Haïti - Social

Les causes de l’échec de la communauté international en Haïti

Entretien avec Ricardo Seitenfus

Par Mis en ligne le 14 janvier 2011

Dans d’une entrevue, publiée lundi dans le journal « Le Temps » en Suisse, le représentant du Secrétaire Général de l’OEA Ricardo Seitenfus explique les causes et les erreurs qui ont conduit à l’échec de la communauté Internationale en Haïti.


Dix mille Casques bleus en Haïti. A votre sens, une pré­sence contre-productive ?

Ricardo Seitenfus : Le sys­tème de pré­ven­tion des litiges dans le cadre du sys­tème onu­sien n’est pas adapté au contexte haï­tien. Haïti n’est pas une menace inter­na­tio­nale. Nous ne sommes pas en situa­tion de guerre civile. Haïti n’est ni l’Irak ni l’Afghanistan. Et pour­tant le Conseil de sécu­rité, puisqu’il manque d’alternative, a imposé des Casques bleus depuis 2004, après le départ du pré­sident Aristide. Depuis 1990, nous en sommes ici à notre hui­tième mis­sion onu­sienne. Haïti vit depuis 1986 et le départ de Jean-Claude Duvalier ce que j’appelle un conflit de basse inten­sité. Nous sommes confron­tés à des luttes pour le pou­voir entre des acteurs poli­tiques qui ne res­pectent pas le jeu démo­cra­tique. Mais il me semble qu’Haïti, sur la scène inter­na­tio­nale, paie essen­tiel­le­ment sa grande proxi­mité avec les Etats-Unis. Haïti a été l’objet d’une atten­tion néga­tive de la part du sys­tème inter­na­tio­nal. Il s’agissait pour l’ONU de geler le pou­voir et de trans­for­mer les Haïtiens en pri­son­niers de leur propre île. L’angoisse des boat people explique pour beau­coup les déci­sions de l’international vis-à-vis d’Haïti. On veut à tout prix qu’ils res­tent chez eux.

Qu’est-ce qui empêche la nor­ma­li­sa­tion du cas haïtien ?

Ricardo Seitenfus : Pendant deux cents ans, la pré­sence de troupes étran­gères a alterné avec celle de dic­ta­teurs. C’est la force qui défi­nit les rela­tions inter­na­tio­nales avec Haïti et jamais le dia­logue. Le péché ori­gi­nel d’Haïti, sur la scène mon­diale, c’est sa libé­ra­tion. Les Haïtiens com­mettent l’inacceptable en 1804 : un crime de lèse-majesté pour un monde inquiet. L’Occident est alors un monde colo­nia­liste, escla­va­giste et raciste qui base sa richesse sur l’exploitation des terres conquises. Donc, le modèle révo­lu­tion­naire haï­tien fait peur aux grandes puis­sances. Les Etats-Unis ne recon­naissent l’indépendance d’Haïti qu’en 1865. Et la France exige le paie­ment d’une rançon pour accep­ter cette libé­ra­tion. Dès le départ, l’indépendance est com­pro­mise et le déve­lop­pe­ment du pays entravé. Le monde n’a jamais su com­ment trai­ter Haïti, alors il a fini par l’ignorer. Ont com­mencé deux cents ans de soli­tude sur la scène inter­na­tio­nale. Aujourd’hui, l’ONU applique aveu­glé­ment le cha­pitre 7 de sa charte, elle déploie ses troupes pour impo­ser son opé­ra­tion de paix. On ne résout rien, on empire. On veut faire d’Haïti un pays capi­ta­liste, une plate-forme d’exportation pour le marché amé­ri­cain, c’est absurde. Haïti doit reve­nir à ce qu’il est, c’est-à-dire un pays essen­tiel­le­ment agri­cole encore fon­da­men­ta­le­ment impré­gné de droit cou­tu­mier. Le pays est sans cesse décrit sous l’angle de sa vio­lence. Mais, sans Etat, le niveau de vio­lence n’atteint pour­tant qu’une frac­tion de celle des pays d’Amérique latine. Il existe des élé­ments dans cette société qui ont pu empê­cher que la vio­lence se répande sans mesure.

N’est-ce pas une démis­sion de voir en Haïti une nation inas­si­mi­lable, dont le seul hori­zon est le retour à des valeurs traditionnelles ?

Ricardo Seitenfus : Il existe une partie d’Haïti qui est moderne, urbaine et tour­née vers l’étranger. On estime à 4 mil­lions le nombre de Haïtiens qui vivent en dehors de leurs fron­tières. C’est un pays ouvert au monde. Je ne rêve pas d’un retour au XVIe siècle, à une société agraire. Mais Haïti vit sous l’influence de l’international, des ONG, de la cha­rité uni­ver­selle. Plus de 90% du sys­tème édu­ca­tif et de la santé sont en mains pri­vées. Le pays ne dis­pose pas de res­sources publiques pour pou­voir faire fonc­tion­ner d’une manière mini­male un sys­tème éta­tique. L’ONU échoue à tenir compte des traits cultu­rels. Résumer Haïti à une opé­ra­tion de paix, c’est faire l’économie des véri­tables défis qui se pré­sentent au pays. Le pro­blème est socio-éco­no­mique. Quand le taux de chô­mage atteint 80%, il est insup­por­table de déployer une mis­sion de sta­bi­li­sa­tion. Il n’y a rien à sta­bi­li­ser et tout à bâtir.

Haïti est un des pays les plus aidés du monde et pour­tant la situa­tion n’a fait que se dété­rio­rer depuis vingt-cinq ans. Pourquoi ?

Ricardo Seitenfus : L’aide d’urgence est effi­cace. Mais lorsqu’elle devient struc­tu­relle, lorsqu’elle se sub­sti­tue à l’Etat dans toutes ses mis­sions, on abou­tit à une déres­pon­sa­bi­li­sa­tion col­lec­tive. S’il existe une preuve de l’échec de l’aide inter­na­tio­nale, c’est Haïti. Le pays en est devenu la Mecque. Le séisme du 12 jan­vier, puis l’épidémie de cho­léra ne font qu’accentuer ce phé­no­mène. La com­mu­nauté inter­na­tio­nale a le sen­ti­ment de devoir refaire chaque jour ce qu’elle a ter­miné la veille. La fatigue d’Haïti com­mence à poindre. Cette petite nation doit sur­prendre la conscience uni­ver­selle avec des catas­trophes de plus en plus énormes. J’avais l’espoir que, dans la détresse du 12 jan­vier, le monde allait com­prendre qu’il avait fait fausse route avec Haïti. Malheureusement, on a ren­forcé la même poli­tique. Au lieu de faire un bilan, on a envoyé davan­tage de sol­dats. Il faut construire des routes, élever des bar­rages, par­ti­ci­per à l’organisation de l’Etat, au sys­tème judi­ciaire. L’ONU dit qu’elle n’a pas de mandat pour cela. Son mandat en Haïti, c’est de main­te­nir la paix du cimetière.

Quel rôle jouent les ONG dans cette faillite ?

Ricardo Seitenfus : A partir du séisme, Haïti est devenu un car­re­four incon­tour­nable. Pour les ONG trans­na­tio­nales, Haïti s’est trans­formé en un lieu de pas­sage forcé. Je dirais même pire que cela : de for­ma­tion pro­fes­sion­nelle. L’âge des coopé­rants qui sont arri­vés après le séisme est très bas ; ils débarquent en Haïti sans aucune expé­rience. Et Haïti, je peux vous le dire, ne convient pas aux ama­teurs. Après le 12 jan­vier, à cause du recru­te­ment massif, la qua­lité pro­fes­sion­nelle a beau­coup baissé. Il existe une rela­tion malé­fique ou per­verse entre la force des ONG et la fai­blesse de l’Etat haï­tien. Certaines ONG n’existent qu’à cause du mal­heur haïtien.

Quelles erreurs ont été com­mises après le séisme ?

Ricardo Seitenfus : Face à l’importation mas­sive de biens de consom­ma­tion pour nour­rir les sans-abri, la situa­tion de l’agriculture haï­tienne s’est encore péjo­rée. Le pays offre un champ libre à toutes les expé­riences huma­ni­taires. Il est inac­cep­table du point de vue moral de consi­dé­rer Haïti comme un labo­ra­toire. La recons­truc­tion d’Haïti et la pro­messe que nous fai­sons miroi­ter de 11 mil­liards de dol­lars attisent les convoi­tises. Il semble qu’une foule de gens viennent en Haïti, non pas pour Haïti, mais pour faire des affaires. Pour moi qui suis Américain, c’est une honte, une offense à notre conscience. Un exemple : celui des méde­cins haï­tiens que Cuba forme. Plus de 500 ont été ins­truits à La Havane. Près de la moitié d’entre eux, alors qu’ils devraient être en Haïti, tra­vaillent aujourd’hui aux Etats-Unis, au Canada ou en France. La révo­lu­tion cubaine est en train de finan­cer la for­ma­tion de res­sources humaines pour ses voi­sins capitalistes…

On décrit sans cesse Haïti comme la marge du monde, vous res­sen­tez plutôt le pays comme un concen­tré de notre monde contemporain…?

Ricardo Seitenfus : C’est le concen­tré de nos drames et des échecs de la soli­da­rité inter­na­tio­nale. Nous ne sommes pas à la hau­teur du défi. La presse mon­diale vient en Haïti et décrit le chaos. La réac­tion de l’opinion publique ne se fait pas attendre. Pour elle, Haïti est un des pires pays du monde. Il faut aller vers la culture haï­tienne, il faut aller vers le ter­roir. Je crois qu’il y a trop de méde­cins au chevet du malade et la majo­rité de ces méde­cins sont des éco­no­mistes. Or, en Haïti, il faut des anthro­po­logues, des socio­logues, des his­to­riens, des poli­to­logues et même des théo­lo­giens. Haïti est trop com­plexe pour des gens qui sont pres­sés ; les coopé­rants sont pres­sés. Personne ne prend le temps ni n’a le goût de tenter de com­prendre ce que je pour­rais appe­ler l’âme haï­tienne. Les Haïtiens l’ont bien saisi, qui nous consi­dèrent, nous la com­mu­nauté inter­na­tio­nale, comme une vache à traire. Ils veulent tirer profit de cette pré­sence et ils le font avec une maes­tria extra­or­di­naire. Si les Haïtiens nous consi­dèrent seule­ment par l’argent que nous appor­tons, c’est parce que nous nous sommes pré­sen­tés comme cela.

Au-delà du constat d’échec, quelles solu­tions proposez-vous ?

Ricardo Seitenfus : Dans deux mois, j’aurai ter­miné une mis­sion de deux ans en Haïti. Pour rester ici, et ne pas être ter­rassé par ce que je vois, j’ai dû me créer un cer­tain nombre de défenses psy­cho­lo­giques. Je vou­lais rester une voix indé­pen­dante malgré le poids de l’organisation que je repré­sente. J’ai tenu parce que je vou­lais expri­mer mes doutes pro­fonds et dire au monde que cela suffit. Cela suffit de jouer avec Haïti. Le 12 jan­vier m’a appris qu’il existe un poten­tiel de soli­da­rité extra­or­di­naire dans le monde. Même s’il ne faut pas oublier que, dans les pre­miers jours, ce sont les Haïtiens tout seuls, les mains nues, qui ont tenté de sauver leurs proches. La com­pas­sion a été très impor­tante dans l’urgence. Mais la cha­rité ne peut pas être le moteur des rela­tions inter­na­tio­nales. Ce sont l’autonomie, la sou­ve­rai­neté, le com­merce équi­table, le res­pect d’autrui qui devraient l’être. Nous devons penser simul­ta­né­ment à offrir des oppor­tu­ni­tés d’exportation pour Haïti mais aussi pro­té­ger cette agri­cul­ture fami­liale qui est essen­tielle pour le pays. Haïti est le der­nier para­dis des Caraïbes encore inex­ploité pour le tou­risme, avec 1700 kilo­mètres de côtes vierges ; nous devons favo­ri­ser un tou­risme cultu­rel et éviter de paver la route à un nouvel eldo­rado du tou­risme de masse. Les leçons que nous don­nons sont inef­fi­caces depuis trop long­temps. La recons­truc­tion et l’accompagnement d’une société si riche sont une des der­nières grandes aven­tures humaines. Il y a 200 ans, Haïti a illu­miné l’histoire de l’humanité et celle des droits humains. Il faut main­te­nant lais­ser une chance aux Haïtiens de confir­mer leur vision.

HL/ Arnaud Robert / Le Temps – lundi 20 décembre 2010

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