Les crises actuelles à la lumière de celle de 1929

Mis en ligne le 17 avril 2010

Camille Trannin et Jean-Paul Faniel

Nous vivons actuel­le­ment les consé­quences dra­ma­tiques d’un cumul de crises ali­men­taires, finan­cières et éco­no­miques qui fra­gi­lisent la situa­tion de plus en plus de gens qui perdent leurs emplois ou leurs mai­sons et atteignent de plein fouet les plus pauvres d’entre nous. Nos diri­geants poli­tiques et éco­no­miques ont décidé de répondre à ces phé­no­mènes en dimi­nuant les impôts, en aug­men­tant les tarifs pour les ser­vices publics et en trans­fé­rant peu à peu cer­tains de ces ser­vices à l’entreprise privée. Est-ce la seule réponse qu’on peut y appor­ter ? Regardons dans le rétro­vi­seur de l’histoire pour y com­prendre quelque chose.

1. La crise de 1929

Peu de gens savent qu’avant la grande crise de 1929, une autre crise majeure avait frappé les pays occi­den­taux en 1878. Affamées par des condi­tions de tra­vail d’exploitation, les classes popu­laires de ces pays ne pou­vant se pro­cu­rer les biens de consom­ma­tions de base s’étaient sou­le­vées un peu par­tout et avaient été répri­mées mas­si­ve­ment. Pour « régler » cette crise, les classes diri­geantes occi­den­tales avaient alors élar­gies leur source d’approvisionnement en matières pre­mières, dans un pre­mier temps, en se créant cha­cune un empire colo­nial et, dans un deuxième temps, en déclan­chant la pre­mière guerre mon­diale entre ces empires, la guerre de 1914-18, qui relan­çait la pro­duc­tion.

Les années qui ont suivi cette pre­mière grande guerre ont donc été rela­ti­ve­ment pros­pères pour les patrons de l’Occident, qui ont conti­nué à main­te­nir leurs peuples dans des condi­tions pré­caires. Cependant, devant la montée du mou­ve­ment ouvrier qui s’organise alors de mieux en mieux et culmine en Russie par la révo­lu­tion bol­che­vique de 1917, ceux-ci paniquent certes, mais sont inca­pables de conve­nir d’une poli­tique cohé­rente. Et c’est la crise de 1929, qui marque le début de la Grande Dépression.

Celle-ci trouve son ori­gine aux États-Unis. Dans un contexte de lais­ser-faire gou­ver­ne­men­tal et de pros­pé­rité éco­no­mique pour les mieux nantis, l´industrie se retrouve dans une situa­tion de sur­pro­duc­tion. Cette der­nière résulte en effet d’une sous-consom­ma­tion, car on pousse les masses popu­laires à la famine et on réprime toute ten­ta­tive syn­di­cale. Il n´y a donc pas de débou­chés dans l´industrie « réelle » pour le capi­tal dis­po­nible à inves­tir. Pour faire encore plus d’argents, les inves­tis­seurs se tournent alors vers la Bourse et la spé­cu­la­tion. Ce ne sont plus les divi­dendes sur la pro­duc­tion de biens qui les attirent, mais la pos­si­bi­lité de revendre, avec une impor­tante plus-value, beau­coup de titres ache­tés à crédit spé­ci­fi­que­ment à cette fin.

En fait, le krach de 1929 est consé­cu­tif à une bulle spé­cu­la­tive qui a été ampli­fiée par ce nou­veau sys­tème d’achat à crédit d’actions qui, depuis 1926, a été permis à Wall Street. Les inves­tis­seurs peuvent ainsi ache­ter des titres en ne met­tant réel­le­ment que 10% de leur poche et en emprun­tant le reste. Le taux des emprunts dépen­dant du taux d’intérêt à court terme, la péren­nité de ce sys­tème dépend donc de la dif­fé­rence entre le taux d’appréciation des actions et ce taux d’emprunt.

Aux États-Unis, entre 1926 et 1929, le cours des actions aug­mente ainsi de 120 %, c’est-à-dire beau­coup plus que les pro­fits des entre­prises, qui eux-mêmes aug­mentent plus que la pro­duc­tion, la pro­duc­ti­vité, et enfin plus que les salaires. La bulle spé­cu­la­tive gros­sit alors de plus en plus.

Dès le début 1929, l’économie amé­ri­caine montre des signes de fai­blesse. La pro­duc­tion indus­trielle recule de 7 % entre mai et octobre. Ce ralen­tis­se­ment est en partie dû au phé­no­mène d’asphyxie que nous évo­quions : les capi­taux dis­po­nibles avides de gains faciles et rapides accourent à la bourse, plutôt que vers l’économie « réelle ».

Et c’est le krach. Plusieurs usines ferment fautes de finan­ce­ment. Les gens perdent leurs emplois et donc leur maigre pou­voir d’achat. S’ensuivent une baisse rapide de la demande de biens de consom­ma­tion et donc une baisse des ventes de ces pro­duits. Et, consé­quence iné­luc­table, d’autres usines ferment faute d’écouler leur pro­duc­tion. À cause de son émer­gence comme empire domi­nant face au déclin des empires euro­péens, notam­ment la puis­sance bri­tan­nique, la crise du sys­tème éco­no­mique amé­ri­cain se réper­cute par­tout dans les pays indus­tria­li­sés, affec­tant gran­de­ment leurs éco­no­mies, notam­ment celle du Canada dont des mil­liers de citoyens en payent le prix. Par son ampleur, il s’agit là d´une crise éco­no­mique majeure, sans pré­cé­dent alors dans l´Histoire.

2. Réaction des diri­geants éco­no­miques et poli­tiques

Né avant cette crise éco­no­mique, dont il pré­ci­pite d’ailleurs la venue en dis­ci­pli­nant la main-d’œuvre pour une plus grande pro­duc­ti­vité, tout en main­te­nant de bas salaires et donc la sous-consom­ma­tion, le « Fordisme » se déve­loppe comme une pre­mière réponse à cette crise. Ce terme vient d’Henri Ford, construc­teur amé­ri­cain de voi­tures qui met le pre­mier en place le tra­vail à la chaîne dans ses usines. Cependant, confronté à la montée en force des syn­di­cats dans ses entre­prises et au chan­ge­ment de poli­tique du « New Deal » de Roosevelt, le pré­sident amé­ri­cain, il est obligé de revoir sa poli­tique sala­riale. Il aug­mente alors le salaire de ses ouvriers afin, dit-il, « qu´ils puissent s´acheter une voi­ture Ford ». Le « for­disme » est ainsi réin­venté par le « key­né­sia­nisme » qui impose un rééqui­li­brage entre pro­duc­tion de masse (for­disme) et redis­tri­bu­tion des reve­nus, d’où le « cercle ver­tueux ». Et, de fait, il crée un nou­veau marché qui sti­mule la consom­ma­tion et donc la pro­duc­tion. Ainsi, à leur corps défen­dant, cer­tains capi­ta­listes découvrent que, pour vendre leurs pro­duits, il faut que la popu­la­tion ait les reve­nus pour les ache­ter.

Cette nou­velle façon de voir le déve­lop­pe­ment éco­no­mique (le key­né­sia­nisme) qui har­mo­nise l’augmentation des salaires à l’augmentation de la pro­duc­ti­vité, se géné­ra­lise à d’autres sec­teurs indus­triels aux États-Unis et au Canada. Pas éton­nant que la syn­di­ca­li­sa­tion, sous la pres­sion éga­le­ment de la montée du com­mu­nisme à tra­vers le monde, pros­père alors, celle-ci deve­nant, de fait, un ins­tru­ment de déve­lop­pe­ment éco­no­mique.

Sous la pous­sée de luttes gigan­tesques du mou­ve­ment ouvrier tant aux États-Unis qu’en Europe, l´idée d´un « filet de sécu­rité de revenu » s’impose aussi à cette époque dans la majo­rité des pays indus­tria­li­sés. On assiste ainsi en Occident à la mise en place du salaire mini­mum, de l´aide sociale, de l´assurance chô­mage. Toutes ces mesures ont pour effet de calmer la grogne des masses popu­laires, d’augmenter peu à peu le revenu de la popu­la­tion et d’injecter ainsi de l’argent neuf dans le marché de la consom­ma­tion.

Ces avan­cées sociales agissent donc comme « sta­bi­li­sa­teur » de l´économie. En effet, elles per­mettent de relan­cer la consom­ma­tion et donc de recréer assez rapi­de­ment des débou­chés pour le capi­ta­lisme. À la fin des années 30, nous assis­tons ainsi à la nais­sance de la social-démo­cra­tie, d’abord en Amérique, avec l´intervention du gou­ver­ne­ment dans l’économie, sous forme prin­ci­pa­le­ment de la hausse du revenu de la popu­la­tion et d’investissement majeur dans les tra­vaux publics.

3. La seconde guerre mon­diale

Survient alors la seconde guerre mon­diale qui oppose le projet fas­ciste ultra réac­tion­naire au projet bour­geois his­to­rique domi­nant dans les pays occi­den­taux. Devant cette menace à leur hégé­mo­nie, une partie déter­mi­nante des classes diri­geantes occi­den­tales décident de s’allier aux masses anti-fas­cistes tant en Europe que dans leur propre pays. On assiste ainsi à une alliance aupa­ra­vant inima­gi­nable mais tem­po­raire entre, d’une part la Russie com­mu­niste et ses alliés des mou­ve­ments ouvriers occi­den­taux et, d’autre part, la majo­rité des diri­geants poli­tiques et éco­no­miques des pays occi­den­taux. Cette alliance ne se fera cepen­dant pas en nive­lant les inté­rêts de chacun des camps. Le mou­ve­ment ouvrier, pen­dant la guerre et aussi après, main­tien la pres­sion, négo­cie son alliance et arrache ainsi des avan­tages sociaux et sala­riaux impor­tants, on le verra plus loin.

Cette guerre a de plus l’avantage pour ces domi­nants de relan­cer l´économie, par le biais des dépenses mili­taires. L’effort de guerre crée en effet de nou­veaux emplois mais, phé­no­mène impor­tant, ces emplois voient de nom­breuses femmes entrer sur le marché du tra­vail pour rem­pla­cer les hommes partis au front. Même si nombre d´entre elles rede­viennent femme au foyer à la fin de la guerre, cela amorce tout de même un pro­fond chan­ge­ment dans les men­ta­li­tés, qui se fera de plus en plus sentir sur le marché du tra­vail par la suite.

4. Les 30 Glorieuses

L’après-guerre marque le début d´une période de pros­pé­rité sans pré­cé­dent pour tous les pays indus­tria­li­sés. De fait, la recons­truc­tion des pays rava­gés permet de créer de nou­veaux emplois. De plus, la guerre froide qui reprend entre les anciens alliés entraîne la pour­suite des dépenses en arme­ment. On assiste ainsi au début de l´hégémonie amé­ri­caine. En effet, l´Europe et le Japon étant en pleine recons­truc­tion, les entre­prises amé­ri­caines n´ont plus de concur­rence dans le com­merce inter­na­tio­nal et rachètent même des entre­prises étran­gères. De plus, avec le plan Marshall de recons­truc­tion de l’Europe, les États-Unis étendent encore plus leurs ten­ta­cules sur le reste du monde. Le « Néo-Fordisme » amé­ri­cain se répand alors par­tout avec sa réor­ga­ni­sa­tion scien­ti­fique du tra­vail, l’augmentation de la pro­duc­ti­vité et celle des salaires.

Partout dans les pays indus­tria­li­sés, la crois­sance éco­no­mique sou­te­nue s´accompagne ainsi d´une crois­sance des niveaux de vie inima­gi­nable pour les géné­ra­tions anté­rieures. Cette période de pros­pé­rité qui dure de 1945 à 1975 est appe­lée « les 30 Glorieuses ». Pendant ce temps, au Sud, la révolte des peuples exploi­tés par l’Occident se pour­suit tant en Chine et au Vietnam, que dans les pays du Moyen-Orient, d’Afrique et d’Amérique latine.

5. La révo­lu­tion tran­quille

Le Québec, bien qu’un peu en retard de quelques années (1960), n’est cepen­dant pas en reste de ces bou­le­ver­se­ments. Sa struc­ture éco­no­mique basée sur l’exportation de matières pre­mières et l’industrie de l’armement lui a permit de par­ti­ci­per en partie à cette relance éco­no­mique durant la guerre. Cependant, par la suite, pour vrai­ment atteindre une vitesse de croi­sière com­pa­rable aux autres contrées, il lui manque un chef d’orchestre, l’État entre­pre­neur. Sous la pres­sion lui aussi d’un mou­ve­ment syn­di­cal en déve­lop­pe­ment et de forces de chan­ge­ment gran­dis­santes, le Québec se donne ce chef d’orchestre avec la « révo­lu­tion tran­quille » qui cor­res­pond ainsi à une période de rat­tra­page. En effet, c’est dans les années 60-65 qu’on assiste ici au début d’une forte crois­sance éco­no­mique où l’on voit l’État deve­nir maître d’œuvre des chan­ge­ments struc­tu­rels : construc­tion du réseau auto­rou­tier, créa­tion d’Hydro Québec, de la Société géné­rale de finan­ce­ment et de la Caisse de Dépôts, le « bas de laine » des qué­bé­cois, qui ser­vi­ront de leviers éco­no­miques au déve­lop­pe­ment d’une bour­geoi­sie fran­co­phone qué­bé­coise. Ce départ tardif a aussi permis de faire durer la crois­sance plus tard au Québec que dans les autres pays.

Ces années sont de plus mar­quées par la créa­tion d’une série de nou­velles ins­ti­tu­tions sociales : créa­tion des minis­tères de l’Éducation et de la Santé et accen­tua­tion de la pro­tec­tion sociale contre les risques asso­ciés au chô­mage, à la mala­die et à la vieillesse. On assiste ainsi à la conso­li­da­tion de l’«État Providence » et de cer­taines poli­tiques asso­ciées au concept de social-démo­cra­tie. Une plus grande partie de la popu­la­tion accède alors accès à l’éducation supé­rieure. De plus, le déve­lop­pe­ment de la fonc­tion publique est source de créa­tion emploi.

Du côté de l’industrie, on assiste ici aussi au déve­lop­pe­ment grand V du « néo-for­disme » amé­ri­cain dans le sec­teur manu­fac­tu­rier, puis dans le sec­teur des ser­vices comme les épi­ce­ries qui, enva­hies par le grand capi­tal, se trans­forment en chaînes d’alimentation tels que nous les connais­sons main­te­nant. Au niveau gou­ver­ne­men­tal, l’État favo­rise lui-même la syn­di­ca­li­sa­tion mas­sive de la fonc­tion publique, afin que les négo­cia­tions cen­tra­li­sées des conven­tions col­lec­tives soient inté­grées au plan de déve­lop­pe­ment éco­no­mique.

6. Le choc pétro­lier et la montée du néo-libé­ra­lisme

En 1974 sur­vient un chan­ge­ment majeur. Les pays pro­duc­teurs de pétrole, retrou­vant pour plu­sieurs d’entre eux leur sou­ve­rai­neté poli­tique, décident de reprendre du contrôle sur leurs res­sources pre­mières, jusqu’alors contrô­lées par les grandes pétro­lières, et aug­mentent donc de façon dras­tique le prix du brut, afin d’en reti­rer une bonne part des reve­nus. C’est le choc pétro­lier, qui sonne la fin de cette période de pros­pé­rité éco­no­mique.

Parallèlement à cette crise pétro­lière, dans les années 70, les tra­vaux de recons­truc­tion d´après-guerre s´achèvent en Europe et au Japon. Ces pays peuvent à nou­veau par­ti­ci­per plei­ne­ment au déve­lop­pe­ment du com­merce inter­na­tio­nal et rede­viennent des concur­rents pour les États-Unis et le Canada. Cette concur­rence entre pays déve­lop­pés entraîne une forte pres­sion sur les salaires. Le pou­voir d’achat dimi­nuant sen­si­ble­ment, les gens consomment moins et on assiste peu à peu à la des­truc­tion des mar­chés domes­tiques de chaque pays. Corollaires de ces chan­ge­ments éco­no­miques, les révoltes étu­diantes de mai 68 et les grandes résis­tances ouvrières des pays du Nord jume­lées aux révoltes popu­laires au Sud (vic­toire cubaine, algé­rienne, viet­na­mienne et sou­lè­ve­ment popu­laire en Amérique latine) tra­duisent un désar­roi des classes domi­nantes occi­den­tales.

S´en suit alors un phé­no­mène de cycles éco­no­miques, avec des périodes de crois­sance, sui­vies de crises puis de périodes de réces­sion et ainsi de suite. La montée en force des États pétro­liers et des éco­no­mies euro­péenne et japo­naise change ainsi la donne. Pour s’adapter à cette nou­velle réa­lité et garder leur marge de profit, les capi­ta­listes décident de jouer le jeu au niveau inter­na­tio­nal et en font payer le prix à leurs popu­la­tions. C’est l’avènement de la pensée « néo­li­bé­rale » avec la relance de la mili­ta­ri­sa­tion sous Reagan aux États-Unis et Thatcher en Grande-Bretagne, la remise en cause de l’État pro­vi­dence, l’abandon de la pensée social-démo­crate et le retour au « libre marché ».

Contrairement à ce qui se pas­sait durant la période des « 30 Glorieuses », les salaires ne suivent désor­mais plus la pro­duc­ti­vité. Par exemple, de 1976 à 2006, le salaire moyen, compte tenu de l’inflation, n’a pas bougé, mais les prix eux ont conti­nué d´augmenter ! Constat qui illustre cette stag­na­tion des salaires réels : avant 1975, un salaire suf­fi­sait à faire vivre une famille entière. Après cette période, il faut deux salaires dans un ménage pour arri­ver à joindre les deux bouts. Les femmes entrent donc mas­si­ve­ment sur le marché du tra­vail.

Cette injec­tion de nou­velle main-d’œuvre bou­le­verse alors pro­fon­dé­ment la société. On observe un trans­fert de la pro­duc­tion domes­tique vers le marché. Faute de temps pour cui­si­ner, on achète par exemple des plats pré­pa­rés, on va au res­tau­rant, on pré­fère ache­ter des vête­ments, plutôt que de les repri­ser. Les plus aisés font appel à une femme de ménage ou une gar­dienne d’enfant… Ainsi, avec un deuxième salaire, le revenu des ménages aug­mente, mais le temps man­quant pour les tâches ména­gères, les dépenses du ménages aug­mentent aussi, puisqu’on achète aujourd´hui ce qu’on pro­dui­sait soi-même aupa­ra­vant. Et c’est sans comp­ter le bou­le­ver­se­ment des habi­tudes de vie : exit les repas fami­liaux, manque de temps pour l’aide aux devoirs et l’apprentissage culi­naire, obli­ga­tion de faire garder les enfants de plus en plus sou­vent, bref, dis­lo­ca­tion de l’espace de repro­duc­tion fami­lial, au sens éco­no­mique du terme.

Nous assis­tons, à partir de là, à un phé­no­mène de pola­ri­sa­tion. Concrètement, les pauvres deviennent plus pauvres et les riches plus riches. Ainsi, de 1982 à 2004, alors que le revenu des ouvriers subit un déclin accé­léré, les familles cana­diennes les plus pauvres (celles dont le revenu se situe dans le cin­quième le plus bas) voient leur revenu moyen passer de 6 000 à seule­ment 10 000 $, soit dix fois moins que l´augmentation du cin­quième de la popu­la­tion la plus riche.

Au Québec, à partir de la crise des années 80, on voit les indus­tries de l’Est de Montréal et de beau­coup de régions du Québec fermer les unes après les autres. La pau­vreté aug­mente de façon dra­ma­tique et les banques et comp­toirs ali­men­taires se déve­loppent alors mas­si­ve­ment pour com­bler les besoins des popu­la­tions les plus affec­tées. Cette dyna­mique de pau­pé­ri­sa­tion mas­sive à tra­vers tout le Québec se pour­sui­vra par la suite et s’accentuera avec les crises de l’industrie fores­tière en 2007, les crises ali­men­taire et finan­cière en 2008, cau­sées par la spé­cu­la­tion des domi­nants, et la crise éco­no­mique qui en a résulté en 2009.

Cette muta­tion sociale ne fera cepen­dant pas que des per­dants. En effet, pour cer­tains sec­teurs de la popu­la­tion, la richesse pro­gresse, car une sorte d’«overclass » pro­fite de la finan­cia­ri­sa­tion et de l’élargissement des mar­chés qu’occasionne la glo­ba­li­sa­tion de l’économie à l’échelle mon­diale. Cette « nou­velle classe moyenne » se retrouve dans les sec­teurs de la finance, des nou­velles tech­no­lo­gies, etc. Ainsi, pen­dant que l’Est et le Sud-Ouest de la métro­pole s’appauvrissent, le Plateau Mont-Royal voient appa­raître ces nou­veaux « yup­pies » qui côtoient les artistes sans le sou et les tra­vailleurs auto­nomes pré­caires.

7. La situa­tion actuelle au Québec

Alors qu’après la crise des années 30, les classes diri­geantes capi­tulent devant la montée des luttes popu­laires en aug­men­tant le revenu de la popu­la­tion pour relan­cer la consom­ma­tion et donc l’économie natio­nale, on assiste actuel­le­ment à un tout autre scé­na­rio. Plutôt que de comp­ter sur la consom­ma­tion natio­nale pour sti­mu­ler notre éco­no­mie, notre classe diri­geante se tourne vers les mar­chés exté­rieurs pour absor­ber notre pro­duc­tion et accen­tue ainsi notre voca­tion de pays expor­ta­teur. Cela a pour consé­quence qu’on ne cherche plus vrai­ment à main­te­nir le pou­voir d’achat de la popu­la­tion pour faire rouler notre éco­no­mie.

De plus, confron­tés à la glo­ba­li­sa­tion des mar­chés et à la concur­rence des com­pa­gnies inter­na­tio­nales implan­tées dans les pays émer­gents du Tiers-monde (Chine, Inde, Brésil, Corée du sud, Mexique, etc) qui paient de très bas salaires, nos salaires, nos condi­tions de tra­vail arra­chés de hautes luttes et les impôts pro­gres­sifs ser­vant à payer les filets de sécu­rité sociale (Sécurité du revenu, assu­rance emploi, pen­sions de vieillesse, ser­vices gou­ver­ne­men­taux) deviennent sou­dain un « far­deau de trop » pour nos patrons. Décidant de jouer l’argument de la concur­rence inter­na­tio­nale afin d’augmenter encore plus leur part du marché, les capi­ta­listes font du chan­tage au démé­na­ge­ment de leur indus­trie dans ces pays et déstruc­turent alors le marché du tra­vail en consé­quence dans leur propre pays. Finis les nou­veaux emplois à temps plein ; les emplois pré­caires (à temps par­tiel, sur appel, tra­vail auto­nome) deviennent de plus en plus la norme.

Résultat : alors qu’il était de mise aupa­ra­vant de consi­dé­rer que tra­vailler éga­lait une sortie de pau­vreté, cela n’est plus vrai main­te­nant. Ainsi, à Montréal, 43% des tra­vailleurs mont­réa­lais vivent actuel­le­ment sous le seuil de faible revenu. Aux USA, on les appelle les « wor­king poors ». Conséquence : un grand nombre de familles de tra­vailleurs à faible revenu subissent des cycles constants de pau­vreté ou de quasi-pau­vreté, selon que leurs parents engrangent ou non suf­fi­sam­ment de semaines de salaire conve­nable pen­dant l’année pour avoir droit à l’Assurance emploi, dont les exi­gences ont d’ailleurs aug­menté et les pres­ta­tions dimi­nué dras­ti­que­ment. De fait, le Canada se dis­tingue des autres pays indus­tria­li­sés avan­cés par ses faibles salaires et un taux élevé et crois­sant d’emplois pré­caires.

Ce tableau du tra­vail rému­néré nous donne main­te­nant un autre visage de la pau­vreté. Celle-ci ne se confine plus aux per­sonnes sans emplois, mais elle s’étend main­te­nant à près de la moitié des per­sonnes qui tra­vaillent. Pour le com­mu­nau­taire qui a pour mis­sion de lutter contre la pau­vreté, c’est une donne dont il faudra doré­na­vant tenir compte. Mais qui sont ces tra­vailleurs à faible revenu ?

8. Les femmes sala­riées

Comme exposé pré­cé­dem­ment, vu la dimi­nu­tion constante du pou­voir d’achat, un seul salaire ne suffit plus main­te­nant à ren­con­trer les exi­gences d’un budget fami­lial. En effet, l’augmentation du salaire mini­mum, et donc des salaires en géné­ral, ne suit plus l’augmentation du coût de la vie. Ainsi, de 1979 à 1998, le salaire mini­mum aug­mente de 98% alors que le coût de la vie croit de 127%. En fait, le prix des dépenses incom­pres­sibles comme le loyer, l’électricité et le chauf­fage aug­mente sen­si­ble­ment et, der­niè­re­ment, celui des den­rées ali­men­taires explose lit­té­ra­le­ment.

Conséquence, les femmes ont réin­vesti mas­si­ve­ment le marché du tra­vail et ce sont elles prin­ci­pa­le­ment qui occupent ces emplois pré­caires et à faible salaire, notam­ment dans le sec­teur des ser­vices. À preuve, à Montréal, les hommes ont un revenu total moyen de 33 920 $, soit un revenu 47 % supé­rieur à celui des femmes qui se situe, lui, à 23 045 $. On com­prend alors aisé­ment pour­quoi la pro­por­tion de femmes vivant sous le seuil de faible revenu est de 30,1 % alors qu’elle est de 26,2 % chez les hommes.

La ten­dance de l’économie nous démontre d’ailleurs que ce type d’emploi conti­nuera de domi­ner le marché. De fait, la consom­ma­tion de ser­vices est des­ti­née à aug­men­ter à mesure que les deux conjoints passent un plus grand nombre d’heures dans un tra­vail rému­néré et recherchent ainsi des ser­vices pour satis­faire aux besoins de leur famille.

9. Les femmes mono­pa­ren­tales

Cette situa­tion finan­cière dif­fi­cile des ménages conven­tion­nels nous donne la mesure du drame quo­ti­dien vécu par les familles mono­pa­ren­tales pour joindre les deux bouts. Or, ces familles sont lar­ge­ment sous la res­pon­sa­bi­lité de femmes. En fait, les recherches démontrent que le divorce est une cause au moins aussi impor­tante de la pau­vreté infan­tile que la perte d’emploi. Les familles mono­pa­ren­tales repré­sentent ainsi le quart de toutes les familles avec des enfants et sont en crois­sance constante dans notre société. Et, selon les don­nées de Statistique Canada, 57,7 % des familles mono­pa­ren­tales vivent sous le seuil de faible revenu, tandis que le pour­cen­tage est de 20,7 % pour les familles bipa­ren­tales.

10. Les jeunes

Il n´y a pas que les formes fami­liales qui se sont pro­fon­dé­ment trans­for­mées. Certaines caté­go­ries de la popu­la­tion ont aussi vu leur mode de vie chan­ger et, de ce fait, sont aujourd´hui davan­tage tou­chées par la pau­vreté que dans le passé. C´est le cas des jeunes. D´un côté, des études supé­rieures sont requises pour accé­der aux éche­lons de car­rière de la classe moyenne, mais de l´autre, des études plus longues signi­fient que les jeunes adultes ont moins d’expérience de tra­vail à l’âge de 30 ans, ce qui se tra­duit par des niveaux de salaires et de richesse acquise rela­ti­ve­ment faibles. Les reve­nus annuels des 18-24 ans ont ainsi dimi­nué de 30% au cours des 15 der­nières années.

Les jeunes tra­vailleurs sont aussi sur­re­pré­sen­tés parmi les chô­meurs et sont parmi ceux qui occupent des emplois pré­caires. Par exemple, en 2001 à Montréal, les 15-24 ans connais­saient le plus fort taux de chô­mage, soit 13 %; et les 18-24 ans étaient au 2e rang des per­sonnes vivant sous le seuil de faible revenu.

11. Les per­sonnes âgées

Les per­sonnes plus âgées sont aussi par­ti­cu­liè­re­ment vul­né­rables. Ainsi, selon Emploi-Québec, 55,4 % de la popu­la­tion âgée de 45 à 65 ans occupe un emploi à temps par­tiel. La qua­lité des emplois occu­pés de même que le chô­mage pro­longé des per­sonnes âgées risquent de leur pro­cu­rer des condi­tions de retraite désa­van­ta­geuses. Aujourd´hui, une per­sonne âgée seule, qui compte seule­ment sur les pres­ta­tions de la sécu­rité de la vieillesse, se situe net­te­ment en des­sous du seuil du faible revenu. C’est une ques­tion qui inter­pellent par­ti­cu­liè­re­ment les tra­vailleurs et les tra­vailleuses du sec­teur com­mu­nau­taire, d’une part, parce qu’il s’agit là d’une popu­la­tion qu’ils des­servent régu­liè­re­ment et, d’autre part, parce que c’est le sort qui les attend, eux qui n’ont pour la plu­part aucune pen­sion de vieillesse.

12. En conclu­sion

On le voit, les causes des crises que nous subis­sons demeurent le fait d’un sys­tème basé sur l’accumulation éhon­tée des pro­fits des domi­nants au détri­ment du bien commun. De même, les condi­tions pénibles que nous vivons actuel­le­ment dépendent plus des grands chan­ge­ments struc­tu­rels qu’on nous impose en consé­quence et du rap­port de force que nous déve­lop­pons col­lec­ti­ve­ment pour y résis­ter, que des res­pon­sa­bi­li­tés per­son­nelles de chacun.

Cependant, l’avantage de com­pa­rer les réac­tions de nos classes domi­nantes à ces périodes de crise suc­ces­sives nous démontre que les choix de sortie de crise rete­nus ne sont pas faits dans notre inté­rêt, mais uni­que­ment dans le leur. Ainsi, il serait logique de penser que, plutôt de dimi­nuer les impôts des com­pa­gnies, des per­sonnes riches et des citoyens à revenu moyen pour relan­cer l’économie, il serait pré­fé­rable d’augmenter les reve­nus des plus pauvres en haus­sant le salaire mini­mum et les pres­ta­tions de sécu­rité du revenu et des pen­sions de vieillesse.

En effet, les com­pa­gnies et les per­sonnes riches sont celles qui pos­sèdent le plus les moyens actuel­le­ment pour inves­tir dans l’économie et pour sou­te­nir, sans trop se priver, les ser­vices gou­ver­ne­men­taux qui devraient assu­rer une meilleure santé et une sco­la­ri­sa­tion de qua­lité aux tra­vailleurs de leur entre­prise comme le démontrent d’ailleurs la der­nière étude de l’IRIS.

Par ailleurs, les per­sonnes à revenu moyen qui voient leur impôt dimi­nuer, en ces temps d’incertitude n’ont pas ten­dance à ache­ter une nou­velle auto ou un nou­veau mobi­lier, comme ils en ont pris l’habitude, mais pré­fèrent prendre une atti­tude pru­dente en usant leurs biens de luxe encore une année.

Par contre, les per­sonnes à faible revenu (et ils sont beau­coup), qui manquent de l’essentiel, pro­fi­te­raient d’une telle aug­men­ta­tion de revenu pour se pro­cu­rer rapi­de­ment ce qui leur manque, réin­ves­tis­sant ainsi mas­si­ve­ment cet argent dans le marché de consom­ma­tion et relan­çant du coup l’économie. C’est exac­te­ment la pensée qui gui­dait en d’autres temps les patrons de notre sys­tème, encou­ra­gés en cela, il faut le dire, par les pres­sions popu­laires. Autre temps, autre mœurs ! Mais même logique du profit maxi­mum. Et au diable les consé­quences pour la popu­la­tion !

La pau­vreté à Montréal en quelques chiffres

31,2 % de la popu­la­tion vit sous le seuil de faible revenu

42,7% des tra­vailleurs vivent sous le seuil de faible revenu à Montréal.

75 % de la main-d’œuvre pauvre tra­vaille à temps par­tiel à Montréal.

Seulement 28 % des gens tra­vaillent de façon volon­taire à temps par­tiel.

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