Les défis de la transformation en Amérique du Sud

Une évolution aux racines complexes

Le phénomène est encore nouveau (une dizaine d’années), d’où le danger de faire des analyses ou des prédictions trop hâtives. Pour autant, les transformations en cours sont complexes et profondes, et méritent d’être examinées davantage. Certains voient dans l’essor politique actuel l’essor d’une «nouvelle» gauche, plus «réaliste», apte à conjuguer des réformes sociales avec l’acceptation du marché et donc de l’insertion de l’Amérique du Sud dans le capitalisme mondialisé (Castaneda 1997). D’autres y perçoivent au contraire l’amorce d’une grande «rupture» dont le point d’aboutissement serait un «socialisme du XXième siècle», ancré sur la culture et l’histoire de l’hémisphère (Mouterde 2002).  Tout au long du vingtième siècle, l’Amérique du Sud a connu plusieurs périodes de transformation plus ou moins turbulentes. Après la Deuxième Guerre mondiale, un projet de développement «national» (qu’on a appelé le «desarrolisme») s’est imposé sous diverses formes. L’impulsion des secteurs urbanisés (couches moyennes et populaires), couplée à un intense processus d’industrialisation et de modernisation a abouti à des régimes politiques hétérogènes, la plupart du temps marqués par un leadership charismatique (la figure emblématique étant Juan Péron), des mobilisations sociales urbaines et rurales stimulées par les partis de gauche et des conflits multiples au sein des coalitions au pouvoir et entre celles-ci et les élites traditionnelles oligarchiques. Cette époque s’est plus ou moins disloquée au tournant des années 1970 avec les coups d’état militaire dans le cône sud et jusqu’à la fin des années 1980, la majorité des pays d’Amérique du Sud a connu la férule de la dictature.

La lutte pour la démocratie et l’émergence d’un nouveau pôle

Dans le sillon de ces bouleversements s’est imposé en phase avec l’évolution des pays capitalistes du nord le néolibéralisme, d’où d’autres transformations en profondeur de la société. Les projets et les organisations qui structuraient l’univers des classes moyennes et populaires (partis de gauche modérés ou radicaux) se sont affaiblis considérablement. Mais dans la lutte pour la démocratie sont apparues de nouvelles coalitions, comme au Brésil (la mobilisation pour le changement du système électoral) ou au Chili (contre le projet de constitution de Pinochet). Ensuite une fois la démocratie partiellement ou totalement rétablie, de nouvelles confrontations sont survenues contre les impacts du néolibéralisme, notamment l’appauvrissement des couches populaires et le démantèlement du secteur public. De ces nouvelles configurations politiques et sociales ont émergé de nouvelles organisations politiques, exprimant des projets divers, mais sur un socle commun d’aspirations démocratiques et de justice sociale. Le Parti des travailleurs (PT) au Brésil, le Frente Amplio (Uruguay), la Concertación[2] (Chili) se sont ainsi imposées sur la scène politique depuis une dizaine d’années. Le moment fort de cette première vague a été en effet l’élection de Luiz Inácio Lula da Silva à la présidence du Brésil en 2002.

Une vague de fond : les subalternes entrent en scène

Parallèlement à l’érection de nouveaux pouvoirs sous l’influence de nouveaux partis de gauche et de centre-gauche se sont développées de vastes mobilisations sociales semi-spontanées, sans expression politique structurée. Le «laboratoire» de cette vague a sans doute été le Venezuela, déstabilisé dès la fin des années 1980 par l’émiettement des partis, ce qui a permis l’essor de mouvements semi-insurrectionnels captés par le militaire Hugo Chavez, finalement élu à la présidence de son pays en 1998. La «République bolivarienne» qui a émergé de ce processus est un «work-in-progress» constant, traversé de violentes confrontations, de pouvoir présidentiel à connotation populiste, de mouvements sociaux revendicatifs qui demandent plus qu’un simple «repartage» des ressources du pays, mais une véritable refondation du pouvoir. Dans les pays andins qui constituent la partie la plus pauvre de l’Amérique du Sud, des mouvements paysans, majoritairement autochtones, ont déclenché une série de mouvements insurrectionnels circulaires, déstabilisant les pouvoirs en place, et produisant des coalitions politiques inédites, lesquels ont débouché sur l’élection d’Evo Morales en Bolivie (2005),  et de Rafael Correa en Équateur (2007). Le monde paysan, majoritairement autochtone, traditionnellement exclu de la sphère politique, est devenu un des principaux protagonistes. Sous des formes différentes, c’est ce qui est arrivé également plus récemment au Paraguay, avec l’élection du «curé rouge», Fernando Lugo (2008).  Parallèlement, l’Argentine a été le théâtre de mouvements populaires insurrectionnels multiples, jusqu’à l’élection d’un gouvernement péroniste «de gauche», sous Néstor Kirchner (2003) suivie récemment par son épouse, Cristina Kirchner (2008). Finalement après des décennies de blocage, la gauche resurgit en Amérique centrale, avec l’élection du FSLN au Nicaragua (2006) et  de manière probable, du FMLN au Salvador (2009).

Changements sous influence

Les transformations réalisées dans les années 1980 et 1990 sous l’influence du néolibéralisme ont profondément marqué et continuent de dominer le terrain économique et social. L’enrichissement inédit de diverses couches minoritaires s’est accompagné d’un appauvrissement structurel et durable des classes populaires, urbaines comme rurales. La société est très polarisée. Le «développement» économique s’est accéléré autour de la production et de l’exportation des ressources agroindustrielles et minières, faisant du secteur primaire, encore plus qu’auparavant, la locomotive de l’économie. Ainsi, l’Amérique du Sud s’insère davantage dans la mondialisation en tant que fournisseur de soya, de viande, de minerais et de pétrole pour l’Asie, l’Amérique du Nord et l’Europe. Dans ce sens, on peut dire que la restructuration néolibérale entamée à l’époque des dictatures s’est consolidée. Le processus a toutefois évolué. Sur le plan des rapports avec le reste du monde, l’Amérique du Sud est devenue moins dépendante des États-Unis, en diversifiant le commerce avec l’Asie et l’Europe. Des pays comme le Brésil jouent un rôle important au sein du «G-20» pour renégocier les termes de l’architecture mondiale du commerce et des investissements, d’où le blocage des négociations de l’OMC devant l’impossibilité d’arracher de réelles concessions aux puissants du G-8.

Le défi de l’inclusion et de la gouvernance

Les nouveaux gouvernements progressistes d’Amérique du Sud se retrouvent avec un singulier «capital» qui intègre une structure économique polarisée et antipopulaire et un élan politique émancipatoire à une échelle inégalée. D’où les tensions constantes qui traversent les forces politiques et sociales. Les nécessités de la «real politique» mises de l’avant par l’administration Lula au Brésil ou celle de Michelle Bachelet au Chili insistent sur l’impératif de maintenir les «équilibres macro économiques», d’éviter les «débordements populistes» et d’engager des transformations à long terme aptes à répondre aux aspirations populaires. De l’autre côté, bien des mouvements populaires, le MST au Brésil par exemple, accusent les gouvernements en question de vouloir préserver le statu quo (et donc leur pouvoir) au détriment de la transformation. Récemment réunis à Bélem dans le cadre du Forum social mondial, 130 000 participants venant principalement du Brésil et de l’Amérique du Sud ont tendu la main aux gouvernements qu’ils jugent plus populaires et plus radicaux comme ceux du Venezuela, de la Bolivie et de l’Équateur et qui semblent réussir à réconcilier l’impératif d’assurer le développement économique avec la nécessité d’une vaste redistribution sociale. Au Venezuela notamment, le régime mainte fois confirmé par les urnes d’Hugo Chavez accélère la nationalisation du secteur privé et encourage la mise en place d’unités productives autogérées, et ce tout en maintenant une saine gestion des ressources de l’État.

Les transformations évoquées ne suscitent pas que de l’enthousiasme. Les classes dominantes, anciennes (latifundistes) et nouvelles (industriels branchés sur la mondialisation) résistent aux changements, parfois par le jeu politique, parfois par des manœuvres de déstabilisation comme on le constate en Bolivie et au Venezuela. Devant cela, les mouvements sociaux et leurs alliés gouvernementaux subissent le choc. La recomposition des alliances, en les élargissant, est la voie promue par le leadership brésilien. L’érection de pouvoirs forts autour de projets populaires affirmés est ce qui se constate en Bolivie et surtout au Venezuela, au risque de perpétuer, selon le sociologue Edgardo Lander, des traditions autoritaires et populistes (Lander 2008) et ce, même si la plupart des observateurs conviennent que les restructurations en cours doivent être canalisées par des gouvernements forts et légitimes. À travers ces manières traditionnelles de gouverner apparaissent de nouvelles propositions autour du thème de l’inclusion et de la participation, et où les populations, de même que les mouvements sociaux, sont invités à s’insérer dans le processus politique directement, au-delà des choix qui sont faits à intervalles réguliers par la voie électorale. Les expériences de «budget participatif» (Brésil), de «conseils communaux» (Venezuela) et d’«assemblées citoyennes» (Argentine) qui portent plusieurs appellations ici et là se multiplient cherchant à innover sur le mode de la gouvernance (Negri et Cocco, 2007). Pour certains, l’idée est de «gouverner par en bas», pour imposer aux régimes progressistes des transformations fondamentales. Pour d’autres (Holloway 2007), il s’agit d’une révolution plus en profondeur tant sur le plan conceptuel que sur le plan politique en élaborant de nouveaux modèles démocratie.

Le défi de la crise

Le monde entier est présentement engouffré dans une crise complexe et de longue durée dont les interactions entre les dimensions financières, productives, commerciales ressortent au premier plan. L’Amérique du Sud, grande pourvoyeuse du marché mondial en ressources, se retrouve évidemment très pénalisée, d’où la baisse sensible des exportations et donc de la production. D’autre part, les gouvernements pour résister aux assauts spéculatifs sur la monnaie sont forcés de dilapider les réserves durement acquises, et ce au détriment de leur marge de maneuvre financière et de leurs engagements à financer les grandes réformes. Rien n’indique pour le moment que cette crise pourra être rapidement digérée et entre-temps, les pays les plus vulnérables d’Amérique du Sud se retrouvent sur la brèche (on pense à l’Argentine notamment). D’autre part dans le sillon de la crise se produisent d’autres zones de pression sur la scène internationale, dont la «guerre sans fin» déclenchée par l’administration Bush. Certes jusqu’à date, les affrontements se sont concentrés sur un vaste «arc des crises» essentiellement en Asie et en Afrique, mais l’ambition, du moins celle affirmée par le leadership états-unien depuis une bonne vingtaine d’années, est de consolider l’hégémonie de l’empire à l’échelle du monde.

En Amérique du Sud, cette guerre sans fin s’est surtout manifestée dans le bassin caribéen, en Colombie principalement, où une soit disant «guerre contre le narcotrafic» est en réalité un conflit social et politique d’envergure, et qui risque d’embraser le Venezuela, l’Équateur et d’autres pays de la sous-région. Il y a également toujours la menace d’une montée des tensions qui découleraient des rapports Cuba-Etats-Unis, qui restent encore très volatiles. Cette militarisation vise sans doute à affaiblir les velléités d’autonomie de l’Amérique du Sud envers la puissance états-unienne. Bref, l’adversaire le plus redoutable se retrouve comme toujours au nord du Rio Grande. En dépit de l’arrivée au pouvoir de Barak Obama, il serait surprenant que Washington délaisse sa traditionnelle chasse gardée. D’autant plus que les États-Unis importent près de cinq millions de barils de pétrole par jour du Venezuela ! Restent cependant plusieurs facteurs, dont l’imagination et la détermination des gouvernements progressistes et des mouvements sociaux, notamment dans la mise en place de nouveaux mécanismes d’intégration régionale capables de freiner l’impact d’une mondialisation toujours conduite par la «triade» (Amérique du Nord – Europe occidentale – Japon).

Une intégration alternative des Amériques ?

Depuis la fameuse déclaration du Président James Monroe en 1823, Washington s’est arrogé le droit d’intervenir dans «son» continent. Jusque dans les années 1990, cet interventionnisme a souvent pris la forme des appuis aux dictatures militaires qui ont permis aux firmes états-uniennes de dominer et de profiter des ressources. Plus tard dans le tournant de la mondialisation néolibérale, Washington a tenté d’institutionnaliser cette subordination dans le cadre de la Zone de libre-échange pour les Amériques (ZLÉA). Mais depuis quelques années, le continent est en effervescence et le projet de la ZLÉA a été mis de côté sous l’impact de la contestation des mouvements sociaux[3] et des gouvernements de gauche et de centre-gauche élus depuis 2002.

Le rêve de l’intégration

Bien qu’héritière d’une histoire commune, l’Amérique du Sud reste un continent diversifié. Des pays «riches» comme le Chili, l’Uruguay, l’Argentine, coexistent avec des zones de grande misère, dans les pays andins, en Amérique centrale. Entre tout cela s’interpose un géant économique et démographique, le Brésil. Certes, l’intégration continentale apparaît aujourd’hui comme une nécessité dans un univers structuré autour de grands ensembles comme l’Amérique du Nord, l’Union européenne, la Chine.  Mais jusqu’à récemment, des obstacles ont entravé plusieurs projets d’intégration comme le Marché Commun du Sud (Mercosur), la Communauté andine de Nations, le Caricom, etc. Le Mercosur, mis en place en 1991 par le Brésil, l’Argentine, l’Uruguay et le Paraguay a peut être été le plus loin dans la tentative d’élaborer un cadre de coopération fonctionnel. Cependant, les gouvernements néolibéraux qui dominaient avant 2002 dans ces pays étaient plus intéressés à développer leurs relations bilatérales, avec les États-Unis ou l’Europe, qu’à renforcer les liens intra continentaux.  Aujourd’hui, le Mercosur est relancé par  le président Lula et depuis, les avancées sont importantes, tant sur le plan de l’élargissement du Mercosur que sur le plan des projets d’intégration que le Brésil voudrait renforcer dans le cadre de la Communauté sud-américaine des Nations, lancée au début de 2008.

L’ALBA

En décembre 2004, Fidel Castro et Hugo Chavez ont mis sur la table un nouveau projet, l’Alternative Bolivarienne pour les Amériques (ALBA) auquel se sont joints la Bolivie, le Nicaragua, l’Équateur, le Honduras et plusieurs autres pays récemment. Au-delà d’un  processus économique, l’ALBA se présente comme un projet «contre-hégémonique», selon le sociologue Emir Sader, « un nouvel horizon historique de l’Amérique latine, à partir duquel toutes les forces progressistes devront penser leur identité, leurs objectifs et leurs formes d’action. C’est aussi  un espace alternatif au libre-échange, à la domination du marché, en révélant concrètement comment c’est par un échange entre besoins et possibilités que l’on vient à bout de l’analphabétisme, que l’on renforce l’agriculture familiale et la sécurité alimentaire, que l’on redonne la vue à des millions de personnes.

Concrètement, le Venezuela fournit d’importantes quantités de combustible à des prix largement inférieurs à ceux du marché international. Parallèlement, avec l’appui financier du gouvernement Chavez, plus de 30 000 coopérants cubains sont actifs au niveau de la santé et de l’éducation. Récemment, l’idée a été lancée  de lancer une «Banque du Sud» qui remplacerait éventuellement le FMI et la Banque mondiale comme soutien «en dernier recours» au niveau financier pour les pays d’Amérique du Sud.


Références

  • Castaneda, Jorge, L’utopie désarmée, Fasquelles, Paris, 1997.
  • Holloway,  John Changer le monde sans prendre le pouvoir, Lux, Montréal, 2007.
  • Lander, Edgardo, Le processus bolivarien : un projet alternatif en tension ?
  • Entrevue avec Edgardo Lander, entrevue par Frank Gaudichaud, publié le 15 février 2009 sur le site Alternatives International
  • Mouterde, Pierre, Quand l’utopie ne désarme pas, Écosociété, Montréal, 2002.
  • Negri, Toni et Cocco, Giuseppe, GlobAL, luttes et biopouvoir à l’heure dela mondialisation : le cas exemplaire de l’Amérique latine, Éditions Amsterdam, Paris, 2007

Notes

[1] Même si une grande partie de la population n’est pas d’expression castillane ou portugaise.

[2] La Concertación de Partidos por la Democracia inclut le Parti socialiste, la Démocratie chrétienne, le Parti radical et plusieurs autres formations de centre-gauche.

[3] Notamment l’Alliance sociale continentale qui regroupe des mouvements et des coalitions de tous les pays et qui a organisé  en avril 2001 un historique Sommet des peuples des Amériques.