de Service) ont refusé de tra­ver­ser les piquets de grève et les syn­di­cats dans le sec­teur de la Baie (Bay Area) ont par­ti­cipé en grand nombre aux ras­sem­ble­ments du midi. La United Teachers of Los Angeles et la California Teachers’ Association ont fourni des res­sources et du per­son­nel pour aider la cause. Le 26 février, des dou­zaines d’enseignants ont orga­nisé des arrêts de tra­vail en appui à leurs frères et sœurs d’Oakland.

La créa­tion de dou­zaines d’« écoles de soli­da­rité » dans des centres de loi­sirs et des églises a été l’une des inno­va­tions les plus impor­tantes de la grève d’Oakland. Ces écoles s’occupaient des cen­taines d’enfants de la ville qui n’avaient nulle part où aller, sinon de tra­ver­ser les piquets de grève. Tous les inter­ve­nants et inter­ve­nantes étaient des gré­vistes ou des lea­ders de la com­mu­nauté comme le pas­teur Anthony Jenkins. Ces espaces consti­tuaient clai­re­ment une conti­nuité avec la tra­di­tion radi­cale de soli­da­rité d’Oakland qui remon­tait à la grève géné­rale de 1946 et aux Black Panthers dans les années 1960. « Pour moi, le moment le plus for­mi­dable de la grève, raconte Ramirez, a été lorsque notre marche est passée devant une école de soli­da­rité et que tous les élèves sor­tirent et applau­dirent. Nous mar­chions pour eux. Nous lut­tions pour que nos enfants – sans sur­prise la plu­part étaient noirs ou foncés – aient une édu­ca­tion de qua­lité. »

La cam­pagne Bread for Ed est une autre action d’Oakland qui avait un carac­tère excep­tion­nel. La cam­pagne a com­mencé sous l’impulsion de East Bay Democratic Socialists of America ; la démarche a très tôt recruté des cen­taines de volon­taires et plus d’une ving­taine de com­mu­nau­tés d’organisations radi­cales. De petits dons qui venaient de par­tout en Californie ont permis de recueillir 170 000 dol­lars. Bread for Ed a nourri les enfants des écoles de soli­da­rité et les gré­vistes sur les piquets de grève, ce qui repré­sente plus de quatre mille repas par jour. Dans une ville où 73 % des élèves dépendent des repas gra­tuits ou à prix réduit, un tel niveau de soli­da­rité a consti­tué un fac­teur déter­mi­nant pour que les gré­vistes et les familles puissent tenir le coup aussi long­temps qu’ils l’ont fait.

L’évaluation du résultat

Il n’y a aucune action aussi puis­sante qu’une grève, et aucune orga­ni­sa­tion aussi puis­sante qu’un syn­di­cat pour trans­for­mer les tra­vailleuses et les tra­vailleurs et forcer les employeurs à accé­der à leurs demandes. Bien que l’entente finale ne répon­dait pas aux attentes de plu­sieurs membres, ce fut tout de même une vic­toire signi­fi­ca­tive étant donné le contexte défa­vo­rable de cette grève. En mai der­nier, le dis­trict n’offrait que 1 % d’augmentation sala­riale. Dans une ville où le prix des loge­ments a explosé, cette offre ne per­met­tait même pas aux salaires de suivre l’inflation. En fait, c’était une réduc­tion de salaire car l’offre était condi­tion­nelle à une aug­men­ta­tion de la tâche. Ce n’est pas donc pas une mince affaire pour l’OEA et ses membres, d’avoir forcé, par la grève, des diri­geants de dis­trict radins à leur accor­der une aug­men­ta­tion de 11 %.

Outre leur auto­no­mi­sa­tion et leur poli­ti­sa­tion, les ensei­gnantes et des ensei­gnants gré­vistes ont eu quelques autres gains modestes rela­ti­ve­ment à la taille des classes et au ratio per­son­nel de soutien/​élèves. Comme à Los Angeles, la grève a forcé le pré­sident du conseil sco­laire d’Oakland à sou­te­nir une pro­po­si­tion en faveur d’un mora­toire sur les écoles à charte. Sur la ques­tion dif­fi­cile des fer­me­tures d’école, seule une pro­messe d’un mora­toire de cinq mois a pu être obte­nue. Si les diri­geants du dis­trict et leurs bailleurs de fonds réus­sissent à aller de l’avant avec leur objec­tif de fermer 24 des 86 écoles d’Oakland, cela mar­que­rait le début de la fin pour l’OEA et pour le sys­tème public d’éducation.

Les grèves sont des armes puis­santes, mais ce ne sont pas des baguettes magiques. Évaluer le contenu de cette entente et se deman­der si la pro­lon­ga­tion de la grève aurait permis de faire plus de gains exige une ana­lyse concrète du contexte éco­no­mique et des rap­ports de force poli­tiques aux­quels fai­saient face les ensei­gnants et ensei­gnantes d’Oakland et leur syn­di­cat. Concernant la dyna­mique de la grève, la pré­sence des élèves demeura assez faible ; la par­ti­ci­pa­tion des ensei­gnants sur les piquets de grève a atteint un sommet le mer­credi mais a com­mencé à décroître le jeudi et le ven­dredi. Les écoles secon­daires furent un bas­tion de mili­tan­tisme ; plu­sieurs ont orga­nisé des actions spon­ta­nées menant à la grève et les ensei­gnants et les élèves auraient pu conti­nuer la grève plus long­temps. Par contre, les ensei­gnants de plu­sieurs écoles pri­maires et du pre­mier cycle du secon­daire com­men­çaient mani­fes­te­ment à être fati­gués et anxieux à la fin de la semaine. Plusieurs ne pou­vaient pas finan­ciè­re­ment conti­nuer très long­temps.

L’absence d’une struc­ture robuste de déli­bé­ra­tion pour la base de l’OEA a rendu dif­fi­cile l’évaluation de l’humeur géné­rale et des meilleures actions à pro­mou­voir. Étant donné la fai­blesse rela­tive de l’infrastructure, le peu de temps pour la pré­pa­ra­tion de la grève et l’engagement inégal des membres à pour­suivre la grève, il n’y a pas de réponse facile à la ques­tion de savoir si tenter d’aller plus loin avait du sens. Contrairement à la grève de Los Angeles où le syn­di­cat a pu démon­trer que le dis­trict avait un sur­plus de 1,86 mil­liard de dol­lars, l’OEA n’a jamais pu for­mu­ler une vision claire de la façon dont on pour­rait finan­cer leurs demandes compte tenu des constants pro­blèmes bud­gé­taires de la Unified School District d’Oakland.

Malgré les bonnes paroles, ni le gou­ver­neur Gavin Newsom, ni le sur­in­ten­dant de l’État Tony Thurmond, ni les élu-e-s démo­crates for­te­ment majo­ri­taires n’ont pris quelque action signi­fi­ca­tive pour sou­te­nir les ensei­gnants d’Oakland. Encore une fois ces évé­ne­ments ont montré que les tra­vailleurs et les syn­di­cats ne peuvent pas comp­ter sur le sou­tien du Parti démo­crate. Et même si un mou­ve­ment en faveur du sec­teur public en édu­ca­tion est en train d’émerger à l’échelle de l’État de Californie, il est encore trop faible pour créer un mou­ve­ment poli­tique suf­fi­sant pour forcer la main à Sacramento. Les grèves sont néces­saires, mais elles ne suf­fisent pas. Les trans­for­ma­tions sys­té­ma­tiques envi­sa­gées par l’OEA, l’UTLA et les ensei­gnants par­tout aux États-Unis exi­ge­ront d’affronter direc­te­ment les mil­liar­daires sur le plan poli­tique.

Plus de 60 % des membres du syn­di­cat ont voté en faveur de l’entente. Ce vote rela­ti­ve­ment divisé marque que cette entente repré­sente à la fois un pro­grès cer­tain et un résul­tat insuf­fi­sant par rap­port aux besoins de l’école publique à Oakland. Quel que soit leur vote, pour la grande majo­rité des ensei­gnantes et des ensei­gnants, la lutte pour défendre et trans­for­mer le sys­tème sco­laire public d’Oakland vient à peine de com­men­cer.

Il n’y a plus de temps à perdre

Les ensei­gnants auront sans doute besoin d’un peu de temps pour récu­pé­rer, mais il n’y a pas de temps à perdre en ce qui concerne la lutte pour le finan­ce­ment public éta­tique et, tout spé­cia­le­ment, la lutte contre les fer­me­tures d’écoles. Il faut ren­for­cer le niveau d’organisation du mou­ve­ment pour gagner ces batailles, uni­fier les nou­veaux lea­ders locaux et les réseaux semi-auto­nomes et les inté­grer au syn­di­cat.

La lutte contre la pri­va­ti­sa­tion et le sous-finan­ce­ment de l’éducation ne peut se gagner à Oakland seule. La pro­chaine étape de la lutte doit faire partie d’un mou­ve­ment massif dans tout l’État, en par­ti­cu­lier pour obte­nir un mora­toire sur les écoles à charte et pour deman­der un vote en 2020 pour abolir l’infâme Proposition 13 qui favo­rise les échap­pa­toires fis­cales. Il y aura encore de nom­breuses luttes, mais les ensei­gnantes et les ensei­gnants d’Oakland méritent de célé­brer leur vic­toire. L’élan, la mili­tance et le rap­port de force géné­rés par cette grève a changé les règles du jeu qui déter­minent l’avenir des écoles de la ville et le projet poli­tique. Citons Evelyn Ramirez à Melrose : « Nous avons tous réa­lisé que ce n’était qu’un début. Il faudra beau­coup de tra­vail durant plu­sieurs années pour vaincre les pro­mo­teurs de la pri­va­ti­sa­tion, mais après cette grève je crois fer­me­ment que nous pou­vons gagner ».

Eric Blanc[1]Ex-ensei­gnant et auteur


  1. . La tra­duc­tion est de Pierre Leduc. Ce texte a été publié dans Jacobin le 4 mars 2019 sous le titre de « Why Oakland’s stri­king tea­chers won », <www​.jaco​bin​mag​.com/​2​0​1​9​/​0​3​/​o​a​k​l​a​n​d​-​t​e​a​c​h​e​r​s​-​s​t​r​i​k​e​-​c​o​n​t​r​a​c​t​-​c​l​o​sures>. Eric Blanc a écrit sur les mou­ve­ments ouvriers passés et pré­sents. Ex-ensei­gnant au secon­daire dans la région de la baie de San Francisco (Bay Aera), il est l’auteur de Red State Revolt. The Teachers’ Strike Wave and Working-Class Politics.

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