Les enfants de Don Quichotte, Jeudi noir, Génération précaire : Zapping militant [ fr ]

Mis en ligne le 11 février 2010

Surmédiatisés, sou­te­nus par l’opinion publique puis reçus par le gou­ver­ne­ment, les repré­sen­tants des récentes mobi­li­sa­tions sociales ont su impo­ser aux médias et aux pou­voirs publics leur agenda. Regard sur un enga­ge­ment spec­ta­cu­laire et très prag­ma­tique. (suivi d’un entre­tien avec Isabelle Sommier) Un article paru dans le men­suel Regards en mars 2008

Les Enfants de Don Quichotte, les Jeudi Noir, Génération Précaire, on ne parle que d’eux. Du Figaro à l’Humanité, de TF1 à France Inter, toutes les rédac­tions se sont inté­res­sées aux mobi­li­sa­tions récentes, emme­nées pour­tant seule­ment par quelques mili­tants. A la dif­fé­rence des mani­fes­ta­tions de 2003 ou du mou­ve­ment anti-CPE, les trois col­lec­tifs qui occupent actuel­le­ment l’espace média­tique ne comptent pas en effet sur l’ampleur de la mobi­li­sa­tion pour aler­ter l’opinion publique mais savent en revanche s’attirer les faveurs de la presse en s’adressant direc­te­ment à elle. Si les Enfants de Don Quichotte, les Jeudi Noir et Génération Précaire ne consti­tuent bien évi­dem­ment pas un seul et même mou­ve­ment, ils s’inscrivent néan­moins dans une dyna­mique com­mune. Par leurs moyens d’action et leurs modes de mobi­li­sa­tion, ils par­tagent une même concep­tion de l’engagement, qui se dis­tingue des formes plus tra­di­tion­nelles du mili­tan­tisme. La struc­ture des trois mou­ve­ments est de fait presque iden­tique : com­po­sés de jeunes actifs « pré­caires », ou ren­con­trant tout au moins des dif­fi­cul­tés en matière de tra­vail et de loge­ment, ils ne comptent que quelques membres actifs, qui se par­tagent le pou­voir en refu­sant toute hié­rar­chie. Comme leurs homo­logues de Génération Précaire, les membres de Jeudi Noir n’ont pas voulu ainsi se consti­tuer en asso­cia­tion : « On refuse la struc­ture ver­ti­cale du pou­voir, affirme Leïla. Ici, les porte-parole tournent et le relais est induit par notre pra­tique d’Internet. La logique de réseau nous cor­res­pond aussi d’un point de vue géné­ra­tion­nel et permet de tra­vailler vite, en mobi­li­sant les gens rapidement. »

Medium is the message

L’usage d’Internet par­ti­cipe plus glo­ba­le­ment d’une culture du réseau qui prône le par­tage des fichiers, le télé­char­ge­ment libre et l’échange de com­pé­tences. L’arborescence interne de Génération Précaire, qui fédère des juristes, des com­mu­ni­cants, des artistes et des mili­tants de tous bords, est d’ailleurs à l’image de son site, précis et effi­cace. Comme sur celui des Enfants de Don Quichotte et de Jeudi Noir, il est pos­sible d’imprimer des tracts déjà pré­fi­gu­rés, des modèles de ban­de­roles de mani­fes­ta­tion ou encore le logo de l’organisation. Le « kit de manif » par­ti­cipe d’ailleurs de la volonté d’homogénéiser les reven­di­ca­tions et de décli­ner par­tout la même mise en scène autour d’une action ou d’une flash-mob (mobi­li­sa­tion éclair suivie d’une dis­per­sion rapide des par­ti­ci­pants). Tous les sup­ports de média­ti­sa­tion sont ainsi mobi­li­sés, chaque mani­fes­ta­tion don­nant lieu à un compte rendu en images et en sons.

Véritables machines de guerre média­tiques, les trois mou­ve­ments attestent d’une très bonne maî­trise des res­sorts et des attentes jour­na­lis­tiques, tout en jouant avec les codes de l’esthétique com­mu­ni­ca­tion­nelle. Le slogan des années 1970 « Don’t hate the media, become the media » (Ne haïs­sez pas le média, deve­nez le média) est appli­qué ici à la lettre, à la dif­fé­rence près que la presse n’est jamais perçue comme un adver­saire mais plutôt comme un allié potentiel.

« Notre atout repose sur notre auto­no­mie de moyens, qui res­tent modestes, et notre connais­sance du milieu jour­na­lis­tique que l’on a glo­ba­le­ment démys­ti­fié, sou­ligne Cathy, fon­da­trice de Génération Précaire. On sait aujourd’hui qu’il existe une niche média­tique pour des actions poli­tico-poé­tiques et on joue tous avec cette même recette qui permet aux jour­na­listes de sortir d’une cer­taine rou­tine et de l’agenda élec­to­ral imposé. On est dans le bon timing. » La syn­chro­ni­sa­tion entre la nais­sance des mou­ve­ments et leur média­ti­sa­tion est en effet frap­pante, le temps de l’action et celui de sa visi­bi­lité ne fai­sant plus qu’un. La mise en ligne d’interviews de sans-abri et de témoi­gnages de sta­giaires recueillis par les mili­tants eux-mêmes par­ti­cipe de cette double occu­pa­tion de l’espace public et média­tique, où chacun peut deve­nir à la fois l’acteur, le témoin et le nar­ra­teur de l’événement.

« Je n’en suis pas à ma pre­mière expé­rience mili­tante, sou­ligne Leïla. J’ai par­ti­cipé à dif­fé­rentes manifs, mou­ve­ments étu­diants et alter­mon­dia­listes, mais ce qui se passe aujourd’hui est très dif­fé­rent. Nos objec­tifs sont plus limi­tés, plus prag­ma­tiques et sans doute plus intel­li­gibles pour l’opinion publique et les poli­tiques. On sait désor­mais que pour obte­nir des résul­tats il faut se servir des médias, les inté­res­ser et les tenir en haleine sur un sujet, sans se dis­per­ser. Faire en sorte aussi de ne pas être oublié. » « Le rap­port avec la presse est ins­tinc­tif, ajoute Cathy. Il faut savoir éco­no­mi­ser les jour­na­listes, puis les inté­res­ser de nou­veau au bon moment. Actuellement, on se met en veille volon­tai­re­ment pour pou­voir se relan­cer un peu plus tard dans la campagne. »

Le show continue

Maîtres du tempo élec­to­ral et média­tique, ces mili­tants-com­mu­ni­cants semblent ainsi ren­ver­ser le rap­port qui lie habi­tuel­le­ment le mou­ve­ment social à la presse, et ne se cachent pas d’entretenir à son égard un cer­tain oppor­tu­nisme. « On joue avec les codes et d’une cer­taine manière on fait de la comm’, recon­naît Leïla. La pre­mière fois que l’on a ren­con­tré le DAL, ils ont été d’ailleurs un peu sur­pris par notre dis­cours et ont eu l’impression d’être face à une boîte de mar­ke­ting. On a conscience que l’on use de ces outils pour par­ve­nir à nos fins, mais au regard de nos moyens et de notre nombre limité, c’est une bonne stra­té­gie. » Pour le cher­cheur Roland Lew, qui s’est inté­ressé aux rela­tions qui se nouent entre les mou­ve­ments sociaux et les pou­voirs publics, « ce succès est effi­cace mais aussi ambigu pour des rai­sons évi­dentes : nul n’ignore les méfaits de la société du spec­tacle, sa logique de perte de sens, d’insignifiance et sa capa­cité à tout diluer. Les mou­ve­ments sociaux risquent de fonc­tion­ner alors comme le symé­trique inversé et com­plé­men­taire de l’ordre exis­tant, dans un redou­table jeu de miroirs ».

Ce retour­ne­ment poten­tiel de l’opinion publique comme de la cou­ver­ture média­tique n’inquiète pour­tant pas les membres de Génération Précaire : « On est né dans une société du spec­tacle, constate Cathy. Je suis moi-même issue de la com­mu­ni­ca­tion et de la mise en scène et je viens de trou­ver la meilleure appli­ca­tion de mes com­pé­tences en tra­vaillant direc­te­ment à partir de la matière de notre société, en réa­li­sant véri­ta­ble­ment une sculp­ture sociale. Génération Précaire est ma plus belle mise en scène, même si cela peut sur­prendre. Nous ne nous situons pas du tout dans la lignée des mou­ve­ments sociaux, mais plutôt dans l’héritage du théâtre poli­tique d’Amérique latine et des situa­tion­nistes, où il est pos­sible de sus­ci­ter une réflexion par l’absurde et le burlesque. »

La mobi­li­sa­tion doit donc être visible, mul­tiple, fes­tive et occul­ter sur­tout toute réfé­rence idéo­lo­gique. « Faites votre teuf dans un appart’que vous ne pour­rez jamais vous payer, clame Jeudi Noir sur son site Internet, ça défoule, on ren­contre du monde, on par­ti­cipe à la prise de conscience en matière de galère des jeunes vis-à-vis du loge­ment… et c’est plutôt fun ! » Endossez le cos­tume du Super Stagiaire, incite de son côté Génération Précaire en pré­sen­tant un anti-héros moderne affu­blé d’un slip jaune, d’une cra­vate vio­lette et d’une cape rouge. « On assume notre infan­ti­lité et notre impuis­sance sans amer­tume, se défend Cathy. Il s’agit d’un mode un peu sub­ver­sif mais qui ne s’impose pas comme un projet. Tout se fait en dou­ceur, à petite échelle et sans idéo­lo­gie. D’ailleurs à Génération Précaire, toutes les ten­dances poli­tiques sont pré­sentes, de l’UMP à la LCR. » « On se déclare non-par­ti­san, ajoute Leïla. Même si on a par ailleurs des convic­tions poli­tiques, elles ne doivent pas trans­pa­raître dans nos reven­di­ca­tions, d’une part pour éviter toute récu­pé­ra­tion, mais aussi d’un point de vue stra­té­gique : en se décla­rant ni à droite ni à gauche, on peut jouer avec tout l’échiquier politique. »

Urgentistes du militantisme

Le prag­ma­tisme carac­té­rise chacun de ces mou­ve­ments, qui agit selon des méthodes qui ne sont pas sans rap­pe­ler par­fois celles du lob­bying. Ciblant des objec­tifs précis, conte­nus dans une charte allé­gée qui ne dépasse pas les vingt pro­po­si­tions, les Jeudi Noir comme les Don Quichotte prônent la sim­pli­cité des réponses. Pour Marc Russo, mili­tant du canal Saint-Martin, « le pro­blème peut être vite réglé. Ce que l’on demande, c’est un plan Marshall du loge­ment qui coû­te­rait à l’Etat trois mil­liards d’euros, c’est-à-dire le prix de trois avions de chasse. » Cellules de crise, plans d’urgence, pro­po­si­tions d’hébergement et offres d’emploi immé­diates : la pré­ca­rité est appré­hen­dée sous le mode de l’immédiateté.

« Les Enfants de Don Quichotte posent un regard assez com­pas­sion­nel sur les sans-abri et confondent par­fois la pré­ca­rité de la rue et l’accès au loge­ment, note Nicole Maestracci, pré­si­dente de la FNARS (1) qui a été man­da­tée par le gou­ver­ne­ment pour trou­ver une solu­tion durable pour les sans-abri. Mais malgré cette naï­veté, ils font preuve d’une vraie sin­cé­rité dans leur démarche et ont su ins­tal­ler un rap­port de confiance avec les gens de la rue que cer­taines asso­cia­tions avaient peu à peu perdu. De plus, la pres­sion média­tique a permis d’obtenir de la part du gou­ver­ne­ment les moyens qu’il nous refu­sait jusqu’alors. Mais la sur­mé­dia­ti­sa­tion a enfermé en même temps le débat dans l’urgence et rend dif­fi­cile l’organisation de poli­tiques du loge­ment durables. Je ne pointe pas la res­pon­sa­bi­lité des Enfants de Don Quichotte sur cette ques­tion, mais celle des médias qui ne s’intéressent qu’à la dimen­sion spec­ta­cu­laire de la réa­lité et plus encore celle des poli­tiques qui ne légi­fèrent que face à la pres­sion de l’événement et mul­ti­plient les plans sans ana­lyse réelle des besoins. »

« On tra­vaille en effet en per­ma­nence dans l’urgence, constate Cathy, car nos forces sont limi­tées et nous savons que nous avons peu de temps devant nous. » « Hier je mili­tais avec Génération Précaire, aujourd’hui je suis membre de Jeudi Noir, demain je serai pro­ba­ble­ment enga­gée ailleurs, note Leïla. Si je me bats désor­mais exclu­si­ve­ment sur le front du loge­ment, c’est parce que je sais quel gou­ver­ne­ment nous fait face. On ne demande pas la lune, seule­ment quelques mesures faci­le­ment appli­cables. Mais malgré notre posi­tion réfor­miste, on ne par­vient pas pour l’instant à obte­nir ce que l’on souhaite. »

Là réside sans doute la limite de la média­ti­sa­tion, qui certes rend visible, alerte les pou­voirs publics et permet même par­fois la ren­contre entre un mili­tant ano­nyme et un ministre de la Cohésion sociale, mais ne pro­duit pas pour autant tou­jours un chan­ge­ment notable. Les membres de Génération Précaire en ont fait l’expérience en décou­vrant une pro­po­si­tion de loi sur l’encadrement des stages ne repre­nant aucune de leurs reven­di­ca­tions ini­tiales. « Celui qui veut piéger l’ordre domi­nant en jouant et déjouant ses règles, pour les détour­ner, les retour­ner contre lui, est le plus sou­vent piégé par ce jeu, ne fût-ce que parce qu’il est sur le ter­rain de l’adversaire, constate ainsi Roland Lew. Celui-ci peut être sur­pris et par­fois dépassé mais il reste par­ti­cu­liè­re­ment aguerri et prêt à tout pour se main­te­nir, dans la bien­veillance molle comme dans la vio­lence la plus déci­dée. » S.M.

Note 1. La FNARS, Fédération natio­nale des asso­cia­tions d’accueil et de réin­ser­tion sociale, regroupe 750 orga­nismes et asso­cia­tions tra­vaillant sur les ques­tions d’exclusion et gère 95 % des centres d’hébergement en France.

Isabelle Sommier* : « un appren­tis­sage de l’action publique »

* Isabelle Sommier est direc­trice du Centre de recherches poli­tiques de la Sorbonne, auteure du Renouveau des mou­ve­ments contes­ta­taires à l’heure de la mon­dia­li­sa­tion, édi­tions Champs Flammarion, 2003 et, avec Xavier Crettiez, de La France rebelle, Michalon 2006.

Plutôt réfor­mistes que révo­lu­tion­naires, com­ment ces mou­ve­ments éphé­mères s’inscrivent-ils dans le champ des luttes poli­tiques ? Entretien avec Isabelle Sommier, politologue.

Pourquoi ces col­lec­tifs sus­citent-ils un tel engoue­ment et une telle média­ti­sa­tion de leur lutte ?

Isabelle Sommier. L’échéance de l’élection pré­si­den­tielle est évi­dem­ment tou­jours un moment pro­pice à l’émergence d’une cause et à sa visi­bi­lité publique. Mais si la sen­si­bi­lité aux mobi­li­sa­tions est plus grande aujourd’hui dans le cadre de cette cam­pagne, c’est aussi l’effet de l’après-21 avril 2002 : il a révélé le déca­lage entre les partis poli­tiques et une partie des citoyens de gauche, qui estiment qu’ils doivent impo­ser à leurs repré­sen­tants des ques­tions de société qui n’émergent pas ou pas suf­fi­sam­ment à leur goût.

Le carac­tère non par­ti­san de ces mobi­li­sa­tions rap­pelle la démarche de Nicolas Hulot, qui inter­pelle aussi les can­di­dats sur la base d’une charte.

I.S. Cette stra­té­gie des asso­cia­tions d’interpellation de tous les can­di­dats à la pré­si­den­tielle est opérée par d’autres, d’Act Up à Sauvons la Recherche qui les a même enten­dus et inter­ro­gés en sep­tembre der­nier lors de son uni­ver­sité d’automne. L’interpellation des poli­tiques de tous bords pour qu’ils s’engagent sur la base d’un docu­ment écrit est très carac­té­ris­tique de cette cam­pagne et tra­duit à la fois une méfiance à l’égard des pro­messes poli­tiques et l’irruption du citoyen dans la cam­pagne, qui pour le coup, prend au mot l’idée de la démo­cra­tie participative.

Le prag­ma­tisme affi­ché de ces mou­ve­ments éphé­mères ne risque-t-il pas de géné­rer une forme de « zap­ping militant » ?

I.S. En socio­lo­gie, on parle de « single issue group » : de groupes spé­cia­li­sés sur une seule cause. C’est un phé­no­mène que l’on constate depuis les années 1970 et qui conti­nue aujourd’hui de se déve­lop­per. Jacques Ion parle quant à lui d’un « enga­ge­ment post-it », c’est-à-dire d’une atti­tude assez dis­tan­ciée vis-à-vis des luttes qui peuvent être inten­sives mais de courte durée. Cela ren­voie plus glo­ba­le­ment à la méfiance vis-à-vis de toute ins­ti­tu­tion­na­li­sa­tion de la contes­ta­tion. Passer d’une mobi­li­sa­tion à une autre permet aussi de se pré­mu­nir contre une forme de rou­tine et une décep­tion pro­bable, en pri­vi­lé­giant la satis­fac­tion immé­diate dans l’action plutôt que la construc­tion d’une lutte dans la durée.

Les reven­di­ca­tions actuelles sont plus de nature réfor­miste que révo­lu­tion­naire : est-ce le signe d’une rup­ture avec la dyna­mique altermondialiste ?

I.S. Dans les cas évo­qués, on a affaire à un enga­ge­ment sans mémoire qui se place de plus sur le ter­rain des luttes défen­sives voire res­tau­ra­trices en deman­dant plus de pro­tec­tion de la part de l’Etat. Le registre de l’immédiateté, qui mobi­lise une rhé­to­rique de la survie et de l’urgence, a sans doute à voir aussi avec la fin de l’attente du grand soir. Les mou­ve­ments ne sont plus tour­nés désor­mais vers des len­de­mains qui chantent mais veulent obte­nir des droits et une répa­ra­tion en inter­pel­lant l’Etat dans son rôle pro­tec­teur. Je ne pense pas pour autant qu’il y ait de conflit entre l’altermondialisme et l’engagement dans ce type de mou­ve­ments, qui peut conduire plus tard à d’autres formes de mili­tan­tisme. Tout cela par­ti­cipe, à mon sens, d’un appren­tis­sage de l’action publique.

Propos recueillis par Sara Millot

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