Haïti

Les capitalistes fondent sur le désastre

Par Mis en ligne le 26 novembre 2010

Qui en pro­fite lorsque des réfu­giés sont expul­sés des camps vers des zones de tra­vail vouées à l’industrie du vête­ment et de la télé­pho­nie mobile ?

Expulsion de réfu­giés, confis­ca­tion de terres, capi­ta­lisme du désastre – on ne peut racon­ter l’histoire de Haïti sans évo­quer tout cela. Huit mois après le trem­ble­ment de terre, beau­coup des 1,7 mil­lions d’Haïtiens vivant sous des bâches en lam­beaux dans des camps sor­dides autour de Port-au Prince sont contraints de quit­ter leur ville de tentes qu’ils ont ins­tal­lées sur des ter­rains privés. Entre-temps, des entre­prises, anxieuses de récu­pé­rer les miettes du désastre, se ruent pour pro­fi­ter de jour­nées de tra­vail en dépla­çant les réfu­giés vers de nou­veaux camps dont cer­tains sont conçus pour fonc­tion­ner comme des zones de déve­lop­pe­ment indus­triel. Et per­sonne n’est là pour les en empê­cher.

En mars, les pro­prié­taires ter­riens et les auto­ri­tés poli­cières ont com­mencé à expul­ser les dépla­cés de leurs cités de for­tune sur ordre des pro­prié­taires de terres où étaient ins­tal­lés ces camps. Inter­na­tio­nal Action Ties (IAT), une agence com­mu­nau­taire de déve­lop­pe­ment de proxi­mité oeu­vrant à Haïti affirme que les auto­ri­tés éva­cuent régu­liè­re­ment les camps. L’Organisation inter­na­tio­nale pour les migra­tions, qui cha­peaute l’aide inter­na­tio­nale au trem­ble­ment de terre, s’est avérée inca­pable d’empêcher les expul­sions et a été réduite à jouer les média­teurs entre les pro­prié­taires ter­riens et les occu­pants des camps. Un rap­port récent d’AT donne des images directes d’expulsions par la police haï­tienne dans les com­munes de Delmas et de Cité Soleil : les bull­do­zers démo­lis­sant de frêles abris, des poli­ciers jouant du bâton et tirant en l’air ainsi que plu­sieurs cas d’agressions sexuelles. IAT attaque le gou­ver­ne­ment haï­tien et les inter­ve­nants de l’ONU ainsi que la com­mu­nauté des ONG pour ne pas défendre les réfu­giés.

Et il y a une énorme embrouille : il n’est même pas cer­tain que ces pro­prié­taires ter­riens détiennent effec­ti­ve­ment les titres de pro­priété sur les terres dont sont expul­sés les réfu­giés.

Des lois confuses sur le droit à la pro­priété empoi­sonnent Haïti depuis ses ori­gines. Le carac­tère nébu­leux et ambigu des reven­di­ca­tions des pro­prié­taires contri­bue à aggra­ver l’état actuel de catas­trophe. Le pre­mier diri­geant du Haïti post-colo­nial, Jean-Jacques Dessalines, imposa une redis­tri­bu­tion radi­cale des terres au début des années 1800, répar­tis­sant les terres de plan­ta­tions entre les esclaves libé­rés. Mais après son assas­si­nat, la réforme fut inter­rom­pue et les chefs mili­taires s’approprièrent les anciennes plan­ta­tions. La poli­tique fon­cière devint de plus en plus confuse au fil des dic­ta­tures. Dans les années 50 et 60, François « Papa Doc »Duvalier dis­tri­bua la terre à Ses Tontons Macoutes ou les aban­donna à des acca­pa­reurs. Dans les années 80, de nou­velles ten­ta­tives de nor­ma­li­sa­tion du droit sur les terres échouèrent.

Le 11 jan­vier 2010, le jour avant le trem­ble­ment de terre, 85 % des habi­tants de Port-au Prince habi­taient sur des terres à la pro­priété contes­table. « Il n’y a aucun cadastre qui per­mette de dire à qui la terre appar­tient », dit Julie Schindall d’Oxfam. « Pour chaque par­celle, il peut y avoir jusqu’à trois per­sonnes reven­di­quant la pro­priété pour l’une ou l’autre bonne raison. » . IAT estime que 70 % envi­ron des pré­ten­dus pro­prié­taires ter­riens ne dis­posent pas des titres de pro­priété dont ils se pré­valent et demande un mora­toire sur les expul­sions jusqu’à ce que ce pro­blème de droits de pro­priété soit résolu. Entre-temps, ce doit être de la res­pon­sa­bi­lité de la mis­sion de sta­bi­li­sa­tion des Nations Unies à Haïti, confor­mé­ment à son mandat, d’y assu­rer le res­pect des droits de l’homme. Cela com­porte le droit à l’abri et au loge­ment. La légis­la­tion haï­tienne, ajoute Schindall, inter­dit clai­re­ment les expul­sions for­cées.

La voie à suivre semble évi­dente : défi­nir la légis­la­tion et l’attribution des terres avant de raser les abris et d’expulser des camps les bles­sés, les malades et les mou­rants. Mais en mars, le pré­sident René Préval, sous la pres­sion des pro­prié­taires ter­riens et des milieux d’affaires, a ordonné aux orga­ni­sa­tions d’aide d’interrompre la dis­tri­bu­tion de nour­ri­ture (à l’exception tou­te­fois des femmes enceintes et des enfants). Ce qui fut perçu comme un moyen de pres­sion pour forcer les camps à se déman­te­ler.

En l’absence d’une auto­rité gou­ver­ne­men­tale, les ONG et les milieux d’affaires rem­plissent le vide et pro­fitent de la situa­tion. Ainsi, Nabatec, un consor­tium appar­te­nant aux familles haï­tiennes les plus puis­santes et World Vision, une orga­ni­sa­tion huma­ni­taire chré­tienne, pro­jettent de déve­lop­per une nou­velle ville à l’intention de 300.000 Haïtiens dépla­cés avec des usines de pro­duc­tion de vête­ments, des mai­sons, des maga­sins et des res­tau­rants. Cette nou­velle zone indus­trielle se situera à Corail Cesselesse, à neuf miles de Port-auPrince. Nabatec est pro­prié­taire de la terre où vivront les réfu­giés et pré­tend obte­nir une part des 7 mil­lions de $ que le gou­ver­ne­ment haï­tien pour­rait verser aux pro­prié­taires qui aban­don­ne­raient leurs droits sur ce site.

« Une fois que je trans­fère les gens à Corail, ils ne dorment plus bien « , affirme Melinda Miles, direc­trice du groupe d’aide KONPAY. « Cela fait 40.000 per­sonnes par­quées au milieu du désert » . Elle affirme que Corail Cesselesse, comme les autres camps, n’a plus reçu de dis­tri­bu­tion de nour­ri­ture cor­recte au cours des deux der­niers mois ; les enfants y ont les che­veux oranges, signe de mal­nu­tri­tion. Et Nabatec s’est ins­ti­tué en chien de garde com­mer­cial pour les com­pa­gnies pri­vées qui sou­haitent s’établir à Corail, notam­ment une usine de vête­ments sud-coréenne et une entre­prise viet­na­mienne de télé­pho­nie cel­lu­laire.

Dans la mesure où la plu­part des ONG sur le ter­rain se dés­in­té­ressent de la pro­blé­ma­tique des expul­sions, beau­coup d’Haïtiens dépla­cés res­tent à la merci de pro­prié­taires anxieux de récu­pé­rer leur terre. Ils sont pris entre un gou­ver­ne­ment impuis­sant et un afflux d’investisseurs étran­gers dési­reux de capi­ta­li­ser à bon compte sur un pays ruiné – juste au moment où la saison des oura­gans bat son plein.



Merci à Investig’Action
Source : http://​www​.michel​col​lon​.info/​H​a​i​t​i​-​L​e​s​-​c​a​p​i​t​a​l​i​s​t​e​s​-​f​o​n​d​e​n​t​-​s​u​r​.html
Date de paru­tion de l’article ori­gi­nal : 14/09/2010
URL de cette page : http://​www​.tlax​cala​-int​.org/​a​r​t​i​c​l​e​.​a​s​p​?​r​e​f​e​r​e​n​c​e​=2664

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