Les banques canadiennes : renforcées par la crise ?

Par Mis en ligne le 28 novembre 2009

À la veille du sommet G-20 de Londres, le pre­mier ministre du Canada, Stephen Harper, s’est laissé aller à chan­ter les louanges des grandes banques cana­diennes devant la presse finan­cière de la capi­tale britannique.

« Nous avons le sec­teur finan­cier repo­sant le plus sur la libre entre­prise. Nous sommes les seuls à ne pas natio­na­li­ser ou natio­na­li­ser en partie notre sys­tème finan­cier » [1]. Selon le pres­ti­gieux Financial Times, qui a publié en pre­mière page les décla­ra­tions de M. Harper, celui-ci aurait ajouté que les banques cana­diennes devraient pro­fi­ter de la force rela­tive de leurs bilans finan­ciers pour faire des acqui­si­tions aux États-Unis et ailleurs dans le monde et que son gou­ver­ne­ment appuie­rait de tels efforts car ce serait « l’occasion pour le Canada d’accroitre son rôle dans dans le sec­teur finan­cier inter­na­tio­nal ». [2]

Effectivement, les banques cana­diennes vont très bien ces temps-ci. Profitant des déboires des banques amé­ri­caines plom­bées par les créances toxiques (toxic assets) de la crise dessub­primesla Banque Royale s’est hissée au sep­tième rang des banques nord-amé­ri­caines, suivie de la Toronto-Dominion, de la Banque Scotia et de la Banque de Montréal, res­pec­ti­ve­ment aux 8e, 9e et 10e rangs. La cin­quième banque du pays, la CIBC, serait aussi parmi les 50 pre­mières du conti­nent. [3]

Alors pour­quoi leur allon­ger une aide tour­nant autour de 125 mil­liards de dol­lars ? Car c’est bien la somme allouée aux banques cana­diennes par le gou­ver­ne­ment fédé­ral au cou­rant des 6 der­niers mois via le Programme d’achat des prêts hypo­thé­caires assu­rés (PAPH). [4] Bien que ne pre­nant pas la forme d’injection directe de capi­taux ou d’achat d’actifs toxiques, comme l’on fait les pro­grammes de sau­ve­tage des gou­ver­ne­ments état­su­nien ou bri­tan­nique, il n’en reste pas moins que cela est un pro­gramme d’appui massif au sec­teur finan­cier local. Ce qui est loin d’être passé inaperçu à l’international. Selon l’hebdomadaire fran­çais Le Point, qui cite une étude du Fonds moné­taire inter­na­tio­nal (FMI) du 18 février, le Canada serait au 3e rang mon­dial quant au coût de l’ensemble des mesures de sou­tien public aux banques en % du PIB. Il s’élèverait ici à 8,8%, devant les États-Unis à 6,3% et der­rière le Royaume-Uni qui aurait englouti pas moins de 19,8% de son PIB dans le sau­ve­tage de ses ins­ti­tu­tions ban­caires. [5]

Selon le ministre des Finances Flaherty, il ne s’agissait avec ce pro­gramme d’achat que de donner une chance égale aux banques cana­diennes aux prises avec une concur­rence « déloyale » des autres grandes banques de la pla­nète qui béné­fi­cie­raient, elles, des pro­grammes d’aide de leur gou­ver­ne­ment res­pec­tif. Et, bien sûr, ajou­tait-il, c’est aussi un acte d’intérêt public que d’injecter de la liqui­dité dans le sys­tème finan­cier pour qu’il ne se grippe pas, ce qui crée­rait une panique chez les entre­prises et les épar­gnants. Mais voilà que les décla­ra­tions intem­pes­tives de Harper lors de son périple lon­do­nien lèvent le voile sur les vraies rai­sons moti­vant ce soi-disant acte « d’intérêt public ». Il ne s’agit, ni plus ni moins, que de per­mettre aux banques cana­diennes de conso­li­der leur posi­tion et de se consti­tuer un trésor de guerre pour monter à l’assaut de leurs concur­rentes amé­ri­caines en dif­fi­culté. Le tout aux frais des contribuables.

Appréhendant une grogne publique devant les propos impru­dents du pre­mier ministe, Ed Clark, le p.-d.g. de la Toronto Dominion, la 8e banque du conti­nent, a décidé de tem­pé­rer les ardeurs des poli­ti­ciens en rap­pe­lant que la crise sera aussi sévère ici qu’ailleurs dans le monde et que la force des banques cana­diennes n’était que rela­tive face au déclin des concur­rents amé­ri­cains et inter­na­tio­naux. [6] D’autres s’empressent d’ajouter que les ins­ti­tu­tions cana­diennes n’ont uti­lisé que 40 mil­liards du pro­gramme d’aide annoncé par Ottawa jusqu’à pré­sent. Il n’en reste pas moins que ce pro­gramme d’aide aux banques est trois fois plus impor­tant que le pro­gramme de sou­tien à l’économie de 40 mil­liards dévoilé par Ottawa lors du budget de jan­vier dernier.

Face à ce fla­grant dés­équi­libre en faveur des banques, quelques voix cou­ra­geuses s’élèvent. Les pro­fes­seurs Gindin et Panitch de l’Université York à Toronto posent le pro­blème clai­re­ment : si les banques sont consi­dé­rées comme des ins­ti­tu­tions d’intérêt public jus­ti­fiant un tel apport massif de capi­taux, pour quoi ne pas les natio­na­li­ser et en faire de vrais orga­nismes publics soumis à un contrôle popu­laire ? [7] Pierre Beaulne, l’économiste de la CSQ, ajoute que le pro­blème avec cette injec­tion de liqui­di­tés est qu’elle n’est pas assor­tie de condi­tions quant à son uti­li­sa­tion au Canada, que ce soit pour garan­tir les prêts locaux ou bien pour main­te­nir les emplois. [8] L’organisme ATTAC-Québec y va, quant à lui, de plu­sieurs sug­ges­tions per­ti­nentes. Il pro­pose notam­ment de [9]

• « Établir un contrôle public des banques et du sec­teur finan­cier. Il faut éta­blir un contrôle public des banques au moyen de strictes limites de leurs acti­vi­tés, de l’interdiction de spé­cu­ler et d’avoir des filiales dans les para­dis fis­caux ou ailleurs à l’étranger, et d’un pla­fond de la rému­né­ra­tion de leurs diri­geants. Mieux encore serait la natio­na­li­sa­tion des banques commerciales.

• « Éliminer les retraites par capi­ta­li­sa­tion bour­sière. Il faut natio­na­li­ser les fonds de pen­sion et les caisses de retraites et éta­blir un sys­tème uni­ver­sel et éga­li­taire de retraite par répar­ti­tion. Il faut éli­mi­ner les retraites par capi­ta­li­sa­tion bour­sière, qui forcent les citoyenNEs à s’intégrer dans l’économie casino et entraînent des pertes consi­dé­rables à l’occasion des krachs. »

Il y a là matière à réflexion pour la gauche poli­tique et sociale au Québec. Face à la « multi-crise » (struc­tu­relle, envi­ron­ne­men­tale et sociale) qui s’abat sur la pla­nète, un pro­gramme auda­cieux de lutte et de reven­di­ca­tions s’impose. La ques­tion de l’avenir du sec­teur finan­cier devrait être plus que jamais au coeur de cette démarche.

Notes

[1] « Harper inquiet pour les banques ? » Radio Canada, 31 mars 2009.

[2] « PM tells Canada’s banks to expand over­seas. » Financial Times, 30 mars 2009. Repris dans le Globe and Mail du 31 mars 2009.

[3] « Canada’s banks climb in ran­kings as U.S. giants stumble. » Financial Post, 16 mars 2009.

[4] Voir Michel Chossudovski, « Canada : Opération “Relance éco­no­mique”, $200 mil­liards pour les banques», Mondialisation​.ca, 28 jan­vier 2009.

[5] « Le prix exor­bi­tant du sau­ve­tage des banques», Le Point​.com, 12 mars 2009.

[6] « Banks facing new chal­lenges : TD’s Clark», Financial Post, 6 avril 2009. Paru éga­le­ment dansThe Gazette, 6 avril 2009.

[7] Leo Panitch et Sam Gindin, « From Global Finance to the Nationalization of the Banks : Eight Theses on the Economic Crisis», The Bullet, 25 février 2009.

[8] Pierre Beaulne, « Examen du budget fédé­ral du 27 jan­vier 2009», Économie autre­ment, 10 février 2009.

[9] « Des idées citoyennes pour contrer la crise. Appel soumis à la signa­ture des indi­vi­dus, orga­nismes, syn­di­cats et mou­ve­ments sociaux», ATTAC-Québec

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