Forum Social Mondial

Les dérives du Forum social mondial. Vers la fin du processus ?

Par Mis en ligne le 04 mai 2015

Le Forum social mon­dial (FSM) est né suite à l’émergence du mou­ve­ment anti­mon­dia­li­sa­tion pen­dant les années 1990, notam­ment le sou­lè­ve­ment des zapa­tistes contre l’ALENA en 1994, la cam­pagne contre l’Accord mul­ti­la­té­ral sur l’investissement (AMI) en 1998 et la grande mobi­li­sa­tion en 1999 à Seattle contre le sommet de l’OMC, avec près de 50 000 par­ti­ci­pants venus du monde entier.

C’était un contexte poli­tique et idéo­lo­gique marqué par le déman­tè­le­ment du Mur de Berlin et la fin de la guerre froide ayant entraîné l’hégémonie des États-Unis et de l’idéologie libé­rale, mais aussi par l’émergence des mou­ve­ments sociaux en lutte contre les poli­tiques ultra­li­bé­rales dic­tées par les Institutions éco­no­miques inter­na­tio­nales (FMI, BM, OMC) dans le cadre du Consensus de Washington.

Les enne­mis du FSM étaient donc bien iden­ti­fiés : le Forum éco­no­mique mon­dial de Davos, le Fonds moné­taire inter­na­tio­nal, la Banque mon­diale, l’organisation mon­diale du com­merce, les mul­ti­na­tio­nales, les États-Unis en tant qu’empire…

La charte de prin­cipes de Porto Alegre défi­nit le FSM comme étant « Un espace ouvert de réflexion, de débat d’idées démo­cra­tiques, de for­mu­la­tion de pro­po­si­tions, d’échange d’expériences et d’articulation en vue d’actions effi­caces entre les mou­ve­ments sociaux et orga­ni­sa­tions de la société civile qui s’opposent au néo­li­bé­ra­lisme et à la domi­na­tion du monde par le capi­tal et toute forme d’impérialisme… »

Le Forum social mon­dial n’est donc pas un simple évé­ne­ment de débat d’idées et de pro­po­si­tion d’alternatives au néo­li­bé­ra­lisme. Il est aussi un pro­ces­sus continu qui vise la construc­tion d’actions com­munes à l’échelle pla­né­taire. En d’autres termes, le FSM devra jouer le rôle de cata­ly­seur des luttes sociales, rendre les luttes plus visibles, dans l’objectif global de ren­for­cer la lutte com­mune contre le néo­li­bé­ra­lisme et, d’une manière géné­rale, contre la glo­ba­li­sa­tion capi­ta­liste, afin de contri­buer à inver­ser les rap­ports de force au niveau mon­dial.

Cependant, le FSM connaît des dérives de plus en plus graves qui l’ont « réduit à l’insignifiance »1, fai­sant de cet espace une simple foire inter­na­tio­nale des asso­cia­tions et ONG de déve­lop­pe­ment. Commercialisation à outrance au sein de l’espace du Forum, sous-trai­tance de cer­tains aspects de l’organisation à des socié­tés pri­vées, frais d’inscription élevés, pré­sence de délé­ga­tions offi­cielles et des inté­gristes isla­mistes, finan­ce­ment du Forum par des gou­ver­ne­ments anti­dé­mo­cra­tiques et d’autres sources de finan­ce­ment incer­taines, enre­gis­tre­ment d’activités en totale contra­dic­tion avec la charte de prin­cipe du FSM…

S’ajoute à cela la crise interne que connaît le Conseil inter­na­tio­nal (CI) du FSM dont les com­mis­sions ne sont plus opé­ra­tion­nelles, ni d’ailleurs le groupe de liai­son qui jouait le rôle de coor­di­na­tion entre les com­mis­sions et pré­pa­rait les réunions dudit conseil. Les déci­sions sont le plus sou­vent pré­pa­rées à l’avance par une mino­rité qui contrôle le CI, essen­tiel­le­ment des membres des grandes ONG dont la pré­sence et l’influence sont de plus en plus impor­tantes devant la fai­blesse des mou­ve­ments sociaux et des mou­ve­ments de lutte.

L’espoir de Tunis 2013 éva­poré après « Tunis 2015 » !

Le FSM de Tunis 2013 a donné un nou­veau souffle au pro­ces­sus, ou du moins une bouf­fée d’espoir ! Le pro­ces­sus révo­lu­tion­naire et les sou­lè­ve­ments popu­laires, en Tunisie et un peu par­tout dans le monde arabe, ont permis de réa­li­ser un Forum plus ou moins réussi en com­pa­rai­son avec les édi­tions pré­cé­dentes, notam­ment celles tenues en terre afri­caine (Nairobi en 2007 et Dakar en 2011). C’est d’ailleurs le bilan posi­tif tiré par le CI qui a poussé ses membres à prendre la déci­sion d’organiser une deuxième édi­tion consé­cu­tive à Tunis en 2015. On s’attendait alors à une évo­lu­tion par rap­port à 2013, aussi bien en termes de mobi­li­sa­tion et d’organisation qu’en ce qui concerne l’implication des mou­ve­ments sociaux de lutte et l’articulation entre les mou­ve­ments en vue d’actions com­munes concrètes. Malheureusement le résul­tat obtenu a été déce­vant, malgré les très bons débats dans cer­tains ate­liers et les conclu­sions inté­res­santes de cer­taines assem­blées de conver­gence ayant pro­posé des dates d’actions com­munes2.

Les dérives du FSM 2015

La 13e édi­tion du FSM avait comme défis d’assurer une par­ti­ci­pa­tion impor­tante, autant que celle de 2013, de faire conver­ger les luttes des mou­ve­ments sociaux, en par­ti­cu­lier au niveau de la région qui connaît une ébul­li­tion de mou­ve­ments de contes­ta­tion : mobi­li­sa­tions contre l’exploitation de gaz de schiste en Algérie, mou­ve­ment des ensei­gnants en grève en Algérie et en Tunisie, lutte des diplô­més chô­meurs pour leur droit au tra­vail… Et les sou­lè­ve­ments popu­laires en Afrique (Burkina Faso, Togo, Congo…), en Europe (en par­ti­cu­lier en Grèce et en Espagne) et en Amérique latine. Le 3e défi était celui de faci­li­ter la construc­tion des agen­das com­muns contre les Institutions finan­cières inter­na­tio­nales et le sys­tème dette, contre l’exploitation des res­sources natu­relles par les mul­ti­na­tio­nales, contre les trai­tés néo-libé­raux de libre-échange, contre la régres­sion des droits humains les plus élé­men­taires, contre la vio­lence envers les femmes, pour la jus­tice cli­ma­tique et la sou­ve­rai­neté ali­men­taire, pour la jus­tice sociale et la paix… Le 4e défi était d’ordre orga­ni­sa­tion­nel et de sécu­rité, c’est-à-dire assu­rer une qua­lité requise d’organisation et d’interprétariat et éviter les vio­lences et les per­tur­ba­tions que peuvent causer les affron­te­ments d’ordre poli­tique comme cela s’est passé lors des édi­tions pré­cé­dentes.

À l’approche du FSM les craintes gran­dis­saient et une partie d’entre elles se sont confir­mées. D’abord sur la ques­tion de la mobi­li­sa­tion, malgré l’inscription d’un grand nombre d’organisations (plus de 4000) et pas moins de 1200 acti­vi­tés enre­gis­trées, la par­ti­ci­pa­tion a été plus faible qu’en 2013. Les esti­ma­tions du comité d’organisation sont de l’ordre de 45 000 par­ti­ci­pants, mais c’est un chiffre assez sur­pre­nant et cer­tai­ne­ment « gonflé » ! Il n’a été basé ni sur le nombre de badges dis­tri­bués ni sur les ins­crip­tions confir­mées.

Un autre aspect qui mérite d’être sou­li­gné ; à savoir la quasi-inca­pa­cité des mou­ve­ments réel­le­ment en lutte de par­ti­ci­per à ce Forum. Certes, il y a eu des débats sur la Grèce, sur l’Espagne, sur les mou­ve­ments de pro­tes­ta­tion actuel­le­ment en Afrique (au Burkina Faso, au Togo, en Congo…), mais ces mou­ve­ments de lutte, et d’une manière géné­rale ceux qu’on appelle « les nou­veaux mou­ve­ments » n’étaient pas pré­sents.

Le 27 et le 28 mars une tren­taine d’assemblées de conver­gences étaient pro­gram­mées. Cependant des ate­liers auto­gé­rés ont été orga­ni­sés en paral­lèle. C’est ce qui jus­ti­fie la faible par­ti­ci­pa­tion dans les assem­blées. Cette métho­do­lo­gie n’a pas faci­lité les conver­gences.

Il est par ailleurs impor­tant de sou­li­gner que cer­tains conte­nus de quelques acti­vi­tés étaient en contra­dic­tion totale avec la charte de prin­cipes du FSM : des orga­ni­sa­tions qui défendent les agen­das de la Banque mon­diale, la tenue d’activités qui défendent les accords de par­te­na­riats entre l’UE et les pays de la rive sud de la Méditerranée, d’autres qui parlent entre­pre­neu­riat en éco­no­mie soli­daire, etc. Le pro­gramme du Forum a été lui aussi spon­so­risé par des entre­prises tuni­siennes (TUNISIE TELECOM, TUNISAIR, TRANSTU…). S’ajoute à cela la forte pré­sence des reli­gieux isla­mistes qui dis­tri­buaient des livres de pro­pa­gande reli­gieuse gra­tui­te­ment ! Ainsi que des partis isla­mistes dont le parti maro­cain « Justice et bien­fai­sance » qui tenait même son stand à la faculté de droit !

La pré­sence d’une forte délé­ga­tion pro­ré­gime algé­rien (envi­ron 1200 par­ti­ci­pants pris en charge par le gou­ver­ne­ment) et d’une délé­ga­tion offi­cielle maro­caine ont pani­qué le Forum et per­turbé la tenue de cer­taines acti­vi­tés. Le comité d’organisation devait faire une confé­rence de presse le 27 mars au matin pour dénon­cer les vio­lences cau­sées par la délé­ga­tion algé­rienne (sans tou­te­fois citer la délé­ga­tion offi­cielle maro­caine!), mais ladite confé­rence a été per­tur­bée par cette même délé­ga­tion.

Un autre très gros pro­blème : l’interprétation. Le comité d’organisation tuni­sien a pré­féré former un groupe de volon­taires locaux, notam­ment des étu­diants de langues et des ensei­gnants de tra­duc­tion sans tou­te­fois faire appel à l’expérience et l’expertise du Réseau Babels reconnu par son expé­rience, sa com­pé­tence et son impli­ca­tion poli­tique dans le pro­ces­sus du FSM et qui a jusqu’ici assuré l’interprétation des dif­fé­rentes édi­tions du FSM. Le Comité local, ayant jugé que les inter­prètes de Babels sont « coû­teux et exi­geants ! » s’est contenté des volon­taires qui ont très peu d’expérience et dont le nombre était très insuf­fi­sant. Cette démarche a amené le Réseau Babels à prendre la déci­sion de boy­cot­ter le FSM Tunis 20153 |3| . Par ailleurs les condi­tions de tra­vail pour les inter­prètes étaient très dif­fi­ciles (pas de maté­riel adapté, pas de per diem, pas de nour­ri­ture…) ce qui les a pous­sés à obser­ver une grève l’après-midi du 27 mars au moment même où se tenaient cer­taines assem­blées de conver­gence.

FSM Tunis 2015 : un Forum anti ter­ro­risme !

Après l’attaque du Musée de Bardo de Tunis le 18 mars ayant fait 22 morts, le comité d’organisation du FSM s’est réuni en urgence et a fait un com­mu­ni­qué dans lequel il annon­çait le main­tien de la tenue du Forum, et sa déci­sion de chan­ger l’itinéraire de la marche d’ouverture du Forum qui par­tira désor­mais de la place Bab Saadoun en direc­tion du musée du Bardo sous le mot d’ordre « Les peuples du monde contre le ter­ro­risme » ! Le com­mu­ni­qué par­lait éga­le­ment de la créa­tion d’une com­mis­sion au sein du conseil inter­na­tio­nal pour la rédac­tion de « la charte inter­na­tio­nale alter­mon­dia­liste du Bardo de lutte contre le ter­ro­risme. »

Dès lors, le FSM s’affichait en évé­ne­ment anti­ter­ro­risme et les médias tuni­siens ne par­laient que des alter­mon­dia­listes qui viennent en Tunisie pour « dénon­cer le ter­ro­risme » ! Heureusement, plu­sieurs membres du CI du FSM et d’autres acti­vistes inter­na­tio­naux ont réagi rapi­de­ment et exprimé leurs inquié­tudes. Une réunion des mou­ve­ments sociaux inter­na­tio­naux avec le comité d’organisation, tenue le 22 mars, a permis de cla­ri­fier les choses et de se mettre d’accord sur le slogan de la marche d’ouverture : « Les peuples du monde unis pour la liberté, l’égalité, la jus­tice sociale et la paix, en soli­da­rité avec le peuple tuni­sien et toutes les vic­times du ter­ro­risme et toutes les formes d’oppression ». Les mou­ve­ments sociaux ont refusé que le FSM soit consi­déré comme un évé­ne­ment contre le ter­ro­risme et ont pré­cisé qu’il y a en fait plu­sieurs formes de ter­ro­risme et que le ter­ro­risme est nourri par l’impérialisme inter­na­tio­nal.

Malgré ces cla­ri­fi­ca­tions la marche d’ouverture était en glo­ba­lité une mani­fes­ta­tion contre le ter­ro­risme, tel que rap­porté d’ailleurs par la presse et les médias tuni­siens qui annon­çaient que les orga­ni­sa­tions de la société civile inter­na­tio­nale mani­festent à Tunis contre le ter­ro­risme !

La ques­tion du ter­ro­risme qui s’est invité dans le débat (y com­pris à la réunion du CI du FSM) montre bien qu’au sein du FSM lui-même il y a ceux qui se mettent dans le sillage de l’impérialisme et ceux qui le com­battent.

L’avenir du FSM ?

Il est clair que le Forum social mon­dial est en crise actuel­le­ment, de même que son Conseil inter­na­tio­nal. Il a été récu­péré par les défen­seurs d’un « libé­ra­lisme à visage humain ! », ceux qui consi­dèrent le Forum comme un simple évé­ne­ment. La lutte contre le sys­tème capi­ta­liste n’est pas à l’ordre du jour et ne consti­tue pas un agenda commun des dif­fé­rentes com­po­santes de la dyna­mique du FSM. L’avenir du pro­ces­sus est donc incer­tain !

En d’autres termes, le FSM est replié sur lui-même et ne vise plus à faire contre­poids au Forum éco­no­mique mon­dial de Davos ou quelque autre ins­tance du néo­li­bé­ra­lisme. Il n’a plus d’objectifs en termes d’ennemis à com­battre. Et pire encore, il se met sous le giron de l’empire (cf lutte contre le ter­ro­risme). En fait, il n’a plus de bous­sole poli­tique.

En outre, le FSM n’est jamais par­venu à être réel­le­ment un Forum où s’expriment les mou­ve­ments de lutte. Seules les orga­ni­sa­tions struc­tu­rées par­viennent à finan­cer le dépla­ce­ment de quelques mili­tants. C’est très rare qu’on pense à ceux qui sont sur le ter­rain.

L’Assemblée des mou­ve­ments sociaux (AMS) qui était le der­nier moment du FSM pen­dant les pre­mières années, et qui appelle à chaque édi­tion à des jour­nées d’actions et de mobi­li­sa­tions à l’échelle mon­diale, a été vidée de son sens par la stra­té­gie et la métho­do­lo­gie mise en place par le CI. Elle est désor­mais mar­gi­na­li­sée et placée au même niveau que les autres assem­blées de conver­gence !

L’idée était jus­te­ment de casser la dyna­mique de l’AMS qui se posi­tionne concrè­te­ment dans le champ des alter­na­tives à la glo­ba­li­sa­tion capi­ta­liste. Et les mou­ve­ments sociaux eux-mêmes ont contri­bué à cela par leur repli et leur dés­in­té­rêt, notam­ment cer­tains grands mou­ve­ments inter­na­tio­naux ayant initié cette dyna­mique.

Les mou­ve­ments sociaux, en par­ti­cu­lier ceux qui com­posent l’AMS, ainsi que les dif­fé­rents mou­ve­ments qui luttent à l’échelle pla­né­taire pour la jus­tice sociale, sont appe­lés à plus de coor­di­na­tion et de concer­ta­tion en vue de la lutte com­mune, au-delà même du FSM, pour ren­for­cer la lutte contre la glo­ba­li­sa­tion capi­ta­liste en vue d’un autre monde plus juste et plus équi­table.

Mimoun Rahmani

L’auteur est membre d’ATTAC/CADTM Maroc et repré­sen­tant du Réseau CADTM inter­na­tio­nal au CI du Forum social mon­dial.

Notes

1 Le Forum social mon­dial réduit à l’insignifiance, Emir Sader, socio­logue et poli­tiste bré­si­lien

2 Voir notam­ment la décla­ra­tion de l’Assemblée des mou­ve­ments sociaux

3 Voir com­mu­ni­qué du réseau Babels : http://​www​.babels​.org/​s​p​i​p​.​p​h​p​?​a​r​t​i​c​le565

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