Valleyfield, mémoires et résistances

Les défis de Projet Montréal Entretien avec Michel Camus

Débat sur le municipalisme

Par Mis en ligne le 24 avril 2020

Michel Camus[1] a été pré­sident de Projet Montréal (PM) de 2011 à 2016, au moment où Valérie Plante sor­tait de l’ombre pour triom­pher à la mairie lors des élec­tions de novembre 2017. Aujourd’hui, les 35 élu-e-s de PM au conseil muni­ci­pal (sur un total de 65)[2] se heurtent aux réa­li­tés plutôt lourdes du pou­voir, du moins, celui, assez limité, qui découle du posi­tion­ne­ment des muni­ci­pa­li­tés au Québec. Toujours mili­tant de Projet Montréal dans l’arrondissement du Plateau-Mont-Royal, Michel Camus répond à nos ques­tions[3]. Comment expli­quer cette vic­toire inat­ten­due ? Qu’est-ce que Projet Montréal et la popu­laire mai­resse repré­sentent ? Où s’en va la métro­pole ?

P.B. – Rappelle-nous un peu les ori­gines de Projet Montréal.

M. C. – Frustrés par la domi­na­tion mal­saine de l’automobile, du béton, des pro­mo­teurs immo­bi­liers et de l’étalement urbain à Montréal, Richard Bergeron[4] et son ami, l’ingénieur Claude Mainville, décident de créer le parti Projet Montréal en 2004 autour du « nouvel urba­nisme » fondé sur une ville à l’échelle humaine et sur les trans­ports col­lec­tifs et actifs. Bergeron est un homme pas­sionné, un expert reconnu sur les ques­tions de trans­port et d’urbanisme. Et l’équipe de Projet Montréal compte plu­sieurs uni­ver­si­taires bien docu­men­tés en urba­nisme et en trans­port, ins­pi­rés, comme lui, par les meilleures pra­tiques de villes d’avant-garde de divers pays.

Les fon­da­teurs de PM veulent s’attaquer à des pro­blèmes cri­tiques : l’étalement urbain, la fuite des familles vers la ban­lieue, la dépen­dance à l’automobile, la dété­rio­ra­tion des milieux de vie, des quar­tiers et des espaces verts, la spé­cu­la­tion fon­cière, la dégra­da­tion du parc de loge­ments loca­tifs abor­dables et fami­liaux, le sous-finan­ce­ment des trans­ports col­lec­tifs résul­tant du sur­fi­nan­ce­ment des routes, auto­routes et sta­tion­ne­ments, la conges­tion auto­mo­bile, etc. Il faut un parti poli­tique pour s’attaquer à ces pro­blèmes nour­ris par la vision attar­dée du déve­lop­pe­ment urbain de la Ville de Montréal et du minis­tère des Transports du Québec, encore campés dans le « moder­nisme » du tout à l’auto de l’après-guerre.

En 2005, l’arrondissement du Plateau-Mont-Royal élit le pre­mier conseiller muni­ci­pal de Projet Montréal, Richard Bergeron. Il réus­sit à ral­lier au parti deux conseillers adverses. Bergeron pré­side le pre­mier congrès du parti devant quelque 300 membres. Puis, aux élec­tions de 2009, Projet Montréal fait élire 14 can­di­dates et can­di­dats (sur 103), dont deux maires d’arrondissement (Luc Ferrandez et François Croteau), mais Bergeron arrive troi­sième dans la course à la mairie.

P.B. – Comment le parti se défi­nit-il dans ce nou­veau contexte ?

M. C. – On m’invite à sol­li­ci­ter la pré­si­dence du parti lors du congrès de 2011 pour favo­ri­ser l’écoute et l’unité entre des ten­dances tac­tiques plus ou moins oppo­sées dans le parti. Luc Ferrandez et son équipe veulent agir rapi­de­ment, ils ne croient pas qu’ils pour­raient être réélus, notre pro­gramme étant trop d’avant-garde. François Croteau, pour sa part, veut avan­cer plus pru­dem­ment pour gagner la confiance des élec­trices et des élec­teurs non convain­cus. Au milieu de ces ten­sions, Richard Bergeron se pré­sente comme un urba­niste ratio­na­liste qui veut libé­rer la ville de l’hégémonie de l’automobile et la rendre à ses citoyens. Dans un dis­cours au congrès de 2011, Richard rejette de façon insis­tante les éti­quettes de « gauche » et d’« éco­lo­giste » et toute autre éti­quette que les chro­ni­queurs veulent lui faire porter. Malgré cela, cela, Richard et le parti demeurent la cible des médias et des poli­ti­ciens tra­di­tion­nels qui les traitent de rêveurs, d’utopistes. D’un côté, le noyau de Projet Montréal tient à ses convic­tions et méprise la « petite poli­tique » qui pré­tend plaire à tout un chacun. Cela séduit une partie de la popu­la­tion écœu­rée par la poli­ti­caille­rie muni­ci­pale. Mais de l’autre côté, le style tech­ni­ciste, un peu céré­bral, par­fois hau­tain, de Richard et les argu­ments intel­lec­tuels et anti­con­for­mistes du pro­gramme rebutent une autre partie de la popu­la­tion qui ne veut qu’un « bon maire », affable et ne déran­geant pas l’ordre des choses. Néanmoins, la logique rigou­reuse et la com­pé­tence des porte-paroles de PM, leur vision large et ambi­tieuse démontrent une cohé­rence et une fer­veur sin­cères qui finissent par convaincre, du moins en matière de trans­ports col­lec­tifs et de ver­dis­se­ment.

Toutefois, à l’intérieur du parti, l’assurance de Bergeron et l’effervescence de ses pro­jets ne le portent pas à consul­ter son entou­rage. Il n’est pas très à l’écoute de sa base bien qu’il par­ti­cipe aux ins­tances du parti, qu’il estime la par­ti­ci­pa­tion mili­tante des membres, et donc leur capa­cité à com­prendre ses idées… Richard demeure le chef incon­testé, le fon­da­teur cou­ra­geux et méri­tant du parti, mais il mécon­tente de plus en plus son entou­rage par des idées impromp­tues, gran­dioses ou incon­grues. Il demeure aussi le leader du parti en vertu de sa com­pé­tence et de son posi­tion­ne­ment mitoyen entre la « gauche » de Projet Montréal, rap­pe­lant l’ancien Rassemblement des citoyens de Montréal (RCM), et une ten­dance plus modé­rée et « tac­tique », pré­oc­cu­pée de ne pas bous­cu­ler les médias et la popu­la­tion.

Un fac­teur d’unité demeure cepen­dant : c’est l’organisation et les mul­tiples ins­tances démo­cra­tiques du parti, notam­ment son conseil de direc­tion où dif­fé­rents cou­rants se ren­contrent, s’expriment et dis­cutent de la construc­tion du « Projet », et de ses inter­ac­tions avec la popu­la­tion des quar­tiers. Un sen­ti­ment d’écoute et de « lutte joyeuse » l’emporte sur les dif­fé­rences.

P.B. – Qu’est-ce qui affai­blit cette capa­cité de tra­vailler ensemble ?

M. C. – Richard Bergeron mine sa cré­di­bi­lité durant le Printemps étu­diant de 2012. Même si notre direc­tion cri­ti­quait la loi 12[5] et le règle­ment muni­ci­pal P-6[6], Richard jus­ti­fie en partie la répres­sion poli­cière envers des mani­fes­tantes et des mani­fes­tants. Cela scan­da­lise bien des étu­diantes et des étu­diants mais aussi nos élu-e-s et membres. Quelques mois plus tard, pour plaire au Regroupement des gens d’affaires et rési­dents de Ville-Marie pour la sécu­rité publique qui se plai­gnait des iti­né­rants, Bergeron déclare que, s’il est élu maire, il les expul­se­rait de Montréal. Ces posi­tions « auto­ri­ta­ristes » choquent les élu-e-s, la base du parti et les sym­pa­thi­sants de PM. Heureusement, en vue de la cam­pagne élec­to­rale de 2013, le conseil de direc­tion très uni et enthou­siaste amorce une refonte du pro­gramme et met à contri­bu­tion plus de 300 membres, les asso­cia­tions locales et divers comi­tés de tra­vail pen­dant neuf mois de débats. Bien que quelques pro­po­si­tions aient été modi­fiées par Richard Bergeron, par­ti­cu­liè­re­ment celles sur le loge­ment social, la presque tota­lité des pro­po­si­tions est sou­mise au vote dans un congrès sti­mu­lant et mobi­li­sa­teur pour la cam­pagne élec­to­rale qui s’avère par­ti­cu­liè­re­ment dyna­mique et forte.

P.B. – Mais cette belle unité est mise à mal par l’élection de 2013…

M. C. – En effet, Bergeron est encore une fois vaincu à la mairie et se fait même dis­tan­cer par Mélanie Jolie qui n’a aucun projet ni pro­gramme. Peu après, il aban­donne Projet Montréal – il reste conseiller muni­ci­pal indé­pen­dant – pour accep­ter une nomi­na­tion gra­ti­fiante au comité exé­cu­tif de la ville, pré­sidé par le maire Denis Coderre. Celui-ci le séduit en lui pro­po­sant un statut qui va lui per­mettre de réa­li­ser un projet urba­nis­tique avant la fin de sa car­rière poli­tique : le recou­vre­ment de l’autoroute Ville-Marie à la Place d’Armes. C’est le choc et la colère dans les rangs de PM, par­ti­cu­liè­re­ment parmi les élu-e-s, mais aussi parmi les nou­veaux membres qu’il a atti­rés au parti. Par la suite, Bergeron enfonce le clou par des attaques traî­tresses et viru­lentes contre Projet Montréal, ce qui le dis­cré­dite auprès des membres du parti et de nom­breux obser­va­teurs de la scène muni­ci­pale.

P.B. – Qu’est-ce qui se passe après le départ de Bergeron ?

M. C. – Les médias répètent sou­vent que les partis muni­ci­paux ne sur­vivent pas au départ de leur chef fon­da­teur. Mais, devant l’adversité et fort de son pro­gramme et de sa mobi­li­sa­tion de 2013, les élu-e-s et les ins­tances de direc­tion de Projet Montréal se res­sai­sissent et choi­sissent una­ni­me­ment Luc Ferrandez comme chef inté­ri­maire. Nous res­tons fiers et fleg­ma­tiques face au départ de Bergeron. Luc Ferrandez parle haut et fort. Il pro­meut un vrai projet muni­ci­pal, axé sur la démo­cra­ti­sa­tion des struc­tures, la revi­ta­li­sa­tion des quar­tiers comme milieux de vie et une réor­ga­ni­sa­tion en pro­fon­deur des amé­na­ge­ments urbains. Il mène bien le parti au conseil muni­ci­pal et gagne de plus en plus l’estime des col­lègues, membres et chro­ni­queurs. Ses actions dans l’arrondissement du Plateau Mont-Royal sont mieux accep­tées que durant son pre­mier mandat. Mais il ne mâche pas ses mots, et il est tou­jours vic­time d’une cam­pagne de déni­gre­ment de la part des asso­cia­tions de com­mer­çants et de cer­tains médias. Craignant que cette image ne nuise aux chances d’élection de PM en 2017, il décide de se sacri­fier et de ne pas se pré­sen­ter à la course à la chef­fe­rie du parti en 2016. Il faut dire qu’il redoute le poids que la mairie ferait peser sur sa situa­tion fami­liale et pater­nelle.

P.B. – La course à la chef­fe­rie révèle des diver­gences…

M. C. – Il y a des ten­dances éco­lo­gistes et urba­nis­tiques plus radi­cales et d’autres plus modé­rées. Cela reflète des points de vue dif­fé­rents sur les forces sociales et les inté­rêts éco­no­miques en jeu face au déve­lop­pe­ment de la ville. Mais c’est sur­tout la pos­si­bi­lité tan­gible d’une vic­toire élec­to­rale qui exa­cerbe les diver­gences, ce qui tend à pola­ri­ser la dis­cus­sion autour des can­di­dats à la chef­fe­rie. Il y a d’une part Guillaume Lavoie, un uni­ver­si­taire média­tique, proche des milieux éco­no­mistes et des milieux poli­tiques libé­raux. Il se pré­sente comme un ges­tion­naire arti­culé, avec une belle pres­tance publique. À l’inverse des per­sonnes plus à gauche de PM, il se fait l’apôtre d’Uber qu’il voit comme un mer­veilleux moyen de « mobi­lité indi­vi­duelle » per­met­tant de boni­fier l’offre de trans­port. Parallèlement, il pro­pose de pri­va­ti­ser des lignes d’autobus pour amé­lio­rer l’efficacité et réduire les coûts des trans­ports col­lec­tifs.

Par contraste, Valérie Plante, fidèle à son expé­rience en tra­vail social, promet de se battre contre les inéga­li­tés, pour le loge­ment social, pour des quar­tiers plus verts et pour les trans­ports actifs ; enfin, elle se pro­nonce pour l’augmentation du salaire mini­mum à 15 dol­lars de l’heure pour les employé-e-s muni­ci­paux. Je ne suis plus pré­sident du parti, mais j’appuie immé­dia­te­ment sa can­di­da­ture, per­suadé qu’elle incarne les valeurs pre­mières pro­fondes du parti. Valérie a aussi démon­tré sa pug­na­cité lors de son élec­tion dans le dis­trict Sainte-Marie de l’arrondissement Ville-Marie contre la can­di­date favo­rite, l’ancienne ministre péquiste Louise Harel. Plusieurs dans l’arrondissement du Plateau-Mont-Royal et ailleurs se mobi­lisent pour sa can­di­da­ture face à Guillaume Lavoie qui dis­pose de l’appui d’une majo­rité des conseillers muni­ci­paux de PM.

Bientôt, les effec­tifs de PM grimpent à 1800 membres, et fina­le­ment, le 4 décembre 2016, Valérie est élue de jus­tesse à la direc­tion de PM avec 51,9 % des voix. C’est la sur­prise. Les modéré-e-s sont déçus et y voient une dimi­nu­tion de leurs chances élec­to­rales. Mais les cercles plus à gauche du parti et ses sym­pa­thi­santes et sym­pa­thi­sants, proches de Québec soli­daire et du Nouveau Parti démo­cra­tique (NPD), des milieux éco­lo­gistes, com­mu­nau­taires, fémi­nistes et syn­di­caux, se réjouissent. Néanmoins, sa base est étroite. La majo­rité des conseillers de Projet Montréal craignent qu’elle ne soit trop iden­ti­fiée à la gauche, ce qui, pensent-ils, pour­rait per­mettre au dis­cours popu­liste du maire Coderre d’assurer sa réélec­tion. Mais ils se ral­lient fina­le­ment der­rière elle, sauf Guillaume Lavoie. Dans les mois pré­cé­dents et pen­dant la cam­pagne élec­to­rale, Valérie démontre un réel lea­der­ship, tout en gar­dant sa per­son­na­lité et sa nature sym­pa­thiques ; elle conquiert les per­sonnes élues et can­di­dates. Projet Montréal devient ainsi plus fort et plus uni.

Valérie Plante en bref

Naissance à Rouyn-Noranda en 1973.

Diplômée de l’Université de Montréal en anthro­po­lo­gie, en inter­ven­tion en milieu mul­tieth­nique et mai­trise en muséo­lo­gie.

Intervenante com­mu­nau­taire et membre du conseil d’administration de la Fondation Broadbent.

Élue conseillère muni­ci­pale dans l’arrondissement de Ville-Marie en 2013.

Élue cheffe de Projet Montréal en décembre 2016.

Élue mai­resse de Montréal le 5 novembre 2017.

P.B. – Comment com­prendre la vic­toire inat­ten­due de Valérie Plante dans la course contre Denis Coderre ?

M. C. – Il y a eu un ali­gne­ment des astres. D’abord, Projet Montréal dis­pose de forces mili­tantes nom­breuses et enthou­siastes. Le parti est uni, il fonc­tionne démo­cra­ti­que­ment. Son finan­ce­ment va bien. C’est de loin le parti le plus sain et le mieux orga­nisé. Sur la scène publique, le maire Coderre se fait prendre à son propre jeu, en jouant un rôle de « mononcle » pater­na­liste, et en appuyant, selon la bonne manière des admi­nis­tra­tions pré­cé­dentes, des méga­pro­jets pour favo­ri­ser des pro­mo­teurs mal­adroits qui ont l’avantage d’avoir de bonnes « connexions ». On pense au stade de base­ball promis mais non réa­lisé. Il y a aussi la course des voi­tures élec­triques (for­mule E), qui per­turbe le centre et l’est de Montréal aux frais des contri­buables et aux dépens des rési­dentes et des rési­dents, dans une opa­cité que le maire ne peut expli­quer. Globalement, on sent monter une vague de chan­ge­ment, dans le sillon de la vague orange du NPD en 2011, de la grande mobi­li­sa­tion étu­diante de 2012, et même des signes avant-cou­reurs de la montée de Québec soli­daire. On a l’intuition que quelque chose est dans l’air.

Du coté de PM, la cam­pagne élec­to­rale com­mence d’une manière pru­dente. Sans renier les enga­ge­ments du parti, elle se foca­lise sur la per­son­na­lité cha­leu­reuse et spon­ta­née de Valérie. On demande aux gens de voter pour une femme hon­nête, à l’allure anti-poli­ti­cienne, anti-affai­riste. Le slogan fait sou­rire et attire l’attention : Valérie Plante, l’homme de la situa­tion.

Sur le plan interne, Valérie ren­force ses appuis parmi les conseillers de PM en déci­dant qu’il n’y aurait pas de course à l’investiture pour les conseillères et conseillers élus, autre­ment dit, les élus sont les can­di­dates et les can­di­dats de leur dis­trict ou arron­dis­se­ment. Cela a un effet d’apaisement, sauf dans un cas où deux per­sonnes élues pos­tulent pour un même poste. Valérie va cher­cher des alliés de poids dans d’autres partis, notam­ment Maja Vodanovic de l’arrondissement de Lachine, et l’influent Benoît Dorais, maire du Sud-Ouest.

Autrement, la cam­pagne se déroule de manière clas­sique, domi­née par les spé­cia­listes des com­mu­ni­ca­tions. On évite les pro­po­si­tions com­pli­quées, on fait « people » et on promet, sans trop réflé­chir, de ne pas aug­men­ter les impôts. L’équipe des com­mu­ni­ca­tions, dont plu­sieurs émergent de l’aventure heu­reuse de Jack Layton (NPD), fabrique une image impec­cable qui apaise les craintes de chan­ge­ments radi­caux. Le rire écla­tant de Valérie, son regard franc, sa sin­cé­rité et son sens de la répar­tie gagnent les cœurs.

Côté enga­ge­ments stra­té­giques, le grand coup est de mettre de l’avant l’idée d’un métro sur la dia­go­nale centre-ville-nord-est de Montréal pour sou­la­ger la ligne orange et des­ser­vir une popu­la­tion coupée du centre de la ville, tout en lui don­nant un nom fémi­niste : la ligne rose ! L’annonce un peu pro­vo­cante contraste avec la gri­saille des pro­messes muni­ci­pales, ce qui par ailleurs a l’effet de mettre de côté l’enjeu déchi­rant du Réseau express métro­po­li­tain (REM) sur lequel il y a des points de vue dif­fé­rents. Valérie promet éga­le­ment de ne pas aug­men­ter les taxes la pre­mière année de son mandat pour éviter de se faire trai­ter d’irresponsable. Cette tac­tique élec­to­rale est vouée à l’échec aux yeux de can­di­dates et can­di­dats et membres du parti, dont Luc Ferrandez il repro­chera cet enga­ge­ment lors du pre­mier budget de Valérie Plante. Néanmoins, Valérie main­tient le cap.

Finalement, la future mai­resse tire son épingle du jeu. Comme le résume Ludvic Moquin-Beaudry, cri­tique des ques­tions urbaines pour Québec soli­daire, Projet Montréal sous la direc­tion de Valérie, a su pro­po­ser « des mesures qui tra­duisent ces prin­cipes dans le vécu quo­ti­dien de la popu­la­tion. On a montré de quoi a l’air une ville de déve­lop­pe­ment durable et de jus­tice sociale. On a offert un hori­zon concret pour les quatre pro­chaines années, et ce, sans jamais faire de com­pro­mis sur les prin­cipes[7] ».

P.B. – Une fois l’élection passée, com­ment s’amorce la tran­si­tion ?

M. C. – Valérie Plante apprend vite son rôle, assume avec cou­rage ses lourdes res­pon­sa­bi­li­tés et s’entoure d’une équipe com­pre­nant des figures de proue de ten­dances diverses, dont Luc Ferrandez, Benoit Dorais et Robert Beaudry. Elle s’entoure d’une équipe de pro­fes­sion­nels des com­mu­ni­ca­tions dont le mandat pre­mier, comme dans toute poli­tique par­ti­sane, est de la pro­té­ger, envers et contre tous. Malgré ces avan­tages, l’arrivée au pou­voir est lourde. Les besoins admi­nis­tra­tifs pres­sants et la rapi­dité de réac­tion que néces­sitent les évé­ne­ments qui sur­viennent constam­ment limitent les liens entre le cabi­net de Valérie et le caucus des conseillers du parti, et entre ceux-ci et les membres, rela­ti­ve­ment essouf­flés après une cam­pagne élec­to­rale. Imperceptiblement, il se forme une garde rap­pro­chée de la mai­resse, ce qui réduit l’influence de membres du cabi­net, du caucus et du conseil de direc­tion du parti. Cette ten­dance uni­ver­selle affecte la mairie et les rela­tions entre les dif­fé­rentes ins­tances de son admi­nis­tra­tion et du parti.

Un pre­mier accro­chage sur­vient lorsque le pre­mier budget de l’administration aug­mente les taxes fon­cières de 3,3 % sur les immeubles rési­den­tiels. Cette aug­men­ta­tion, tech­ni­que­ment jus­ti­fiable par rap­port au rat­tra­page urgent de réfec­tions des infra­struc­tures hydrau­liques et rou­tières, signi­fie une aug­men­ta­tion de taxes au-delà du taux d’inflation, ce qui fait que la mai­resse se trouve à briser sa pro­messe élec­to­rale. D’où le tollé d’opposition au budget : les pro­prié­taires montent aux bar­ri­cades et les édi­to­ria­listes lui tombent dessus. Même Luc Ferrandez est cri­tique. De sur­croît, sui­vant le mal­heu­reux conseil de son équipe de com­mu­ni­ca­tions, Plante tente de jouer sur les mots, allé­guant que sa pro­messe porte seule­ment sur la partie « charges géné­rales » des taxes fon­cières (1,9 %). C’est une pre­mière dés­illu­sion des Montréalaises et des Montréalais : selon les médias, la Valérie, si franche et can­dide, a « trompé » la popu­la­tion par un enga­ge­ment élec­to­ral inte­nable, puis en se défen­dant mal­adroi­te­ment. Heureusement, elle finit par admettre son erreur. Mais cette façon rela­ti­ve­ment fal­la­cieuse de pré­sen­ter le budget détourne l’attention des mesures pro­gres­sistes du nou­veau budget et de réa­li­sa­tions inté­res­santes, dont la com­mande de 300 nou­veaux auto­bus.

P.B. – Après ce début un peu chan­ce­lant, il appert que la nou­velle mai­resse est prête à d’autres com­pro­mis…

M. C. – Il y a cette his­toire d’un nou­veau stade de base­ball. Chez Projet Montréal, on tient à ce que le projet ne coûte pas un sou des fonds publics, ni pour le stade lui-même, ni pour les infra­struc­tures corol­laires. Il faut aussi que cela ne nuise pas à la qua­lité de vie des quar­tiers affec­tés ni au plan d’urbanisme de la ville. Mais les pro­mo­teurs s’acharnent. Stephen Bronfman en tête réclame des « accom­mo­de­ments » comme des inves­tis­se­ments muni­ci­paux dans la des­serte en trans­port col­lec­tif et des infra­struc­tures. Valérie se montre affable. Avec sa cas­quette des Expos, elle se dit ouverte, mais elle ne s’engage pas encore. À ma connais­sance, il n’y a jamais eu de dis­cus­sion sur ce sujet dans le caucus ou dans les ins­tances de PM. Elle est isolée par sa garde rap­pro­chée, même les conseillers muni­ci­paux de PM ne savent pas bien ce qu’elle pense.

Quant au REM, Valérie Plante finit par applau­dir ce projet, sans la moindre cri­tique sérieuse. Il n’y a aucun débat adé­quat dans le caucus ou dans le parti. Projet Montréal, soi-disant un parti urba­nis­tique d’avant-garde, n’a aucune posi­tion sur le REM, un projet qui va pour­tant façon­ner le finan­ce­ment et le déve­lop­pe­ment de Montréal et affec­ter les finances publiques pour les pro­chaines décen­nies. La ligne rose appa­raît peut-être comme le projet qui doit cor­ri­ger les impacts néga­tifs du REM sur les dis­pa­ri­tés socio-éco­no­miques est-ouest de l’Île, mais le finan­ce­ment et la réa­li­sa­tion de ce projet sont condi­tion­nés par le finan­ce­ment et par l’empreinte mono­po­liste du REM sur l’étalement urbain et la logis­tique des entre­prises de construc­tion.

P.B. – Comment expli­quer l’absence d’opposition ?

M. C. – Le débat sur le REM est esquivé. La mai­resse et le caucus de PM semblent être rési­gnés : c’est décidé et il n’y a rien à faire. Certes, le pro­gramme du parti ne contient habi­tuel­le­ment pas un plan de réa­li­sa­tion des prio­ri­tés stra­té­giques spé­ci­fiant les étapes néces­saires pour éva­luer la direc­tion et les écarts de direc­tion pos­sibles de l’administration. Néanmoins, si on veut être consé­quent avec les prin­cipes démo­cra­tiques, on ouvre la dis­cus­sion sur ces plans et prio­ri­tés, on ne laisse pas cela à un petit groupe d‘élu-e-s et de fonc­tion­naires. Côté trans­port, par exemple, on a vu un glis­se­ment : les élu-e-s du parti évitent de dis­cu­ter du REM, de la ligne rose, des auto­bus élec­triques et de l’avenir du tram­way. « On attend des études », disent-ils… Cet « atten­tisme » érigé en prin­cipe fata­liste est nou­veau dans le parti. Parallèlement, la divi­sion des res­pon­sa­bi­li­tés entre les élu-e-s et l’absence de débats empêchent de cla­ri­fier les choses.

P.B. – Et alors sur­vient la démis­sion fra­cas­sante de Luc Ferrandez…

M. C. – Luc Ferrandez est le seul qui exprime ouver­te­ment et clai­re­ment une vision urba­nis­tique cohé­rente, forte et concrète sur l’avenir de Montréal. Lui et son équipe ont été à l’avant-garde des arron­dis­se­ments de Montréal et même des villes du Québec dans le ver­dis­se­ment des ruelles, le déve­lop­pe­ment des saillies de trot­toir vertes, les ter­rasses de res­tau­rant dans les rues et sur les trot­toirs, la démi­né­ra­li­sa­tion des rues et des parcs, la réduc­tion du sta­tion­ne­ment, l’apaisement de la cir­cu­la­tion auto­mo­bile, la prio­ri­sa­tion de pistes cyclables et des tra­ver­sées pié­tonnes sécu­ri­sées, etc. Courageusement, il n’a pas laissé les oppo­si­tions l’intimider. Son départ est donc un dur coup pour la gauche éco­lo­giste qui voit les liens entre l’urgence cli­ma­tique et un réamé­na­ge­ment urba­nis­tique centré sur les besoins et le bien-être pro­fonds des citoyennes et des citoyens de Montréal.

Par-delà le radi­ca­lisme appa­rent des prio­ri­tés cli­ma­tiques et éco­lo­giques que Ferrandez a énu­mé­rées et qu’il reproche à Valérie Plante de négli­ger, je me per­mets de rete­nir comme cri­tiques fon­da­men­tales : 1) l’absence de plan direc­teur concer­nant les prio­ri­tés de l’administration ; 2) l’incohérence appa­rente entre les prio­ri­tés du comité exé­cu­tif et la Déclaration citoyenne uni­ver­selle d’urgence cli­ma­tique adop­tée en novembre 2018 par la Communauté métro­po­li­taine de Montréal ; 3) un manque de trans­pa­rence du comité exé­cu­tif envers les membres, les élu-e-s et la direc­tion du parti, ce qui abou­tit à un fonc­tion­ne­ment passif. Évidemment, il y a tou­jours un débat entre réa­lisme et uto­pisme dans toute conjonc­ture concrète donnée. Mais cela ne jus­ti­fie pas que les membres du parti ne puissent pas dis­cu­ter acti­ve­ment d’un plan direc­teur liant des prio­ri­tés stra­té­giques de l’administration à l’urgence cli­ma­tique et aux prio­ri­tés urba­nis­tiques. C’est comme s’il n’y avait plus de « projet » dans Projet Montréal.

P.B. – Tout cela s’ajoute éga­le­ment au défi­cit de pou­voir des muni­ci­pa­li­tés…

M. C. – Nos villes ont peu de pou­voirs com­pa­ra­ti­ve­ment à ceux des villes amé­ri­caines et de plu­sieurs villes euro­péennes. Au Québec, leurs pou­voirs ne sont que de simples éma­na­tions admi­nis­tra­tives du gou­ver­ne­ment pro­vin­cial. Cela réduit énor­mé­ment le champ des « pos­sibles » et des capa­ci­tés de Montréal de s’adapter aux réa­li­tés cli­ma­tiques et de pro­té­ger sa popu­la­tion. Et cela enve­nime les débats entre réa­listes et uto­pistes, entre modé­rés et radi­caux, restrei­gnant la marge de jeu et de négo­cia­tion poli­tiques.

P.B. – Comment faire face à cette situa­tion ?

M. C. – L’administration de Montréal, la Communauté métro­po­li­taine de Montréal et l’Union des muni­ci­pa­li­tés du Québec doivent exiger des pou­voirs sup­plé­men­taires. Il n’y a pas d’autres voies pour faire face aux enjeux cli­ma­tiques, éco­lo­giques et humains des villes du XXIe siècle. Il faudra une conver­gence de res­sources et de poli­tiques pro­gres­sistes radi­cales de tous les paliers de gou­ver­ne­ment pour mettre en place des solu­tions struc­tu­rantes et durables. Maintenant, à court terme, une partie des Montréalaises et des Montréalais doutent de l’idéal de trans­pa­rence, de péda­go­gie et d’intégrité de Projet Montréal et de Valérie Plante. Sommes-nous en train de deve­nir un parti poli­tique comme les autres ? Il faut que Projet Montréal et Valérie Plante soient plus didac­tiques et trans­pa­rents et qu’ils démontrent davan­tage de déter­mi­na­tion d’ici la pro­chaine élec­tion, s’ils veulent convaincre la popu­la­tion de s’engager dans les chan­ge­ments néces­saires pour sauver nos milieux de vie, limi­ter les ravages des inon­da­tions et des dérè­gle­ments du climat.

P.B. – Que dire de la vie interne de Projet Montréal ?

M. C. – Le parti doit renou­ve­ler la culture de débats qui était sienne et doit inter­ro­ger les poli­tiques des élu-e-s et de l’administration Plante-Dorais. Il faut réta­blir les liens entre la mairie, le caucus du parti, le conseil de direc­tion et les ins­tances de base du parti. Pour cela, les congrès et les conseils géné­raux du parti doivent abor­der les ques­tions poli­tiques dif­fi­ciles et non plus les éluder. Et les membres doivent se remo­bi­li­ser dans le parti et face à leurs élu-e-s. Je crois aussi que le parti lisse encore trop les com­mu­ni­ca­tions internes et a trop peur de mon­trer les diver­gences, pour­tant saines même si dif­fi­ciles, exis­tant en son sein. Sinon, l’intérêt pour la poli­tique et la démo­cra­tie tom­be­ront de quelques crans aux pro­chaines élec­tions muni­ci­pales en 2021 et les pro­blèmes fon­da­men­taux de Montréal vont demeu­rer.

Pierre Beaudet, est pro­fes­seur asso­cié à l’Université du Québec en Outaouais.


  1. Michel Camus, diplômé de l’Université de Montréal et de l’Université McGill, a été épi­dé­mio­lo­giste dans la fonc­tion publique fédé­rale. Il demeure un membre actif de Projet Montréal.
  2. Il y a 103 postes, incluant ceux du conseil muni­ci­pal et des 19 conseils d’arrondissement. Présentement, outre le conseil muni­ci­pal, 10 des 18 arron­dis­se­ments de Montréal sont admi­nis­trés par des élu-es de Projet Montréal.
  3. L’entrevue a été réa­li­sée à Montréal le 5 mai 2019.
  4. Né à Alma en 1955, Richard Bergeron a fait des études en urba­nisme avant d’être volon­taire pour un orga­nisme de coopé­ra­tion inter­na­tio­nale en Guinée-Bissau. Il a été par la suite pro­fes­seur asso­cié, auteur, consul­tant auprès du gou­ver­ne­ment qué­bé­cois et de l’Agence métro­po­li­taine de Montréal, pré­sident de la Fédération des coopé­ra­tives d’habitation de la Ville de Montréal.
  5. Loi spé­ciale adop­tée par le gou­ver­ne­ment libé­ral de Jean Charest et visant à mettre fin au conflit étu­diant. (NdR)
  6. Le Règlement sur la pré­ven­tion des troubles de la paix, de la sécu­rité et de l’ordre publics (RRVM P-6), amendé durant le Printemps étu­diant, visait à empê­cher tout attrou­pe­ment, assem­blée ou défilé dans l’espace public n’ayant pas soumis son lieu ou iti­né­raire au Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), et empê­chait qui­conque par­ti­ci­pant à quelque assem­blée, attrou­pe­ment ou défilé dans l’espace public de se cou­vrir le visage sans motif rai­son­nable. (NdR)
  7. Ludvic Moquin-Beaudry, « Victoire de Valérie Plante : quelles leçons pour la gauche », Ricochet, 19 novembre 2017, < https://​rico​chet​.media/​f​r​/​2​0​2​9​/​v​i​c​t​o​i​r​e​-​d​e​-​v​a​l​e​r​i​e​-​p​l​a​n​t​e​-​q​u​e​l​l​e​s​-​l​e​c​o​n​s​-​p​o​u​r​-​l​a​-​g​auche>.

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