Les affres de la croissance zéro chez les économistes bien en cour

L’hétérodoxie économique dans tous ses états (3)

Par Mis en ligne le 24 avril 2015

Patrick Artus et Marie-Paule Virard se penchent dans Croissance zéro, Comment éviter le chaos ? (Fayard, 2015) sur le débat qui fait rage aux États-Unis et qui gagne la France, depuis que l’économiste Robert Gordon a émis de sérieux doutes sur la pos­si­bi­lité pour le capi­ta­lisme de pour­suivre sa croissance.[1]

La pro­duc­ti­vité de quoi, de qui ?

Les deux auteurs affirment d’emblée que la cause prin­ci­pale du ralen­tis­se­ment de long terme de la crois­sance éco­no­mique est l’affaiblissement de l’augmentation de la pro­duc­ti­vité glo­bale des fac­teurs de pro­duc­tion. Les auteurs sont trop savants pour igno­rer ce que sont la pro­duc­ti­vité dite glo­bale et sa varia­tion. Mais le lec­teur doit se conten­ter d’une défi­ni­tion fourre-tout : « reflet du pro­grès tech­nique (l’effort d’innovation, l’amélioration de la qua­lité des pro­duits et des pro­ces­sus de pro­duc­tion) et de l’amélioration du capi­tal humain (l’effort d’éducation). À ces fac­teurs déter­mi­nants, il fau­drait ajou­ter – pour que la for­mule soit com­plète – la struc­ture sec­to­rielle de l’économie, l’organisation de la pro­duc­tion dans les usines et dans les bureaux, etc. Finalement, tout ce qui fait qu’avec le même nombre d’euros de capi­tal et le même nombre de sala­riés, une entre­prise va quand même pro­duire davan­tage d’une année sur l’autre. » (p. 33-34).

Bref, pour ne pas avoir à recon­naître que toute la valeur éco­no­mique vient du tra­vail et que seule la notion de pro­duc­ti­vité du tra­vail a un sens, les éco­no­mistes néo­clas­siques ont inventé ce fourre-tout de pro­duc­ti­vité glo­bale des fac­teurs, en fai­sant comme si on pou­vait dis­so­cier l’augmentation de la quan­tité de tra­vail de sa qua­lité et comme si les entre­prises, d’un côté, ache­taient des nou­velles machines sans chan­ge­ment tech­nique et de l’autre ache­taient sépa­ré­ment la tech­nique, comme quelque chose exis­tant en soi, sans sup­port maté­riel. Cette acro­ba­tie concep­tuelle permet alors de dis­cou­rir sur la pro­duc­ti­vité du tra­vail (qui n’a plus aucun sens puisqu’elle ne peut jamais aug­men­ter, la qua­lité du tra­vail étant repor­tée ailleurs), une pré­ten­due pro­duc­ti­vité du capi­tal (qui plus est, avec des machines n’évoluant jamais) et enfin le savoir-faire et le pro­grès tech­nique sépa­rés de leurs sup­ports, les hommes et les machines. Les éco­no­mistes qui rejettent Marx ne lisent pas non plus Keynes, car celui-ci avait très fine­ment dis­tin­gué la pro­duc­ti­vité du tra­vail et les condi­tions de sa progression.[2]

La consé­quence mathé­ma­tique de l’acrobatie concep­tuelle des éco­no­mistes néo­clas­siques est qu’on ne sait pas cal­cu­ler autre­ment la pro­gres­sion de ladite pro­duc­ti­vité glo­bale qu’en sous­trayant du taux de crois­sance éco­no­mique les taux de crois­sance des quan­ti­tés de tra­vail et de capi­tal pon­dé­rées par les parts de ces der­niers dans le par­tage du pro­duit global à partir d’une fonc­tion de type Cobb-Douglas. On admet qu’Artus et Virard évitent d’infliger des équa­tions au lec­teur, mais cela n’excuse pas de ne pas dire un mot des failles de cette fonc­tion et du calcul que tech­ni­que­ment elle permet. Si les auteurs avaient atten­tifs à ce qu’ils écrivent, ils auraient évité de nous dire tantôt qu’il faut regar­der du côté de la pro­duc­ti­vité glo­bale (tout le cha­pitre 2), tantôt de la pro­duc­ti­vité du tra­vail par tête (p. 27) pour expli­quer la crois­sance.

Des concepts chan­ce­lants

Outre le pata­quès pré­cé­dent sur la pro­duc­ti­vité, les autres concepts mobi­li­sés sont mal assu­rés.

  • Confusion entre coef­fi­cient de capi­tal et inten­sité capi­ta­lis­tique. Selon les défi­ni­tions éco­no­miques admises (mais pas les défi­ni­tions finan­cières), le pre­mier mesure le rap­port du stock de capi­tal immo­bi­lisé à la pro­duc­tion (capital/​production); la seconde mesure le rap­port de la quan­tité de capi­tal à celle de tra­vail (capital/​travail). Artus et Virard emploient presque par­tout inten­sité capi­ta­lis­tique pour coef­fi­cient de capi­tal.
  • Contradictions per­ma­nentes entre les affir­ma­tions de l’augmentation de ce ratio (p. 38, 70, 73, 74, 148) et celles de sa dimi­nu­tion (p. 128, 134 pour le cas de la France), ou bien entre la sta­bi­li­sa­tion du ratio et la reprise nette de l’investissement (p. 71 pour les États-Unis).
  • Hésitations conti­nuelles entre l’affirmation que la crois­sance éco­no­mique pro­vient sur­tout de ladite pro­duc­ti­vité glo­bale (cha­pitre 2) et celle où elle pro­vient sur­tout du taux d’emploi (p. 167) ou de la pro­duc­ti­vité du tra­vail (p. 94), ou bien qu’elle « dépend étroi­te­ment de la crois­sance de la popu­la­tion active et du pro­grès tech­nique » (p. 29).
  • – Plaidoyer pour la retraite par capi­ta­li­sa­tion, celle par répar­ti­tion étant sous-enten­due seule à connaître un conflit inter­gé­né­ra­tion­nel (p. 160-162)!

Le deuxième cha­pitre énonce rapi­de­ment les six obs­tacles au retour de la crois­sance forte iden­ti­fiés par Gordon, mais lorsque les auteurs pré­sentent les cinq fac­teurs qu’ils retiennent (perte d’efficacité de la R&D, aug­men­ta­tion du coef­fi­cient de capi­tal [bap­tisé inten­sité capi­ta­lis­tique], amai­gris­se­ment des sec­teurs à forte pro­duc­ti­vité, insuf­fi­sant niveau de qua­li­fi­ca­tion de la popu­la­tion active, doute sur le carac­tère majeur de l’innovation d’Internet), ils oublient les nou­velles contraintes éco­lo­giques, un détail sans doute !

Le cha­pitre du livre qui aurait pu être le plus inté­res­sant est le troi­sième consa­cré à la recherche et déve­lop­pe­ment (R&D). Dans beau­coup de grands sec­teurs indus­triels, dont la phar­ma­cie est le meilleur exemple, les sommes néces­saires à mettre au point les nou­veaux pro­duits (les nou­velles molé­cules dans la phar­ma­cie) sont gigan­tesques et gros­sissent dans des pro­por­tions bien supé­rieures aux retours sur inves­tis­se­ments. Dans le sec­teur de l’informatique et des puces élec­tro­niques, le pro­blème est le même : si la puis­sance des ordi­na­teurs (nombre de tran­sis­tors sur puce) double tous les dix-huit mois (loi de Moore), le coût de recherche et de pro­duc­tion aug­mente de 30 à 40 %, voire 60 %, par géné­ra­tion de puce, mais les chiffres d’affaires ne suivent pas. Autrement dit, la ren­ta­bi­lité du capi­tal s’émousse au regard du gigan­tisme des sommes inves­ties. Ça s’appelle com­ment en lan­gage non euphé­misé ? Suraccumulation de capi­tal. Merci qui ? Merci Marx.[3] Les exemples donnés par les auteurs dans leur qua­trième cha­pitre confirment cette baisse de ren­ta­bi­lité du capi­tal.

La des­crip­tion est convain­cante. L’analyse, beau­coup moins. Les auteurs se livrent par­fois à des contor­sions qui tournent à l’imbroglio. D’abord, ils voient les États-Unis de deux façons contra­dic­toires d’une page à l’autre : « sta­bi­li­sa­tion de l’intensité capi­ta­lis­tique et nette reprise de l’investissement » (p. 71) et « pro­fi­ta­bi­lité et capa­cité d’autofinancement éle­vées, mais n’augmentant que très peu leurs inves­tis­se­ments » (p. 73). Ensuite, la com­pa­rai­son entre la France et l’Allemagne laisse rêveur : « le ralen­tis­se­ment de la pro­duc­ti­vité ne s’interprète pas du tout de la même manière de chaque côté du Rhin ; une pro­duc­ti­vité qui aug­mente moins vite est en géné­ral le prix à payer pour un taux de chô­mage struc­tu­rel plus faible : en rame­nant des chô­meurs dans des emplois peu qua­li­fiés, on dégrade la pro­duc­ti­vité glo­bale, mais le niveau de la créa­tion de richesse est plus élevé. » (p. 88). Cette affir­ma­tion est fausse, car rien ne dit que la hausse de l’emploi fait plus que com­pen­ser la baisse de la pro­duc­ti­vité du tra­vail en termes de quan­ti­tés pro­duites.

L’affaire se com­plique encore si la durée indi­vi­duelle du tra­vail change, chose qu’ignorent les auteurs, sauf pour prôner le recul de l’âge de la retraite. La même confu­sion règne lorsqu’ils expliquent que « la baisse de la crois­sance poten­tielle qui résulte de la hausse du taux d’emploi des peu qua­li­fiés cor­res­pond en réa­lité à une hausse du PIB poten­tiel, puisque le taux d’emploi aug­mente, ce qui évi­dem­ment ne peut être que favo­rable » (p. 86). Les auteurs abusent ici le lec­teur en dis­tin­guant la crois­sance du PIB et son niveau, en fai­sant comme si l’effet de la hausse de l’emploi était auto­ma­ti­que­ment supé­rieur à celui de la baisse de la pro­duc­ti­vité indi­vi­duelle moyenne.

Au terme d’un cha­pitre (le cin­quième) consa­cré à faire l’éloge de la crois­sance « schum­pé­té­rienne » fondée sur l’innovation, donc l’amélioration de la pro­duc­ti­vité, les auteurs donnent en exemple l’Allemagne qui a fait le choix d’une pro­duc­ti­vité pro­gres­sant fai­ble­ment parce les emplois peu qua­li­fiés ont été déve­lop­pés. Comprenne qui pourra.

Il faut faire en France ce qui a si bien marché en Grèce ?

Le der­nier cha­pitre du livre donne le point d’orgue de ce gali­ma­tias concep­tuel en pré­sen­tant les dix pro­po­si­tions pour mener une « thé­ra­pie de choc », toutes infli­gées au sala­riat, notam­ment la baisse du Smic, le contrat de tra­vail unique, l’augmentation de l’âge de la retraite pour « ajus­ter à la baisse la géné­ro­sité du sys­tème » (p. 171), sans oublier la baisse des dépenses publiques.

Parce qu’il faut que vous sachiez que, en France, les salaires pro­gressent plus vite que la pro­duc­ti­vité du tra­vail (p. 72, 133, 154). Ah, bon, et depuis quand ? Artus et Virard donnent un chiffre qui, pris iso­lé­ment, n’a aucun sens : « le salaire réel par tête a ainsi aug­menté de 16 % depuis 1998, d’où la fai­blesse des pro­fits et de la capa­cité d’autofinancement » (p. 154). Rien n’est dit sur la pro­gres­sion paral­lèle du PIB, ou de la valeur ajou­tée par les socié­tés non finan­cières, et bien sûr rien sur la pro­gres­sion des divi­dendes. Aucune pré­cau­tion n’est prise pour dis­tin­guer les sous-périodes au cours des­quelles la part des salaires dans la valeur ajou­tée a for­te­ment dimi­nué, puis s’est à peu près sta­bi­li­sée.

On ne peut pas, d’un côté, regret­ter que les « métiers les plus recher­chés en France en 2014 sont les agents d’entretien, ser­veurs de café et de res­tau­rants, ani­ma­teurs socio­cul­tu­rels, aides-soi­gnants, cui­si­niers, aides à domi­cile, ouvriers agri­coles et cueilleurs en tout genre… », (p. 75, 82), c’est-à-dire les métiers offerts par le sys­tème éco­no­mique, et, d’un autre côté, impu­ter aux tra­vailleurs la res­pon­sa­bi­lité du marasme parce qu’ils n’accepteraient pas suf­fi­sam­ment la baisse de leurs salaires et des pro­tec­tions « trop géné­reuses » dont ils jouissent.

L’économiste qui pré­voyait au prin­temps 2007 qu’il n’y aurait pas de crise financière[4] nous offre quelques perles de langue de bois. On pour­rait le pro­po­ser pour un « prix Nobel » d’économie. Il ne dépa­re­rait pas dans la liste des lau­réats. Je prie le lec­teur de m’excuser : au départ, je vou­lais écrire une rubrique au sujet de l’hétérodoxie en éco­no­mie ; à l’arrivée, ce livre n’appartient pas à cette caté­go­rie. À laquelle appar­tient-il, alors ? À celle des livres à ne pas lire, sauf pour com­prendre par quelles affres passent les éco­no­mistes qui ne peuvent se résoudre à réflé­chir à la fini­tude de la crois­sance et à envi­sa­ger la qua­lité plutôt que la quan­tité.

Notes

[1] J’ai pro­posé une syn­thèse de ce débat dans J.-M. Harribey, « La crois­sance ? Au-delà des doutes : une cer­ti­tude : la crise sociale et la crise éco­lo­gique du capi­ta­lisme sont liées », Note pour les Économistes atter­rés, octobre 2014. [2] J.M. Keynes, Théorie géné­rale de l’emploi, de l’intérêt et de la mon­naie, Paris, Payot, 1969, p. 223. [3] Il fut un temps où P. Artus avait moins de pudeur : « Karl Marx is back », Flash, n° 2002-04, 4 jan­vier 2002 ; « Une lec­ture mar­xiste de la crise », Flash Économie, n° 02, 6 jan­vier 2010. [4] Il faut lire la notice de Wikipedia consa­crée à P. Artus, don­nant un aperçu de toutes les erreurs qu’il a com­mises, sans que cela ne nuance jamais ses argu­ments d’autorité.

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