Les crises actuelles à la lumière de celle de 1929

Camille Trannin et Jean-Paul Faniel

Nous vivons actuellement les conséquences dramatiques d’un cumul de crises alimentaires, financières et économiques qui fragilisent la situation de plus en plus de gens qui perdent leurs emplois ou leurs maisons et atteignent de plein fouet les plus pauvres d’entre nous. Nos dirigeants politiques et économiques ont décidé de répondre à ces phénomènes en diminuant les impôts, en augmentant les tarifs pour les services publics et en transférant peu à peu certains de ces services à l’entreprise privée. Est-ce la seule réponse qu’on peut y apporter ? Regardons dans le rétroviseur de l’histoire pour y comprendre quelque chose.

1. La crise de 1929

Peu de gens savent qu’avant la grande crise de 1929, une autre crise majeure avait frappé les pays occidentaux en 1878. Affamées par des conditions de travail d’exploitation, les classes populaires de ces pays ne pouvant se procurer les biens de consommations de base s’étaient soulevées un peu partout et avaient été réprimées massivement. Pour « régler » cette crise, les classes dirigeantes occidentales avaient alors élargies leur source d’approvisionnement en matières premières, dans un premier temps, en se créant chacune un empire colonial et, dans un deuxième temps, en déclanchant la première guerre mondiale entre ces empires, la guerre de 1914-18, qui relançait la production.

Les années qui ont suivi cette première grande guerre ont donc été relativement prospères pour les patrons de l’Occident, qui ont continué à maintenir leurs peuples dans des conditions précaires. Cependant, devant la montée du mouvement ouvrier qui s’organise alors de mieux en mieux et culmine en Russie par la révolution bolchevique de 1917, ceux-ci paniquent certes, mais sont incapables de convenir d’une politique cohérente. Et c’est la crise de 1929, qui marque le début de la Grande Dépression.

Celle-ci trouve son origine aux États-Unis. Dans un contexte de laisser-faire gouvernemental et de prospérité économique pour les mieux nantis, l´industrie se retrouve dans une situation de surproduction. Cette dernière résulte en effet d’une sous-consommation, car on pousse les masses populaires à la famine et on réprime toute tentative syndicale. Il n´y a donc pas de débouchés dans l´industrie « réelle » pour le capital disponible à investir. Pour faire encore plus d’argents, les investisseurs se tournent alors vers la Bourse et la spéculation. Ce ne sont plus les dividendes sur la production de biens qui  les attirent, mais la possibilité de revendre, avec une importante plus-value, beaucoup de titres achetés à crédit spécifiquement à cette fin.

En fait, le krach de 1929 est consécutif à une bulle spéculative qui a été amplifiée par ce nouveau système d’achat à crédit d’actions qui, depuis 1926, a été permis à Wall Street. Les investisseurs peuvent ainsi acheter des titres en ne mettant réellement que 10% de leur poche et en empruntant le reste. Le taux des emprunts dépendant du taux d’intérêt à court terme, la pérennité de ce système dépend donc de la différence entre le taux d’appréciation des actions et ce taux d’emprunt.

Aux États-Unis, entre 1926 et 1929, le cours des actions augmente ainsi de 120 %, c’est-à-dire beaucoup plus que les profits des entreprises, qui eux-mêmes augmentent plus que la production, la productivité, et enfin plus que les salaires. La bulle spéculative grossit alors de plus en plus.

Dès le début 1929, l’économie américaine montre des signes de faiblesse. La production industrielle recule de 7 % entre mai et octobre. Ce ralentissement est en partie dû au phénomène d’asphyxie que nous évoquions : les capitaux disponibles avides de gains faciles et rapides accourent à la bourse, plutôt que vers l’économie « réelle ».

Et c’est le krach. Plusieurs usines ferment fautes de financement. Les gens perdent leurs emplois et donc leur maigre pouvoir d’achat. S’ensuivent une baisse rapide de la demande de biens de consommation et donc une baisse des ventes de ces produits. Et, conséquence inéluctable, d’autres usines ferment faute d’écouler leur production. À cause de son émergence comme empire dominant face au déclin des empires européens, notamment la puissance britannique, la crise du système économique américain se répercute partout dans les pays industrialisés, affectant grandement leurs économies, notamment celle du Canada dont des milliers de citoyens en payent le prix. Par son ampleur, il s’agit là d´une crise économique majeure, sans précédent alors dans l´Histoire.

2. Réaction des dirigeants économiques et politiques

Né avant cette crise économique, dont il précipite d’ailleurs la venue en disciplinant la main-d’œuvre pour une plus grande productivité, tout en maintenant de bas salaires et donc la sous-consommation, le « Fordisme » se développe comme une première réponse à cette crise. Ce terme vient d’Henri Ford, constructeur américain de voitures qui met le premier en place le travail à la chaîne dans ses usines. Cependant, confronté à la montée en force des syndicats dans ses entreprises et au changement de politique du « New Deal » de Roosevelt, le président américain, il est obligé de revoir sa politique salariale. Il augmente alors le salaire de ses ouvriers afin, dit-il, « qu´ils puissent s´acheter une voiture Ford ». Le « fordisme » est ainsi réinventé par le « keynésianisme » qui impose un rééquilibrage entre production de masse (fordisme) et redistribution des revenus, d’où le « cercle vertueux ». Et, de fait, il crée un nouveau marché qui stimule la consommation et donc la production. Ainsi, à leur corps défendant, certains capitalistes découvrent que, pour vendre leurs produits, il faut que la population ait les revenus pour les acheter.

Cette nouvelle façon de voir le développement économique (le keynésianisme) qui harmonise l’augmentation des salaires à l’augmentation de la productivité, se généralise à d’autres secteurs industriels aux États-Unis et au Canada. Pas étonnant que la syndicalisation, sous la pression également de la montée du communisme à travers le monde, prospère alors, celle-ci devenant, de fait, un instrument de développement économique.

Sous la poussée de luttes gigantesques du mouvement ouvrier tant aux États-Unis qu’en Europe, l´idée  d´un « filet de sécurité de revenu » s’impose aussi à cette époque dans la majorité des pays industrialisés. On assiste ainsi en Occident à la mise en place du salaire minimum, de l´aide sociale, de l´assurance chômage. Toutes ces mesures ont pour effet de calmer la grogne des masses populaires, d’augmenter peu à peu le revenu de la population et d’injecter ainsi de l’argent neuf dans le marché de la consommation.

Ces avancées sociales agissent donc comme « stabilisateur » de l´économie. En effet, elles permettent de relancer la consommation et donc de recréer assez rapidement des débouchés pour le capitalisme. À la fin des années 30, nous assistons ainsi à la naissance de la social-démocratie, d’abord en Amérique, avec l´intervention du gouvernement dans l’économie, sous forme principalement de la hausse du revenu de la population et d’investissement majeur dans les travaux publics.

3. La seconde guerre mondiale

Survient alors la seconde guerre mondiale qui oppose le projet fasciste ultra réactionnaire au projet bourgeois historique dominant dans les pays occidentaux. Devant cette menace à leur hégémonie, une partie déterminante des classes dirigeantes occidentales décident de s’allier aux masses anti-fascistes tant en Europe que dans leur propre pays. On assiste ainsi à une alliance auparavant inimaginable mais temporaire entre, d’une part la Russie communiste et ses alliés des mouvements ouvriers occidentaux et, d’autre part, la majorité des dirigeants politiques et économiques des pays occidentaux. Cette alliance ne se fera cependant pas en nivelant les intérêts de chacun des camps. Le mouvement ouvrier, pendant la guerre et aussi après, maintien la pression, négocie son alliance et arrache ainsi des avantages sociaux et salariaux importants, on le verra plus loin.

Cette guerre a de plus l’avantage pour ces dominants de relancer l´économie, par le biais des dépenses militaires. L’effort de guerre crée en effet de nouveaux emplois mais, phénomène important, ces emplois voient de nombreuses femmes entrer sur le marché du travail pour remplacer les hommes partis au front. Même si nombre d´entre elles redeviennent femme au foyer à la fin de la guerre, cela amorce tout de même un profond changement dans les mentalités, qui se fera de plus en plus sentir sur le marché du travail par la suite.

4. Les 30 Glorieuses

L’après-guerre marque le début d´une période de prospérité sans précédent pour tous les pays industrialisés. De fait,  la reconstruction des pays ravagés permet de créer de nouveaux emplois. De plus, la guerre froide qui reprend entre les anciens alliés entraîne la poursuite des dépenses en armement. On assiste ainsi au début de l´hégémonie américaine. En effet, l´Europe et le Japon étant en pleine reconstruction, les entreprises américaines n´ont plus de concurrence dans le commerce international et rachètent même des entreprises étrangères. De plus, avec le plan Marshall de reconstruction de l’Europe, les États-Unis étendent encore plus leurs tentacules sur le reste du monde. Le « Néo-Fordisme » américain se répand alors partout avec sa réorganisation scientifique du travail, l’augmentation de la productivité et celle des salaires.

Partout dans les pays industrialisés, la croissance économique soutenue s´accompagne ainsi d´une croissance des niveaux de vie  inimaginable pour les générations antérieures. Cette période de prospérité qui dure de 1945 à 1975 est appelée « les 30 Glorieuses ». Pendant ce temps, au Sud, la révolte des peuples exploités par l’Occident se poursuit tant en Chine et au Vietnam, que dans les pays du Moyen-Orient, d’Afrique et d’Amérique latine.

5. La révolution tranquille

Le Québec, bien qu’un peu en retard de quelques années (1960), n’est cependant pas en reste de ces bouleversements. Sa structure économique basée sur l’exportation de matières premières et l’industrie de l’armement lui a permit de participer en partie à cette relance économique durant la guerre. Cependant, par la suite, pour vraiment atteindre une vitesse de croisière comparable aux autres contrées, il lui manque un chef d’orchestre, l’État entrepreneur. Sous la pression lui aussi d’un mouvement syndical en développement et de forces de changement grandissantes, le Québec se donne ce chef d’orchestre avec la « révolution tranquille » qui correspond ainsi à une période de rattrapage. En effet, c’est dans les années 60-65 qu’on assiste ici au début d’une forte croissance économique où l’on voit l’État devenir maître d’œuvre des changements structurels : construction du réseau autoroutier, création d’Hydro Québec, de la Société générale de financement et de la Caisse de Dépôts, le « bas de laine » des québécois, qui serviront de leviers économiques au développement d’une bourgeoisie francophone québécoise. Ce départ tardif a aussi permis de faire durer la croissance plus tard au Québec que dans les autres pays.

Ces années sont de plus marquées par la création d’une série de nouvelles institutions sociales : création des ministères de l’Éducation et de la Santé et accentuation de la protection sociale contre les risques associés au chômage, à la maladie et à la vieillesse. On assiste ainsi à la consolidation de l’«État Providence» et de certaines politiques associées au concept de social-démocratie. Une plus grande partie de la population accède alors accès à l’éducation supérieure. De plus, le développement de la fonction publique est source de création emploi.

Du côté de l’industrie, on assiste ici aussi au développement grand V du « néo-fordisme » américain dans le secteur manufacturier, puis dans le secteur des services comme les épiceries qui, envahies par le grand capital, se transforment en chaînes d’alimentation tels que nous les connaissons maintenant. Au niveau gouvernemental, l’État favorise lui-même la syndicalisation massive de la fonction publique, afin que les négociations centralisées des conventions collectives soient intégrées au plan de développement économique.

6. Le choc pétrolier et la montée du néo-libéralisme

En 1974 survient un changement majeur. Les pays producteurs de pétrole, retrouvant pour plusieurs d’entre eux leur souveraineté politique, décident de reprendre du contrôle sur leurs ressources premières, jusqu’alors contrôlées par les grandes pétrolières, et augmentent donc de façon drastique le prix du brut, afin d’en retirer une bonne part des revenus. C’est le choc pétrolier, qui sonne la fin de cette période de prospérité économique.

Parallèlement à cette crise pétrolière, dans les années 70, les travaux de reconstruction d´après-guerre s´achèvent en Europe et au Japon. Ces pays peuvent à nouveau participer pleinement au développement du commerce international et redeviennent des concurrents pour les États-Unis et le Canada. Cette concurrence entre pays développés entraîne une forte pression sur les salaires. Le pouvoir d’achat diminuant sensiblement, les gens consomment moins et on assiste peu à peu à la destruction des marchés domestiques de chaque pays. Corollaires de ces changements économiques, les révoltes étudiantes de mai 68 et les grandes résistances ouvrières des pays du Nord jumelées aux révoltes populaires au Sud (victoire cubaine, algérienne, vietnamienne et soulèvement populaire en Amérique latine) traduisent un désarroi des classes dominantes occidentales.

S´en suit alors un phénomène de cycles économiques, avec des périodes de croissance, suivies de crises puis de périodes de récession et ainsi de suite. La montée en force des États pétroliers et des économies européenne et japonaise change ainsi la donne. Pour s’adapter à cette nouvelle réalité et garder leur marge de profit, les capitalistes décident de jouer le jeu au niveau international et en font payer le prix à leurs populations. C’est l’avènement de la pensée « néolibérale » avec la relance de la militarisation sous Reagan aux États-Unis et Thatcher en Grande-Bretagne, la remise en cause de l’État providence, l’abandon de la pensée social-démocrate et le retour au « libre marché ».

Contrairement à ce qui se passait durant la période des « 30 Glorieuses », les salaires ne suivent désormais plus la productivité. Par exemple, de 1976 à 2006, le salaire moyen, compte tenu de  l’inflation, n’a pas bougé, mais les prix eux ont continué d´augmenter! Constat qui illustre cette stagnation des salaires réels : avant 1975, un salaire suffisait à faire vivre une famille entière. Après cette période, il faut deux salaires dans un ménage pour arriver à joindre les deux bouts. Les femmes entrent donc massivement sur le marché du travail.

Cette injection de nouvelle main-d’œuvre bouleverse alors profondément la société. On observe un transfert de la production domestique vers le marché. Faute de temps pour cuisiner, on achète par exemple des plats préparés, on va au restaurant, on préfère acheter des vêtements, plutôt que de les repriser. Les plus aisés font appel à une femme de ménage ou une gardienne d’enfant… Ainsi, avec un deuxième salaire, le revenu des ménages augmente, mais le temps manquant pour les tâches ménagères, les dépenses du ménages augmentent aussi, puisqu’on achète aujourd´hui ce qu’on produisait soi-même auparavant. Et c’est sans compter le bouleversement des habitudes de vie : exit les repas familiaux, manque de temps pour l’aide aux devoirs et l’apprentissage culinaire, obligation de faire garder les enfants de plus en plus souvent, bref, dislocation de l’espace de reproduction familial, au sens économique du terme.

Nous assistons, à partir de là, à un phénomène de polarisation.  Concrètement, les pauvres deviennent plus pauvres et les riches plus riches.  Ainsi, de 1982 à 2004, alors que le revenu des ouvriers subit un déclin accéléré, les familles canadiennes les plus pauvres (celles dont le revenu se situe dans le cinquième le plus bas) voient leur revenu moyen passer de 6 000 à seulement 10 000 $, soit dix fois moins que l´augmentation du cinquième de la population la plus riche.

Au Québec, à partir de la crise des années 80, on voit les industries de l’Est de Montréal et de beaucoup de régions du Québec fermer les unes après les autres. La pauvreté augmente de façon dramatique et les banques et comptoirs alimentaires se développent alors massivement pour combler les besoins des populations les plus affectées. Cette dynamique de paupérisation massive à travers tout le Québec se poursuivra par la suite et s’accentuera avec les crises de l’industrie forestière en 2007, les crises alimentaire et  financière en 2008, causées par la spéculation des dominants, et la crise économique qui en a résulté en 2009.

Cette mutation sociale ne fera cependant pas que des perdants. En effet, pour certains secteurs de la population, la richesse progresse, car une sorte d’«overclass » profite de la financiarisation et de l’élargissement des marchés qu’occasionne la globalisation de l’économie à l’échelle mondiale. Cette «nouvelle classe moyenne» se retrouve dans les secteurs de la finance, des nouvelles technologies, etc. Ainsi, pendant que l’Est et le Sud-Ouest de la métropole s’appauvrissent, le Plateau Mont-Royal voient apparaître ces nouveaux «yuppies» qui côtoient les artistes sans le sou et les travailleurs autonomes précaires.

7. La situation actuelle au Québec

Alors qu’après la crise des années 30, les classes dirigeantes capitulent devant la montée des luttes populaires en augmentant le revenu de la population pour relancer la consommation et donc l’économie nationale, on assiste actuellement à un tout autre scénario. Plutôt que de compter sur la consommation nationale pour stimuler notre économie, notre classe dirigeante se tourne vers les marchés extérieurs pour absorber notre production et accentue ainsi notre vocation de pays exportateur. Cela a pour conséquence qu’on ne cherche plus vraiment à maintenir le pouvoir d’achat de la population pour faire rouler notre économie.

De plus, confrontés à la globalisation des marchés et à la concurrence des compagnies internationales implantées dans les pays émergents du Tiers-monde (Chine, Inde, Brésil, Corée du sud, Mexique, etc) qui paient de très bas salaires, nos salaires, nos conditions de travail arrachés de hautes luttes et les impôts progressifs servant à payer les filets de sécurité sociale (Sécurité du revenu, assurance emploi, pensions de vieillesse, services gouvernementaux) deviennent soudain un « fardeau de trop » pour nos patrons. Décidant de jouer l’argument de la concurrence internationale afin d’augmenter encore plus leur part du marché, les capitalistes font du chantage au déménagement de leur industrie dans ces pays et déstructurent alors le marché du travail en conséquence dans leur propre pays. Finis les nouveaux emplois à temps plein; les emplois précaires (à temps partiel, sur appel, travail autonome) deviennent de plus en plus la norme.

Résultat : alors qu’il était de mise auparavant de considérer que travailler égalait une sortie de pauvreté, cela n’est plus vrai maintenant. Ainsi, à Montréal, 43% des travailleurs montréalais vivent actuellement sous le seuil de faible revenu. Aux USA, on les appelle les « working poors ». Conséquence : un grand nombre de familles de travailleurs à faible revenu subissent des cycles constants de pauvreté ou de quasi-pauvreté, selon que leurs parents engrangent ou non suffisamment de semaines de salaire convenable pendant l’année pour avoir droit à l’Assurance emploi, dont les exigences ont d’ailleurs augmenté et les prestations diminué drastiquement. De fait, le Canada se distingue des autres pays industrialisés avancés par ses faibles salaires et un taux élevé et croissant d’emplois précaires.

Ce tableau du travail rémunéré nous donne maintenant un autre visage de la pauvreté. Celle-ci ne se confine plus aux personnes sans emplois, mais elle s’étend maintenant à près de la moitié des personnes qui travaillent. Pour le communautaire qui a pour mission de lutter contre la pauvreté, c’est une donne dont il faudra dorénavant tenir compte. Mais qui sont ces travailleurs à faible revenu?

8. Les femmes salariées

Comme exposé précédemment, vu la diminution constante du pouvoir d’achat, un seul salaire ne suffit plus maintenant à rencontrer les exigences d’un budget familial. En effet, l’augmentation du salaire minimum, et donc des salaires en général, ne suit plus l’augmentation du coût de la vie. Ainsi, de 1979 à 1998, le salaire minimum augmente de 98% alors que le coût de la vie croit de 127%. En fait, le prix des dépenses incompressibles comme le loyer, l’électricité et le chauffage augmente sensiblement et, dernièrement, celui des denrées alimentaires explose littéralement.

Conséquence, les femmes ont réinvesti massivement le marché du travail et ce sont elles principalement qui occupent ces emplois précaires et à faible salaire, notamment dans le secteur des services. À preuve, à Montréal, les hommes ont un revenu total moyen de 33 920 $, soit un revenu 47 % supérieur à celui des femmes qui se situe, lui, à 23 045 $. On comprend alors aisément pourquoi la proportion de femmes vivant sous le seuil de faible revenu est de 30,1 % alors qu’elle est de 26,2 % chez les hommes.

La tendance de l’économie nous démontre d’ailleurs que ce type d’emploi continuera de dominer le marché. De fait, la consommation de services est destinée à augmenter à mesure que les deux conjoints passent un plus grand nombre d’heures dans un travail rémunéré et recherchent ainsi des services pour satisfaire aux besoins de leur famille.

9. Les femmes monoparentales

Cette situation financière difficile des ménages conventionnels nous donne la mesure du drame quotidien vécu par les familles monoparentales pour joindre les deux bouts. Or, ces familles sont largement sous la responsabilité de femmes. En fait, les recherches démontrent que le divorce est une cause au moins aussi importante de la pauvreté infantile que la perte d’emploi. Les familles monoparentales représentent ainsi le quart de toutes les familles avec des enfants et  sont en croissance constante dans notre société. Et, selon les données de Statistique Canada, 57,7 % des familles monoparentales vivent sous le seuil de faible revenu, tandis que le pourcentage est de 20,7 % pour les familles biparentales.

10. Les jeunes

Il n´y a pas que les formes familiales qui se sont profondément transformées. Certaines catégories de la population ont aussi vu leur mode de vie changer et, de ce fait, sont aujourd´hui davantage touchées par la pauvreté que dans le passé. C´est le cas des jeunes. D´un côté, des études supérieures sont requises pour accéder aux échelons de carrière de la classe moyenne, mais de l´autre, des études plus longues signifient que les jeunes adultes ont moins d’expérience de travail à l’âge de 30 ans, ce qui se traduit par des niveaux de salaires et de richesse acquise relativement faibles.  Les revenus annuels des 18-24 ans ont ainsi diminué de 30% au cours des 15 dernières années.

Les jeunes travailleurs sont aussi surreprésentés parmi les chômeurs et sont parmi ceux qui occupent des emplois précaires. Par exemple, en 2001 à Montréal, les 15-24 ans connaissaient le plus fort taux de chômage, soit 13 %; et les 18-24 ans étaient au 2e rang des personnes vivant sous le seuil de faible revenu.

11. Les personnes âgées

Les personnes plus âgées sont aussi particulièrement vulnérables. Ainsi, selon Emploi-Québec, 55,4 % de la population âgée de 45 à 65 ans occupe un emploi à temps partiel. La qualité des emplois occupés de même que le chômage prolongé des personnes âgées risquent de leur procurer des conditions de retraite désavantageuses. Aujourd´hui, une personne âgée seule, qui compte seulement sur les prestations de la sécurité de la vieillesse, se situe nettement en dessous du seuil du faible revenu. C’est une question qui interpellent particulièrement les travailleurs et les travailleuses du secteur communautaire, d’une part, parce qu’il s’agit là d’une population qu’ils desservent régulièrement et, d’autre part, parce que c’est le sort qui les attend, eux qui n’ont pour la plupart aucune pension de vieillesse.

12. En conclusion

On le voit, les causes des crises que nous subissons demeurent le fait d’un système basé sur l’accumulation éhontée des profits des dominants au détriment du bien commun. De même, les conditions pénibles que nous vivons actuellement dépendent plus des grands changements structurels qu’on nous impose en conséquence et du rapport de force que nous développons collectivement pour y résister, que des responsabilités personnelles de chacun.

Cependant, l’avantage de comparer les réactions de nos classes dominantes à ces périodes de crise successives nous démontre que les choix de sortie de crise retenus ne sont pas faits dans notre intérêt, mais uniquement dans le leur. Ainsi, il serait logique de penser que, plutôt de diminuer les impôts des compagnies, des personnes riches et des citoyens à revenu moyen pour relancer l’économie, il serait préférable d’augmenter les revenus des plus pauvres en haussant le salaire minimum et les prestations de sécurité du revenu et des pensions de vieillesse.

En effet, les compagnies et les personnes riches sont celles qui possèdent le plus les moyens actuellement pour investir dans l’économie et pour soutenir, sans trop se priver, les services gouvernementaux qui devraient assurer une meilleure santé et une scolarisation de qualité aux travailleurs de leur entreprise comme le démontrent d’ailleurs la dernière étude de l’IRIS.

Par ailleurs, les personnes à revenu moyen qui voient leur impôt diminuer, en ces temps d’incertitude n’ont pas tendance à acheter une nouvelle auto ou un nouveau mobilier, comme ils en ont pris l’habitude, mais préfèrent prendre une attitude prudente en usant leurs biens de luxe encore une année.

Par contre, les personnes à faible revenu (et ils sont beaucoup), qui manquent de l’essentiel, profiteraient d’une telle augmentation de revenu pour se procurer rapidement ce qui leur manque, réinvestissant ainsi massivement cet argent dans le marché de consommation et relançant du coup l’économie. C’est exactement la pensée qui guidait en d’autres temps les patrons de notre système, encouragés en cela, il faut le dire, par les pressions populaires. Autre temps, autre mœurs ! Mais même logique du profit maximum. Et au diable les conséquences pour la population !

La pauvreté à Montréal en quelques chiffres

31,2 % de la population vit sous le seuil de faible revenu

42,7% des travailleurs vivent sous le seuil de faible revenu à Montréal.

75 % de la main-d’œuvre pauvre travaille à temps partiel à Montréal.

Seulement 28 % des gens travaillent de façon volontaire à temps partiel.