Les élections au Mexique : ruptures et continuités

Par Mis en ligne le 25 juin 2012

Le 1er juillet pro­chain, 50% des 112 mil­lions de Mexicains et de Mexicaines doivent élire leur pré­sident, sans comp­ter 128 séna­teurs, 500 dépu­tés, les gou­ver­neurs (et les dépu­tés) de 31 états et sans oublier les maires. Cette méga élec­tion sur­vient dans le contexte d’un effon­dre­ment poli­tique du Parti d’action natio­nale (PAN) au pou­voir depuis 12 ans. Entre-temps, les dino­saures du Parti révo­lu­tion­naire ins­ti­tu­tion­nel (PRI) qui ont dominé le Mexique depuis 100 ans, sont censés reve­nir au pou­voir. Les élites mexi­caines, qui avaient délaissé le PRI pour le PAN « moder­niste » se rangent der­rière ce parti bien connu pour ses pra­tiques de pré­da­tion et de cor­rup­tion, essen­tiel­le­ment pour empê­cher la coa­li­tion de centre-gauche animée par le Parti de la révo­lu­tion démo­cra­tique (PRD) d’emporter l’élection. Pour mémoire, le PRD avait gagné en 1989, mais une fraude gigan­tesque endos­sée par les gou­ver­ne­ments des États-Unis et du Canada lui avait bloqué le chemin. Lors des der­nières élec­tions en 2006, le scé­na­rio s’était plus ou moins répété. Il y a peut-être une petite chance que le PRD se fau­file cette fois-ci, mais cela serait une (bonne) sur­prise.

La crise sociale

La lutte à trois se déroule sur un fonds de grave crise sociale. Depuis main­te­nant plus de 20 ans, la restruc­tu­ra­tion néo­li­bé­rale a fait de pro­fonds ravages. Les classes moyennes ont écopé, à part une mino­rité qui s’est posi­tion­née dans la trans­for­ma­tion du Mexique en un vaste ate­lier de misère pour les entre­prises états-uniennes et trans­na­tio­nales. Les classes popu­laires dans leur grande majo­rité se sont pau­pé­ri­sées. Plus de 60 % des gens vivent sous le seuil de la pau­vreté, y com­pris une grande partie des tra­vailleurs et des tra­vailleuses confi­nés au salaire mini­mum ($10 dol­lars par jours). Cette pau­vreté géné­ra­li­sée pren­drait la forme de la misère abso­lue s’il n’y avait pas un étrange filet de sécu­rité sociale pro­ve­nant des remises des 20-30 mil­lions de Mexicains tra­vaillant aux États-Unis. Ils sont des mil­lions non seule­ment à s’échiner dans les champs, mais de plus en plus dans l’industrie manu­fac­tu­rière, la construc­tion et les ser­vices, très sou­vent « illé­gaux » (cette « illé­ga­lité » existe parce que l’État et les patrons en ont besoin pour main­te­nir cette main d’œuvre dans les pires condi­tions). Face à ces enjeux, tant le PAN que le PRI n’ont stric­te­ment rien à dire sinon qu’il faut main­te­nir le sys­tème actuel qui permet à l’État de gérer les « équi­libres macro éco­no­miques ». Ce Mexique des élites aspire à entrer dans le club sélect des « pays émer­gents » (comme le Brésil), en jouant sur sa « proxi­mité » dépen­dante envers les États-Unis tout en pro­fi­tant de l’essor de l’Amérique latine.

La sale guerre

Les élec­tions actuelles cepen­dant sont davan­tage tour­nées vers la situa­tion de crise qui découle de la salle guerre aggra­vée depuis 2006 au moment où le PAN a accepté sous la pres­sion des États-Unis de mili­ta­ri­ser le pays. Le résul­tat a été catas­tro­phique car non seule­ment les narcos ont pros­péré, mais sur­tout, cela a été l’hécatombe (60 000 morts et 20 000 dis­pa­rus). De vastes régions du pays, sur­tout au nord proche de la fron­tière ont été trans­for­mées en no man’s land. Le trafic qui repré­sente entre 30 et 50 mil­liards de dol­lars est une énorme « indus­trie » qui emploie une pro­por­tion impres­sion­nante de Mexicains et conta­mine l’ensemble de la struc­ture éta­tique (sol­dats et poli­ciers sont payés moins de $300 dol­lars par mois). Par ailleurs, les narcos contrôlent des muni­ci­pa­li­tés, voire des États (pro­vinces) par la vio­lence, l’intimidation ou la cor­rup­tion. Des cen­taines d’opposants, syn­di­ca­listes, défen­seurs des droits humains, jour­na­listes, ont été assas­si­nés ou forcés à l’exil. En fait, cette situa­tion est deve­nue tel­le­ment into­lé­rable que le PRI promet, s’il est élu, de chan­ger cette poli­tique en affir­mant que le pro­blème est états-unien et non mexi­cain. La grande majo­rité des Mexicains sont du même avis.

La montée du PRD

Même si les son­dages donnent le PRI gagnant, on observe une remon­tée du PRD et de son chef, Andrés Manuel López Obrador (on le connaît au Mexique sous ses ini­tiales AMLO). Ancien maire de Mexico, AMLO se pré­sente comme un bon ges­tion­naire capable de rame­ner la paix et promet quelques réformes sociales, mais un peu mol­le­ment, en partie pour confron­ter le dis­cours des élites et des grands médias qui le pré­sentent comme un dan­ge­reux « radi­cal » (ce qu’il n’a jamais été). Finalement, AMLO mise sur la fatigue de l’opinion face au PAN (dont la cheffe de file Josefina Vázquez Mota) et face à la peur que conti­nue de sus­ci­ter le PRI et son can­di­dat pré­si­den­tiel Enrique Peña Nieto. Le PRI est le cham­pion de toutes les arnaques et mani­pu­la­tions, sans comp­ter ses accoin­tances avec les narcos dans une grande partie des admi­nis­tra­tions locales qu’il contrôle. En réa­lité, le PRI est une « machine poli­tique » pré­da­trice et dan­ge­reuse qui pour­rait aggra­ver la situa­tion du point de vue des droits. Les syn­di­cats et les orga­ni­sa­tions popu­laires, en tout cas, en sont très conscients, d’où leur appui au PRD, non­obs­tant le côté ambigu de ce parti sur les ques­tions sociales.

Mobilisation des jeunes

Au début de la cam­pagne élec­to­rale, des étu­diants d’une uni­ver­sité de Mexico se sont fait trai­ter de voyous par Nieto parce qu’ils avaient « osé » lui poser des ques­tions embar­ras­santes. Le len­de­main, plu­sieurs de ces étu­diants (131 au total) dénon­çaient Nieto en affir­mant qu’ils avaient le droit de poser des ques­tions sans se faire insul­ter. Cette espère de péti­tion en ligne est deve­nue un mou­ve­ment, « yo soy el 132 » (je suis le 132e), puisque des tas d’autres gens, des jeunes pour la plu­part, ont endossé la pro­testa. Depuis, YS-132 orga­nise mani­fes­ta­tions, marches, débats publics et inter­pel­la­tions. Le mou­ve­ment d’emblée se déclare non-par­ti­san, exige en fin de compte des débats publics res­pec­tueux et hon­nêtes et de facto, se trouvent à confron­ter le PRI et le PAN. Le fait qu’un tiers des élec­teurs soit com­posé de jeunes de moins de 30 ans énerve les partis de droite et encou­rage le centre-gauche, même s’il n’est pas évident qu’AMLO pourra en pro­fi­ter réel­le­ment. Ils seront en tout cas des mil­liers le jour du vote pour sur­veiller tout cela. Le PRI pra­tique habi­tuel­le­ment l’achat de votes et l’intimidation (y com­pris par la pré­sence d’hommes armés près des bureaux de scru­tin), sans comp­ter la mani­pu­la­tion du dépouille­ment et l’annonce des résul­tats.

La gauche et les mouvements sociaux

Le PRD en fait se pré­sente aux élec­tions sous les cou­leurs du Mouvement pro­gres­siste, qui inclut deux petites for­ma­tions de gauche dont l’implantation est limi­tée. Depuis les années 1990, diverses ten­ta­tives d’unifier la gauche ont toutes plus ou moins échoué, dont celle du Parti socia­liste unifié mexi­cain (PSUM). Par la suite, la majo­rité des partis se sont effec­ti­ve­ment rallié au PRD. Leur influence au sein du parti n’est pas très forte. Les mou­ve­ments sociaux sont un peu dans la même situa­tion. Sur le plan syn­di­cal, plu­sieurs orga­ni­sa­tions dis­posent d’une implan­ta­tion sérieuse, sur­tout dans le sec­teur public. Pour autant, elles n’ont pas réussi à mettre en place une cen­trale capable de faire face à la mons­trueuse Confédération des tra­vailleurs mexi­cains (CMT) qui est un appa­reil cri­mi­na­lisé très proche du PRI.

Du côté de la gauche, un autre fac­teur inhi­bant est l’absence poli­tique des Zapatistes, en 2006, ceux-ci avaient fait cam­pagne contre tous les partis, y com­pris le PRD, ce qui en avait choqué plu­sieurs. Parallèlement, la ten­ta­tive de coa­li­ser autour de l’EZLN les divers mou­ve­ments en-dehors de leur bas­tion dans le Chiapas avait plus ou moins échoué. Depuis, les Zapatistes ont adopté un profil très bas en se repliant vers les zones qu’ils contrôlent dans le sud. Du côté du sous-com­man­dant Marcos, c’est le silence. Compte tenu de tout cela et par rap­port à une situa­tion qui pour­rait deve­nir très dan­ge­reuse au cas où le PRI reve­nait au pou­voir, la majo­rité des mili­tants et des mili­tantes par­ti­cipent à la cam­pagne aux côtés du PRD.

L’ombre qui vient du nord

En 1994, les États-Unis et le Canada avaient marqué un grand coup en inté­grant le Mexique au sein de l’ALÉNA. Ils l’avaient fait sachant que le pré­sident mexi­cain de l’époque, Carlos Salinas de Gortari (PRI) était un bandit asso­cié aux narcos, mais peu importe, le libre-échange était tel­le­ment plus impor­tant ! Par la suite, les impé­ria­listes ont for­te­ment appuyé le PAN dont le dis­cours néo­li­bé­ral plai­sait. La des­cente aux enfers dans le cadre de la guerre contre le drogue a dominé les rela­tions avec Washington ces der­nières années, tant sous l’égide Bush que sous celui d’Obama. Encore aujourd’hui, on conti­nue de craindre le PRD et AMLO, pas tel­le­ment parce qu’ils sont radi­caux, mais parce qu’ils pour­raient sortir le Mexique de l’état de dis­lo­ca­tion dans lequel il se trouve aujourd’hui. À long terme, les États-Unis craignent que les Amériques au sud du Rio Grande s’organisent et déve­loppent leur propre capi­ta­lisme (comme au Brésil), ce qui sor­ti­rait l’hémisphère de leur zone d’influence. Leurs appuis aux voyou­cra­ties comme le PRI ou encore pour les oli­gar­chies mili­ta­ri­sées qui tentent d’organiser des coups d’état (comme cela vient de sur­ve­nir au Paraguay) s’expliquent par ce contexte par­ti­cu­lier, et moins pour les rai­sons idéo­lo­giques qui les influen­çaient à l’époque de la guerre froide et de la « lutte contre le com­mu­nisme ». De grandes confron­ta­tions se pro­filent déjà …

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