Les défis posés à l’Afrique au coeur du Forum social mondial de Dakar

Par Mis en ligne le 25 janvier 2011

Entretien réa­lisé le 11 sep­tembre 2010 pour Transform ! avec Demba Moussa Dembélé, membre du conseil inter­na­tio­nal du FSM, direc­teur du Forum afri­cain des Alternatives et l’un des coor­don­na­teurs du pro­chain Forum social mon­dial qui aura lieu du 6 au 11 février 2011 à Dakar, au Sénégal.

Nous sommes dans une période où la crise mon­diale n’est pas du tout réso­lue. Elle a des consé­quences très concrètes au niveau social en Afrique, en par­ti­cu­lier au Sénégal… Dans quel contexte va se dérou­ler le forum social mon­dial de Dakar ?

Le forum social mon­dial de Dakar va se dérou­ler dans un contexte d’aggra­vation de la crise que vivent non seule­ment le Sénégal mais aussi la plu­part des pays afri­cains. Cela fait plus de trente ans que nous vivons dif­fé­rents aspects de cette crise ; crise qui nous a été impo­sée à la fois par le contexte internatio­nal – les poli­tiques qui nous sont impo­sées de l’extérieur – mais éga­le­ment par ce que j’appelle l’incurie et la démis­sion des diri­geants afri­cains. Les émeutes de la faim, récentes, au Mozambique sont venues nous rappe­ler que le pro­blème de la crise ali­men­taire reste aigu en Afrique. En Europe, vous êtes très sou­vent confron­tés au pro­blème de l’immigration dite clandes­tine ou illé­gale… c’est dû à la crise de déve­lop­pe­ment que connaît l’Afrique, au chô­mage massif des jeunes, à la crise même de l’éducation. C’est lié à ces pro­grammes qu’on nous a impo­sés et qui nous ont imposé l’austérité budgé­taire, qui ont déman­telé les entre­prises d’État ou les entre­prises para­pu­bliques et qui ont empê­ché à la fois la crois­sance éco­no­mique et les pos­si­bi­li­tés d’em­ploi. De sorte que la pau­vreté s’aggrave : selon les cri­tères des orga­ni­sa­tions inter­na­tio­nales, envi­ron la moitié des pays afri­cains ou plutôt la moitié des popu­la­tions afri­caines vivent avec moins d’un dollar par jour. Pour nous, cela n’a pas tel­le­ment de sens parce qu’il y a des filets de sécu­rité, comme on dit, à cause de la manière dont les socié­tés afri­caines sont orga­ni­sées. Mais le fait est que tout le monde recon­naît aujourd’hui que les pro­grammes qui ont été impo­sés à l’Afrique par la Banque mon­diale et le FMI ont aggravé non seule­ment le pro­blème du chô­mage mais sur­tout le pro­blème de la pau­vreté. Non seule­ment dans le monde rural, mais éga­le­ment dans les centres urbains. À Dakar même, sans comp­ter la péri­phé­rie de Dakar, il y a des familles qui font un seul repas par jour !

Ce forum va donc se dérou­ler dans un contexte extrê­me­ment dif­fi­cile sur le plan éco­no­mique et social. Mais éga­le­ment sur le plan poli­tique parce que les gens ne se laissent plus faire. Des formes de résis­tance se déve­loppent au niveau local, au niveau natio­nal. La prise de conscience citoyenne s’est accé­lé­rée ces der­nières années et les gens ne veulent plus être les din­dons de la farce. Ils ne veulent plus qu’on leur impose des solu­tions qui aggravent les pro­blèmes qu’ils vivent. Aujourd’hui, au Sénégal, chaque jour, dans toutes les régions du pays, on voit des mani­fes­ta­tions spon­ta­nées contre des déci­sions prises, à Dakar ou au niveau local, par des repré­sen­tants du gou­ver­ne­ment ; en effet le gou­ver­ne­ment ne peut pas faire face à une situa­tion à cause des res­tric­tions bud­gé­taires au niveau de l’éducation, au niveau de la santé, au niveau de l’assainissement, au niveau de l’éclairage public… Par exemple, les déles­tages sont quo­ti­diens, au Sénégal… Je suis parti de chez moi dans l’obs­curité parce que le gou­ver­ne­ment est inca­pable de faire face à la demande d’électricité. Le ser­vice public se dégrade dans les hôpi­taux ; il y a des grèves récur­rentes dans le sys­tème édu­ca­tif parce que le gou­ver­ne­ment n’a pas été capable de répondre aux demandes faites par les ensei­gnants pour amélio­rer les condi­tions de tra­vail, pour amé­lio­rer l’environnement. C’est dans ce contexte que va se tenir le forum social mon­dial. Nous pen­sons que c’est un moment pro­pice pour accen­tuer les résis­tances contre ces poli­tiques désas­treuses que nous ont impo­sées des orga­ni­sa­tions comme le FMI et la Banque mon­diale… mais aussi pour accen­tuer la pres­sion sur les gou­ver­ne­ments qui sont com­plices et qui ne veulent pas faire face à leurs res­pon­sa­bi­li­tés. Nous espé­rons donc que le forum sera l’occasion de ren­for­cer cette prise de conscience citoyenne, de ren­for­cer les conver­gences entre les mou­ve­ments sociaux et les partis poli­tiques parce que nous avons des partis poli­tiques pro­gressistes qui luttent pour des poli­tiques dif­fé­rentes, qui pro­posent des solu­tions dif­fé­rentes. Ce sera une bonne occa­sion de voir com­ment pour­raient se construire ces conver­gences entre le mou­ve­ment social et les partis poli­tiques pour accé­lé­rer les trans­for­ma­tions que nous appe­lons de nos voeux.

Tu as évoqué ces résis­tances aux poli­tiques d’austérité bud­gé­taire, mais tu as aussi parlé de « résis­tance à l’impérialisme ». Que signi­fient les « résis­tances à l’impérialis­me », dans un pays comme le Sénégal, cin­quante ans après l’indépendance ?

Jusqu’à pré­sent, le dis­cours des pays occi­den­taux sur l’Afrique est un dis­cours de condes­cen­dance, arro­gant, qui donne des leçons. Un exemple très simple : l’organisation des élec­tions. Ce sont les pays occi­den­taux qui fixent les cri­tères, ce sont eux qui envoient leurs obser­va­teurs pour dire « nous pou­vons cer­ti­fier que ça s’est bien passé » ou « pour nous, ces élec­tions ne se sont pas pas­sées selon les normes inter­na­tio­nales », selon leurs normes… Ce sont eux qui conti­nuent à nous dire com­ment nous devons nous conduire, com­ment nous devons orga­ni­ser les élec­tions, ce qu’est la démo­cra­tie, ce que sont les droits de l’homme, quelle poli­tique nous devons mettre en oeuvre… parce qu’ils veulent, soi-disant, nous insé­rer dans le sys­tème éco­no­mique mon­dial. Et c’est tout cela qui, à mon avis, consti­tue des mani­fes­ta­tions de l’impérialisme… sans comp­ter, bien sûr, les inter­ven­tions mili­taires ; par exemple l’intervention fran­çaise pour sauver Idriss Déby, ou les bases mili­taires fran­çaises en Afrique qui sont un peu là pour nous rap­pe­ler que, au fond, l’indépendance est là mais que la France reste quand même, d’une cer­taine manière, maî­tresse du jeu dans beau­coup de pays. Mais il y a l’impérialisme amé­ri­cain aussi…

L’arrivée d’Obama n’a pas changé le visage de l’impérialisme amé­ri­cain et, pour­tant, cette élec­tion avait sou­levé de l’espoir.

Beaucoup d’Africains ont cru qu’avec Obama l’Amérique allait chan­ger la façon de voir le conti­nent afri­cain, ses rela­tions avec le conti­nent, et même qu’il y aurait un flux massif de capi­taux en direc­tion de l’Afrique. Ça n’a pas changé ! Au contraire… Par exemple, Barak Obama pour­suit le projet de George Bush, l’« Africom » (« Africa Command »), d’implantation d’une base mili­taire en Afrique, soi-disant pour com­battre le ter­ro­risme et ren­for­cer les capa­ci­tés des armées afri­caines. Il essaie de le faire aujourd’hui parce que George Bush avait échoué dans sa ten­ta­tive de trou­ver un pays où implan­ter cette base. La plu­part des pays ont dit non. Mais Barak Obama garde le projet et il uti­lise ses « raci­nes afri­caines » pour pou­voir mieux vendre le projet de George Bush. Mais, jusqu’à pré­sent, les pays conti­nuent à résis­ter. Ils disent : nous ne vou­lons pas d’« Africom » ; et d’ailleurs, même aux États-Unis, des Africains-Américains, des orga­ni­sa­tions d’Africains-Américains, s’opposent à ce projet et disent : on ne com­prend pas pour­quoi Barak Obama s’obstine à vou­loir vendre ce projet. Donc, pour nous, ça n’a pas changé. Et ils conti­nuent à inter­ve­nir par­tout ; ils veulent dépe­cer le Soudan ! L’autre jour, j’ai entendu à la radio Hilary Clinton décla­rer : Nous pré­pa­rons les Soudanais au réfé­ren­dum d’autodétermination. Elle a ajouté : et nous savons (c’est Hilary Clinton qui le dit) que le résul­tat inévi­table, ce sera la sépa­ra­tion. Elle a déjà voté ! Elle a fait voter les Soudanais pour sépa­rer le sud du Soudan du reste !

Il y a donc cet acti­visme des Américains de plus en plus fort sur le conti­nent, avec la réduc­tion du pré carré fran­çais notam­ment… On parle aussi beau­coup de l’arrivée mas­sive, dans l’économie, de filiales et d’entités chi­noises. Est-ce un nouvel impé­rialisme ou leurs manières de faire sont-elles dif­fé­rentes ?

Pour nous, le dis­cours que tiennent les occi­den­taux sur le nouvel impéria­lisme chi­nois est une façon pour les occi­den­taux de dire : on est menacé par l’arrivée de la Chine, de l’Inde, du Brésil, etc., il faut donc mettre l’accent sur la nou­velle menace chi­noise…

Le péril jaune…

…le péril jaune, même si on n’ose pas le dire, en fait, c’est ça… pour que les Africains soient méfiants. Mais c’est un dis­cours qui, en réa­lité, ne fait que ren­for­cer la coopé­ra­tion entre la Chine et l’Afrique, parce que les gens se di­sent : Qui sont-ils pour nous donner des leçons, pour nous mettre en garde ?…. Tout d’un coup, ils nous veulent du bien ! Depuis quand ? Nous avons coo­péré avec eux depuis le xve siècle… l’esclavage… jusqu’à main­te­nant… et qu’ont-ils fait ? Quelle poli­tique de mépris, de domi­na­tion, de condescendan­ce, d’arrogance ! Et, main­te­nant, ils nous mettent en garde contre d’autres ? Si on regarde la réa­lité, en Afrique, d’où viennent les bases mili­taires ? Des pays occi­den­taux ; que ce soient les Français, les Britanniques, et aujourd’hui les Américains qui veulent implan­ter des bases mili­taires ; qui contrôle les sec­teurs clés de l’économie ? Encore eux ! À tra­vers les pro­grammes d’ajus­tement sur­tout, les pro­grammes de pri­va­ti­sa­tion, la plu­part des entre­prises qui appar­tiennent à l’État ou au sec­teur para­pu­blic ont été rache­tées par le capi­tal étran­ger, et ce sont les Européens qui détiennent la plu­part des sec­teurs clés de l’économie. Même si les Chinois viennent aujourd’hui, ils inter­viennent sur les infra­struc­tures, les ponts, les routes… mais, que je sache, les Chinois n’ont pas racheté d’entreprises afri­caines viables, comme l’ont fait les pays occi­den­taux.

En ce qui concerne la ques­tion du pillage néo­co­lo­nial, com­ment aujourd’hui l’Afri­que peut-elle se réap­pro­prier ses propres res­sources ?

Dans nos publi­ca­tions, nos inter­ven­tions, nous nous sommes tou­jours oppo­sés aux pri­va­ti­sa­tions. Et nous avons tou­jours dit que, quels que soient les pro­blèmes, l’Afrique doit pré­ser­ver ses propres res­sources et les uti­li­ser à bon es­cient. D’abord, nous les réap­pro­prier, c’est-à-dire annu­ler toutes les poli­tiques de pri­va­ti­sa­tion qui ont été impo­sées par la Banque mon­diale et le FMI. C’est notre reven­di­ca­tion fon­da­men­tale. Et quand on parle aux poli­tiques, c’est ce qu’on leur dit. Ce n’est pas parce que l’État a failli quelque part ou qu’il y a eu des pro­blèmes ici que, néces­sai­re­ment, la solu­tion c’est la pri­va­ti­sa­tion. On voit que ça ne marche pas. Donc, nous réap­pro­prier nos res­sources. Ensuite, com­ment mieux les uti­li­ser ? Il est sûr qu’on va conti­nuer à vendre cer­taines de nos matières pre­mières. On ne peut pas tout uti­li­ser tout de suite. Mais on doit s’orienter de plus en plus vers la trans­for­ma­tion de ces matières pre­mières sur place. Nous pen­sons que l’intégration sous-régio­nale permet d’avoir un espace où des poli­tiques viables d’industrialisation deviennent pos­sibles et nous per­mettent de trans­for­mer nos matières pre­mières, de créer de la valeur ajou­tée et des emplois ! Voilà notre ligne… Nous réap­pro­prier toutes les res­sources qui ont été pri­va­ti­sées – que ce soient les mines, ou autres – et ensuite mettre en place une nou­velle poli­tique, en disant : voilà jusqu’à quel point on peut expor­ter cer­taines matières pre­mières et il faut abso­lu­ment trans­former les autres sur place.

Tu as parlé des consé­quences désas­treuses des pro­grammes d’ajustement struc­turel. Quel est ton point de vue sur la pro­messe d’une meilleure repré­sen­ta­tion de l’Afrique dans les ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales ?

D’abord, même si on donne quelques stra­pon­tins aux pays afri­cains, ils ne repré­sen­te­ront pas grand-chose. Peut-être 5 % maxi­mum. C’est pratique­ment une quan­tité négli­geable. Ensuite, les Africains qui seront là-bas sont acquis à l’idéologie néo­li­bé­rale. Ce ne sont donc pas eux qui vont défendre des poli­tiques dif­fé­rentes. Troisièmement, aussi long­temps que ces ins­ti­tu­tions res­tent acquises à l’idéologie néo­li­bé­rale, avoir un peu plus de repré­sen­tants de l’Afrique ne change pas grand-chose, parce que, le poli­ti­que­ment éco­no­mique res­tant le même (c’est-à-dire l’idéologie de la pri­va­ti­sa­tion, de la libé­ra­li­sa­tion des échanges, de la liberté totale de cir­cu­la­tion des capi­taux, de la flexi­bi­lité du marché du tra­vail, le fait de per­mettre aux inves­tis­seurs de licen­cier soi-disant pour être com­pé­ti­tifs sur le marché inter­na­tio­nal…), aussi long­temps que la Banque mon­diale et le FMI res­tent por­teurs de cette idéo­lo­gie, mettre quelques Africains de plus ne change pas grand-chose ! Pour moi c’est un non-débat.

Tu as parlé de la néces­sité de mettre l’accent sur les alter­na­tives. Est-ce que l’Afri­que, pré­ci­sé­ment parce qu’elle est la pre­mière vic­time de cette orga­ni­sa­tion capi­taliste, peut être aussi un lieu pri­vi­lé­gié d’invention des alter­na­tives ?

Mais bien sûr… Même au niveau afri­cain, même au niveau des déci­deurs… L’Union afri­caine a décidé de créer une banque cen­trale afri­caine, un fonds moné­taire afri­cain, et une banque d’investissement afri­caine dans trois capi­tales dif­fé­rentes. Le pré­sident de la Commission de l’Union afri­caine, Jean Ping, ancien ministre des Affaires étran­gères de Bongo, au Gabon, mais qui aujourd’hui, avec la crise, a un dis­cours presque mili­tant, a déclaré : « Nous savons que le marché capi­ta­liste ne peut pas tout résoudre (je le cite à peu près, de mémoire) et que plus per­sonne ne doit impo­ser de poli­tique à l’Afrique ; l’Afrique ne doit plus accep­ter qu’on lui impose de poli­tique ; elle doit repren­dre sa liberté et choi­sir ce qui lui plaît et ses par­te­naires. » C’est très impor­tant de la part de Jean Ping qui est le pré­sident de la Commission de l’Union afri­caine. Car nous, depuis tou­jours, nous disons : d’autres poli­tiques sont pos­sibles. Certains disent aussi : il faut contrô­ler nos res­sources, en finir avec la poli­tique de pri­va­ti­sa­tion sau­vage qu’on nous a impo­sée. L’intégration régio­nale nous permet de parler d’une seule voix au niveau sous-régio­nal, et même au niveau conti­nen­tal. Cela nous donne une force de négo­cia­tion. Il y a ensuite le pro­blème de la sou­ve­rai­neté ali­men­taire ; je ne parle pas de sécu­rité mais de sou­ve­rai­neté ali­men­taire, parce que l’Afrique peut se nour­rir elle-même, à condi­tion que les poli­tiques actuelles changent. Nous avons des pro­duc­teurs, des asso­cia­tions de pro­duc­teurs, notam­ment en Afrique de l’Ouest, le ROPPA 1 qui est membre de « Via Campesina » et qui a affirmé : nous pou­vons nour­rir non seule­ment la sous-région mais aussi une bonne par­tie de l’Afrique, mais il fau­drait que les poli­tiques nous suivent, acceptent de nous écou­ter. Les poli­tiques com­mencent à les écou­ter… Le gouverne­ment du Sénégal parle d’atteindre la sou­ve­rai­neté ali­men­taire d’ici 2015. Le Nigéria aussi… Même la CEDEAO 2 dans son pro­gramme a parlé de souve­raineté ali­men­taire, d’ici 2015 ou au-delà ; le Mali éga­le­ment. Il y a donc des idées qui font leur chemin. Ensuite, il y a le pro­blème de l’industrialisation. Les gens se rendent compte qu’on ne peut pas conti­nuer à être tout sim­ple­ment expor­ta­teurs de matiè­res pre­mières dont les prix dépendent des spé­cu­la­teurs et des fluc­tua­tions ; il n’y a aucune valeur ajou­tée, on ne crée pas d’emploi… Et d’ailleurs, le plus sou­vent, même pour les matières pre­mières qu’on vend, on n’est pas payé en tota­lité parce que les inter­mé­diaires en gardent une bonne partie… Il faut donc trans­for­mer sur place et avoir une poli­tique d’industrialisation. Cela ne peut être viable qu’à un niveau sous-régio­nal… Dans les quinze pays d’Afrique de l’Ouest, nous sommes trois cents mil­lions. Même en termes capi­ta­listes, c’est un marché viable ! C’est un espace qui permet de créer des indus­tries viables et de trans­for­mer nos pro­duits. Le débat porte éga­le­ment de plus en plus sur la néces­sité de mon­naies afri­caines auto­nomes parce qu’il n’est pas pos­sible – et toute l’histoire du déve­loppement l’a montré – de se déve­lop­per avec la mon­naie d’autrui. Au niveau de la CEDEAO, il y a des débats sur une mon­naie sous-régio­nale mais des pesan­teurs poli­tiques ont freiné le pro­ces­sus… Même au niveau des gouver­neurs des banques cen­trales, des gens disent : c’est une néces­sité. Parce qu’on ne peut pas conti­nuer à uti­li­ser les autres mon­naies et sur­tout à subir la su­prématie du dollar. Si nous vou­lons l’intégration, il fau­drait qu’on trouve une mon­naie com­mune qui per­mette de faci­li­ter les échanges.

Le forum social va se tenir à l’UCAD 3. Pour nous ce lieu est tris­te­ment connu ici à Paris pour le dis­cours de Nicolas Sarkozy. Est-ce que ce sera aussi une façon d’y reve­nir et de refu­ser cette idéo­lo­gie colo­nia­liste ?

C’est bien que tu aies sou­levé cette ques­tion pour deux raisons…D’abord c’est le cin­quan­tième anni­ver­saire de cer­tains pays, notam­ment fran­co­phones… donc c’est un anni­ver­saire qui, bien sûr, ne nous échap­pera pas en 2011 ! Ensuite, tu as parlé du dis­cours que Nicolas Sarkozy a pro­noncé à Dakar, auquel d’ailleurs avaient répondu un cer­tain nombre d’Africains à tra­vers un livre auquel j’ai contri­bué, L’Afrique répond à Sarkozy, Contre le dis­cours de Dakar 4. À Dakar, nous comp­tons rendre hom­mage à Cheikh Anta Diop lui-même, à Thomas Sankara, à ceux qui, pour nous, ont repré­senté la résis­tance tant au niveau de la réflexion, des idées, qu’au niveau poli­tique. Kwamé Nkrumah, Patrice Lumumba, Amilcar Cabral, etc. ; et à toutes les luttes qui se sont dérou­lées contre le colo­nia­lisme, les luttes pour l’indépendance, les luttes pour le pan­afri­ca­nisme. Nous comp­tons réunir un cer­tain nombre d’intellec­tuels afri­cains pour en parler. Et ce sera, en tout cas à notre avis, la meilleure réponse à Sarkozy parce que, je crois, Sarkozy ne connaît pas l’Afrique ! S’il avait lu un peu d’histoire de l’Afrique, il sau­rait que les Africains ont été in­tégrés malgré eux depuis le xve siècle. Le capi­ta­lisme les a inté­grés depuis le xve siècle… et, avant cela, des empires afri­cains ont rayonné, comme l’empire du Mali, quand l’Europe était dans la période médié­vale. Ce sera donc une réponse sup­plé­men­taire à Nicolas Sarkozy.

2010, 2011 sont deux années très char­gées en Afrique, avec un cer­tain nombre de dif­fi­cul­tés. Mais toutes ces périodes élec­to­rales sont mar­quées dans tous les pays par l’émergence de socié­tés civiles qui refusent main­te­nant de se voir impo­ser des valets qui servent les inté­rêts des puis­sances colo­ni­sa­trices. Est-ce qu’on va retrou­ver ces socié­tés civiles au forum social mon­dial ?

Absolument ! Ce sera une des acti­vi­tés phares, le pro­blème de la démo­cra­tie, de la rela­tion entre l’État et la société civile, du choix des diri­geants afri­cains. Nous avons constaté qu’avec le néo­co­lo­nia­lisme, la plu­part des diri­geants ont ten­dance à se croire plus res­pon­sables vis-à-vis des pays occi­den­taux et des ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales que vis-à-vis des citoyens qui les ont élus. Nous vou­lons des diri­geants qui se sentent res­pon­sables vis-à-vis de nos citoyens, et non vis-à-vis de l’Occident. Pour cela, il fau­drait que ce soient des gens qui soient proches des idées que défendent les mou­ve­ments sociaux. Et c’est pour­quoi nous vou­lons orga­ni­ser des tables de dia­logue et de contro­verses pour y invi­ter des diri­geants poli­tiques et des diri­geants d’institutions afri­caines, pour dis­cu­ter avec eux… pour leur dire : votre allé­geance doit être à l’Afrique, à ceux qui vous ont élus, à ceux qui vous ont fait confiance, et non à Sarkozy, ou à Obama, ou à la Banque mon­diale ou au FMI. Nous vou­lons, par ailleurs, mettre l’accent sur la néces­sité d’approfondir la démo­cra­tie parce que chez nous, comme dans d’autres pays, il y a des ten­tatives visant à ins­tau­rer des monar­chies… Abdoulaye Wade veut – il dit que ce n’est pas vrai mais ses actes le prouvent – que son fils lui suc­cède. Les Sénégalais ont dit : ça n’arrivera jamais ici. Il a fait un test, en 2009, avec les élec­tions muni­ci­pales : il vou­lait que son fils soit élu maire de Dakar, mais même dans les bureaux de vote où lui et son fils ont voté, il y a eu rejet massif, une humi­lia­tion totale. Nous nous bat­tons contre les ten­ta­tions monar­chistes et, bien sûr, pour l’approfondissement de la démo­cra­tie, pour le choix de di­rigeants res­pon­sables devant le peuple et non devant la France, Bruxelles ou Washington.

Comment envi­sages-tu l’importance du forum social mon­dial par rap­port à la crise, d’une manière plus glo­bale ?

Je pense que le forum devrait per­mettre aux mou­ve­ments sociaux qui vont y par­ti­ci­per de faire le bilan d’abord de dix ans de combat contre le sys­tème néo­li­bé­ral et sur­tout de reven­di­quer avec fierté les quelques vic­toires qu’on a obte­nues sur le plan idéo­lo­gique. Nous disions que toute cette poli­tique de pri­vatisations, de libé­ra­li­sa­tion, les poli­tiques de la Banque mon­diale et du FMI, de l’OMC menaient à une impasse, à la des­truc­tion des tissus éco­no­miques et sociaux. Le sys­tème est pro­fon­dé­ment en crise et la plu­part des poli­tiques que nous dénon­cions se sont révé­lées être telles que nous les avions vues. En fin de compte, la crise finan­cière inter­na­tio­nale n’a fait que mon­trer que le sou­bas­se­ment était fon­da­men­ta­le­ment mau­vais. Le forum doit nous permet­tre d’approfondir la cri­tique du sys­tème. Nous ne devons pas nous endor­mir sur nos lau­riers et dire : nous sommes contents parce que nous avions raison. Nous devons nous dire : appro­fon­dis­sons, parce que ce sys­tème conti­nue à vivre et il pense qu’il va sur­mon­ter ses pro­blèmes mais sur le dos des peu­ples. Nous devons donc appro­fon­dir la cri­tique du sys­tème, sur­tout avec les pro­blèmes du chan­ge­ment cli­ma­tique. Toutes ces poli­tiques de sortie de crise, la coop­ta­tion des pays émer­gents au G 8 pour en faire un G 20…, c’est tout ça qu’on doit revi­si­ter pen­dant le forum de Dakar. Le capi­ta­lisme est en crise, mais il est encore là. Deuxièmement, pen­dant le forum, on doit mettre l’accent sur toutes les lut­tes contre ce sys­tème, au Nord et au Sud, toutes les luttes contre le capi­ta­lisme, mais éga­le­ment contre le sys­tème impé­ria­liste d’intervention tous azi­muts, d’oppression des peuples. Donner la voix à tous les mou­ve­ments, à toutes les orga­ni­sa­tions qui luttent dans les dif­fé­rents pays, dans les dif­fé­rentes par­ties du monde, pour ampli­fier les résis­tances contre le sys­tème capi­ta­liste et contre l’impérialisme. Et, troi­siè­me­ment, nous avons dit qu’un autre monde est pos­sible. C’est pour nous l’occasion non seule­ment de mon­trer la faillite du capi­ta­lisme néo­libéral, mais aussi de dire : voilà ce que nous avions pro­posé dans tel sec­teur, voilà ce que nous pro­po­sons aujourd’hui pour sortir de la crise. Voilà ce que nous pro­po­sons au niveau natio­nal, au niveau euro­péen, au niveau afri­cain, mais éga­le­ment au niveau mon­dial ! Quelle nou­velle poli­tique, quelles nou­velles ins­ti­tu­tions, doit-on créer pour véri­ta­ble­ment sortir de la crise… pas pour sauver le capi­ta­lisme, mais pour faire des avan­cées, dans une période de tran­si­tion post-capi­ta­liste ? Je pense que le forum de Dakar doit donner cette occa­sion-là et mar­quer un nouvel élan au forum social mon­dial.

Ce qui inté­resse plus la rela­tion Europe-Afrique et Afrique-Europe, c’est la ques­tion de l’immigration, les sans papiers, l’espace Schengen… et aussi, par voie de consé­quence, quelles seront les impli­ca­tions de la dia­spora afri­caine – notam­ment sur le conti­nent euro­péen. Comment va-t-on tra­vailler ensemble dans ce forum, avant, pen­dant et après ?

Dans notre vision, les pro­blèmes, les défis qui se posent à l’Afrique, doivent être au centre du forum. Parce que, d’une cer­taine manière, ces défis sont éga­lement les défis des autres pays et des autres peuples.

Pour l’Afrique, c’est à la fois le conti­nent et sa dia­spora. Les tra­vailleurs im­migrés, pour nous, font partie du conti­nent. Il en est de même pour la dia­spora his­to­rique (les Afro-Brésiliens, les Afro-Américains…). Nous pen­sons que le forum doit être l’occasion de mettre en lumière les luttes de ces dia­spo­ras et le lien avec l’Afrique. Et c’est pour­quoi, dans la métho­do­lo­gie pro­po­sée, le len­demain de la marche d’ouverture, le pre­mier jour doit être consa­cré unique­ment à l’Afrique et à ses dia­spo­ras, à mettre l’accent sur les défis de l’Afrique, ses rela­tions avec le reste du monde, les luttes des dia­spo­ras, des tra­vailleurs immi­grés, des Afro-Américains, des Afro-Brésiliens, etc. Le fait de consa­crer cette jour­née à l’Afrique et à ses dia­spo­ras ne veut pas dire qu’on va s’en tenir seule­ment à cette jour­née. Cela se pour­sui­vra éga­le­ment les autres jours. Au forum social afri­cain, depuis 2003 je crois, nous avons pris la déci­sion d’inté­grer la dia­spora dans nos struc­tures, pour que ses repré­sen­tants fassent partie des ins­ti­tu­tions qu’on a créées… notam­ment le Conseil afri­cain… Pendant les forums qui se sont tenus, aussi bien à Bamako qu’à Nairobi, on a beau­coup mis l’accent sur le pro­blème des tra­vailleurs immi­grés, notam­ment à Bamako. Au Sénégal, ce sera une des acti­vi­tés phares. D’autant plus que nous sommes en rela­tion avec de nom­breux tra­vailleurs immi­grés, de nom­breuses asso­ciations de tra­vailleurs immi­grés, notam­ment le FORIM 5 dont la pré­si­dente était à Dakar au mois de juillet. Une autre Sénégalaise, éga­le­ment membre du FORIM, était venue avec elle pour une réunion du PNUD 6, je crois, et elles sont res­tées pour le sémi­naire qu’on a tenu. Nous leur avons expli­qué que le FORIM et les autres asso­cia­tions de tra­vailleurs immi­grés doivent être par­tie inté­grante du pro­ces­sus pré­pa­ra­toire et qu’elles pou­vaient donc pro­po­ser toutes les acti­vi­tés qu’elles jugent per­ti­nentes pour le forum de Dakar. Ainsi, pour nous, la lutte des tra­vailleurs immi­grés fait partie des luttes que nous menons ; en effet, ils sont partis à cause de ce dont j’ai parlé tout à l’heure et leurs luttes nous inter­pellent, inter­pellent nos gou­ver­ne­ments, mais éga­le­ment nous inter­pellent en tant que mou­ve­ments sociaux. Ce n’est pas une ques­tion de soli­da­rité, c’est une ques­tion de lutte com­mune dans des espaces phy­siques dif­fé­rents, ici en Europe et nous en Afrique. Mais évi­dem­ment nous lut­tons pour des chan­ge­ments majeurs qui amé­liorent les condi­tions de vie de nos popu­la­tions.

Notes

1. Réseau des orga­ni­sa­tions pay­sannes et des pro­duc­teurs de l’Afrique de l’Ouest.

2. Communauté éco­no­mique des États d’Afrique de l’Ouest.

3. Université Cheikh Anta Diop.

4. L’Afrique répond à Sarkozy, Contre le dis­cours de Dakar, édi­tions Philippe Rey.

5. Forum des orga­ni­sa­tions de soli­da­rité inter­na­tio­nale des migra­tions – abrégé en : FORIM.

6. Programme des Nations unies pour le déve­lop­pe­ment.

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