Les ancêtres du mouvement Occupy

Par Mis en ligne le 11 janvier 2012

J’ai pu écou­ter, à Londres, Billy Bragg, le chan­teur de la classe labo­rieuse, rejoint par beau­coup d’autres dans la foule pour chan­ter un for­mi­dable chant sur les Diggers, un mou­ve­ment très radi­cal qui prit part à la révo­lu­tion anglaise des années 1640 [1]. Je pense que c’est une source de forces d’être en mesure de puiser dans nos propres tra­di­tions révo­lu­tion­naires, dans notre his­toire, alors que nous enga­geons aujourd’hui des luttes pour un chan­ge­ment social radi­cal.

« Nous sommes les 99%» est le slogan magni­fique de notre mou­ve­ment. Il exprime le fait que les 1% les plus riches qui contrôlent l’économie et, à toutes fins utiles, contrôlent le gou­ver­ne­ment de notre pays ont des inté­rêts fon­da­men­ta­le­ment dif­fé­rents des nôtres. Notre lutte se fixe l’objectif de rem­pla­cer la tyran­nie des 1% par une pro­fonde et authen­tique démo­cra­tie – une sou­ve­rai­neté popu­laire – dans laquelle le libre déve­lop­pe­ment de chacun·e sera la condi­tion du libre déve­lop­pe­ment de toutes et de tous. Nous cher­chons à réa­li­ser une com­mu­nauté, animée par la liberté et la jus­tice pour toutes et tous, et animée par ce que cer­tains appel­le­raient un esprit d’amour fra­ter­nel et soro­ral.

Ce but ne pourra être atteint rapi­de­ment ou aisé­ment, mais seule­ment au tra­vers d’un mou­ve­ment social sou­tenu, massif, à facettes mul­tiples et puis­santes. Je suis convaincu qu’afin de rendre notre mou­ve­ment aussi puis­sant et effi­cace qu’il est néces­saire qu’il le soit, nous avons besoin d’explorer et d’apprendre à partir des expé­riences du passé – de luttes et de mou­ve­ments sociaux qui ont effec­ti­ve­ment apporté des chan­ge­ments pour rendre notre pays meilleur.

Il est tout à fait appro­prié de com­men­cer notre explo­ra­tion avec les mots d’Howard Zinn. « La démo­cra­tie n’émane pas du sommet, elle vient de la base», nous dit Zinn au début de son fan­tas­tique film The People Speak. « Les sol­dats mutins, les femmes en colère, les Amérindiens rebelles, les tra­vailleurs et tra­vailleuses, les agi­ta­teurs, les manifestant·e·s contre la guerre, les socia­listes et les anar­chistes et les dissident·e·s de toutes sortes – les fau­teurs de troubles, oui, les per­sonnes qui nous ont donné cette liberté et cette démo­cra­tie que nous avons. »

Ces splen­dides fau­teurs de troubles dont nous parle Zinn ne consti­tuaient pas la tota­lité des 99% de leur temps. Ils étaient une mino­rité mili­tante qui se bat­tait pour les inté­rêts des 99% et qui le fai­sait afin de convaincre leurs sœurs et frères de se joindre à la lutte pour un monde meilleur, afin que s’y joignent de plus en plus et encore plus. Un combat qui se déroule dans l’ombre de ce que cer­tains nomment la « mon­dia­li­sa­tion » – une mon­dia­li­sa­tion domi­née par les entre­prises trans­na­tio­nales qui cherchent à accu­mu­ler d’immenses pro­fits pour les 1% au détri­ment de tous les autres.

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Dans les années 1880, lors de la fon­da­tion de l’American Federation of Labor (AFL), les militant·e·s syn­di­caux expli­quaient dans le pré­am­bule de leur consti­tu­tion : « Une lutte se déroule dans toutes les nations du monde civi­lisé entre les oppres­seurs et les oppri­més de tous les pays ; une lutte entre le Capital et le Travail qui doit croître en inten­sité d’année en année et avoir des consé­quences désas­treuses pour les mil­lions des tra­vailleurs de toutes les nations si [ils] ne s’unissent pas en vue de leur défense com­mune et de leurs inté­rêts. »

Cela est encore plus vrai aujourd’hui que cela l’était il y a 125 ans. Nous devons nous unir – l’immense majo­rité – pour résis­ter et vaincre notre oppres­sion et notre exploi­ta­tion col­lec­tives.

Le mou­ve­ment d’occupation qui a balayé notre pays – ces mil­lions d’entre nous qui en font partie et/​ou qui s’y iden­ti­fient – se com­pose, bien sûr, de quelque chose de plus large que ceux d’entre nous qui ont pu dormir, manger et vivre sur les dif­fé­rents sites d’occupation. Nous sommes nom­breux. Nos idées et nos aspi­ra­tions sont par­ta­gées par beau­coup, beau­coup plus encore dans notre pays. Selon les son­dages récem­ment publiés dans le New York Times, envi­ron 25% des gens aux Etats-Unis s’opposent à ce que nous repré­sen­tons ; envi­ron 45% sont favo­rables à nos idées et 30 autres pour cent n’en connaissent pas suf­fi­sam­ment pour se pro­non­cer. Il me semble que ce serait un but louable pour notre mou­ve­ment de conso­li­der le sou­tien de ce 45%, d’y joindre autant que pos­sible ceux qui font partie des 30% d’indécis et même gagner cer­tains du 25% cri­tique.

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Je suis convaincu que nous pou­vons apprendre quelque chose ayant de la valeur de l’histoire des mou­ve­ments sociaux anté­rieurs. Je vais main­te­nant offrir quelques phrases de certain·e·s des dirigeant·e·s passés du mou­ve­ment des tra­vailleurs et tra­vailleuses ainsi que du mou­ve­ment pour les droits civiques.

Avant toute chose, tou­te­fois, nous devons être pru­dents au sujet de ce que nous enten­dons par « diri­geants ». Ainsi que le décla­rait le grand socia­liste et orga­ni­sa­teur syn­di­cal Eugene Victor Debs [2]: « Je ne suis pas un diri­geant syn­di­cal. Je ne veux pas que vous me sui­viez ou qui que ce soit d’autre. Si vous êtes à la recherche d’un Moïse qui vous conduira hors de ce désert capi­ta­liste, vous res­te­rez exac­te­ment là où vous vous trou­vez. Je ne vous mène­rai pas vers la terre pro­mise si je le pou­vais, parce que si je le fai­sais, quelqu’un d’autre vous en sor­tira. Vous devez uti­li­ser vos têtes aussi bien que vos mains et vous sor­ti­rez vous-même de votre condi­tion actuelle, ainsi que les capi­ta­listes uti­lisent aujourd’hui vos têtes et vos mains. »

Plusieurs années plus tard, Ella Baker [3] – qui tra­vailla avec le NAACP, le Southern Christian Leadership Conference et le Student Nonviolent Coordinating Committee – a expli­qué son propre rôle diri­geant d’une façon que Debs aurait appré­cié : « Vous ne m’avez pas vu à la télé­vi­sion, vous n’avez pas vu de nou­velles his­toires sur moi. Le genre de rôle que j’ai essayé de jouer a été de ramas­ser des pièces ou d’assembler des pièces de telle sorte que j’espérais ainsi qu’une orga­ni­sa­tion pour­rait exis­ter. Ma théo­rie : un peuple fort n’a pas besoin de diri­geants forts. »

Les diri­geants authen­tiques sont ceux et celles qui aident encore et tou­jours plus les per­sonnes fai­sant partie du 99% à penser d’une façon cri­tique et à s’organiser eux-mêmes effi­ca­ce­ment. Il s’agit là d’une notion très radi­cale, révo­lu­tion­naire. Ella Baker était une révo­lu­tion­naire. Elle a sou­li­gné que l’intégration raciale en elle-même n’était pas un but suf­fi­sant. « Afin qu’en tant que per­sonnes pauvres et oppri­mées nous deve­nions une partie de la société qui soit signi­fi­ca­tive », expli­quait-elle, « le sys­tème dans lequel nous vivons aujourd’hui doit être changé radi­ca­le­ment. […] Cela signi­fie faire face à un sys­tème qui, de lui-même, n’est pas conforme à vos besoins et conce­voir des moyens par les­quels vous chan­ge­rez ce sys­tème » Ce que Baker décrit est une lutte de pou­voir par laquelle les 99% se libèrent, de plus en plus et fina­le­ment com­plè­te­ment, du pou­voir oppres­sif des 1%.

En rela­tion avec ces idées, on peut men­tion­ner les remarques d’A. Philip Randolph [4], qui a joué un rôle cen­tral autant dans le mou­ve­ment ouvrier que dans celui des droits civiques. « Le pou­voir et la pres­sion sont à l’origine de la marche pour une jus­tice sociale et pour les réformes. […] Le pou­voir et la pres­sion ne résident pas dans les mains de quelques-uns, d’une intel­li­gent­zia, [mais plutôt] ils résident dans et découlent des masses », Randolph insista, en ajou­tant : « Le pou­voir est le prin­cipe actif des […] masses orga­ni­sées, des masses unies pour un but précis. »

Ces idées ont été déve­lop­pées avec une élo­quence par­ti­cu­lière par Martin Luther King. Il est utile de s’intéresser à la façon dont il le fait. Voici ses paroles : « Les plan­ta­tions et le ghetto ont été créés par ceux qui ont le pou­voir autant afin d’y confi­ner ceux qui n’avaient pas de pou­voir que pour que leur impuis­sance se per­pé­tue. Le pro­blème de la trans­for­ma­tion du ghetto est donc un pro­blème d’affrontement entre les forces qui exigent le chan­ge­ment et celles qui se consacrent à la pré­ser­va­tion du statu quo. Une fois ceci posé, le pou­voir bien com­pris n’est rien d’autre que la capa­cité d’atteindre un but. Il s’agit de la force néces­saire à entrai­ner un chan­ge­ment social, poli­tique et éco­no­mique. »

S’inspirant expli­ci­te­ment de l’expérience du mou­ve­ment ouvrier, King sou­ligne : « Le pou­voir est la capa­cité qui rend la majo­rité puis­sante […] dire “oui” lorsqu’ils veulent dire “non”. Ceci est le pou­voir […]. Le pou­voir dans ce qu’il a de meilleur c’est l’amour mis en œuvre dans l’exigence de la jus­tice ; la jus­tice dans ce qu’elle a de meilleur est le pou­voir cor­ri­geant tout ce qui se dresse contre l’amour […]. Laissez-nous être insa­tis­faits jusqu’à ce que soit détruit le tra­gique mur qui sépare la cité exté­rieure de la richesse et du confort de la cité inté­rieure de la pau­vreté et du déses­poir sous les coups de bélier des forces de jus­tice. » [6]

Un aspect de ces com­men­taires de Martin Luther King tient dans la croyance au besoin d’un chan­ge­ment radi­cal, même révo­lu­tion­naire, du sys­tème – ainsi que le demande, comme nous l’avons vu, Ella Baker. Comme Baker, comme A. Philip Randolph, comme Eugène Debs et d’autres encore, Martin Luther King était convaincu que le sys­tème capi­ta­liste, contrôlé par les 1% figu­rant au sommet de celle-ci, devait être rem­placé par un sys­tème poli­tique et éco­no­mique dirigé par les 99%.

Coretta Scott King, son épouse, a rap­pelé plus tard que « vers le pre­mier mois de notre ren­contre », en 1952, Martin Luther King lui par­lait « de tra­vailler dans le cadre de la démo­cra­tie pour nous diri­ger vers un cer­tain type de socia­lisme », argu­men­tant qu’«un cer­tain type de socia­lisme doit être adopté par notre société parce que la façon dont elle fonc­tionne est sim­ple­ment injuste ». Et elle pré­cisa : « La démo­cra­tie signi­fie une jus­tice égale, l’égalité dans tous les aspects de notre société », et elle a indi­qué que son mari « savait que le pro­blème fon­da­men­tal de notre société avait un rap­port avec la jus­tice éco­no­mique, ou […] avec le contraste entre les pos­sé­dants et ceux qui ne pos­sèdent rien ».

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Une dif­fé­rence signi­fi­ca­tive entre le radi­ca­lisme des mou­ve­ments ouvrier et pour les droits civiques et le radi­ca­lisme de notre propre mou­ve­ment d’occupation est que le nôtre – contrai­re­ment aux leurs – ne dis­pose pas actuel­le­ment d’une reven­di­ca­tion ou d’un ensemble de reven­di­ca­tions concrètes, que l’on peut obte­nir immé­dia­te­ment. Le mou­ve­ment pour les droits civiques a reven­di­qué (et fina­le­ment obtenu) la fin des lois Jim Crow [5] de ségré­ga­tion ainsi que le droit de vote pour les Afro-amé­ri­cains dans les Etats du Sud. Le mou­ve­ment syn­di­cal a reven­di­qué une recon­nais­sance des syn­di­cats par les employeurs, des salaires plus élevés, une jour­née de tra­vail plus brève ainsi qu’une amé­lio­ra­tion de leurs condi­tions de tra­vail.

J’aimerais reve­nir sur cette ques­tion du fait que notre mou­ve­ment d’occupation n’a pas de reven­di­ca­tions concrètes mais, avant, je tiens à sou­li­gner un pro­blème quant à res­treindre la lutte aux seules pré­ten­dues « reven­di­ca­tions concrètes ».

En fait, la direc­tion de l’ancienne American Federation of Labor a tendu à réduire l’ensemble des luttes à un tel carac­tère de reven­di­ca­tions « pure­ment et sim­ple­ment » concrètes. Le pré­sident de la Pennsylvania Federation of Labor, James Maurer (qui se consi­dé­rait lui-même comme socia­liste) a laissé cet enre­gis­tre­ment de l’un des dis­cours de pré­sident de l’AFL, Samuel Gompers (1850-1924): « Si un tra­vailleur gagne un dollar et demi pour une jour­née de tra­vail de 10 heures, il vivra à la hau­teur de ce un dollar et demi. Il sait qu’un dollar 75 cents amé­lio­rera sa condi­tion de vie. Il s’efforce natu­rel­le­ment d’obtenir ce dollar et 75 cents. Une fois qu’il y sera par­venu, il veut deux dol­lars et plus de temps libre. Il se bat pour l’obtenir. Insatisfait par ces deux dol­lars, il veut plus encore ; pas seule­ment deux dol­lars 25 cents, mais une jour­née de tra­vail de 9 heures par jour. Il va conti­nuer ainsi à obte­nir encore et encore plus jusqu’à ce qu’il obtienne tout ou la valeur totale de ce qu’il a pro­duit. »

Malgré une rhé­to­rique qui retient quelque chose de l’ardeur et des consé­quences liées à l’ancienne orien­ta­tion révo­lu­tion­naire ins­crite dans le pré­am­bule de l’AFL, un nombre crois­sant de diri­geants de l’AFL – au nombre des­quels se trouvent Gompers lui-même – com­mença tou­te­fois à s’embarquer dans une direc­tion dif­fé­rente qui leur a permis de s’adapter aux pré­ju­gés de cer­tains tra­vailleurs qua­li­fiés (contre les non-qua­li­fiés, contre les nou­veaux immi­grés, contre les Blancs et les Asiatiques et les autres gens de cou­leur, contre les femmes sala­riées) et, par consé­quent, à réa­li­ser des com­pro­mis pro­fonds avec cer­tains des plus astu­cieux repré­sen­tants du sys­tème capi­ta­liste. Une grande partie du mou­ve­ment ouvrier est deve­nue modé­rée, conser­va­trice, non démo­cra­tique et cor­rom­pue.

De telles choses – qui prennent racines dans le déca­lage qui existe entre, d’un côté, les larges idéaux ori­gi­naux, les enga­ge­ments radi­ca­le­ment démo­cra­tiques et, de l’autre, les luttes étroi­te­ment concrètes au jour le jour – ont contri­bué au déclin de l’esprit et de la puis­sance des syn­di­cats dans ce pays.

En contraste frap­pant avec cela, exis­tait le radi­ca­lisme sans com­pro­mis des Industrial Workers of the World (IWW), qui décla­raient en 1905 [année de leur fon­da­tion]: « La classe ouvrière et la classe patro­nale n’ont rien de commun. Il ne peut y avoir de paix aussi long­temps que la faim et le besoin exis­tera parmi les mil­lions de tra­vailleurs, pen­dant que la mino­rité, qui com­pose la classe des patrons, pos­sède tous les biens de la vie. Entre ces deux classes il doit y avoir une lutte qui doit se pour­suivre jusqu’à ce que tous les tra­vailleurs du monde s’organisent comme classe, prennent pos­ses­sions des moyens de pro­duc­tions, abo­lissent le sala­riat et vivent en har­mo­nie avec la Terre. »

L’organisatrice des IWW Elizabeth Gurley Flynn a expli­qué ce qu’elle et d’autres syn­di­ca­listes radi­caux voyaient comme étant le lien néces­saire entre les luttes concrètes et l’esprit révo­lu­tion­naire : « Qu’est-ce qu’une vic­toire du Travail ? Je main­tiens qu’il s’agit d’une chose double. Les tra­vailleurs doivent obte­nir des avan­tages éco­no­miques, mais ils doivent aussi acqué­rir un esprit révo­lu­tion­naire afin de par­ve­nir à une vic­toire défi­ni­tive. Si les tra­vailleurs obtiennent quelques cents de salaire sup­plé­men­taire par jour, quelques minutes de tra­vail en moins chaque jour et qu’ils retournent au tra­vail avec la même psy­cho­lo­gie, la même atti­tude envers la société ; cela ne serait qu’arriver à un succès tem­po­raire et non à une vic­toire finale. Des tra­vailleurs qui retournent au tra­vail avec un esprit de conscience de classe, avec une atti­tude orga­ni­sée et déter­mi­née envers la société cela signi­fie, même s’ils n’ont pas obte­nus des avan­tages éco­no­miques, qu’ils ont la pos­si­bi­lité de les obte­nir dans le futur. En d’autres termes, une vic­toire du Travail doit être éco­no­mique et elle doit être à carac­tère révo­lu­tio­na­riste. »

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Cette vision anima nombre d’organisateurs et d’activistes dans les trois grandes grèves géné­rales de 1934 – qui se sont dérou­lées à Toledo, Minneapolis et San Francisco – qui, durant la Grande Dépression, aida à paver la voie pour le Congress of Industrial Organizations (le CIO). Ces trois vic­toires ébran­lèrent le mou­ve­ment ouvrier, par­ti­cu­liè­re­ment en raison à l’orientation révo­lu­tion­naire de la direc­tion des grèves.

« Notre poli­tique a été d’organiser et de construire des syn­di­cats puis­sants pour que les tra­vailleurs puissent dire quelque chose au sujet de leurs propres vies et aider au chan­ge­ment de l’ordre actuel des choses en une société socia­liste », com­menta d’une façon déta­chée le diri­geant de la grève de Minneapolis, Vincent Raymond Dunne [1889-1070, joua un rôle clé à Minneapolis]. Sur la Côte ouest, Harry Bridges, qui était à la tête de la grande grève des dockers, pro­posa la vue selon laquelle « la forme capi­ta­liste de la société […] signi­fie l’exploitation de beau­coup de gens pour le profit et un dédain com­plet pour leurs inté­rêts subor­don­nés à ce profit [et] je ne voyais aucun inté­rêt pour ce sys­tème. »

Sortant de la lutte de Toledo, A. J. Muste [1885-1967] com­menta : « Dans chaque situa­tion de grève, la poli­tique d’impliquer les forces les plus larges – tous les syn­di­cats, les orga­ni­sa­tions de chô­meurs, les partis poli­tiques et les groupes – doit être appli­quée afin de rompre avec le pro­vin­cia­lisme syn­di­cal ; de poli­ti­ser la lutte ; de déve­lop­per la conscience de classe ; de confron­ter les tra­vailleurs avec les pro­blèmes d’un affron­te­ment avec les agences gou­ver­ne­men­tales capi­ta­listes, etc. »

Chacune de ces grèves – et beau­coup d’autres durant les années 1930 – ont été des succès parce qu’elles ont béné­fi­cié d’un appui signi­fi­ca­tif (un riche réser­voir d’expériences, de connais­sances, d’analyses et d’autres res­sources) d’une variété d’organisations et d’institutions.

Paul Le Blanc addresses #Occupy Boston :
History, power, demands and the Occupy move­ment

Le même constat peut être dressé pour le mou­ve­ment des droits civiques qui s’est déve­loppé plus tard. Aldon D. Morris, dans sa belle étude The Origins of the Civil Rights Movement [Les ori­gines du mou­ve­ment pour les droits civiques, 1re édi­tion en 1986 chez MacMillan Press], a insisté sur le rôle de ce qu’il appelle le « mou­ve­ment des foyers tran­si­toires [de la « non-conscience à la semi-conscience jusqu’à la conscience»]. Il les décrit comme étant « rela­ti­ve­ment isolé de l’ensemble de la société » et ne dis­po­sant pas d’adhésions mas­sives, mais comme ayant « déve­loppé une bat­te­rie de res­sources pour le chan­ge­ment social tel que des acti­vistes formés, des connais­sances tac­tiques, des contacts média­tiques, des ate­liers, une connais­sance des mou­ve­ments passés ainsi qu’une vision d’une société future. »

Parmi les ins­ti­tu­tions qu’il iden­ti­fie de la sorte et qui ont joué un rôle vital dans les ori­gines du mou­ve­ment des droits civiques, il y a le mou­ve­ment reli­gieux paci­fique Fellowship of Reconciliation, le centre édu­ca­tif radi­cal connu comme le Highlander Folk School (qui a éga­le­ment joué un rôle dans les luttes ouvrières des années 1930) et le Southern Conference Educational Fund. Les orga­ni­sa­tions et les partis de la gauche (par­ti­cu­liè­re­ment ceux des socia­listes et des com­mu­nistes) ont aussi joué un rôle signi­fi­ca­tif.

Cela a éga­le­ment beau­coup été le cas lors des luttes syn­di­cales des années 1930. Une vété­ran de la Women’s Emergency Brigade, qui a émergé lors de la grande grève avec occu­pa­tion à Flint [alors siège des usines de General Motors] en 1937 et a contri­bué à la construc­tion de l’United Auto Workers (UAW) a com­menté ceci une fois : « Je sais qu’il y avait un Parti socia­liste et un Parti com­mu­niste aidant à s’organiser. Bien que je n’aie jamais appar­tenu à un parti, je me rends compte que s’ils ne nous avaient pas appor­tés l’éducation et le savoir-faire, nous n’aurions pas été capable de la faire [cette grève]

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Avant de résu­mer cer­tains élé­ments qui émergent de ces « explo­ra­tions», de cette expé­di­tion, je vou­drais reve­nir au point sou­levé il y a quelques minutes à propos de ces remarques por­tant sur le manque de reven­di­ca­tions spé­ci­fiques, concrètes, dans l’actuel mou­ve­ment d’occupation. Il s’agit là d’un point cen­tral de cer­taines cri­tiques adres­sées à notre mou­ve­ment.

Il n’est pas évident pour moi qu’il s’agisse là d’une erreur fatale. Il me semble plutôt que nous pou­vons, en fait, trou­ver des pré­cé­dents dans les luttes du passé. Je vou­drais donner un exemple.

En 1877, il y eut un sou­lè­ve­ment ouvrier massif des tra­vailleurs des che­mins de fer et des sym­pa­thi­sants de la classe labo­rieuse et des popu­la­tions locales de Martinsburg, en Virginie Occidentale, à Chicago et Baltimore, une grande explo­sion à Pittsburgh, de Saint-Louis à New York et ailleurs. Ainsi que l’expliquait le syn­di­ca­liste expé­ri­menté J. P. McDonnell : « La grève est le résul­tat du déses­poir. Il n’y a pas eu d’action concer­tée à l’origine. Le mou­ve­ment s’est étendu parce que les tra­vailleurs de Pittsburgh res­sen­taient la même oppres­sion que celles que res­sen­taient les tra­vailleurs de Virginie Occidentale. » La police locale, la milice d’Etat et les troupes fédé­rales ont été uti­lisé pour bru­ta­le­ment répri­mer la révolte.

Même si ce mou­ve­ment n’a pas été centré autour de reven­di­ca­tions concrètes, le sou­lè­ve­ment a été une expres­sion vivante de la rage et de l’indignation de la classe labo­rieuse contre les attaques à leurs condi­tions de vie, leur dignité et leurs quar­tiers et zones d’habitations par les entre­prises de chemin de fer et les autres barons voleurs indus­triels qui diri­geaient l’économie amé­ri­caine. Le sou­lè­ve­ment a été défait, mais la classe labo­rieuse n’a pas été démo­ra­li­sée, mais plutôt rendue plus éner­gique. Selon Samuel Gompers, « la grève de 1877 a été le tocsin qui son­nait l’annonce d’un mes­sage d’espoir pour nous tous ».

A l’issue de cette incroyable et trans­for­ma­trice expé­rience émer­gea une nou­velle atmo­sphère, une nou­velle conscience, de nou­velles poli­tiques ainsi que de nou­velles couches d’organisateurs et de militant·e·s qui se mirent à bâtir et prient part à de puis­sants mou­ve­ments, des orga­ni­sa­tions et des luttes en faveur de classe labo­rieuse majo­ri­taire durant les décen­nies sui­vantes. Cela est aussi vrai pour notre propre révolte, cet incroyable sou­lè­ve­ment que repré­sente le mou­ve­ment d’occupation. Des dizaines, des cen­taines, des mil­liers et plus encore de gens enga­gés dans notre mou­ve­ment par­tout aux Etats-Unis sont en train d’aider à chan­ger la conscience et les poli­tiques de notre pays et joue­ront un rôle essen­tiel dans les luttes et les vic­toires de l’avenir.

Dans ces luttes futures, nous pour­rons apprendre beau­coup des mou­ve­ments passés sur les­quels nous avons mis ici l’accent. Ceux qui étaient les plus effi­caces et les plus capables de rester fidèle à la lutte pour la libé­ra­tion ont eu avant tout une com­pré­hen­sion claire de la struc­ture exis­tante de pou­voir et une vision d’une alter­na­tive qui don­ne­rai une puis­sance poli­tique et éco­no­mique au peuple.

Il y avait une com­pré­hen­sion que la mino­rité consciente, mili­tante ne devait pas s’ériger en diri­geants auto-pro­cla­més ou en sau­veurs condes­cen­dants. Que ce n’était pas non plus le tra­vail de la mino­rité radi­cale de déve­lop­per des com­mu­nau­tés « par­faites » qui seraient une alter­na­tive ici et main­te­nant à l’ordre cor­rompu du riche et puis­sant 1%. Que nous ne pou­vons pas nous per­mettre de nous divi­ser, alors que cer­taines frac­tions du 99% cherchent à réa­li­ser leurs désirs indi­vi­duels ou à amé­lio­rer leurs condi­tions maté­rielles, tout en oubliant les besoins, la dignité et les droits de toutes et tous.

Au lieu de cela, nous devons œuvrer à aider à répandre la conscience et le savoir-faire parmi plus et encore plus de gens. Aider à bâtir des luttes de masses dans les­quelles des sec­teurs tou­jours crois­sants de la majo­rité oppri­mée déve­lop­pe­ront leurs capa­ci­tés à repous­ser dif­fé­rents aspects de leur propre oppres­sion, se libé­rant fina­le­ment eux-mêmes et toutes et tous les membres de la société de la puis­sance des riches et pro­fi­teurs des 1%. Afin de sou­te­nir de tels efforts, nous devons construire des ins­ti­tu­tions et des orga­ni­sa­tions qui peuvent mettre à dis­po­si­tion des res­sources pour le chan­ge­ment social pour des militant·e·s formés, des connais­sances tac­tiques, des contacts média­tiques, des ate­liers, une connais­sance des mou­ve­ments passés ainsi qu’une vision d’une société future.

Il y a un besoin pour des luttes concrètes et des reven­di­ca­tions qui peuvent être obte­nues de façon rela­ti­ve­ment aisées, mais sou­vent revi­go­rants appor­tant des amé­lio­ra­tions ici et main­te­nant. Mais non moins impor­tant est la néces­sité de ren­for­cer l’esprit de ceux et celles qui doivent conti­nuer la lutte – don­nant au peuple plus que des amé­lio­ra­tions sur le court terme, leur don­nant une com­pré­hen­sion claire de ce qui ne va pas avec le statu quo, leur don­nant des connais­sances, de l’inspiration et une moti­va­tion de faire quelque chose contre cela.

En expli­quant que « le pou­voir ne s’obtient jamais sans exi­gence », le grand diri­geant anti-escla­va­giste Frederick Douglass [1815-1895] nous a donné une idée incroya­ble­ment impor­tante. Découvre jus­te­ment pour­quoi un peuple va indo­lem­ment se sou­mettre, a-t-il sou­li­gné, et tu auras décou­vert la mesure exacte d’injustice et de torts qui leur seront impo­sés [et cela va conti­nuer jusqu’à ce qu’ils résistent soit avec des mots ou des coups, ou les deux]Il conclu : « Les limites des tyrans sont pres­crites par l’endurance de ceux qu’ils oppriment. »

Se répan­dant à partir de notre mou­ve­ment d’occupation des efforts constants pour bâtir la conscience, la com­pré­hen­sion, le savoir-faire orga­ni­sa­tion­nel et la capa­cité de mener une lutte uni­fiée et sans com­pro­mis mettra un terme à une telle sou­mis­sion et à une telle tyran­nie en don­nant une com­pré­hen­sion et une force crois­sance à la majo­rité de notre peuple. Cela doit être le but de notre mou­ve­ment.
(Traduction A l’Encontre)

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Ce texte est la tra­duc­tion de la trans­crip­tion d’un dis­cours pro­noncé par Paul LeBlanc à la mi-novembre lors d’un ras­sem­ble­ment d’Occupy Boston dans le cadre d’une série de confé­rences orga­ni­sées par le mou­ve­ment, inti­tu­lées « Howard Zinn Lecture Series » en hom­mage à l’historien auteur d’Une his­toire popu­laire des Etats-Unis de 1492 à nos jours (tra­duc­tion de Frédéric Cotton), Ed. Agone, 2003.

Paul LeBlanc est pro­fes­seur d’histoire à La Roche College à Pittsburgh. Il est l’auteur de nom­breux ouvrages dont les plus récents s’intitulent Marx, Lenin, and the Revolutionary Experience : Studies of Communism and Radicalism in an Age of Globalization (Ed. Routledge 2006) et Work and Struggle : Voices from U.S. Labor Radicalism (Ed. Routledge, 2010).

[1] Les dig­gers, que l’on peut tra­duire en fran­çais par « bêcheux», consti­tuent la fac­tion la plus radi­cale appa­rue lors de la révo­lu­tion anglaise qui a débuté en 1640. On peut lire une tra­duc­tion fran­çaise, publiée par les Editions Allia, de son mani­feste de 1649 inti­tulé L’étendard déployé des vrais nive­leurs ou L’état de com­mu­nisme exposé et offert aux fils des hommes, rédigé par sa figure la plus mar­quante, Gerrard Winstanley, qui est aussi auteur de la chan­son dont il est ici ques­tion. Sur la révo­lu­tion anglaise de 1640, on peut lire les ouvrages de l’historien Christopher Hill, en par­ti­cu­lier le remar­quable livre Le monde à l’envers. Les idées radi­cales pen­dant la révo­lu­tion anglaise. (Réd). [2] Eugene Victor Debs (1855-1926) est un des fon­da­teurs de l’International Labour Union puis de l’Industrial Workers of The Wordla (IWW); il fut can­di­dat, à diverses reprises, pour le Parti socia­liste, pour les élec­tions pré­si­den­tielles en 1900, 1904, 1908, 1912 et 1920. Il concentre en lui cette for­ma­tion des mili­tants qui ont formé leur culture poli­tique et d’ensemble lors de leurs séjours en prison. Sa dénon­cia­tion de la par­ti­ci­pa­tion des Etats-Unis dans la guerre inter-impé­ria­liste de 1914 a conduit à sa seconde arres­ta­tion, en 1918 : une peine de 10 ans de prison lui a été infli­gée. Son cha­risme et son art ora­toire com­bi­naient diverses sources d’inspiration, mais étaient lar­ge­ment recon­nus. On peut consul­ter la bio­gra­phie de Eugene Debs de Ray Ginger : The Bending Cross : A Biography of Eugene Victor Debs, Ed. Haymarket, Nouvelle Edition, 2007. (Réd.) [3] Ella Baker (1903-1986), mili­tante afro-amé­ri­caine qui a joué une rôle fort impor­tant dans le Mouvement des droits civiques. Elle a été active aux côtés de William Du Bois, Thurgood Marshall et d’Asia Philip Randolph ou encore de Martin Luther King. Elle a été une sorte de pas­seuse de témoin pour une mili­tante comme Rosa Park ou Diana Nash ou Bob Moses. Elle a dirigé la Southern Christian Leadership Conference (1957-1960) pour s’en sépa­rer et créer le Student Nonviolent Coordinating Committee (1960-1966). Dès 1938, elle a com­mencé une longue col­la­bo­ra­tion avec la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP). (Réd) [4] A. Philip Randolph (1889-1979), mili­tant afro-amé­ri­cain des droits civiques. Il dis­po­sait d’une for­ma­tion uni­ver­si­taire en sciences poli­tiques et éco­no­miques acquise, après son arri­vée à Harlem, venant de Jacksonville, au City College de New York. Il déve­loppa une acti­vité syn­di­cale impor­tante, lutta contre la dis­cri­mi­na­tion raciale dans les entre­prises, entre autres durant la Seconde Guerre mon­diale. Il par­ti­cipa à la consti­tu­tion du Comité contre les lois Jim Crow dans l’armée en 1947, une orga­ni­sa­tion qui prit le nom de League for Non-Violent Civil Disobedience. C’est en 1948 que ces lois sont abo­lies dans l’armée. En 1963, il par­ti­cipa, au côtés de Martin Luther King, à l’organisation de la marche sur Washington du 28 août 1963. (Réd.) [5] Jim Crow est un per­son­nage issu d’une chan­son du début du XIXe siècle. Ce per­son­nage, joué par un Blanc au visage noirci, était censé repré­sen­ter le « Noir type du Sud pro­fond ». Par exten­sion, ce terme a dési­gné très tôt les Noirs ainsi que les dis­cri­mi­na­tions et ségré­ga­tions dont ils furent vic­times. Ainsi, par « lois Jim Crow», on entend un ensemble de lois diverses, en vigueur entre 1876 et 1964, dans plu­sieurs Etats du Sud qui imposent le prin­cipe « égaux mais sépa­rés » en ins­tau­rant une série de ségré­ga­tions dans les trans­ports et les lieux publics, les écoles, etc. A cet ensemble de lois s’ajoutaient les Black Codes intro­duits dès la fin de la Guerre civile amé­ri­caine (1861-1865) pour limi­ter au maxi­mum les consé­quences de l’émancipation des Noirs consa­crée par le XIIIe amen­de­ment de la Constitution. Si ceux-ci recon­nais­saient l’accès aux Noirs à la pro­priété privée ainsi que cer­tains droits civiques, ces dis­po­si­tions ne leur per­met­taient pas de voter, ni de témoi­gner contre un Blanc, d’être choisi comme juré, etc. (Réd). [6] Ces deux extraits sont tirés du dis­cours de MLK du 16 août 1967 à Atlanta inti­tulé « Where do we go from here ». Voir Martin Luther King, Révolution non-vio­lente, Payot, 2006.

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