Les conditions d’un nouveau nouvel internationalisme

Par Mis en ligne le 02 novembre 2011

La mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale a favo­risé l’émergence d’un nouvel inter­na­tio­na­lisme. La vio­lence de la crise sociale au Nord crée aujourd’hui les condi­tions d’un nou­veau nouvel inter­na­tio­na­lisme.

La mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale a véri­ta­ble­ment pris son envol au début des années 1990, immé­dia­te­ment après l’implosion du bloc sovié­tique. Elle a été le cadre d’une offen­sive redou­ta­ble­ment puis­sante contre les droits démo­cra­tiques et sociaux des peuples, mais elle s’est aussi révé­lée inca­pable de sta­bi­li­ser un nouvel ordre inter­na­tio­nal, débou­chant dès 1997-1998 sur une pre­mière crise finan­cière de grande ampleur, alors cen­trée en Asie. Depuis les crises se sont suc­cédé, jusqu’au tour­nant de 2008, quand leur centre de gra­vité s’est déplacé au Nord – les USA d’abord (les « sub­primes ») et main­te­nant l’Union euro­péenne.

Ce tour­nant de 2008-2011 a une portée consi­dé­rable du point de vue de la dyna­mique (poten­tielle) des com­bats popu­laires à l’échelle inter­na­tio­nale. À partir de la fin des années 1940, la bour­geoi­sie avait réussi à sta­bi­li­ser dura­ble­ment son règne au Nord, sur­mon­tant notam­ment la crise de 1968-1974, pour­tant sérieuse aux États-Unis (consé­quences de la guerre d’Indochine) et en Europe (crise des dic­ta­tures au Sud, grève géné­rale en France). Le Sud était alors perçu comme la « zone des tem­pêtes » dans un monde cor­seté par la guerre froide, du moins jusqu’au déclin géné­ra­lisé des luttes de libé­ra­tion dans les années 1980 (peut-on dire que la fin du régime d’apartheid en Afrique du Sud, au début des années 1990, clôt ce cha­pitre his­to­rique ?).

Dans un pre­mier temps, par son uni­ver­sa­lité et sa bru­ta­lité, la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale a favo­risé l’émergence d’un nouvel inter­na­tio­na­lisme. Nouveau en ce qu’il a redonné vigueur à une aspi­ra­tion qui avait été pro­fon­dé­ment dis­cré­di­tée par la faute, notam­ment, du sta­li­nisme. Nouveau aussi parce que pour la pre­mière fois, du Nord au Sud et d’Est en Ouest, les luttes d’émancipation com­bat­taient les mêmes ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales (FMI, BM, OMC…) met­tant en œuvre les mêmes poli­tiques néo­li­bé­rales dans le monde entier. Les condi­tions sociales res­taient certes très dif­fé­rentes sui­vant les pays, mais dès 1996 (contre G7 en France, confé­rence zapa­tiste au Mexique), les mou­ve­ments pro­gres­sistes ont com­mencé à sou­li­gner de ce qu’il y avait par­tout de commun aux résis­tances à l’ordre néo­li­bé­ral.

Aujourd’hui, la situa­tion sociale au Nord se dégrade qua­li­ta­ti­ve­ment. Le tissu social se déchire très bru­ta­le­ment (Grèce) ou plus pro­gres­si­ve­ment (France) (voir les articles publiés sur la situa­tion en Europe dans ce numéro d’Amandla !). Face à l’extension de la grande pau­vreté, à l’érosion ou la dis­lo­ca­tion des ser­vices publics (y com­pris l’éducation et la santé), il ne s’agit plus seule­ment de défendre les droits obte­nus grâce aux luttes d’après-guerre, mais de les recon­qué­rir. Une situa­tion qui entre en réson­nance avec des cam­pagnes menées au Sud (comme Reclaim people’s dignity en Asie).

De plus en plus, ce qui était hier propre au seul « tiers monde » resur­git avec force dans les pays capi­ta­listes « déve­lop­pés ». La ques­tion de la dette est ainsi deve­nue cen­trale au Nord. Elle pose les mêmes pro­blèmes poli­tiques qu’au Sud. Elle est uti­li­sée pour jus­ti­fier un assaut géné­ra­lisé contre les droits démo­cra­tiques et sociaux. Elle est pro­fon­dé­ment illé­gi­time du point de vue des peuples, car elle est le pro­duit direct des poli­tiques néo­li­bé­rales qui – à force de cadeaux aux riches et aux grands action­naires – ont consi­dé­ra­ble­ment réduit les recettes des Etats. Si bien qu’au Nord comme au Sud, la pro­blé­ma­tique de la dette pose la ques­tion du mora­toire, de l’audit citoyen et de son annu­la­tion.

La vio­lence de la crise explique aussi le chan­ge­ment qui s’est opéré dans la dyna­mique des mobi­li­sa­tions. Les luttes menées sur le ter­rain natio­nal n’ont évi­dem­ment jamais cessé. Mais, à partir de Seattle (1999), le mou­ve­ment alter/anti-mon­dia­li­sa­tion s’est cris­tal­lisé à l’occasion des som­mets inter­na­tio­naux de l’OMC, du G7/G8-G20… Ces contre-som­mets res­tent des échéances poli­tiques impor­tantes, mais attirent moins de monde. Significativement, les Indignés en Espagne se sont d’abord tour­nés contre leur gou­ver­ne­ment. De même, dans la région arabe, la ques­tion pales­ti­nienne reste à l’arrière-plan de la crise des régimes, mais chaque sou­lè­ve­ment s’est mené contre sa propre dic­ta­ture.

Nous sommes entrés dans un nou­veau cycle de luttes. Il répond à une crise géné­ra­li­sée de la domi­na­tion capi­ta­liste, nour­rie par l’instabilité chro­nique de la mon­dia­li­sa­tion et l’effet boo­me­rang des des­truc­tions éco­lo­giques. On peut dire qu’une nou­velle période s’ouvre, où tout est pos­sible – mais peut-être vaut-il mieux dire où rien n’est impos­sible. En effet, la situa­tion dans laquelle se trouve la gauche radi­cale – gauche sociale et gauche poli­tique – est loin, très loin d’être facile.

La situa­tion en Tunisie et en Egypte illustre cette situa­tion un peu para­doxale. A l’encontre de bien des pro­nos­tiques, le sou­lè­ve­ment popu­laire ne s’est pas fait dans ces deux pays sous le dra­peau de la reli­gion, mais sur des ques­tions sociales (chô­mage…) et démo­cra­tiques (dic­ta­ture…). Des ailes du mou­ve­ment ouvrier y ont joué un rôle moteur, avec une par­ti­ci­pa­tion signi­fi­ca­tive des femmes. L’extrême gauche est réap­pa­rue. Mais, une fois les dic­ta­teurs chas­sés du pou­voir, des forces conser­va­trices ont pu reprendre l’initiative, à com­men­cer par les isla­mistes (Frères musul­mans en Egypte, Ennahdha en Tunisie).

En Europe, la vio­lence de la crise ali­mente une véri­table rage anti­ca­pi­ta­liste, mais ne débouche pas (encore) sur un ren­for­ce­ment de la gauche radi­cale. Les évo­lu­tions ne sont pas uni­voques – sévère échec élec­to­ral du Bloc de gauche au Portugal, succès écla­tant le l’Alliance Rouge-Verte au Danemark –, mais dans l’ensemble, il y a plutôt un glis­se­ment poli­tique à droite ; y com­pris pour des com­po­santes du mou­ve­ment alter­mon­dia­liste qui deviennent plus modé­rées.

De fait, c’est pour l’heure sur­tout la droite extrême qui pro­fite du rejet du néo­li­bé­ra­lisme, jusqu’à l’arrivée au gou­ver­ne­ment en Hongrie de for­ma­tions fas­ci­santes. Bien plus que dans la période pré­cé­dente, les bour­geoi­sies euro­péennes s’en remettent au « divi­ser pour régner ». Les forces de gauche éprouvent bien du mal à contrer cette poli­tique qui favo­rise le ren­for­ce­ment de la droite xéno­phobe et raciste, qui explique la vio­lence des attaques contre les musul­mans ou les Roms (popu­la­tions nomades chré­tiennes).

Il y a aux dif­fi­cul­tés de la gauche radi­cale des rai­sons très pro­fondes. Le tour­nant des années 1990 est marqué par un chan­ge­ment de période (fin de la guerre froide et mon­dia­li­sa­tion capi­ta­liste), par une rup­ture d’identité à gauche (crise de la réfé­rence socia­liste) et par un renou­vel­le­ment géné­ra­tion­nel. Le tout a créé un fossé entre l’expérience mili­tante des années 1960-1980 et celle de la « géné­ra­tion Seattle ». Ce fossé est pro­ba­ble­ment moindre en Asie, où l’on trouve une extrême gauche plus vivace qu’en Europe ; mais il n’en consti­tue pas moins un trait de la situa­tion inter­na­tio­nale. Il se mani­feste par­ti­cu­liè­re­ment en ce qui concerne la ques­tion de l’organisation. Durant la période pré­cé­dente, toute exten­sion et toute radi­ca­li­sa­tion des mobi­li­sa­tions se tra­dui­saient immé­dia­te­ment par une vague d’adhésion aux syn­di­cats, mou­ve­ments et partis pro­gres­sistes. Ce n’est sou­vent plus le cas aujourd’hui. Certains vou­draient voir dans « l’organisation fluide » un pro­grès. Le pro­grès me semble ailleurs : dans l’expression (inégale) d’une culture mili­tante plus res­pec­tueuse de la diver­sité et de l’autonomie des mou­ve­ments, plus démo­cra­tique. En revanche, le fré­quent rejet de l’organisation en per­ma­nenceappa­raît comme un dan­ge­reux talon d’Achille alors que les luttes de classes se dur­cissent.

De plus, en ce qui concerne l’Europe occi­den­tale, depuis la fin des années 1940 le mou­ve­ment ouvrier n’avait jamais connu de situa­tion de crise sociale géné­ra­li­sée. Ainsi, au début des années 1990 déjà, l’organisation des chô­meurs de longue durée était une ques­tion nou­velle (comme dans cer­tains pays d’Asie : Japon, Corée du Sud…), ce qui a pro­vo­qué bien des tâton­ne­ments. Au-delà des cli­vages poli­tiques clas­siques entre modé­rés et radi­caux, c’est en fait toute la « culture » du mou­ve­ment syn­di­cal, son « savoir faire » et ses modes de fonc­tion­ne­ment, qui s’avèrent aujourd’hui inadé­quats. L’expérience radi­cale de la décen­nie 1968-1978 pour­rait être aujourd’hui utile ; mais elle est consi­dé­rée comme appar­te­nant à un passé révolu par les géné­ra­tions mili­tantes pré­sentes.

L’aggravation de la crise sociale ne se tra­duit donc pas méca­ni­que­ment dans le ren­for­ce­ment de la gauche radi­cale. Les dif­fi­cul­tés qu’éprouve en France le Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA) en témoignent. Néanmoins, la cri­tique de l’ordre exis­tant conti­nue à se dif­fu­ser et le carac­tère pro­fon­dé­ment anti­dé­mo­cra­tique des démo­cra­ties occi­den­tales réel­le­ment exis­tantes appa­raît au grand jour : fonc­tion­ne­ment des ins­ti­tu­tions euro­péennes, dik­tats impo­sés au peuple grec – d’où le mot d’ordre des Indignés : « Pour une vraie démo­cra­tie, main­te­nant ! ». De même, l’esprit inter­na­tio­na­liste ne s’est pas éteint, et c’est par­ti­cu­liè­re­ment encou­ra­geant.

L’exemple de l’occupation des places est venu d’Egypte. Il s’est pro­pagé en Espagne, en Grèce, aux Etats-Unis – puis il a donné nais­sance à la jour­née du 15 octobre, qui a trouvé écho jusqu’à Hongkong ou à Lahore, même si les­dites « occu­pa­tions » ont sou­vent été plus sym­bo­liques que mas­sives. Ce fut la plus grande jour­née d’action mon­diale depuis celle du 15 mars 2003 contre la guerre annon­cée en Irak (et qui fut elle bien mas­sive). Les « indi­gnés » se recon­naissent les uns les autres, lancent des appels inter­na­tio­naux ensemble. Apprennent les uns des autres.

Apprendre les uns des autres… C’est peut-être l’une des clés pour assu­rer un ren­for­ce­ment de la gauche radi­cale. Les Français ont beau­coup à apprendre des Grecs, car par plus d’un aspect la Grèce est l’avenir de l’Europe. Les mou­ve­ments au Nord ont beau­coup à apprendre de l’expérience du Sud, que ce soit en matière de formes de luttes (grèves ter­ri­to­riales, occu­pa­tions des espaces publics…), de pro­gramme (réponse à la crise de la dette…), d’organisation sociale (là où le tissu social est réduit en lam­beaux…), de lutte contre les poli­tiques de divi­sion (voir l’expérience indienne face aux divi­sions com­bi­nées de classes, de castes et de com­mu­nau­ta­rismes reli­gieux !…).

Bien des idées viennent aujourd’hui du Sud nour­rir le nouvel inter­na­tio­na­lisme !

Pierre Rousset

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