Les élections fédérales, un défi pour le mouvement social

Par François Cyr et Pierre Beaudet

À la veille des élections fédérales, la progression du Parti Conservateur dans les sondages reflète un lent mais systématique déplacement du centre de gravité du bloc dominant au Canada. Certes dans le cadre d’un exercice électoral, rien n’est joué d’avance surtout en raison du mode de scrutin qui réserve bien des surprises. Mais il y a une réelle possibilité que Stephen Harper puisse constituer un gouvernement majoritaire et surtout, procéder à la grande (contre)révolution conservatrice à laquelle il aspire en phase avec les secteurs dominants au Canada. Pour les dominés, les enjeux, et les risques, sont très importants d’autant plus qu’il ne faut pas sous-estimer également l’éventualité d’une réélection des Républicains en novembre à Washington. Un «axe» Harper-McCain pourrait être lourd de conséquences.

Un projet de rupture

Depuis plusieurs années, Stephen Harper tente de «reconfigurer» par petites touches le Parti Conservateur autour de ce qu’il voit comme un programme de droite cohérent, qui implique une série de ruptures avec la gouvernance et l’ordre social traditionnels au Canada depuis la fin de la guerre, et ce, dans le sillon des «révolutions» qui ont triomphé aux États-Unis et en Angleterre dans les années 1980, mais sans toutefois disposer de la marge de manœuvre nécessaire pour imposer la totalité du programme idéologique de la droite religieuse américaine. Ce ne sont pas des changements mineurs dans l’architecture du pouvoir dont il est question, mais une profonde refonte de l’État, de la société, de l’économie.

La contre-révolution Harper veut briser le «consensus» keynésien qui s’est imposé depuis 50 ans et qui comportait un grand «compromis» social. Ce compromis impliquait des politiques interventionnistes pour assurer un «équilibre» entre l’accumulation du capital d’une part, et la redistribution des ressources vers les classes moyennes et populaires. Aujourd’hui sous l’égide du néolibéralisme, ce grand «compromis» n’apparaît plus «nécessaire» aux yeux des dominants qui misent sur la fragmentation des dominés et également sur l’internationalisation (la globalisation) du capitalisme.

Pour briser le keynésianisme, Harper entend démanteler l’appareil d’État fédéral qui en avait assuré le fonctionnement, notamment les programmes de régulation des investissements et du développement économique régional, le maintien de vastes programmes sociaux sous forme d’interventions directes ou en termes de transferts fédéraux, l’appui aux domaines de l’éducation et de la culture,  et d’autres structures qui avaient structuré au Canada un «filet de sécurité social» assez ample.

N’oublions pas toutefois que les grandes contre-réformes du programme de l’assurance-emploi ont également été le fait du Parti Libéral à l’ère de Jean Chrétien et de Paul Martin, tout comme le début d’engagement dans le bourbier Afghan. Logiquement, ce «dégraissage» de l’État fédéral  pourrait s’accompagner d’une certaine décentralisation vers les provinces, dans une logique purement néolibérale où le gouvernement se «déleste» des dépenses dans le secteur social, les infrastructures, etc.

Les dominants entretemps veulent des dominés atomisés, sans sécurité et droit, prêts à se jeter les uns contre les autres, «tout le monde contre tout le monde». Cependant la nature de l’État canadien est telle que ces processus de dévolution des pouvoir peuvent difficilement atteindre le même niveau que dans d’autres régimes fédéraux.

La nouvelle géographie de l’accumulation

En fin de compte, les dominants canadiens sont en train de refaire leur cohérence autour d’un projet qui mise sur la double articulation d’un secteur financier puissant, hégémonisé par les grandes conglomérats de Toronto, et d’un secteur des ressources dont le centre de gravité se situe dans l’ouest et le nord du Canada. Appelons cela pour simplifier l’axe Toronto-Calgary.

Le capitalisme canadien se trouve ainsi dans une «nouvelle niche» à l’échelle globale. Ce qui ne signifie pas la fin de son rôle historique de pourvoyeur de ressources naturelles selon l’axe nord-sud comme en témoigne les gigantesques projets d’approvisionnement pétrolier des sables bitumineux et l’intérêt croissant pour le dossier de l’eau.

Pour être performant, il doit, autant que faire se peut, être «débarrassé» des segments à la traîne, hérités du compromis keynésien, notamment le secteur manufacturier, qui n’est plus aussi «rentable» dans le contexte de l’économie capitaliste globalisée. Pour le grand capital, toute tentative via des politiques volontaristes de l’État fédéral de sauver ce secteur est un obstacle dans la grande restructuration de l¹économie canadienne.

Parallèlement, le secteur financier veut éliminer les régulations qui nuisent encore à son plein essor, notamment les structures financières contrôlées par l’État, comme par exemple la Caisse de dépôts et de placement du Québec.

À l’échelle mondiale, les dominants canadiens cherchent aussi un nouveau positionnement. Depuis 2001 mais avant bien avant, l’empire américain a entrepris de se redéployer pour perpétuer son hégémonie, essentiellement à travers le renforcement et l’internationalisation de sa puissance militaire, notamment dans des zones stratégiques comme le Moyen-Orient. Exacerbé par l’administration Bush, ce projet continue son œuvre destructive et nécessite une consolidation des alliances stratégiques et c’est là qu’entre en scène Harper.

Le PM canadien a bien vu en effet qu’il faut bifurquer et abandonner l’époque où le Canada rêvait de pratiquer une «troisième voie» pour devenir un supplétif efficace des États-Unis et aussi un territoire où tout est intégré du nord au sud du «périmètre» que cela soit au niveau militaire, politique, économique, sécuritaire. Le rôle militaire accru du Canada va de pair avec le dit Partenariat pour la sécurité et la prospérité qui  renforce le contrôle du territoire canadien aux États-Unis déjà opérationnel depuis la création de NORAD

Contrôler, punir, criminaliser

Venons-en enfin à la partie la plus «sulfureuse» de l’équation Harper. Avec un vernis moralisant (Famille, Dieu, Patrie), il faut marginaliser la dissidence et la résistance, en allant jusqu’à la criminalisation pure et simple de ceux et celles qui disent non. Punir les immigrants et les réfugiés est une entrée en matière intéressante pour créer un état de non-droit pour une partie croissante de la population.

Accompagner cette répression d’une pseudo idéologie de «guerre de civilisation» (l’islamophobie) est une partie intégrante de cette stratégie, de même que la mise au pas des secteurs culturels et des médias. Les dominants qui ne sont certes pas idiots savent très bien que ce projet dans toutes ses composantes n’est pas acceptable pour la grande majorité de la population. Les plus âgés se souviennent des batailles épiques qu’il a fallu faire pour arracher le compromis keynésien. Les plus jeunes ne se sentent pas confortables avec l’idéologie de pacotille néoconservatrice et la perspective de travailler dans la précarité pour le reste de leurs jours.

Certes, une violente bataille des idées est nécessaire pour faire accepter l’inacceptable. Pour les dominants, il est important d’utiliser à plein le néoconservatisme chrétien, du racisme anti-immigrant, de la peur de l’autre. Mais ce n’est pas assez pour consolider ce nouveau pouvoir. D’où la tentation permanente pour les dominants actuels de supprimer, ou au moins, d¹affaiblir la démocratie libérale, structurée autour des Parlements responsables, des gouvernements imputables, de l’indépendance du judiciaire et des médias, et des libertés fondamentales. Les lois liberticides ainsi accompagnent une profonde décadence de ces institutions constitutives de l’État capitaliste moderne et ouvrent la porte à une sorte de «proto fascisme» qu’on a vu aux États-Unis ces dernières années. Même si au Canada la situation s’est développée autrement, Harper a démontré qu¹il était prêt à aller très loin par ses pratiques occultes et son mépris des institutions.

Pourquoi l’élection maintenant ?

Depuis plus de trente mois où il exerce le pouvoir en tant que chef d’un gouvernement minoritaire, Harper a quand même réussi à imposer ses vues sur de nombreux dossiers, dont la guerre en Afghanistan, la non-défense du secteur manufacturier en Ontario et au Québec et des attaques sans précédent contre les femmes, les artistes, les jeunes, etc. En dépit de plusieurs sondages démontrant qu’il n’a pas la majorité de la population derrière lui, Harper pense cette fois-ci l’emporter surfant sur l’affaiblissement relatif du vote bloquiste au Québec et de la crise de leadership des libéraux, qui a été pour l’essentiel  le principal  parti de gouvernement au Canada.

Certes, le lamentable leadership de Stéphane Dion suite à l’impact délétère du scandale des commandites explique en partie cette débandade, mais  en politique on est fort de la faiblesse de ses adversaires. La fragmentation du parti entre une «droite» (généralement identifiée à Michael Ignatieff) et un «centre» (Bob Ray) reflète une fracture profonde d’un parti du centre, qui a géré le keynésianisme pendant si longtemps et qui se retrouve désemparé aujourd’hui. Durant les dernières années du règne Chrétien-Martin, le PLC a évolué vers le néolibéralisme, en sabrant dans les programmes sociaux (notamment l’assurance-chômage). Ce faisant, il a érodé ses propres bases populaires, sans toutefois convaincre les secteurs de la droite de venir vers lui.

Aujourd’hui le centrisme ne tient plus la route devant la marche forcée du néolibéralisme. C’est ainsi que Harper peut espérer faire de son parti le nouveau parti de gouvernement au Canada. Pour cela, il joue sur un autre atout, celui de l’impasse du PLC sur la question québécoise. Malgré des tentatives plus ou moins convaincantes d’enterrer le désastreux héritage trudeauiste, les Libéraux (et encore plus Stéphane Dion) continuent de réduire la nation québécoise à un «groupe ethnique» dont il faut assurer les droits dans un Canada «multiculturel».

Harper a vu le trou béant et s’est empressé de le remplir de ses formules vides dans le genre «Le Québec est une nation» et de reconnaître, du bout des lèvres, le déséquilibre fiscal, sans rien régler sur le fond à cet effet. Au bout de la ligne, les nouveaux dominants canadiens pensent qu’ils vont s’en tirer avec une alliance plus ou moins ouverte avec les nationalistes mous au Québec.

Le reflux du mouvement nationaliste

En toile de fond de tout cela, il y a évidemment le recul durable du PQ (et dans une moindre mesure, du Bloc québécois). Comme bien des partis de centre-gauche, le PQ est écartelé par le néolibéralisme. La seule porte de sortie à court terme, pour les dirigeants du parti qui sont prêts à tout pour revenir au pouvoir, est d’épouser le social-libéralisme, ou, autrement dit, le «néolibéralisme à visage humain», comme le disent si bien les «lucides». Parallèlement, il faut mettre sur les tablettes le projet de souveraineté en le renvoyant à la semaine des quatre jeudis.

Néanmoins, le leadership nationaliste a de sérieux problèmes. À un premier niveau, les dominants québécois, qu’on peut appeler pour simplifier Québec inc, ne sont plus «joueurs». Finie est l’époque en effet où une bourgeoisie en devenir essayait de  jouer sur les «deux tableaux» en faisant comme Péladeau papa. Aujourd’hui pour Quebecor World inc, comme pour les autres fleurons de Québec inc s’impose la même logique néolibérale et globale que pour tous les dominants. Il faut s’internationaliser et réduire la portion du surplus que les dominés avaient réussi à arracher par des décennies de luttes. Et si cela ne marche pas, on peut toujours liquider l’entreprise construite à la sueur des travailleurs au profit des énormes requins qui abondent sur la planète (pensons au rachat d’Alcan par exemple).

Mais comme c’est souvent le cas, un malheur ne vient jamais seul. Le mouvement nationaliste voit s’éroder également l’appui des classes moyennes et populaires qui ne sont plus convaincues, à voire le PQ gérer comme il l’a fait ces dernières années, qu’il représente une alternative, ni sur le plan social, ni sur le plan de la question nationale. Pendant que se déroule ce déclin, le Bloc Québécois qui a su bien manœuvré ces dernières années se retrouve sur la corde raide. Certes, les bloquistes, dirigés par d’anciens syndicalistes comme Gilles Duceppe, Pierre Paquette, Francine Lalonde, défendent les causes sociales et les droits du Québec (comme le fait généralement le PQ lorsqu’il est dans l’opposition). Néanmoins le Bloc subit la perte d’influence du projet souverainiste en ce moment. Ce reflux nous semble aussi sinon plus important que celui vécu dans le sillon de la première défaite référendaire de 1980.

Les dominés sont à la défensive

Stephen Harper pense se faufiler enfin pour une autre raison. Les dominés, la grande majorité de la population en fin de compte, sont divisés. Leurs repères sont brouillés par les offensive successives à la sauce néolibérale, y compris par ceux qui ont précédé Stephen Harper. Les organisations et les projets sont vacillants. Pensons par exemple au NPD, qui a déjà eu sa place sur l’échiquier des luttes au Canada anglais. Aujourd’hui, Jack Layton courtise les couches moyennes déçues du Parti Libéral. Comme ceux qui l’ont précédé, il n’a pas trouvé de «solution» à la question nationale québécoise sinon que de clamer ses «bonnes intentions». Pour très peu de gens le NPD représente une alternative dans un contexte où les mouvements sociaux au Canada anglais sont à la défensive et assommés par le leadership  strictement défensif des grandes organisations syndicales.

Au Québec toutefois, la résistance est plus vive, ancrée dans une histoire de luttes sociales et nationales. Des centaines de «petites» batailles et de «petites» résistances qui sont loin d’être aussi «petites qu’on le dit mettent de gros grains de sable dans l’engrenage des dominants, comme on l’a vu cet été même avec la belle lutte des travailleurs et des travailleuses de l’hôtellerie.

Bref, les réseaux sont encore actifs, et plusieurs nouveaux projets sont dans la boîte à outils, dont Québec solidaire. Dans une certaine mesure l’actuelle campagne de Gilles Duceppe contre la droite conservatrice dure et ses valeurs reflète cet état de chose.

La gauche doit donc, dans un tel contexte, se méfier de ses réflexes traditionnels qui consiste à se désintéresser des élections et particulièrement des élections fédérales. Particulièrement celle qui se déroule présentement et qui est lourde de conséquences pour la suite des choses. Une victoire des conservateurs majoritaires est aussi sinon plus lourde de conséquences qu’était la perspective d’une victoire adéquiste il y a quelques années, laquelle avait donné lieu à une important sursaut de mobilisation des secteurs progressistes de la société québécoise.

Savoir être tactiques

Il faut donc éviter une situation où le mouvement social devra confronter l’assaut direct et brutal du pouvoir d’état, ce qui nous attend à coup sûr avec Stephen Harper. Comment donc esquiver le pire ? Au Québec, cela peut faire une grosse différence si les conservateurs réussissent à arracher au Bloc Québécois quelques comtés dans le centre de la province et même dans les périphéries de Montréal, en capitalisant sur l’écœurement des électeurs et l’appui de la droite québécoise regroupée autour du PLQ et de l’ADQ et avec l’appui vigoureux de Québec inc. Nous devons donc tenter d’empêcher cela, mais sur nos propres bases.

Vous nous voyez venir évidemment. Tel que dit auparavant, nous ne pensons pas que le Bloc, en tant que membre de la famille dominante du nationalisme québécois, puisse se renouveler et exprimer un projet acceptable pour les dominés au Québec. Le projet est trop lourd d’ambigüités et même face aux grands enjeux qui confrontent notre société (pensons par exemple à la guerre en Afghanistan), tant le Bloc que le PQ ne cessent de tergiverser.

Cependant d’un point de vue de gauche, il faut bloquer Harper. Dans ce sens, nous nous retrouvons d’accord (pour une fois) avec la FTQ qui appelle à voter pour le Bloc. Dans la majorité des régions du Québec, c’est le Bloc qui peut faire échec à Harper.