Les enjeux contemporains de l’émancipation

Par , , Mis en ligne le 18 janvier 2014

Le texte d’Hadrien Buclin, Joseph Daher, Christakis Georgiou et Pierre Raboud qui suit est l’introduction de l’ouvrage col­lec­tif Penser l’émancipation. Offensives capi­ta­listes et résis­tances inter­na­tio­nales. L’ouvrage est le fruit de la pre­mière édi­tion du col­loque inter­na­tio­nal « Penser l’émancipation », qui s’est tenue à Lausanne en 2012. La deuxième édi­tion du col­loque « Penser l’émancipation » aura lieu à Nanterre du 19 au 22 février 2014.

Cet ouvrage est une réflexion col­lec­tive qui vise à réac­tua­li­ser un projet d’émancipation à la hau­teur des enjeux du temps pré­sent, dans le contexte actuel d’un sys­tème capi­ta­liste ébranlé par des crises mul­tiples. Les auteurs de ce livre sont convain­cus qu’un tel projet reste pour une grande part à défi­nir – ou à redé­fi­nir, dans la mesure où il ne peut que s’élaborer au creu­set des pro­blé­ma­tiques, des crises, des conflits et des résis­tances contem­po­rains.

En un sens, cette idée était déjà pré­sente au milieu du xixe siècle, chez Marx et Engels, qui écri­vaient à propos du pro­gramme com­mu­niste : « Le com­mu­nisme n’est pour nous ni un état qui doit être créé, ni un idéal sur lequel la réa­lité devra se régler. Nous appe­lons com­mu­nisme le mou­ve­ment réel qui abolit l’état actuel. Les condi­tions de ce mou­ve­ment résultent des pré­misses actuel­le­ment exis­tantes1. »

C’est dire si une cer­taine fidé­lité à ces auteurs ne pas­sera pas par la répé­ti­tion de vieux pro­grammes éla­bo­rés dans une période qui n’est plus la nôtre et ne recon­duira pas non plus l’illusion qu’un projet d’émancipation pour­rait être défini « clefs en main », indé­pen­dam­ment des prin­ci­paux acteurs concer­nés. C’est pour­quoi on trou­vera dans ce livre une ana­lyse arti­cu­lée des offen­sives capi­ta­listes en cours – soit la manière dont les classes domi­nantes, à la faveur de la crise éco­no­mique notam­ment, mettent en cause les droits acquis par les domi­nés au tra­vers des luttes menées dans les décen­nies pré­cé­dentes – ainsi que de la manière dont ces offen­sives s’articulent avec d’autres formes de domi­na­tion, patriar­cales, racistes ou impé­ria­listes ; puis une ana­lyse des résis­tances et des pra­tiques et pro­jets alter­na­tifs à l’œuvre dans la période contem­po­raine.

Dans cette pers­pec­tive, le pré­sent ouvrage insis­tera par­ti­cu­liè­re­ment – et il s’agit, nous l’espérons, d’un apport ori­gi­nal – sur les dimen­sions à la fois éco­no­miques, sociales et cultu­relles des pra­tiques d’émancipation, dans une optique inter­na­tio­nale. En effet, l’émancipation humaine ne peut être réduite à sa seule dimen­sion éco­no­mico-poli­tique, sou­vent domi­nante dans les ana­lyses de la gauche radi­cale aujourd’hui.

Là encore, Marx, dans les Manuscrits de 1844, sou­li­gnait bien déjà la manière dont un projet d’émancipation doit concer­ner l’être humain dans toutes ses dimen­sions sociales et exis­ten­tielles : « L’abolition posi­tive de la pro­priété privée, c’est-à-dire l’appropriation sen­sible pour les hommes et par les hommes de la vie et de l’être humain, des hommes objec­tifs, des œuvres humaines, ne doit pas être saisie seule­ment dans le sens de la jouis­sance immé­diate, exclu­sive, dans le sens de la pos­ses­sion, de l’avoir. L’homme s’approprie son être uni­ver­sel d’une manière uni­ver­selle, donc en tant qu’homme total.

Chacun de ses rap­ports humains avec le monde, la vue, l’ouïe, l’odorat, le goût, le tou­cher, la pensée, la contem­pla­tion, le sen­ti­ment, la volonté, l’activité, l’amour, bref, tous les organes de son indi­vi­dua­lité2. » Cet ouvrage part d’une pro­blé­ma­tique pra­tique au cœur de laquelle se trouve la conflic­tua­lité sociale sous ses diverses formes, pour dres­ser un tableau géné­ral des lignes de faille dans le sys­tème capi­ta­liste à partir des­quelles peuvent s’articuler des pers­pec­tives concrètes d’émancipation sociale.

Crises, capitalisme et dominations

Le capi­ta­lisme n’avait jamais jusqu’à aujourd’hui exercé une domi­na­tion aussi éten­due sur notre pla­nète, tant sur ses res­sources natu­relles que sur ses dif­fé­rentes formes d’organisation sociale. Et pour­tant, cette réa­lité coïn­cide avec l’exacerbation et la conju­gai­son de plu­sieurs crises majeures.

Il y a d’abord une crise éco­no­mique, qui frappe en par­ti­cu­lier l’Europe depuis bien­tôt six ans, et qui a conduit à une autre crise, sociale et poli­tique celle-là, du moins dans les pays les plus tou­chés par les dif­fi­cul­tés pro­fondes de l’économie capi­ta­liste, tels la Grèce, la Hongrie, la Bulgarie, l’Espagne ou le Portugal3.

Cette der­nière crise se tra­duit par une forte perte de légi­ti­mité du sys­tème démo­cra­tique bour­geois. D’un point de vue poli­tique, cette perte de légi­ti­mité semble pou­voir aussi bien conduire à la montée en puis­sance d’alternatives poli­tiques fon­dées sur les prin­cipes de l’émancipation, de l’égalité, d’une démo­cra­tie renou­ve­lée et de la jus­tice sociale qu’à la pous­sée de forces poli­tiques pro­fon­dé­ment rétro­grades4.

Ainsi, dans le cas de la Grèce, les deux prin­ci­paux cou­rants poli­tiques ayant émergé dans le champ élec­to­ral durant la crise sont d’un côté la gauche radi­cale (SYRIZA) et de l’autre le parti néo­nazi Aube dorée, qui por­te­rait mieux le nom de « Crépuscule san­glant » étant donné la vio­lence dont il fait preuve à l’encontre des immi­grés et des mili­tants de gauche.

L’inquiétante pro­gres­sion de telles forces poli­tiques d’extrême droite se retrouve éga­le­ment dans cer­tains pays de l’Est for­te­ment tou­chés par l’austérité néo­li­bé­rale, telle la Hongrie. À l’inverse, l’expérience de SYRIZA en Grèce fait écho à celle du mou­ve­ment des Indignés en Espagne durant l’année 2012 et à l’émergence pro­gres­sive de partis de ras­sem­ble­ment de la gauche radi­cale dans d’autres pays en Europe.

Au-delà d’une vision euro­péo­cen­triste, que cet ouvrage col­lec­tif cherche pré­ci­sé­ment à dépas­ser, la crise de l’ordre poli­tique néo­li­bé­ral s’est éga­le­ment for­te­ment mani­fes­tée dans les sou­lè­ve­ments popu­laires en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, mais aussi dans une partie de l’Afrique sub­sa­ha­rienne, où le slogan « Dégage ! », exi­geant le départ de dic­ta­teurs, a été repris par de grands mou­ve­ments sociaux (par exemple en 2011 au Burkina Faso)5.

À chaque fois, la dimen­sion anti­li­bé­rale, voire anti­ca­pi­ta­liste de ces mou­ve­ments s’est mani­fes­tée, notam­ment à tra­vers le rôle majeur qu’y ont joué les sec­teurs les plus poli­ti­sés et syn­di­ca­li­sés du monde du tra­vail ; ainsi, en Tunisie, les grandes grèves dans le bassin minier de Gafsa en 2008 ont paru annon­cer la chute de Ben Ali en 2011, dans laquelle la cen­trale syn­di­cale UGTT a par ailleurs joué un rôle déter­mi­nant ; et en Égypte, le déclen­che­ment de l’insurrection contre Moubarak a coïn­cidé avec une explo­sion du nombre de grèves sec­to­rielles, entre autres dans le sec­teur du tex­tile.

Une dimen­sion anti-impé­ria­liste est éga­le­ment appa­rue comme déci­sive au sein de ces sou­lè­ve­ments popu­laires, dans la mesure où des dic­ta­teurs comme Hosni Moubarak, Zine el-Abidine Ben Ali ou Blaise Compaoré étaient mis en cause pour leur poli­tique de col­la­bo­ra­tion éco­no­mique et poli­tique avec les grandes puis­sances du Nord.

Cette posi­tion anti-impé­ria­liste se retrouve éga­le­ment dans des mou­ve­ments popu­laires puis­sants ayant émergé ces der­nières années en Amérique cen­trale et du Sud, qui tous dénoncent le rôle des États-Unis dans un conti­nent qui appa­raît his­to­ri­que­ment comme leur « arrière-cour » ; un rôle que la puis­sance états-unienne semble bien déci­dée à endos­ser encore, comme l’a par exemple illus­tré l’implication avérée de la CIA dans les ten­ta­tives de désta­bi­li­sa­tion des gou­ver­ne­ments anti­li­bé­raux d’Evo Morales (Bolivie) ou de Hugo Chávez (Venezuela), de même que son jeu ambigu dans le coup d’État au Honduras, en 20096.

D’une cer­taine manière, c’est aussi contre une orga­ni­sa­tion inter­na­tio­nale du tra­vail et de la pro­duc­tion mar­quée par de pro­fondes inéga­li­tés Nord-Sud que se sont dres­sés des sec­teurs impor­tants de la « nou­velle classe ouvrière » : par exemple dans la pro­duc­tion du tex­tile au Bangladesh, avant et après le drame d’avril 2013 dans une usine de la ban­lieue de Dacca, où plus d’un mil­lier de pro­lé­taires ont péri7.

Dans ces pays qui jouent de plus en plus le rôle d’« ate­liers du monde », la pres­sion dras­tique à la baisse des coûts de pro­duc­tion, sou­vent impo­sée par les grandes mul­ti­na­tio­nales du Nord, se solde par des condi­tions de tra­vail proches de l’esclavage. Dans cette nou­velle divi­sion inter­na­tio­nale du tra­vail, fondée sur la réduc­tion maxi­male des coûts de pro­duc­tion au mépris de toute ratio­na­lité sociale et éco­lo­gique, les inéga­li­tés sociales et éco­no­miques, loin de dimi­nuer, se redé­ploient entre pays capi­ta­listes avan­cés, émer­gents et sur­ex­ploi­tés, mais en aucun cas elles ne dimi­nuent.

Le capi­ta­lisme crée ainsi à la fois la demande pour des pro­duits à bas prix (par la pro­lé­ta­ri­sa­tion, le chô­mage, la pré­ca­ri­sa­tion, etc.), et l’offre de ces pro­duits ; un signe de plus de l’emprise crois­sante de ce sys­tème éco­no­mique inter­na­tio­nal dans un contexte de crise8. La matu­ra­tion capi­ta­liste dans les pays émer­gents comme le Brésil, la Chine ou la Turquie coïn­cident éga­le­ment avec l’émergence de nou­veaux mou­ve­ments sociaux de masse, sus­cep­tibles de débou­cher sur un nou­veau cycle de contes­ta­tion à l’échelle inter­na­tio­nale9.

À ces crises, éco­no­mique, sociale et poli­tique, s’ajoute un phé­no­mène nou­veau (ou du moins dont la gra­vité s’est accrue et révé­lée plus récem­ment), et sans doute déter­mi­nant pour la période à venir : une crise éco­lo­gique, pro­vo­quée notam­ment par l’émission de gaz à effet de serre d’origine humaine dans des pro­por­tions bien supé­rieures à ce que la pla­nète peut absor­ber10. Le réchauf­fe­ment cli­ma­tique qui en découle menace en par­ti­cu­lier les popu­la­tions pau­pé­ri­sées des pays du Sud.

Ainsi, la petite pay­san­ne­rie des pays pauvres, de l’Inde à Haïti en pas­sant par le Sahel, se voit d’ores et déjà confron­tée à la mul­ti­pli­ca­tion de catas­trophes natu­relles ou de séche­resses qui menacent les moyens essen­tiels de sub­sis­tance de ces popu­la­tions, quand ce n’est pas, encore plus fon­da­men­ta­le­ment, leur lieu de vie qui est mis en péril11. C’est le cas notam­ment du Bangladesh, un des pays les plus pauvres du monde, où la montée des eaux pro­vo­quée par le réchauf­fe­ment cli­ma­tique entraîne la dis­pa­ri­tion de mil­liers d’hectares, dans un pays dont une frac­tion impor­tante du ter­ri­toire est située sur un gigan­tesque delta12.

De même, le modèle extrac­ti­viste-pro­duc­ti­viste domi­nant menace gra­ve­ment les éco­sys­tèmes : l’augmentation dras­tique de la mor­ta­lité des abeilles ou la dis­pa­ri­tion de mil­liers d’espèces végé­tales et ani­males en repré­sentent sans doute des signes parmi les plus inquié­tants13. Ce modèle com­pro­met ainsi la via­bi­lité de régions où résident des popu­la­tions entières : ainsi, en Amérique, du Canada au Pérou, des peuples voient leur appro­vi­sion­ne­ment en eau empoi­sonné en raison de gigan­tesques pro­jets miniers ou d’extraction de pétrole et de gaz de schiste, ce qui sus­cite d’importants mou­ve­ments popu­laires dénon­çant l’impasse éco­no­mique et éco­lo­gique de ce modèle de pro­duc­tion14.

Dans les pays du Nord, la prise de conscience éco­lo­gique appa­raît aussi comme la pos­si­bi­lité de relan­cer des mou­ve­ments sociaux à la hau­teur des défis contem­po­rains : la très grande mani­fes­ta­tion lors du sommet de Copenhague sur le climat en 2009, qui éga­lait par son ampleur les plus grandes mobi­li­sa­tions alter­mon­dia­listes de la fin des années 1990 et du début des années 2000 (à Seattle en 1999, à Gênes en 2001 et à Porto Alegre de 2001 à 2003, notam­ment), a été un exemple inté­res­sant du chemin par­couru par les ques­tions éco­lo­giques dans la conscience de nom­breux mili­tants pro­gres­sistes.

Lourd de menaces, le défi cli­ma­tique est ainsi éga­le­ment fort de poten­tia­li­tés pour un projet d’émancipation, notam­ment parce qu’il remet sur le devant de la scène les ques­tions de la pla­ni­fi­ca­tion démo­cra­tique de l’économie, ou encore de l’internationalisme, dans la mesure où les effets du réchauf­fe­ment cli­ma­tique ne connaissent pas de fron­tières.

À cette com­bi­nai­son de crises éco­no­mique, socio­po­li­tique et éco­lo­gique s’ajoute une crise cultu­relle dif­fuse et mul­ti­forme, dont les mani­fes­ta­tions sont sou­vent plus dif­fi­ciles à appré­hen­der. Elle se mani­feste autant dans la montée des fon­da­men­ta­lismes reli­gieux qui s’épanouissent à la faveur de la misère sociale – le cas du Pakistan en offre un exemple sai­sis­sant15 – que, au sein des pays dits déve­lop­pés, dans des formes moins spec­ta­cu­laires de stig­ma­ti­sa­tion et de mépris social à l’égard des cultures popu­laires, qui ren­forcent un sen­ti­ment d’exclusion chez les popu­la­tions en posi­tion de subal­ter­nité ou parmi les groupes sociaux mino­ri­taires16.

Les formes nou­velles du racisme, qui revêt aujourd’hui sou­vent des ori­peaux « cultu­ra­listes » – dans le sens où ce ne sont plus des pré­ten­dues dif­fé­rences bio­lo­giques qui sont stig­ma­ti­sées chez les immi­grés, mais des traits cultu­rels répu­tés inas­si­mi­lables par rap­port aux « mœurs occi­den­tales civi­li­sées » –, la montée en puis­sance de l’islamophobie dans les pays occi­den­taux, mais aussi la radi­ca­li­sa­tion de cer­tains mou­ve­ments homo­phobes et les­bo­phobes, et la pro­duc­tion de masse d’une culture hété­ro­nor­mée en sont autant de mani­fes­ta­tions diverses, aux­quelles répond un retour de l’« ordre moral » porté par des forces poli­tiques de la droite conser­va­trice ou de l’extrême droite17.

Face à cette intri­ca­tion des crises, les repré­sen­tants des milieux domi­nants, confron­tés aux limites intrin­sèques du sys­tème de domi­na­tion dont ils tirent profit, répondent par des poli­tiques qui ne font qu’accroître les maux qu’elles sont cen­sées com­battre : l’exploitation accrue du tra­vail par l’augmentation dras­tique de la pres­sion à la pro­duc­ti­vité exer­cée sur les tra­vailleuses et tra­vailleurs et l’allongement du temps de tra­vail ren­forcent ainsi le chô­mage ; la géné­ra­li­sa­tion des poli­tiques d’austérité plonge les éco­no­mies dans la réces­sion ; le déni des contraintes éco­lo­giques sous la pres­sion de divers groupes d’intérêts éco­no­miques et patro­naux accé­lère le réchauf­fe­ment cli­ma­tique et mul­ti­plie les risques de pol­lu­tions indus­trielles ; la mise en cause des conquêtes démo­cra­tiques et le ren­for­ce­ment d’instances non élues dans les prises de déci­sion poli­tique – à l’image de la toute-puis­sante « troïka » dans le cas de la Grèce, dont les ins­pec­teurs occupent les minis­tères pour veiller à la bonne appli­ca­tion de plans d’austérité qui semblent se suc­cé­der sans fin – ren­forcent la défiance des popu­la­tions à l’égard des ins­ti­tu­tions en place.

Enfin, des formes sub­tiles de stig­ma­ti­sa­tion des ten­ta­tives d’émancipation par les pra­tiques cultu­relles, dimen­sion trop sou­vent lais­sée pour compte dans les ana­lyses cri­tiques contem­po­raines, favo­risent des phé­no­mènes d’exclusion de caté­go­ries de la popu­la­tion, comme les habi­tants des quar­tiers popu­laires, exclu­sion qui se mani­feste aujourd’hui par des révoltes, y com­pris dans des pays qui avaient pu être pré­cé­dem­ment érigés en modèles d’intégration sociale – comme ce fut le cas pour la Suède en mai 2013.

Dans ce contexte, marqué par les pro­fondes et rapides muta­tions que nous avons ici décrites à grands traits, il s’agit de contri­buer à réac­tua­li­ser les contours d’un projet d’émancipation. Il ne peut être éla­boré, nous l’avons sou­li­gné, qu’au creu­set des crises, des luttes et des nou­velles pro­blé­ma­tiques contem­po­raines. Ainsi, il paraît aujourd’hui impos­sible d’envisager un projet d’émancipation qui ne s’appuie sur la cri­tique des ten­ta­tions pro­duc­ti­vistes et donc anti-éco­lo­giques nour­ries par cer­tains sec­teurs de la gauche au xxe siècle, qui ne pro­meuve une tran­si­tion éco­lo­gique pla­ni­fiée démo­cra­ti­que­ment et qui ne tienne compte de la course de vitesse enga­gée pour ne pas trop dépas­ser le seuil dit dan­ge­reux des 2 °C de hausse des tem­pé­ra­tures moyennes sur le globe.

De même, un tel projet d’émancipation ne peut faire l’impasse sur les fortes limites dont ont fait preuve les mou­ve­ments pro­gres­sistes en géné­ral au xxe siècle concer­nant la cri­tique de la société patriar­cale et du racisme, et la lutte contre toutes les domi­na­tions, y com­pris dans leurs propres rangs. Enfin, la rééla­bo­ra­tion d’un tel projet ne peut faire l’économie d’une réflexion sur la ques­tion de la bureau­cra­tie, de la société admi­nis­trée et du « socia­lisme » non démo­cra­tique, non seule­ment du point de vue du néces­saire bilan à tirer des expé­riences de « socia­lisme réel­le­ment exis­tant » au xxe siècle, mais aussi dans la mesure où ce pro­blème reste d’actualité, en par­ti­cu­lier dans le cadre des débats entou­rant les ten­ta­tives de trans­for­ma­tions sociales anti­li­bé­rales à l’œuvre en Amérique du Sud et cen­trale18. Partant de ce constat, nous avons construit cet ouvrage en fonc­tion, d’une part, de l’analyse des offen­sives et des crises du capi­ta­lisme ces der­nières années et, d’autre part, des résis­tances et pro­jets alter­na­tifs qui s’élaborent aujourd’hui.

Crise des alternatives et nouveaux enjeux de l’émancipation

Il n’en demeure pas moins que, dans ce contexte, les alter­na­tives éman­ci­pa­trices peinent à se frayer un chemin et plus encore à acqué­rir une audience de masse. Le contenu de ces alter­na­tives – et notam­ment des réponses à la ques­tion de la manière dont pour­rait fonc­tion­ner la société sur d’autres bases éco­no­miques, poli­tiques et sociales – n’apparaît pas clai­re­ment et semble aux yeux de beau­coup rele­ver du domaine de la pure utopie.

Ce sont jusqu’aux termes qui ont émergé ces vingt der­nières années pour qua­li­fier ces alter­na­tives – anti­mon­dia­lisme d’abord, à la fin des années 1990, puis alter­mon­dia­lisme, anti­li­bé­ra­lisme, anti­ca­pi­ta­lisme – qui illus­trent la dif­fi­culté de des­si­ner un projet de société en posi­tif, après les fortes dés­illu­sions entraî­nées par l’échec des pro­jets socia­listes au cours du xxe siècle. Dans le monde fran­co­phone en par­ti­cu­lier, la forte réac­tion idéo­lo­gique anti­marxiste et plus géné­ra­le­ment anti­so­cia­liste qui est montée en puis­sance à partir des années 1980, mar­quée par l’émergence de ceux que l’on a appe­lés les « nou­veaux phi­lo­sophes », et par la contre-offen­sive de l’idéologie néo­li­bé­rale, a pu un temps sem­bler triom­phante dans le champ intel­lec­tuel.

Elle a placé, en tout cas, les cou­rants de pensée cri­tique sur la défen­sive, dans la mesure notam­ment où ceux-ci se voyaient sys­té­ma­ti­que­ment sus­pec­tés de faire le lit du « tota­li­ta­risme ». Dans ce climat défa­vo­rable, on a pu consta­ter, sou­vent à raison, plu­sieurs écueils des pen­sées cri­tiques : une cer­taine décon­nexion avec la réa­lité des mou­ve­ments sociaux, un repli sur la sphère aca­dé­mique, ainsi que l’émiettement des dif­fé­rentes tra­di­tions cri­tiques dans des cha­pelles, selon des cri­tères poli­tiques fri­sant par­fois le sec­ta­risme, ou arti­fi­ciel­le­ment cal­qués sur les fron­tières des dis­ci­plines uni­ver­si­taires19.

À l’inverse, cer­tains mili­tants se sont réfu­giés dans des pra­tiques mili­tantes ponc­tuelles, certes néces­saires, mais décon­nec­tées de tout projet de trans­for­ma­tion poli­tique et sociale de plus grande ampleur et fondé sur un hori­zon théo­rique éla­boré et dis­cuté. La méfiance légi­time répan­due dans les jeunes géné­ra­tions, après les tra­gé­dies du xxe siècle, face à tout projet d’émancipation pré­senté « clefs en main » y est cer­tai­ne­ment pour quelque chose.

Un autre fac­teur peut, de ce point de vue, expli­quer cette situa­tion : la dif­fi­culté de jeter des ponts entre géné­ra­tions de mili­tants et d’intellectuels, notam­ment entre une géné­ra­tion encore for­te­ment influen­cée par le mar­xisme des années post-68, et de nou­veaux visages plus jeunes, poli­ti­sés à partir de l’émergence des mou­ve­ments alter­mon­dia­listes.

À sa mesure, cet ouvrage col­lec­tif vou­drait pré­ci­sé­ment contri­buer à sur­mon­ter ces dif­fi­cul­tés, en com­bi­nant des ana­lyses ponc­tuelles avec des ten­ta­tives de réflexion théo­rique plus glo­bales, et en fai­sant appel à des contri­bu­tions de cher­cheurs de dif­fé­rents hori­zons, en termes géné­ra­tion­nels, socio­lo­giques – il réunit aussi bien des contri­bu­tions issues du monde uni­ver­si­taire que celles d’acteurs des mou­ve­ments sociaux – et en termes de tra­di­tions poli­tiques liées à la gauche radi­cale. Leur ambi­tion com­mune est d’explorer les nou­veaux enjeux de l’émancipation. L’originalité du pré­sent projet consiste ainsi en ce qu’il ne se tient pas à une cri­tique sociale aca­dé­mique, ni à la seule ana­lyse des causes de la crise actuelle du sys­tème. Il part d’une pro­blé­ma­tique pra­tique pour dres­ser, dans une optique inter­na­tio­nale, un tableau géné­ral des lignes de faille dans le sys­tème capi­ta­liste, à partir des­quelles peuvent s’articuler des pers­pec­tives concrètes d’émancipation sociale.

Dans sa volonté de penser l’émancipation, cet ouvrage a cher­ché à éviter de trop cir­cons­crire cette notion. Nous esti­mons qu’il est impos­sible de déter­mi­ner a priori un champ précis qui relè­ve­rait seul de l’émancipation. Cette notion ne doit néan­moins pas perdre de sa force et de sa spé­ci­fi­cité, au risque de se voir appli­quée à des pro­ces­sus contra­dic­toires. Nous com­pre­nons l’émancipation comme une libé­ra­tion indi­vi­duelle et col­lec­tive face aux dif­fé­rents modes de domi­na­tion : éco­no­miques, poli­tiques, sociaux et cultu­rels.

Ainsi, penser l’émancipation implique de connaître et de com­prendre les dyna­miques qui lui font obs­tacle ainsi que les espaces sociaux dans les­quels elle peut ou doit adve­nir. Il s’agira de se deman­der com­ment il est pos­sible de se libé­rer de telles domi­na­tions et de mettre en place des formes d’organisation sociale alter­na­tives, et quelles sont les pra­tiques de lutte qui rendent pos­sibles de tels pro­ces­sus.

L’émancipation repré­sente une forme de libé­ra­tion radi­cale par laquelle l’être humain peut ren­ver­ser l’ordre établi, résis­ter aux dif­fé­rentes formes d’aliénation, s’approprier des lieux de liberté, créer de nou­velles formes de vie sociale, conce­voir des alter­na­tives, lutter. Le posi­tion­ne­ment de l’émancipation entre ses pôles indi­vi­duel et col­lec­tif consti­tuera un des enjeux de ques­tion­ne­ment cen­tral de cet ouvrage.

Sans renier l’importance de la dimen­sion indi­vi­duelle, la mise au jour de la ten­dance contem­po­raine à se res­treindre à cette seule sphère doit per­mettre de poin­ter les limites de cer­taines formes d’émancipation. En envi­sa­ger la portée col­lec­tive implique éga­le­ment de poser la ques­tion du rap­port entre éman­ci­pa­tion et sys­tème social. L’émancipation pres­crit-elle cer­taines formes spé­ci­fiques d’organisation cultu­relle, éco­no­mique ou poli­tique ? La rela­tion entre éman­ci­pa­tion et pou­voir est-elle d’ordre anti­thé­tique ou s’agit-il, après tout, de s’approprier et d’exercer col­lec­ti­ve­ment le pou­voir ? Ce sont ces dif­fé­rents enjeux qui seront abor­dés au fil des dif­fé­rents cha­pitres de cet ouvrage, afin d’esquisser des pistes de réflexion et d’action en vue de l’émancipation.

Notes :
1. Karl Marx et Friedrich Engels, L’Idéologie alle­mande (1845), sec­tion A : « L’idéologie en géné­ral et en par­ti­cu­lier l’idéologie alle­mande », Éditions sociales, Paris, 2012, p. 64. Disponible en ligne sur www​.mar​xists​.org.
2. Karl Marx, Manuscrits de 1844, Troisième manus­crit, Éditions sociales, Paris, 1972, p. 91. Disponible en ligne sur www​.mar​xists​.org. Sur les enjeux contem­po­rains de l’émancipation à la lumière de l’œuvre de Marx, voir aussi Lucien Sève, Aliénation et éman­ci­pa­tion, La Dispute, Paris, 2012.
3. Sur la crise éco­no­mique, pour une approche cri­tique glo­bale, voir notam­ment Gugliemo Carchedi, Behind the Crisis. Marx’s Dialectic of Value and Knowledge, Haymarket Books, Londres, 2012 ; Gérard Dumenil et Dominique Lévy, The Crisis of Neoliberalism, Harvard University Press, Massachusetts, 2011 ; Isaac Johsua, La Grande Crise du xixe siècle. Une ana­lyse mar­xiste, La Découverte, Paris, 2009 ; Andrew Kliman, The Failure of Capitalist Production. Underlying Causes of the Great Recession, Pluto Press, Londres, 2012 ; Michael Roberts, The Great Recession. Profit Cycles, Economic Crisis. A Marxist View, www​.archive​.org, 2009 ; Éric Toussaint et Damien Millet (sous la direc­tion de), La Dette ou la vie, Aden, Bruxelles, 2011. Sur la crise sociale dans les pays évo­qués ici, voir notam­ment Stathis Kouvelakis, « In the greek caul­dron », New Left Review, novembre-décembre 2011, no 72 ; Miguel Romero Baeza, « Espagne. La grève géné­rale du 14 novembre. Quelles suites ? », www​.europe​-soli​daire​.org, novembre 2012 ; Catherine Samary, « Eastern Europe face with the crisis of the system », in Özlem Onaran (sous la direc­tion de), Capitalism, Crisis and Alternatives, Resistance Book, Londres, 2012.
4. D’autres formes poli­tiques nou­velles sont plus dif­fi­ciles à appré­hen­der, comme le Mouvement 5 Étoiles en Italie. Pour une approche cri­tique de ce mou­ve­ment, voir Ugo Palheta, « Le succès de Bepe Grillo, expres­sion poli­tique du pré­ca­riat ? », www​.europe​-soli​daire​.org, mars 2013.
5. Pour une vue d’ensemble des sou­lè­ve­ments popu­laires en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, voir Gilbert Achcar, Le peuple veut. Une explo­ra­tion radi­cale du sou­lè­ve­ment arabe, Actes Sud, Arles, 2013;Hanieh Adam, Capitalism and Class in the Gulf Arab States, Palgrave Macmillan, New York, 2011 ; Samir Amin, The People’s Spring. The Future of the Arab Revolution, Pambazuka Press, Oxford, 2012. Sur le mou­ve­ment social au Burkina Faso, Lila Chouli, Burkina Faso 2011. Chronique d’un mou­ve­ment social, Tahin Party, Lyon, 2012.
6. Au sujet de l’implication des États-Unis dans ces trois pays, révé­lée notam­ment par des câbles diplo­ma­tiques dif­fu­sés par Wikileaks, voir res­pec­ti­ve­ment Hernando Calvo Ospina, « Petit précis de désta­bi­li­sa­tion en Bolivie », Le Monde diplo­ma­tique, juin 2010 ; Maurice Lemoine, « Coups d’État sans fron­tière », Le Monde diplo­ma­tique, août 2002 ; Nick Alexandrov, « Honduras : the Killings Continue », www​.coun​ter​punch​.org, février 2013.
7. Pour une ana­lyse glo­bale de la place des pays du Sud dans l’organisation inter­na­tio­nale du tra­vail, voir la brillante étude publiée récem­ment par le mar­xiste indien Vijay Prashad, The Poorer Nations : A Possible History of the Global South, Verso, Londres, 2013. Pour une mise en pers­pec­tive de la tra­gé­die d’avril 2013 au Bangladesh, voir, du même auteur, « Made in Bangladesh. The terror of capi­ta­lism », www​.coun​ter​punch​.org, avril 2013.
8. Concernant les recon­fi­gu­ra­tions au sein de la divi­sion inter­na­tio­nale du tra­vail dans le contexte de la crise du capi­ta­lisme, voir la syn­thèse de l’économiste argen­tin Claudio Katz, « Crise du capi­ta­lisme. Un jeu mon­dial… d’échecs », Inprecor, jan­vier 2012, dis­po­nible en ligne sur www​.inpre​cor​.fr.
9. Pour une réflexion récente sur la séquence his­to­rique actuelle mar­quée par l’émergence de nou­veaux mou­ve­ments sociaux dans les pays émer­gents, voir Claude Gabriel, « À l’approche d’un demi-siècle d’attente », www​.europe​-soli​daire​.org, juin 2013. Pour une vue d’ensemble des luttes ouvrières en Chine, voir notam­ment A Cry of Justice : The Voices of Chinese Workers, bro­chure réa­li­sée par l’Albert Shanker Institute, dis­po­nible en ligne sur le site inter­net du China Labour Bulletin (www​.clb​.org​.hk/en).
10. Pour une vue d’ensemble récente de la pro­blé­ma­tique dans une pers­pec­tive cri­tique, voir notam­ment Michel Ducommun, Rompre avec le capi­ta­lisme : utopie ou néces­sité ?, L’Harmattan, Paris, 2011 ; Stéphane Lavignotte, La décrois­sance est-elle sou­hai­table ?, Textuel, Paris, 2010 ; Michaël Löwy, Écosocialisme, Mille et une nuits, Paris, 2011 ; Daniel Tanuro, L’Impossible Capitalisme vert, La Découverte, Paris, 2010.
11. Daniel Tanuro, « Cancún : der­rière les bilans d’autosatisfaction, la menace pour les pauvres se pré­cise », www​.europe​-soli​daire​.org, décembre 2010.
12. « Sea change : the Bay of Bengal’s vani­shing islands », The Guardian, 29 jan­vier 2013 ; Mason Inman, « Where war­ming hits hard », Nature Reports Climate Change, 15 jan­vier 2009, www​.nature​.com.
13. Voir respectivementStéphane Foucart, « Le réchauf­fe­ment menace un tiers des ani­maux et la moitié des végé­taux », Le Monde, 13 mai 2013 ; Daniel Süri, « Mort des abeilles et pes­ti­cides. La Belle au bois dor­mant ouvre un œil », Solidarités, no 228, mai 2013, www​.soli​da​rites​.ch ; Rachel Warren et al., « Quantifying the bene­fit of early cli­mate change miti­ga­tion in avoi­ding bio­di­ver­sity loss », Nature Climate Change, no 3, 2013, p. 678-682.
14. Pour quelques exemples, voir Gilles Bourque, « Le Canada : un État pétro­lier délin­quant et irres­pon­sable », www​.pres​se​gauche​.org, 11 juin 2013 ; Emmanuel Raoul, « Sous les sables bitu­mi­neux de l’Alberta », Le Monde diplo­ma­tique, avril 2010 ; Raúl Zibechi, « Pérou : la résis­tance à l’industrie minière dans les Andes », www​.avant4​.be, mai 2013.
15. Pour une pro­blé­ma­ti­sa­tion socio-éco­no­mique des ques­tions liées au fon­da­men­ta­lisme reli­gieux au Pakistan, voir Tariq Ali, The Clash of Fundamentalisms. Crusades, Jihads and Modernity, Verso, Londres, 2002 ; et Ahmed Rashid, Pakistan on the Brink. The Future of America, Pakistan, and Afghanistan, Viking Press, New York, 2012.
16. Sur la hié­rar­chi­sa­tion sociale des pra­tiques musi­cales, voir par exemple Jeremy Gilbert et Ewan Pearson, Discographies. Dance, Music, Culture and the Politics of Sound, First Paperback Edition, Londres, 1999. Voir aussi les réflexions de Jacques Rancière, par exemple dans Le Spectateur éman­cipé, La Fabrique, Paris, 2008.
17. Sur la pro­duc­tion d’une culture patriar­cale et hété­ro­nor­mée, voir l’essai récent de Mona Chollet, Beauté fatale. Les nou­veaux visages d’une alié­na­tion fémi­nine, La Découverte, Paris, 2012, qui s’inspire notam­ment des tra­vaux de Naomi Wolf mal­heu­reu­se­ment non tra­duits en fran­çais, en par­ti­cu­lier The Beauty Myth. How Images of Beauty Are Used Against Women, Harper Perennial, New York, 2002. Sur l’intrication du sexisme, du racisme et de l’islamophobie, voir notam­ment l’essai récent de Christine Delphy, Classer, domi­ner. Qui sont les « autres » ?, La Fabrique, Paris, 2008. Sur les muta­tions cultu­ra­listes du racisme contem­po­rain, voir notam­ment Enzo Traverso, « La fabrique de la haine : xéno­pho­bie et racisme en Europe », Contretemps, no 9, avril 2011, www​.contre​temps​.eu.
18. Sur ces débats, voir par exemple Franck Gaudichaud (sous la direc­tion de), Amérique latine. Émancipations en construc­tion, Syllepse, Paris, 2013.
19. Sur l’actualité des pen­sées cri­tiques, voir Alexis Cukier, Fabien Delmotte et Cécile Lavergne (sous la direc­tion de), Émancipation. Les méta­mor­phoses de la cri­tique sociale, Éditions du Croquant, Bellecombes-en-Bauge, 2013 ; Razmig Keucheyan, Hémisphère gauche. Une car­to­gra­phie des nou­velles pen­sées cri­tiques, Zones/​La Découverte, Paris, 2010 ; Enzo Traverso, Où sont passés les intel­lec­tuels ?, Textuel, Paris, 2013 ; Collectif, Penser à gauche aujourd’hui. Figures de la pensée cri­tique, Amsterdam, Paris, 2011.

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