PENSER LA GRANDE TRANSITION

Les communs comme stratégie de décroissance

Demain et aujourd’hui, la société postcapitaliste

Par Mis en ligne le 14 décembre 2019

La décrois­sance, comme cadre concep­tuel et projet poli­tique, ouvre de nou­veaux débats et sti­mule de nou­velles pra­tiques mili­tantes pour arti­cu­ler les liens entre société, éco­no­mie et nature. Aujourd’hui, le concept est pré­sent dans la lit­té­ra­ture scien­ti­fique, le voca­bu­laire des mou­ve­ments sociaux, le débat public sur l’élaboration des poli­tiques, et même dans des ins­ti­tu­tions comme le Parlement euro­péen. Est ainsi abor­dée une vaste gamme de thèmes, allant de l’adaptation des infra­struc­tures à la réor­ga­ni­sa­tion du tra­vail, en pas­sant par l’économie soli­daire, les limites de res­sources et les solu­tions de rechange au PIB.

Une autre vision

Généralement, la décrois­sance est perçue comme une réduc­tion d’échelle sur le plan maté­riel. Mais en vérité, cette idée ren­voie à une trans­for­ma­tion beau­coup plus glo­bale (et radi­cale) des socié­tés et des éco­no­mies. La décrois­sance est en effet une pro­po­si­tion de réduc­tion (et de sta­bi­li­sa­tion) volon­taire, équi­table et menée de manière démo­cra­tique, de la pro­duc­tion maté­rielle et éner­gé­tique par laquelle la société extrait, trans­forme et consomme[1]. Il ne s’agit pas seule­ment d’une ques­tion de dura­bi­lité envi­ron­ne­men­tale : c’est une pers­pec­tive liée à la jus­tice sociale. En vérité, la jus­tice exige la décrois­sance, car les effets néfastes de l’utilisation abu­sive des res­sources et de la pro­duc­tion exces­sive de déchets ne sont jamais répar­tis de manière égale au sein des socié­tés ou entre elles.

Pourtant, la décrois­sance n’est pas seule­ment une ques­tion quan­ti­ta­tive, elle est, plus fon­da­men­ta­le­ment, un appel à rompre radi­ca­le­ment avec l’impératif de crois­sance éco­no­mique vue comme le prin­ci­pal objec­tif socié­tal. La décrois­sance lance un défi à l’économisme, à savoir la logique éco­no­mique qui colo­nise notre ima­gi­na­tion, et le pou­voir de la ratio­na­lité éco­no­mique qui domine d’autres ratio­na­li­tés, objec­tifs et repré­sen­ta­tions sociales. La décrois­sance cherche à décons­truire l’inévitabilité de l’impératif de crois­sance et de son asso­cia­tion auto­ma­tique avec l’amélioration de la vie. Cela implique de détruire les rap­ports éco­no­miques, les iden­ti­tés, les acti­vi­tés et de les repen­ser dans des termes dif­fé­rents (non éco­no­miques). D’où une remise en cause radi­cale des objec­tifs d’efficacité et de maxi­mi­sa­tion du profit et une (re)politisation de l’économie en met­tant au pre­mier plan la néces­sité de défi­nir de manière démo­cra­tique ce à quoi la société aspire[2]. En ce sens, la décrois­sance com­porte un énorme poten­tiel de recons­truc­tion de la sphère éco­no­mique en tant que domaine où des déci­sions éthiques et poli­tiques pour­raient être prises.

Par ailleurs, la décrois­sance demande une réorien­ta­tion des rap­ports éco­no­miques selon des prin­cipes dif­fé­rents, vers une struc­ture dif­fé­rente, afin de rem­plir des fonc­tions dif­fé­rentes. L’idée est une société où l’économie et, par­tant, le méta­bo­lisme social (com­ment les socié­tés orga­nisent leur inter­ac­tion avec les flux de matière et d’énergie) sont orga­ni­sés dif­fé­rem­ment. Les prin­cipes sur les­quels cette recons­truc­tion serait faite sont la prise en charge, le par­tage, l’autonomie, la soli­da­rité, la jus­tice, la démo­cra­tie et la convi­via­lité. Avec la décrois­sance, la construc­tion et le déve­lop­pe­ment d’économies alter­na­tives se dis­tinguent expli­ci­te­ment du capi­ta­lisme.

La décroissance au-delà de la décroissance

Cette concep­tion plus glo­bale est ce qui donne à la décrois­sance un poten­tiel radi­cal. Pourtant, peut-être iro­ni­que­ment, la plu­part des débats autour d’une tran­si­tion vers la décrois­sance res­tent limi­tés à cette idée de la réduc­tion de la pro­duc­tion et de la consom­ma­tion. Au contraire, les argu­ments en faveur de la décrois­sance contestent le lien sup­posé entre le bien-être humain et la crois­sance maté­rielle[3], en démon­trant la pos­si­bi­lité de lutter contre la pau­vreté par une com­bi­nai­son de poli­tiques telles que le par­tage du tra­vail, le revenu de base garanti, les pla­fonds sala­riaux et une réforme fis­cale[4]. Toutefois, le débat pour contes­ter le concept de crois­sance et aller vers la décrois­sance ne s’arrête pas là. En effet, il n’est pas réa­liste de sup­po­ser qu’une réduc­tion des maté­riaux et de l’énergie impli­qués dans les pro­ces­sus de pro­duc­tion et de consom­ma­tion puisse être obte­nue sans la des­truc­tion (de la crois­sance) et la réorien­ta­tion (de l’économie). En ce sens, les piliers du projet de décrois­sance ne doivent pas être consi­dé­rés dans une hié­rar­chie de prio­ri­tés, mais plutôt comme des axes imbri­qués qui s’appuient mutuel­le­ment.

Plus pré­ci­sé­ment, la ques­tion fon­da­men­tale est celle du sujet d’une poli­tique de décrois­sance. Qui est le sujet qui lutte pour la décrois­sance ? À cette ques­tion essen­tielle, il n’y a pas de réponses faciles. Il faut admettre que l’attractivité de la crois­sance éco­no­mique reste pro­fon­dé­ment ancrée dans la société, même pour les acteurs sociaux qui en subissent des charges sociales et envi­ron­ne­men­tales dis­pro­por­tion­nées. Par consé­quent, la capa­cité des forces sociales à dépas­ser l’impératif de la crois­sance éco­no­mique res­tera inévi­ta­ble­ment limi­tée, à moins que l’on puisse la démys­ti­fier en tant qu’objectif socié­tal. Bref, une poli­tique de décrois­sance ne peut être effi­cace que dans la mesure où elle peut orga­ni­ser les bases maté­rielles de la (re)production sociale, de sorte que les sujets poten­tiels d’une telle poli­tique puissent arti­cu­ler de nou­velles bases de sub­sis­tance et de nou­velles valeurs non colo­ni­sées par l’économisme. On pour­rait ainsi court-cir­cui­ter le rôle joué par les sup­po­sés avan­tages de la crois­sance éco­no­mique et donner aux citoyennes et citoyens sujets le pou­voir d’exiger une vie au-delà de la crois­sance. Pour cela, il faut exa­mi­ner une poli­tique du commun anti­ca­pi­ta­liste, c’est-à-dire une manière anti­ca­pi­ta­liste d’organiser le ter­rain de la repro­duc­tion sociale.

Les communs anticapitalistes

Les com­muns peuvent être com­pris de la manière la plus simple comme dif­fé­rentes formes maté­rielles et imma­té­rielles de par­tage des richesses. Même si nous sommes habi­tués à penser davan­tage en termes de res­sources natu­relles (phy­siques), les réflexions (et actions) récentes sur les com­muns ont élargi les limites de cette com­pré­hen­sion conven­tion­nelle pour inclure l’espace urbain, la connais­sance, les droits sociaux (les sys­tèmes de pro­tec­tion sociale et de retraite) et la richesse cultu­relle et intel­lec­tuelle.

Ces réflexions me sont sug­gé­rées par la tra­di­tion auto­nome au sein du mar­xisme, tel qu’élaborée par George Caffentzis, Silvia Federici, Massimo De Angelis et le Collectif Midnight Notes[5]. Dans cette pers­pec­tive, le concept est défini par rap­port à l’ensemble des rap­ports sociaux qui pro­duisent et repro­duisent ces biens com­muns en tant que formes de richesse sociale non mar­chan­di­sée, dans l’acte de pro­duc­tion des com­muns (com­mo­ning). Plus spé­ci­fi­que­ment, les biens com­muns sont des sites de repro­duc­tion sociale acces­sibles à tous, indé­pen­dam­ment de l’intermédiation de l’État ou du marché, et où la repro­duc­tion sociale surgit par le tra­vail col­lec­tif, l’accès aux moyens de (re)production et des formes éga­li­taires de pro­ces­sus de déci­sion. De telles formes de repro­duc­tion sociale et d’accès aux res­sources sociales fabriquent alors une cer­taine pro­tec­tion contre le marché et contre l’État. À l’opposé, la cap­ture et la pri­va­ti­sa­tion des com­muns (les enclo­sures) visent l’expropriation, la frag­men­ta­tion et la des­truc­tion de l’autonomie de la repro­duc­tion sociale par le marché ou l’État.

Une construction sociale alternative

Ainsi, les biens com­muns ne se limitent pas au par­tage des res­sources natu­relles et sociales. Ils incluent des rap­ports, des réseaux, des pra­tiques et des luttes qui offrent des moyens divers de repro­duc­tion sociale auto­nomes du marché et de l’État. Il faut insis­ter sur les carac­té­ris­tiques par­ti­cu­lières des pra­tiques sociales consti­tuant les com­muns. Les com­muns sont des formes de richesses non mar­chan­di­sées pou­vant être uti­li­sées par tous et toutes selon les prin­cipes de la soli­da­rité, de la col­lec­ti­vité, de la coopé­ra­tion, de l’autonomie, de l’égalitarisme, de la démo­cra­tie. Les com­muns concré­tisent des formes de rap­ports entre com­mu­nau­tés et biens com­muns qui ne se limitent pas à l’usage uti­li­ta­riste de res­sources, mais sup­posent, au contraire, l’autonomie, la repro­duc­tion auto­nome de la vie, l’assurance de la sub­sis­tance, plutôt que de la géné­ra­tion de pro­fits. Pour résu­mer, les com­muns anti­ca­pi­ta­listes sont des espaces de repro­duc­tion sociale acces­sibles à tous et toutes, à l’extérieur de l’intermédiation de l’État et du marché, où la pro­duc­tion et la repro­duc­tion se font par le tra­vail col­lec­tif, l’accès libre aux moyens de (re)production et la mise en place de pro­ces­sus de déci­sions démo­cra­tiques. Dans ce contexte, jar­dins et squats urbains, coopé­ra­tives ali­men­taires, mon­naies locales, licences de « biens com­muns créa­tifs » et pra­tiques de troc sont des formes contem­po­raines de com­muns. Elles expriment des pra­tiques d’autoapprovisionnement, en dehors de la logique des mar­chés et, à des degrés divers, incarnent une forme col­lec­tive d’autoreproduction. Également, l’occupation de terres urbaines et rurales est une autre pra­tique de pro­duc­tion du commun (com­mo­ning), dans la mesure où elles offrent un accès col­lec­tif aux moyens de repro­duc­tion sociale (loge­ment, terres, etc..), en dehors du marché, et repré­sentent éga­le­ment des formes non mar­chan­di­sées de richesse sociale.

Produire du commun comme stratégie de décroissance

Pour Federici et Caffentzis, « les com­muns ne sont pas le point final de la lutte anti­ca­pi­ta­liste, mais ses moyens ». Ils sou­lignent la néces­sité pour les mou­ve­ments de mettre leur propre repro­duc­tion sociale à l’ordre du jour et d’apprendre à mettre leurs vies en commun, à s’organiser, par exemple, sur la base de leurs divers besoins et pos­si­bi­li­tés, et d’éliminer les pra­tiques d’exclusion et de hié­rar­chi­sa­tion[6]. Pour Angelis et Harvey, « il est dif­fi­cile de conce­voir l’émancipation du capi­tal, de trou­ver des solu­tions décou­lant de la notion du buen vivir, et de la jus­tice sociale et éco­lo­gique, sans s’organiser, en même temps, sur le ter­rain des biens com­muns et des sys­tèmes non mar­chan­di­sés de pro­duc­tion sociale[7] ». Les biens com­muns anti­ca­pi­ta­listes peuvent poten­tiel­le­ment ren­for­cer (empo­wer) les luttes contre le capi­tal (et l’État) en élar­gis­sant les espaces d’autonomie dans la repro­duc­tion sociale. Dans ce sens, ils consti­tuent le fon­de­ment même de la lutte. Se déta­cher des moyens et pro­ces­sus de repro­duc­tion sociale du marché et de l’État signi­fie se doter de moyens pour lutter contre ce marché et cet État.

Par exemple, les pra­tiques de par­tage autour de l’alimentation, du loge­ment, de l’eau, de la santé, de l’éducation créent un espace d’autonomie et allègent l’emprise du marché et de l’État. Les sujets de la lutte acquièrent plus de forces quand les bases maté­rielles de leur repro­duc­tion sociale se mettent en place par le biais de biens com­muns.

La rupture

L’argument est valable pour la poli­tique de la décrois­sance. Le bien-être maté­riel de la majo­rité de la popu­la­tion est dépen­dant de la redis­tri­bu­tion des fruits de la crois­sance éco­no­mique sous le capi­ta­lisme (et l’État). Organiser le ter­rain de la repro­duc­tion sociale à partir des biens com­muns anti­ca­pi­ta­listes pour­rait éven­tuel­le­ment briser les liens entre la crois­sance éco­no­mique et le bien-être. Cela dépas­se­rait le rôle joué par la redis­tri­bu­tion des béné­fices de la crois­sance éco­no­mique en satis­fai­sant les besoins maté­riels par une repro­duc­tion sociale équi­table et col­lec­tive. Les biens com­muns alors pour­raient libé­rer les sujets poten­tiels de la poli­tique de la décrois­sance en éri­geant la base maté­rielle sur laquelle ces sujets pour­raient prendre le devant de la scène.

Les biens com­muns ne sont pas seule­ment la pièce maî­tresse poten­tielle d’une future société de décrois­sance. Le pro­ces­sus de construc­tion des com­muns ne doit pas seule­ment être une vision pour un avenir post­crois­sance, mais un appel à s’organiser ici et main­te­nant, afin d’ouvrir les voies poten­tielles vers cet avenir. En fin de compte, les biens com­muns anti­ca­pi­ta­listes devraient rele­ver d’une stra­té­gie de décrois­sance et non pas être le résul­tat de cette stra­té­gie.

Bengi Akbulut, pro­fes­seure adjointe au dépar­te­ment de géo­gra­phie de l’Université Concordia


  1. Giorgos Kallis, « In defence of degrowth », Ecological Economics, vol. 70, n° 5, 2011.
  2. Valérie Fournier, « Escaping from the eco­nomy : the poli­tics of degrowth », International Journal of Sociology and Social Policy, vol. 28, n° 11-12, 2008.
  3. Tim Jackson, Prosperity without Growth. Economics for a Finite Planet, Londres, Earthscan, 2009.
  4. Giorgos Kallis, « The degrowth alter­na­tive », Great Transition Initiative, février 2015, <https://​www​.great​tran​si​tion​.org/​p​u​b​l​i​c​a​t​i​o​n​/​t​h​e​-​d​e​g​r​o​w​t​h​-​a​l​t​e​r​n​ative>.
  5. <http://​www​.mid​night​notes​.org/​m​n​p​u​b​l​i​c​.html>.
  6. Silvia Federici et George Caffentzis, « Commons against and beyond capi­ta­lism », Community Development Journal, vol. 49, n° S1, 2014.
  7. Massimo De Angelis et David Harvey, « The com­mons », dans Martin Parker, George Cheney, Valérie Fournier et Chris Land (dir.), The Routledge Companion to Alternative Organization, Londres, Routledge, 2014.

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