Les élections au Mexique : ruptures et continuités

Le 1er juillet prochain,  50% des 112 millions de Mexicains et de Mexicaines doivent élire leur président, sans compter 128 sénateurs, 500 députés, les gouverneurs (et les députés) de 31 états et sans oublier les maires. Cette méga élection survient dans le contexte d’un effondrement politique du Parti d’action nationale (PAN) au pouvoir depuis 12 ans. Entre-temps, les dinosaures du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) qui ont dominé le Mexique depuis 100 ans, sont censés revenir au pouvoir. Les élites mexicaines, qui avaient délaissé le PRI pour le PAN « moderniste » se rangent derrière ce parti bien connu pour ses pratiques de prédation et de corruption, essentiellement pour empêcher la coalition de centre-gauche animée par le Parti de la révolution démocratique (PRD) d’emporter l’élection. Pour mémoire, le PRD avait gagné en 1989, mais une fraude gigantesque endossée par les gouvernements des États-Unis et du Canada lui avait bloqué le chemin. Lors des dernières élections en 2006, le scénario s’était plus ou moins répété. Il y a peut-être une petite chance que le PRD se faufile cette fois-ci, mais cela serait une (bonne) surprise.

La crise sociale

La lutte à trois se déroule sur un fonds de grave crise sociale. Depuis maintenant plus de 20 ans, la restructuration néolibérale a fait de profonds ravages. Les classes moyennes ont écopé, à part une minorité qui s’est positionnée dans la transformation du Mexique en un vaste atelier de misère pour les entreprises états-uniennes et transnationales. Les classes populaires dans leur grande majorité se sont paupérisées. Plus de 60 % des gens vivent sous le seuil de la pauvreté, y compris une grande partie des travailleurs et des travailleuses confinés au salaire minimum ($10 dollars par jours). Cette pauvreté généralisée prendrait la forme de la misère absolue s’il n’y avait pas un étrange filet de sécurité sociale provenant des remises des 20-30 millions de Mexicains travaillant aux États-Unis. Ils sont des millions non seulement à s’échiner dans les champs, mais de plus en plus dans l’industrie manufacturière, la construction et les services, très souvent « illégaux » (cette « illégalité » existe parce que l’État et les patrons en ont besoin pour maintenir cette main d’œuvre dans les pires conditions). Face à ces enjeux, tant le PAN que le PRI n’ont strictement rien à dire sinon qu’il faut maintenir le système actuel qui permet à l’État de gérer les « équilibres macro économiques ». Ce Mexique des élites aspire à entrer dans le club sélect des « pays émergents » (comme le Brésil), en jouant sur sa « proximité » dépendante envers les États-Unis tout en profitant de l’essor de l’Amérique latine.

La sale guerre

Les élections actuelles cependant sont davantage tournées vers la situation de crise qui découle de la salle guerre aggravée depuis 2006 au moment où le PAN a accepté sous la pression des États-Unis de militariser le pays. Le résultat a été catastrophique car non seulement les narcos ont prospéré, mais surtout, cela a été l’hécatombe (60 000 morts et 20 000 disparus). De vastes régions du pays, surtout au nord proche de la frontière ont été transformées en no man’s land. Le trafic qui représente entre 30 et 50 milliards de dollars est une énorme « industrie » qui emploie une proportion impressionnante de Mexicains et contamine l’ensemble de la structure étatique (soldats et policiers sont payés moins de $300 dollars par mois). Par ailleurs, les narcos contrôlent des municipalités, voire des États (provinces) par la violence, l’intimidation ou la corruption. Des centaines d’opposants, syndicalistes, défenseurs des droits humains, journalistes, ont été assassinés ou forcés à l’exil. En fait, cette situation est devenue tellement intolérable que le PRI promet, s’il est élu, de changer cette politique en affirmant que le problème est états-unien et non mexicain. La grande majorité des Mexicains sont du même avis.

La montée du PRD

Même si les sondages donnent le PRI gagnant, on observe une remontée du PRD et de son chef, Andrés Manuel López Obrador (on le connaît au Mexique sous ses initiales AMLO). Ancien maire de Mexico, AMLO se présente comme un bon gestionnaire capable de ramener la paix et promet quelques réformes sociales, mais un peu mollement, en partie pour confronter le discours des élites et des grands médias qui le présentent comme un dangereux « radical » (ce qu’il n’a jamais été). Finalement, AMLO mise sur la fatigue de l’opinion face au PAN (dont la cheffe de file Josefina Vázquez Mota) et face à la peur que continue de susciter le PRI et son candidat présidentiel Enrique Peña Nieto. Le PRI est le champion de toutes les arnaques et manipulations, sans compter ses accointances avec les narcos dans une grande partie des administrations locales qu’il contrôle. En réalité, le PRI est une « machine politique » prédatrice et dangereuse qui pourrait aggraver la situation du point de vue des droits. Les syndicats et les organisations populaires, en tout cas, en sont très conscients, d’où leur appui au PRD, nonobstant le côté ambigu de ce parti sur les questions sociales.

Mobilisation des jeunes

Au début de la campagne électorale, des étudiants d’une université de Mexico se sont fait traiter de voyous par Nieto parce qu’ils avaient « osé » lui poser des questions embarrassantes. Le lendemain, plusieurs de ces étudiants (131 au total) dénonçaient Nieto en affirmant qu’ils avaient le droit de poser des questions sans se faire insulter. Cette espère de pétition en ligne est devenue un mouvement, « yo soy el 132 » (je suis le 132e), puisque des tas d’autres gens, des jeunes pour la plupart, ont endossé la protesta. Depuis, YS-132 organise manifestations, marches, débats publics et interpellations. Le mouvement d’emblée se déclare non-partisan, exige en fin de compte des débats publics respectueux et honnêtes et de facto, se trouvent à confronter le PRI et le PAN. Le fait qu’un tiers des électeurs soit composé de jeunes de moins de 30 ans énerve les partis de droite et encourage le centre-gauche, même s’il n’est pas évident qu’AMLO pourra en profiter réellement. Ils seront en tout cas des milliers le jour du vote pour surveiller tout cela. Le PRI pratique habituellement l’achat de votes et l’intimidation (y compris par la présence d’hommes armés près des bureaux de scrutin), sans compter la manipulation du dépouillement et l’annonce des résultats.

La gauche et les mouvements sociaux

Le PRD en fait se présente aux élections sous les couleurs du Mouvement progressiste, qui inclut deux petites formations de gauche dont l’implantation est limitée. Depuis les années 1990, diverses tentatives d’unifier la gauche ont toutes plus ou moins échoué, dont celle du Parti socialiste unifié mexicain (PSUM). Par la suite, la majorité des partis se sont effectivement rallié au PRD. Leur influence au sein du parti n’est pas très forte. Les mouvements sociaux sont un peu dans la même situation. Sur le plan syndical, plusieurs organisations disposent d’une implantation sérieuse, surtout dans le secteur public. Pour autant, elles n’ont pas réussi à mettre en place une centrale capable de faire face à la monstrueuse Confédération des travailleurs mexicains (CMT) qui est un appareil criminalisé très proche du PRI.

Du côté de la gauche, un autre facteur inhibant est l’absence politique des Zapatistes, en 2006, ceux-ci avaient fait campagne contre tous les partis, y compris le PRD, ce qui en avait choqué plusieurs. Parallèlement, la tentative de coaliser autour de l’EZLN les divers mouvements en-dehors de leur bastion dans le Chiapas avait plus ou moins échoué. Depuis, les Zapatistes ont adopté un profil très bas en se repliant vers les zones qu’ils contrôlent dans le sud. Du côté du sous-commandant Marcos, c’est le silence. Compte tenu de tout cela et par rapport à une situation qui pourrait devenir très dangereuse au cas où le PRI revenait au pouvoir, la majorité des militants et des militantes participent à la campagne aux côtés du PRD.

L’ombre qui vient du nord

En 1994, les États-Unis et le Canada avaient marqué un grand coup en intégrant le Mexique au sein de l’ALÉNA. Ils l’avaient fait sachant que le président mexicain de l’époque, Carlos Salinas de Gortari (PRI) était un bandit associé aux narcos, mais peu importe, le libre-échange était tellement plus important ! Par la suite, les impérialistes ont fortement appuyé le PAN dont le discours néolibéral plaisait. La descente aux enfers dans le cadre de la guerre contre le drogue a dominé les relations avec Washington ces dernières années, tant sous l’égide Bush que sous celui d’Obama. Encore aujourd’hui, on continue de craindre le PRD et AMLO, pas tellement parce qu’ils sont radicaux, mais parce qu’ils pourraient sortir le Mexique de l’état de dislocation dans lequel il se trouve aujourd’hui. À long terme, les États-Unis craignent que les Amériques au sud du Rio Grande s’organisent et développent leur propre capitalisme (comme au Brésil), ce qui sortirait l’hémisphère de leur zone d’influence. Leurs appuis aux voyoucraties comme le PRI ou encore pour les oligarchies militarisées qui tentent d’organiser des coups d’état (comme cela vient de survenir au Paraguay) s’expliquent par ce contexte particulier, et moins pour les raisons idéologiques qui les influençaient à l’époque de la guerre froide et de la « lutte contre le communisme ». De grandes confrontations se profilent déjà …