LA DROITE : QUELLES DROITES ?

Les droites canadiennes face aux peuples autochtones

État des lieux

Par Mis en ligne le 04 septembre 2020

L’histoire de la colo­ni­sa­tion n’est qu’une his­toire des rap­ports entre les droites libé­rale et conser­va­trice d’une part et les peuples autoch­tones d’autre part. S’il existe une forte pro­pen­sion du dis­cours commun sur la déco­lo­ni­sa­tion à nommer l’adversaire sous une appel­la­tion géné­rique telle que « Canada » ou « État colo­nial », cela ne signi­fie pas pour autant que les droites conser­va­trice et libé­rale ont ins­tauré ou ins­ti­tuent aujourd’hui les mêmes poli­tiques en matière autoch­tone. Cette repré­sen­ta­tion mono­chrome se jus­ti­fie aux pre­miers temps de la colo­ni­sa­tion mais l’écho que trouvent les mou­ve­ments autoch­tones dans la sphère publique cana­dienne à partir de la fin des années 1960 voit l’apparition de stra­té­gies de dif­fé­ren­cia­tion poli­tique. Les périodes élec­to­rales ou de conflits rendent par­ti­cu­liè­re­ment visibles ces diver­gences entre conser­va­teurs et libé­raux. L’extractivisme, la recon­nais­sance des droits autoch­tones, la qua­li­fi­ca­tion des pen­sion­nats indiens ou des assas­si­nats de femmes et de filles autoch­tones sont deve­nus autant d’enjeux sociaux cris­tal­li­sant des dyna­miques ins­ti­tu­tion­nelles, poli­tiques et par­ti­sanes propres aux droites cana­diennes.

La colonisation : entre politiques assimilationnistes et d’exclusion

Entre la fin de la seconde moitié du XIXe siècle et les années 1960, les libé­raux et les conser­va­teurs se sont suc­cédé au pou­voir et ont mené des poli­tiques simi­laires en matière autoch­tone dont la logique oscille entre mar­gi­na­li­sa­tion, exclu­sion et assi­mi­la­tion. Cette dis­tinc­tion est impor­tante, car la mar­gi­na­li­sa­tion et l’exclusion visent à mettre à l’écart les peuples autoch­tones de la société cana­dienne en construc­tion. À l’inverse, l’assimilation vise à incor­po­rer, à inter­na­li­ser. Ces pro­ces­sus peuvent s’articuler dans la réa­lité. La Loi sur les Indiens de 1876 ins­tau­rant le régime des réserves a eu un double effet ; d’une part, l’exclusion des peuples autoch­tones inter­dits par leur statut par­ti­cu­lier de par­ti­ci­per à la construc­tion de la nation et, d’autre part, l’assimilation puisque les contacts avec les ins­ti­tu­tions colo­niales se trou­vèrent mul­ti­pliés. Même si la vio­lence et les mul­tiples abus dans les pen­sion­nats indiens ont détruit phy­si­que­ment et cultu­rel­le­ment de nom­breux jeunes autoch­tones, l’instauration des pen­sion­nats indiens par les conser­va­teurs dans les années 1870 avait pour seul et unique objec­tif de rompre la trans­mis­sion inter­gé­né­ra­tion­nelle, et ainsi de les assi­mi­ler à la nation en construc­tion.

Jusqu’à la fin des années 1960, les poli­tiques des conser­va­teurs et des libé­raux ne consti­tuaient pas un véri­table enjeu de dis­tinc­tion entre les partis de droite. Cette har­mo­nie se brisa lorsque les Autochtones reje­tèrent la Politique indienne du gou­ver­ne­ment du Canada en 1969 (com­mu­né­ment appelé Livre blanc) pro­po­sée par Jean Chrétien alors ministre des Affaires indiennes. Il est cou­ram­ment admis que l’opposition una­nime des Premières Nations au Livre blanc a cimenté les luttes autoch­tones autour d’enjeux com­muns (recon­nais­sance des droits, auto­dé­ter­mi­na­tion poli­tique), mais le « retour » de l’acteur autoch­tone a aussi eu pour effet de fis­su­rer l’harmonie qui jusque-là carac­té­ri­sait l’attitude des gou­ver­ne­ments cana­diens suc­ces­sifs à l’égard des Autochtones.

Contrer les mouvements autochtones : les politiques de reconnaissance

Le Parti libé­ral du Canada a occupé le pou­voir pen­dant plus de 30 ans à des moments déter­mi­nants. Les gou­ver­ne­ments suc­ces­sifs de Pierre Elliott Trudeau ont dû faire face jusque dans les années 1980 à l’accroissement des reven­di­ca­tions autoch­tones pen­dant cette période et sont à l’origine de mesures poli­tiques dont les effets se font encore sentir aujourd’hui. Pendant cette période, de plus en plus de Premières Nations, par­fois regrou­pées pour faire front commun[1], ont reven­di­qué des droits ter­ri­to­riaux et ont gagné plu­sieurs causes devant les tri­bu­naux[2]. En 1973, le Parti libé­ral adop­tait en guise de réponse la Politique glo­bale des reven­di­ca­tions ter­ri­to­riales défi­nie comme une « méthode de règle­ment des reven­di­ca­tions des Autochtones[3] ». Le terme « règle­ment » peut être com­pris ici dans le sens de « liqui­da­tion », car cette poli­tique a eu pour prin­ci­pal effet, comme je l’ai montré ailleurs[4], de frag­men­ter le mou­ve­ment en contrai­gnant les acteurs à for­mu­ler les reven­di­ca­tions dans un lan­gage ration­nel et à cir­cons­crire leur ima­gi­na­tion poli­tique dans un espace fixé d’avance par le gou­ver­ne­ment libé­ral. Le sens du mou­ve­ment a ainsi échappé peu à peu à sa base popu­laire à mesure que les luttes se rédui­saient à des contro­verses admi­nis­tra­tives et juri­diques. L’enchâssement des droits ances­traux au moment du rapa­trie­ment de la Constitution en 1982 a pu être appré­hendé comme une vic­toire poli­tique, mais l’article 35 a eu comme consé­quences de faire des poli­tiques de recon­nais­sance la voie pri­vi­lé­giée pour enca­drer les mou­ve­ments autoch­tones[5], et d’internaliser le conflit en l’obligeant à s’inscrire dans un espace nor­ma­tif qui ne garan­tit pas la recon­nais­sance de la signi­fi­ca­tion que les peuples autoch­tones accordent aux normes juri­diques[6].

Le poli­to­logue déné, Glen Coulthard, dans un ouvrage désor­mais clas­sique, s’est appuyé sur la pensée cri­tique de Frantz Fanon pour mon­trer com­ment les poli­tiques de recon­nais­sance obéissent à une logique inverse de la déco­lo­ni­sa­tion. Le pre­mier pro­blème tient au fait que l’action de recon­naître implique l’affirmation par le pou­voir colo­nial de sa pré­séance[7]. La source de l’émancipation ne pro­vient donc pas des luttes autoch­tones, mais du bon vou­loir du colo­ni­sa­teur. Le second pro­blème est qu’en cher­chant à répa­rer les injus­tices au moyen de poli­tiques de recon­nais­sance des iden­ti­tés autoch­tones (et non des nations autoch­tones), le Parti libé­ral tend à évin­cer la dimen­sion poli­tique du conflit (incluant la res­ti­tu­tion des terres[8]) et à réi­fier les iden­ti­tés autoch­tones réduites à une somme d’essences[9].

Si elles ne consti­tuent pas en pra­tique des « rap­ports de recon­nais­sance réci­proque authen­tiques[10] », les poli­tiques de recon­nais­sance autoch­tone demeurent l’horizon à l’intérieur duquel sont contraints de se déployer les conflits ter­ri­to­riaux et les mou­ve­ments autoch­tones malgré les enjeux de jus­tice et d’égalité qu’ils portent et leur ten­dance actuelle à inter­ro­ger les dis­cri­mi­na­tions sys­té­miques et les inéga­li­tés socio-éco­no­miques inhé­rentes à la confis­ca­tion de leurs ter­ri­toires[11]. L’appui que les poli­tiques de recon­nais­sance ont pu rece­voir de la part des conser­va­teurs lorsqu’ils ont refusé de signer la Déclaration des Nations unies sur les peuples autoch­tones témoigne d’un rare consen­sus sur ce type de régime de régu­la­tion des injus­tices sociales qui n’est pas sans rap­pe­ler le consen­sus sem­blable entre libé­raux et conser­va­teurs à la fin du XIXe siècle. Il n’en demeure pas moins que libé­raux et conser­va­teurs pos­sèdent chacun leur régime de recon­nais­sance sin­gu­lier.

« Les dispositions pertinentes de la Déclaration sont beaucoup trop vagues[12] »

En reje­tant la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autoch­tones (DNUDPA) en sep­tembre 2007, le Parti conser­va­teur du Canada refu­sait aux Autochtones le droit à l’autodétermination et réaf­fir­mait la pré­séance des poli­tiques de recon­nais­sance en tant que méthode de règle­ment des conflits entre les Autochtones et l’État cana­dien. En 2009, le même gou­ver­ne­ment accepta sous la pres­sion de groupes de défense des droits humains et d’organisations autoch­tones de rati­fier la Déclaration tout en recon­nais­sant le carac­tère non contrai­gnant de celle-ci.

Dans les pre­miers articles, la Déclaration insiste, au nom de l’égalité entre les peuples, sur la liberté dont dis­posent les peuples autoch­tones de se défi­nir eux-mêmes et de pro­duire leur his­toire sans subir l’injonction iden­ti­taire ou moder­ni­sa­trice des peuples domi­nants. McNee, repré­sen­tant du Canada à l’Assemblée géné­rale des Nations unies, décla­rait le 13 sep­tembre, à la veille de l’adoption de la Déclaration :

Nous sommes fiers des pro­cé­dures qui ont été mises en place pour régler les reven­di­ca­tions autoch­tones de manière res­pec­tueuse de ces droits et tra­vaillons acti­ve­ment à les amé­lio­rer afin de pou­voir résoudre ces reven­di­ca­tions de façon encore plus effi­cace. Malheureusement, les dis­po­si­tions per­ti­nentes de la Déclaration sont beau­coup trop vagues, manquent de clarté et se prêtent à diverses inter­pré­ta­tions ; elles omettent la néces­sité de recon­naître une mul­ti­tude de droits ter­ri­to­riaux et sont sus­cep­tibles de remettre en ques­tion des points déjà réglés par traité[13].

Le pater­na­lisme et la condes­cen­dance des conser­va­teurs qui poin­tèrent le flou des articles de la Déclaration demeure une stra­té­gie récur­rente qui a pour effet de fermer toute forme de dis­cus­sion qui se tien­drait en dehors des cadres for­mels ins­ti­tués par les poli­tiques en vigueur. Le dis­cours de M. McNee révèle qu’il est pos­sible de sou­te­nir les poli­tiques de règle­ment et de négo­cia­tion des reven­di­ca­tions autoch­tones au Canada tout en niant – dans un même mou­ve­ment – toute sub­jec­ti­vité à l’autre partie. Si le refus de signer illustre la rela­tion asy­mé­trique dont par­lait Glen Coulthard, ce geste révèle aussi le cadre de dis­cus­sion au sein duquel la rela­tion avec les Autochtones doit être main­te­nue. Autrement dit, les conser­va­teurs recon­naissent les Autochtones si ces der­niers se tiennent à l’intérieur d’un espace nor­ma­tif et non moral. Quels sont les prin­cipes nor­ma­tifs qui struc­turent cet espace res­treint de recon­nais­sance ? Cet espace de recon­nais­sance varie-t-il selon les gou­ver­ne­ments ?

Les conservateurs et le marché comme espace de reconnaissance

Pendant son der­nier mandat, Stephen Harper a fait face à de nom­breuses contes­ta­tions popu­laires qui sor­taient du cadre clas­sique et ins­ti­tu­tion­na­lisé des reven­di­ca­tions autoch­tones. Que ce soit face à Idle No More, aux conclu­sions de la Commission de vérité et récon­ci­lia­tion ou à la demande d’enquête publique sur les femmes et filles autoch­tones dis­pa­rues ou assas­si­nées, le gou­ver­ne­ment de Stephen Harper a sys­té­ma­ti­que­ment ignoré la dimen­sion morale du réper­toire de mobi­li­sa­tions des Autochtones au profit d’une grille de lec­ture pure­ment éco­no­mique répon­dant – en somme – aux reven­di­ca­tions morales des acteurs par leur assi­mi­la­tion à une société réduite à un marché éco­no­mique.

Entre décembre 2012 et février 2013, des cen­taines de mil­liers d’Autochtones mani­fes­taient par­tout à tra­vers le Canada contre la loi omni­bus C-45 dont l’une des dis­po­si­tions visait à assou­plir les mesures d’impact sur l’eau des pro­jets d’extraction. Au nom de la jus­tice, de l’égalité et d’un ensemble de prin­cipes uni­ver­sels, les acteurs deman­daient le retrait de la loi et le ren­for­ce­ment des contrôles sur les pro­jets d’exploitation des res­sources natu­relles. Stephen Harper ignora tout d’abord les mani­fes­ta­tions pour ensuite expri­mer son incom­pré­hen­sion à l’égard des reven­di­ca­tions d’égalité et de jus­tice. Il tenta de jus­ti­fier sa réforme par le fait qu’elle visait à libé­rer l’économie comme le décla­rait à l’époque le leader du gou­ver­ne­ment conser­va­teur à la Chambre des com­munes, Peter Van Loan, à la suite des pres­sions du Nouveau Parti démo­cra­tique (NPD) pour reti­rer les lois C-38 et C-45 :

Il s’agit de légis­la­tions éco­no­miques très impor­tantes. Les grands béné­fi­ciaires des chan­ge­ments qu’elles com­portent seront les Premières Nations. Un des chan­ge­ments permet que le déve­lop­pe­ment des res­sources natu­relles aille de l’avant sans bureau­cra­tie exces­sive. Cela va direc­te­ment se tra­duire par de la crois­sance éco­no­mique et de la créa­tion d’emplois[14].

En d’autres termes, la pau­vreté ne vient pas de la dis­pa­ri­tion de la culture, mais de la résis­tance de cer­tains Autochtones à s’intégrer dans une éco­no­mie de marché. Toute lec­ture des pro­blèmes sociaux sor­tant de cette idéo­lo­gie néo­li­bé­rale est sys­té­ma­ti­que­ment reje­tée. L’une des stra­té­gies employées par les conser­va­teurs est ainsi de ren­voyer la res­pon­sa­bi­lité de la situa­tion des Autochtones non pas à l’État, mais aux indi­vi­dus eux-mêmes. Stephen Harper a tou­jours refusé, malgré l’intense mobi­li­sa­tion des femmes autoch­tones, la mise en place d’une enquête natio­nale sur les assas­si­nats et les dis­pa­ri­tions de plu­sieurs mil­liers de femmes et de filles autoch­tones ces qua­rante der­nières années. En 2010, il cou­pait la sub­ven­tion versée à l’association Sisters in Spirit qui effec­tuait des recherches sur cette tra­gé­die.

Le Plan d’action pour contrer la vio­lence fami­liale et les crimes vio­lents à l’endroit des femmes et des filles autoch­tones pro­posé en 2014 par les conser­va­teurs met l’emphase sur le ren­for­ce­ment des ser­vices de police dans les com­mu­nau­tés et sur « l’autonomisation » des vic­times elles-mêmes. Le rap­port sti­pule ainsi que :

La pré­ven­tion de la vio­lence repose aussi sur l’autonomisation. Le gou­ver­ne­ment du Canada a mis en place un cer­tain nombre de pro­grammes pour aider les femmes et les filles autoch­tones à acqué­rir les connais­sances, les com­pé­tences et l’expérience dont elles ont besoin pour se prendre en main et conqué­rir leur indé­pen­dance. D’autres pro­grammes ciblent des fac­teurs de risque précis en lien avec la vio­lence, dont le sou­tien en santé men­tale, la pré­ven­tion de la toxi­co­ma­nie et du sui­cide[15].

Harper résu­mait ainsi sa posi­tion en 2014 : « Nous ne devons pas y voir un phé­no­mène socio­lo­gique […] Nous devons y voir des crimes. Des crimes contre des inno­cents, et des crimes qui doivent être trai­tés en consé­quence[16] ».

Ici encore, la recon­nais­sance se réduit à celle d’un agent éco­no­mique évalué à l’aune de ses res­sources et de ses manques, de ses capa­ci­tés et de ses inca­pa­ci­tés. Cette vision néo­li­bé­rale de l’individu désaf­fi­lié (et appré­hendé en dehors de tout rap­port social) révèle la repré­sen­ta­tion que les conser­va­teurs ont de la société cana­dienne en tant qu’espace de concur­rence et d’intérêts. L’action du gou­ver­ne­ment se réduit donc à four­nir des sup­ports non plus sociaux, mais d’action, d’un « pou­voir agir » indi­vi­dua­lisé. Dans cette pers­pec­tive, la res­pon­sa­bi­lité dans la dis­pa­ri­tion des femmes autoch­tones repo­se­rait fina­le­ment non pas sur la colo­ni­sa­tion et la pri­va­tion de leurs terres et de leurs cultures, mais sur leur inca­pa­cité à se mou­voir dans la société de marché cana­dienne. Il convient donc, pour les conser­va­teurs, « d’améliorer la for­ma­tion et le déve­lop­pe­ment [de leurs] com­pé­tences pour ren­for­cer la sécu­rité éco­no­mique des femmes autoch­tones, sou­te­nir leur auto­no­mie et pro­mou­voir leur accès aux postes de res­pon­sa­bi­lité et de déci­sion[17] ». La solu­tion ne se trouve donc pas dans la recon­nais­sance des droits, mais dans la néo­li­bé­ra­li­sa­tion des com­mu­nau­tés autoch­tones et leur par­ti­ci­pa­tion au marché.

Nier la signi­fi­ca­tion que les Autochtones donnent à l’histoire, à leurs droits ou plus géné­ra­le­ment à leur expé­rience sociale des dis­cri­mi­na­tions est au cœur de la matrice conser­va­trice. Ce refus des visions autoch­tones du monde est sys­té­ma­tique et sert à réaf­fir­mer, au-dessus des iden­ti­tés par­ti­cu­lières, « l’intérêt géné­ral » dont la signi­fi­ca­tion se réduit à l’emploi sala­rié, au déve­lop­pe­ment éco­no­mique et à l’exploitation des res­sources natu­relles. Cette idéo­lo­gie pré­sen­tiste dépour­vue d’historicité permet de s’excuser, comme Stephen Harper l’a fait en 2008 en qua­li­fiant les pen­sion­nats de « triste cha­pitre de notre his­toire », sans pour autant adhé­rer à la nar­ra­tion autoch­tone qui consi­dère que ce trauma his­to­rique est la source des pro­blèmes socio-éco­no­miques contem­po­rains[18].

Les libéraux et la « croissance inclusive »

Le der­nier mandat du gou­ver­ne­ment libé­ral de Justin Trudeau en matière autoch­tone est bien plus ambigu que celui des conser­va­teurs. Au pre­mier abord, il est dif­fi­cile de nier le carac­tère proac­tif du pre­mier ministre : mul­ti­pli­ca­tion des excuses, mise en place d’une poli­tique de récon­ci­lia­tion incluant le projet d’implémenter la Déclaration des Nations unies, finan­ce­ment de l’enquête natio­nale sur les femmes et les filles autoch­tones dis­pa­rues ou assas­si­nées (ENFFADA), recon­nais­sance d’un géno­cide cana­dien, etc. Ce volon­ta­risme poli­tique visant à donner une place plus impor­tante aux Autochtones s’accompagne de chan­ge­ments struc­tu­raux dans les ins­ti­tu­tions cultu­relles, gou­ver­ne­men­tales et d’éducation enga­gées dans un pro­ces­sus d’« autoch­to­ni­sa­tion » sans pré­cé­dent de leurs conte­nus et de leurs res­sources humaines. La visi­bi­lité accrue des peuples autoch­tones et de leurs cultures est mani­feste et s’est accom­pa­gnée d’une poli­tique de redis­tri­bu­tion visant à réduire les inéga­li­tés et les dis­cri­mi­na­tions en matière de jus­tice, de ser­vices sociaux, d’éducation ou d’infrastructures et de loge­ment.

Mais si les Autochtones sont plus visibles, cette récon­ci­lia­tion réduit la portée poli­tique du mou­ve­ment autoch­tone en recon­nais­sant uni­que­ment la dimen­sion sociale des luttes contre les inéga­li­tés. L’analyse des bud­gets fédé­raux de 2016, 2017, 2018 et 2019 permet de jeter un regard plus cri­tique sur la rela­tion entre Autochtones et Canadiens défen­due par le gou­ver­ne­ment Trudeau. L’effort bud­gé­taire se foca­lise en effet sur le loge­ment, la santé, l’éducation, mais ces mesures de lutte contre la pau­vreté s’inscrivent dans le projet d’un « Canada plus fort, plus uni, plus pros­père » et visent à ce que les Autochtones puissent « contri­buer à la pros­pé­rité du Canada en tant que par­ti­ci­pants à la vie éco­no­mique ». L’expression de « crois­sance inclu­sive[19] » est uti­li­sée de manière récur­rente dans les dif­fé­rents plans bud­gé­taires.

Autrement dit, la récon­ci­lia­tion donne une place plus impor­tante aux Autochtones dans les ins­ti­tu­tions, ce qui a pour effet de res­treindre la portée du mou­ve­ment autoch­tone. Il inter­na­lise les peuples autoch­tones du Canada, réduits à des par­te­naires éco­no­miques et les can­tonne de l’intérieur sans inter­ro­ger la struc­ture pro­fonde des inéga­li­tés qui reposent sur le racisme, les pré­ju­gés, l’appropriation et l’exploitation des ter­ri­toires autoch­tones. L’un des prin­ci­paux exemples de cette volonté d’internalisation est la scis­sion du minis­tère des Affaires autoch­tones et du Nord Canada en deux enti­tés : l’une consa­crée aux rela­tions avec la Couronne (c’est-à-dire aux conflits ter­ri­to­riaux) et l’autre consa­crée aux ser­vices aux Autochtones (autre­ment dit aux inéga­li­tés socio-éco­no­miques et à la redis­tri­bu­tion). Or, scin­der le minis­tère revient à consi­dé­rer que les pro­blèmes ter­ri­to­riaux et poli­tiques sont sans lien de déter­mi­na­tion avec les inéga­li­tés socio-éco­no­miques. C’est croire aussi que l’autodétermination et la sécu­rité sociale peuvent être trai­tées de manière sépa­rée. Pourtant, les acteurs autoch­tones n’ont eu de cesse de rap­pe­ler que le déve­lop­pe­ment socio-éco­no­mique des Premières Nations ne peut se faire sans la res­ti­tu­tion et le par­tage des terres. Cette scis­sion du poli­tique et du social auto­rise à la fois la pour­suite des mesures de redis­tri­bu­tion et l’acquisition d’un pipe­line censé sti­mu­ler la « crois­sance inclu­sive » des com­mu­nau­tés.

Conclusion : La cage de fer du néolibéralisme

Suivant le pro­ces­sus d’euphémisation des mœurs bien décrit par Norbert Élias[20], les moyens mis en œuvre par les gou­ver­ne­ments ont évolué, mais les fins assi­mi­la­tion­nistes demeurent iden­tiques, même si l’analyse des poli­tiques menées depuis les années 1970 par la droite cana­dienne révèle la mobi­li­sa­tion de stra­té­gies dif­fé­ren­ciées de la part des conser­va­teurs et des libé­raux. L’assimilation, pour les conser­va­teurs, passe expli­ci­te­ment par l’intégration d’individus autoch­tones à une société de marché, indi­vi­dus réduits à des agents éco­no­miques sans mémoire et défi­nis par les res­sources dont ils dis­posent. Les actions du gou­ver­ne­ment Trudeau sont plus ambi­guës, mais les poli­tiques de recon­nais­sance appa­raissent néan­moins comme des poli­tiques de dis­trac­tion puisque les enjeux d’autodétermination et de res­ti­tu­tion appa­raissent secon­daires face aux logiques redis­tri­bu­trices et inté­gra­trices. Le néo­li­bé­ra­lisme semble tou­jours l’horizon indé­pas­sable des gou­ver­ne­ments en matière autoch­tone. L’expansion de la sco­las­tique éco­no­mique, à tra­vers notam­ment l’emploi récur­rent de la notion de « crois­sance inclu­sive », est ainsi à l’œuvre et touche toutes les sphères de la vie des peuples autoch­tones.

Brieg Capitaine est rofes­seur au dépar­te­ment des sciences sociales à l’Université du Québec en Outaouais.


  1. Au Québec, on peut citer le Conseil Attikamekws-Montagnais qui finira par implo­ser en 1994 ou la brève Association des Indiens du Québec (1967-1973). En dehors de ces quelques orga­ni­sa­tions, l’unité d’action poli­tique reste la bande au sens de la Loi sur les Indiens.
  2. Voir les arrêts Calder au Canada et Malouf au Québec en 1973.
  3. En toute jus­tice. Une poli­tique des reven­di­ca­tions des Autochtones, Ottawa, Ministère des Affaires indiennes et du Nord cana­dien, 1981, p. 11.
  4. Brieg Capitaine, « Les voies de la résis­tance autoch­tone à la colo­ni­sa­tion », dans Maurice Demers et Patrick Dramé (dir.), Le Tiers-Monde post­co­lo­nial. Espoirs et désen­chan­te­ments, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 2014, p. 246-260.
  5. Leanne Betasamosake Simpson, The Misery of Settler Colonialism. Roundtable on Glen Coulthard’s Red Skin, White Masks and Audra Simpson’s Mohawk Interruptus, blogue de Leanne Simpson, 2015, <www​.lean​ne​simp​son​.ca/​w​r​i​t​i​n​g​s​/​t​h​e​-​m​i​s​e​r​y​-​o​f​-​s​e​t​t​l​e​r​-​c​o​l​o​n​i​a​l​i​s​m​-​r​o​u​n​d​t​a​b​l​e​-​o​n​-​g​l​e​n​-​c​o​u​l​t​h​a​r​d​s​-​r​e​d​-​s​k​i​n​-​w​h​i​t​e​-​m​a​s​k​s​-​a​n​d​-​a​u​d​r​a​-​s​i​m​p​s​o​n​s​-​m​o​h​a​w​k​-​i​n​t​e​r​r​uptus>.
  6. DaleTurner, This is not a Peace Pipe. Towards a Critical Indigenous Philosophy, Toronto, University of Toronto Press, 2006.
  7. Glen S. Coulthard, « Subjects of Empire : indi­ge­nous peoples and the “poli­tics of recog­ni­tion” in Canada », Contemporary Political Theory, vol. 6, n° 4, 2007, p. 437-460.
  8. Arthur Manuel et Grand Chief Ronald Derrickson, The Reconciliation Manifesto. Recovering the Land, Rebuilding the Economy, Toronto, Lorimer, 2017.
  9. Nancy Fraser, Qu’est-ce que la jus­tice sociale ? Reconnaissance et redis­tri­bu­tion, Paris, La Découverte, 2011.
  10. Axel Honneth, « La théo­rie de la recon­nais­sance : une esquisse », Revue du MAUSS, n° 23, 2004, p. 134.
  11. Manuel et Derrickson, op.cit.
  12. Déclaration de l’ambassadeur McNee à l’Assemblée géné­rale sur la Déclaration des droits des peuples autoch­tones, Ottawa, Mission per­ma­nente du Canada auprès des Nations unies, 2007.
  13. Ibid.
  14. Cité dans Marie Vastel et Hélène Buzzetti, « Rentrée par­le­men­taire – Les Autochtones mono­po­lisent les débats », Le Devoir, 29 jan­vier 2013.
  15. Gouvernement du Canada, Plan d’action pour contrer la vio­lence fami­liale et les crimes vio­lents à l’endroit des femmes et des filles autoch­tones, Ottawa, 2014.
  16. La Presse cana­dienne, « Femmes autoch­tones : Harper rejette la tenue d’une enquête natio­nale », Lapresse​.ca, 21 août 2014.
  17. Plan d’action pour contrer la vio­lence fami­liale, op.cit.
  18. Commission de vérité et récon­ci­lia­tion du Canada, Pensionnats indiens : les séquelles, Montréal et Kingston, McGill-Queens University Press, 2015.
  19. Selon l’ONU, « le déve­lop­pe­ment ne peut être inclu­sif que si toutes les caté­go­ries de popu­la­tion – quels que soient leur sexe, leur ori­gine eth­nique, leur âge ou leur statut social – contri­buent à créer des oppor­tu­ni­tés, par­tagent les béné­fices du déve­lop­pe­ment et par­ti­cipent à la prise de déci­sion ». Croissance inclu­sive, Programme des Nations unies pour le déve­lop­pe­ment, 2019.
  20. Norbert Élias, La Civilisation des mœurs, Paris, Calmann-Lévy, 1973, puis Pocket, 2003.

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