Les dix commandements du parfait militant

Par Mis en ligne le 18 juillet 2012

Maîtrisez-vous l’impression de tracts à la Ronéo ? Seriez-vous prêt, en tant que leader d’un mou­ve­ment, à vous lais­ser des­ti­tuer ? Quels sont les piliers d’une lutte cor­rec­te­ment orga­ni­sée ? Slavoj Žižek coha­bite-t-il avec Roosevelt sur votre table de chevet ?… Les conseils de Mike Davis aux mili­tants de tout poil.

Récemment, au Canada, une amie m’a demandé si le mou­ve­ment « Occupy Wall Street » pou­vait tirer une quel­conque leçon des mou­ve­ments de pro­tes­ta­tions des années 1960. Je lui ai répondu que l’un des rares sou­ve­nirs à peu près clairs que j’en avais conservé – c’était il y a plus de qua­rante cinq ans –, était jus­te­ment d’avoir fait le voeu de ne jamais, jamais, deve­nir un vieux schnock avec des leçons à trans­mettre.

Mais elle a insisté, et sa ques­tion a fini par éveiller ma propre curio­sité. Qu’est-ce que, en fin de compte, je pou­vais rete­nir d’une vie entière passée à me frot­ter à l’activisme ? Bon, sans équi­voque, je suis devenu un spé­cia­liste, capable d’extirper mille tracts d’une Ronéo à la santé fra­gile, jusqu’à ce qu’elle se dés­in­tègre. (J’ai promis à mes enfants de les emme­ner l’un de ces jours au Smithsonian admi­rer ces engins du diable qui ont tant apporté au mou­ve­ment pour les droits civiques et aux mou­ve­ments anti-guerre). Sinon, je me sou­viens sur­tout d’un cer­tain nombre d’injonctions que m’avaient faites mes cama­rades plus âgés et plus expé­ri­men­tés, et que j’avais mémo­ri­sées comme mes Dix Commandements per­son­nels (comme ceux que l’on peut trou­ver dans un livre de dié­té­tique ou dans cer­tains tracts bien tour­nés). Les voici, pour ce que ça vaut :

Premièrement, l’impératif caté­go­rique, c’est l’organisation ; ou plutôt, faci­li­ter l’auto-organisation des autres indi­vi­dus. Catalyser, c’est bien, mais orga­ni­ser, c’est mieux.

Deuxièmement, les diri­geants du mou­ve­ment doivent être tem­po­raires et tou­jours sus­cep­tibles d’être des­ti­tués. Le boulot d’un bon orga­ni­sa­teur, comme on le disait sou­vent à l’époque du mou­ve­ment pour des droits civiques, c’est d’organiser son retrait, et de se débrouiller pour ne jamais deve­nir indis­pen­sable.

Troisièmement, les mani­fes­tants doivent sub­ver­tir la ten­dance per­ma­nente des médias à la méto­ny­mie, c’est-à-dire à la dési­gna­tion du tout par l’une de ses par­ties, d’un groupe par l’un de ses indi­vi­dus. (Par exemple, n’est-il pas étrange que nous com­mé­mo­rions un « Martin Luther King Day », plutôt qu’un « Civil Rights Movement Day » ?) Les porte-parole doivent être régu­liè­re­ment chan­gés, et, quand néces­saire, abat­tus.

Quatrièmement, le même aver­tis­se­ment vaut pour les rela­tions exis­tant entre le mou­ve­ment et les indi­vi­dus qui y par­ti­cipent en tant que bloc orga­nisé. Je crois très sin­cè­re­ment à la néces­sité d’une gauche révo­lu­tion­naire orga­nique, mais ces groupes ne peuvent pré­tendre à l’authenticité qu’à condi­tion d’accorder la prio­rité à la construc­tion de la lutte, et qu’ils s’interdisent d’avoir un agenda poli­tique secret aux yeux des autres par­ti­ci­pants.

Cinquièmement, comme nous l’avons appris à la dure dans les années 1960, la démo­cra­tie consen­suelle n’est pas équi­va­lente à la démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive. À l’échelle des com­mu­nau­tés ou des groupes d’affinité, la prise de déci­sion par consen­sus peut très bien fonc­tion­ner, mais, dès qu’il s’agit d’une lutte de plus longue durée ou réunis­sant plus d’individus, le pas­sage à une forme de démo­cra­tie repré­sen­ta­tive est essen­tiel pour per­mettre la par­ti­ci­pa­tion la plus égale et la plus grande pos­sible. Le diable, comme tou­jours, est dans les détails : il convient de s’assurer que tout délé­gué peut être démis de ses fonc­tions, de for­ma­li­ser le droit des mino­ri­tés poli­tiques afin qu’elles soient repré­sen­tées poli­ti­que­ment, et ainsi de suite. Je sais que c’est une héré­sie de le dire, mais les bons anar­chistes, ceux qui croient à l’action concer­tée et à l’autogouvernement de la base, trou­ve­raient des ensei­gne­ments de grande valeur dans le Robert’s Rules of Order1 (consi­déré comme un outil tech­nique utile pour les dis­cus­sions orga­ni­sées et les prises de déci­sion).

Sixièmement, une « stra­té­gie d’organisation » ne consiste pas seule­ment en la créa­tion d’un plan visant à aug­men­ter le nombre de par­ti­ci­pants à la lutte, mais aussi en un tra­vail de concep­tua­li­sa­tion pour ali­gner cette lutte spé­ci­fique avec les cibles pri­vi­lé­giées de l’exploitation et de l’oppression. Par exemple, l’une des manoeuvres stra­té­giques les plus brillantes du mou­ve­ment de libé­ra­tion noire de la fin des années 1960 fut de dépla­cer la lutte à l’intérieur des usines d’automobiles de Detroit et de former la League of Revolutionary Black Workers (Ligue des tra­vailleurs noirs révo­lu­tion­naires). Aujourd’hui, on peut voir un défi et une oppor­tu­nité simi­laires dans « Occupying the Hood » (« Occuper les quar­tiers »). Et les groupes occu­pant actuel­le­ment les cours des plou­to­crates devraient répondre vite et sans équi­voque à la crise des droits de l’homme qui tra­verse la com­mu­nauté des ouvriers immi­grés. Les mani­fes­ta­tions pour les droits des immi­grés, il y a cinq ans, comptent parmi les plus grandes manifs de l’histoire des États-Unis. Peut-être ver­rons-nous le Premier Mai pro­chain conver­ger tous ces mou­ve­ments contre l’inégalité en un unique jour d’action ?

Septièmement, construire un mou­ve­ment qui tend authen­ti­que­ment les bras aux pauvres et aux chô­meurs requiert d’avoir accès à un cer­tain nombre d’infrastructures pour répondre aux besoins humains les plus urgents : de la nour­ri­ture, un toit, des soins. Si nous vou­lons rendre pos­sibles les vies consa­crées à la lutte, nous devons créer des coopé­ra­tives de par­tage et redis­tri­buer nos propres res­sources aux jeunes qui se battent en pre­mière ligne. De la même manière, nous devons créer une asso­cia­tion des juristes impli­qués dans le mou­ve­ment (comme la National Lawyers Guild), dans la mesure où cette der­nière se révéla vitale pour la contes­ta­tion face à la répres­sion mas­sive des années 1960.

Huitièmement, le futur du mou­ve­ment « Occupy Wall Street » sera moins déter­miné par le nombre de per­sonnes pré­sentes au Liberty Park (même si la péren­nité de cette occu­pa­tion est une condi­tion sine qua non de la survie du mou­ve­ment) que par sa capa­cité à être sur le ter­rain à Dayton, Cheyenne, Omaha et El Paso. Bien sou­vent, l’expansion spa­tiale des mani­fes­ta­tions équi­vaut à une impli­ca­tion tou­jours plus diver­si­fiée des non- Blancs et des syn­di­ca­listes. L’émergence des médias sociaux repré­sente bien évi­dem­ment une oppor­tu­nité his­to­rique d’établir un dia­logue hori­zon­tal natio­nal, et même pla­né­taire, entre acti­vistes n’appartenant pas à l’élite. Toujours est-il qu’« Occupy Main Streets » a besoin de davan­tage de sou­tien de la part des groupes plus télé­gé­niques et dis­po­sant de meilleures res­sources dans les grands centres uni­ver­si­taires et urbains. Un bureau natio­nal auto­fi­nancé d’orateurs et d’intervenants serait par ailleurs un atout ines­ti­mable. De la même manière, il est essen­tiel d’amener sous une lumière natio­nale les his­toires de la péri­phé­rie comme du coeur du pays. Le récit des mani­fes­ta­tions doit deve­nir une fresque de la manière dont les gens ordi­naires se battent par­tout dans le pays : contre l’extraction à ciel ouvert en Virginie-Occidentale ; pour la réou­ver­ture des hôpi­taux à Laredo ; en sou­tien aux dockers à Longview ; contre un bureau de shé­rifs fas­ciste à Tucson ; contre les esca­drons de la mort à Tijuana ; ou encore contre le réchauf­fe­ment cli­ma­tique à Saskatoon.

Neuvièmement, la par­ti­ci­pa­tion gran­dis­sante des syn­di­cats dans les mani­fes­ta­tions d’Occupy – y com­pris la mobi­li­sa­tion spec­ta­cu­laire qui contrai­gnit la police de New York à renon­cer tem­po­rai­re­ment à sa ten­ta­tive de délo­ger l’Occupy Wall Street) – change la donne et fait naître l’espoir que, peut-être, ce sou­lè­ve­ment est en passe de deve­nir une authen­tique lutte des classes. En même temps, nous devons nous rap­pe­ler que la majo­rité des lea­ders syn­di­caux sont indé­crot­ta­ble­ment mariés – et mal mariés – au Parti Démocrate, de la même manière qu’ils sont embour­bés dans ces guerres intes­tines et amo­rales entre syn­di­cats qui ont défi­ni­ti­ve­ment gâché tout espoir d’un nouvel essor de la lutte des tra­vailleurs. Les mani­fes­tants anti­ca­pi­ta­listes doivent par consé­quent être plus inti­me­ment connec­tés aux groupes d’opposition de base ainsi qu’aux comi­tés élec­to­raux les plus pro­gres­sistes au sein des syn­di­cats.

Dixièmement, enfin, l’une des leçons les plus simples mais aussi les plus durables que l’on peut tirer de la dis­si­dence des géné­ra­tions pré­cé­dentes réside dans la néces­sité de parler un lan­gage ver­na­cu­laire. L’urgence morale d’un chan­ge­ment acquiert sa plus grande valeur quand elle est expri­mée en un lan­gage par­tagé par le plus grand nombre.

En effet, les plus grandes voix radi­cales – Tom Paine, Sojourner Truth, Frederick Douglass, Gene Debs, Upton Sinclair, Martin Luther King, Malcom X et Mario Savio – ont tou­jours su com­ment tou­cher le peuple amé­ri­cain à l’aide de mots fami­liers et puis­sants, échos des prin­ci­pales tra­di­tions de la conscience amé­ri­caine. Un exemple extra­or­di­naire de cette apti­tude, c’est la cam­pagne quasi vic­to­rieuse de Sinclair à l’investiture de gou­ver­neur de Californie en 1934. Son mani­feste, « En finir avec la pau­vreté en Californie main­te­nant », consis­tait en réa­lité en une simple tra­duc­tion du pro­gramme du Parti Socialiste en termes bibliques, et plus pré­ci­sé­ment en para­boles du Nouveau Testament. Il gagna ainsi des mil­lions d’électeurs.

Aujourd’hui, alors que les mou­ve­ments « Occupy » se demandent s’ils ont besoin d’une défi­ni­tion poli­tique plus concrète, il importe de se deman­der quelles reven­di­ca­tions sont à même de tou­cher le plus grand nombre de gens tout en demeu­rant radi­cales, au sens d’antisystémiques. Certains jeunes mili­tants pour­raient bien choi­sir de ranger tem­po­rai­re­ment leur Bakounine, leur Lénine ou leur Slavoj Žižek pour dépous­sié­rer le pro­gramme de cam­pagne de Roosevelt de 1944 : l’Economic Bill of Rights2.

C’était un appel de clai­ron à une citoyen­neté sociale, et la décla­ra­tion du carac­tère inalié­nable des droits à l’emploi, au loge­ment, à l’accès au soin et à une vie heu­reuse – aussi éloi­gnée que pos­sible, donc, de la timide poli­tique de l’administration Obama, cette poli­tique au rabais du « S’il-Vous- Plaît-Ne-Tuez-Que-La-Moitié-Des-Juifs ». Le pro­gramme de ce qua­trième mandat (quelles qu’aient pu être par ailleurs les moti­va­tions oppor­tu­nistes de la Maison Blanche) se ser­vait du lan­gage de Jefferson pour faire passer les reven­di­ca­tions fon­da­men­tales du CIO3 et de l’aile sociale-démo­crate du New Deal.

Certes, ce n’était pas le pro­gramme « maxi­mal » de la gauche (qui reven­di­quait une pro­priété sociale et démo­cra­tique des banques et des plus grandes entre­prises), mais c’est cer­tai­ne­ment la posi­tion la plus pro­gres­siste jamais adop­tée par un parti de gou­ver­ne­ment ou un pré­sident amé­ri­cain. Aujourd’hui, bien sûr, l’Economic Bill of Rights est à la fois une idée com­plè­te­ment uto­pique et, en même temps, la simple défi­ni­tion de ce dont les Américains ont fon­da­men­ta­le­ment besoin. Les nou­veaux mou­ve­ments, à l’instar des anciens, doivent à tout prix occu­per le ter­rain des besoins fon­da­men­taux, et non pas celui d’un « réa­lisme » poli­tique à courte vue. Si nous fai­sions ce choix-là, pour­quoi ne pas alors béné­fi­cier de la béné­dic­tion de Roosevelt ? ■

Ce texte a ini­tia­le­ment été publié sur le site The Rag Blog le 17 novembre 2011. 

Mike Davis est pro­fes­seur d’histoire à University of California, Riverside, et membre du comité de rédac­tion de laNew Left Review. Il est notam­ment l’auteur de City of Quartz (La Découverte, 2003) et du Stade Dubaï du capi­ta­lisme (Les Prairies ordi­naires, 2007).

(Traduit de l’anglais par Aurélien Blanchard.)

NOTES

  1. NdT : Publié pour la pre­mière fois en 1876, le Robert’s Rules of Order, écrit par Henry Martyn Robert, traite de la pro­cé­dure par­le­men­taire, c’est-à-dire des règles et des conve­nances néces­saires au bon dérou­le­ment d’une assem­blée déli­bé­rante ou d’une réunion. La 11e édi­tion est parue en 2011.
  2. NdT : Les « Bill of Rights » (Déclaration des droits) font réfé­rence aux dix pre­miers amen­de­ments de la Constitution amé­ri­caine adop­tés en 1789. Ils garan­tissent les liber­tés fon­da­men­tales.
  3. NdT : Créé en 1938, le Congress of Industrial Organizations fut l’un des prin­ci­paux syn­di­cats amé­ri­cains, jusqu’à sa réunion avec l’American Federation of Labor en 1955.

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