Les affres de la croissance zéro chez les économistes bien en cour

Patrick Artus et Marie-Paule Virard se penchent dans Croissance zéro, Comment éviter le chaos? (Fayard, 2015) sur le débat qui fait rage aux États-Unis et qui gagne la France, depuis que l’économiste Robert Gordon a émis de sérieux doutes sur la possibilité pour le capitalisme de poursuivre sa croissance.[1]

La productivité de quoi, de qui?

Les deux auteurs affirment d’emblée que la cause principale du ralentissement de long terme de la croissance économique est l’affaiblissement de l’augmentation de la productivité globale des facteurs de production. Les auteurs sont trop savants pour ignorer ce que sont la productivité dite globale et sa variation. Mais le lecteur doit se contenter d’une définition fourre-tout : « reflet du progrès technique (l’effort d’innovation, l’amélioration de la qualité des produits et des processus de production) et de l’amélioration du capital humain (l’effort d’éducation). À ces facteurs déterminants, il faudrait ajouter – pour que la formule soit complète – la structure sectorielle de l’économie, l’organisation de la production dans les usines et dans les bureaux, etc. Finalement, tout ce qui fait qu’avec le même nombre d’euros de capital et le même nombre de salariés, une entreprise va quand même produire davantage d’une année sur l’autre. » (p. 33-34).

Bref, pour ne pas avoir à reconnaître que toute la valeur économique vient du travail et que seule la notion de productivité du travail a un sens, les économistes néoclassiques ont inventé ce fourre-tout de productivité globale des facteurs, en faisant comme si on pouvait dissocier l’augmentation de la quantité de travail de sa qualité et comme si les entreprises, d’un côté, achetaient des nouvelles machines sans changement technique et de l’autre achetaient séparément la technique, comme quelque chose existant en soi, sans support matériel. Cette acrobatie conceptuelle permet alors de discourir sur la productivité du travail (qui n’a plus aucun sens puisqu’elle ne peut jamais augmenter, la qualité du travail étant reportée ailleurs), une prétendue productivité du capital (qui plus est, avec des machines n’évoluant jamais) et enfin le savoir-faire et le progrès technique séparés de leurs supports, les hommes et les machines. Les économistes qui rejettent Marx ne lisent pas non plus Keynes, car celui-ci avait très finement distingué la productivité du travail et les conditions de sa progression.[2]

La conséquence mathématique de l’acrobatie conceptuelle des économistes néoclassiques est qu’on ne sait pas calculer autrement la progression de ladite productivité globale qu’en soustrayant du taux de croissance économique les taux de croissance des quantités de travail et de capital pondérées par les parts de ces derniers dans le partage du produit global à partir d’une fonction de type Cobb-Douglas. On admet qu’Artus et Virard évitent d’infliger des équations au lecteur, mais cela n’excuse pas de ne pas dire un mot des failles de cette fonction et du calcul que techniquement elle permet. Si les auteurs avaient attentifs à ce qu’ils écrivent, ils auraient évité de nous dire tantôt qu’il faut regarder du côté de la productivité globale (tout le chapitre 2), tantôt de la productivité du travail par tête (p. 27) pour expliquer la croissance.

Des concepts chancelants

Outre le pataquès précédent sur la productivité, les autres concepts mobilisés sont mal assurés.

  • Confusion entre coefficient de capital et intensité capitalistique. Selon les définitions économiques admises (mais pas les définitions financières), le premier mesure le rapport du stock de capital immobilisé à la production (capital/production); la seconde mesure le rapport de la quantité de capital à celle de travail (capital/travail). Artus et Virard emploient presque partout intensité capitalistique pour coefficient de capital.
  • Contradictions permanentes entre les affirmations de l’augmentation de ce ratio (p. 38, 70, 73, 74, 148) et celles de sa diminution (p. 128, 134 pour le cas de la France), ou bien entre la stabilisation du ratio et la reprise nette de l’investissement (p. 71 pour les États-Unis).
  • Hésitations continuelles entre l’affirmation que la croissance économique provient surtout de ladite productivité globale (chapitre 2) et celle où elle provient surtout du taux d’emploi (p. 167) ou de la productivité du travail (p. 94), ou bien qu’elle « dépend étroitement de la croissance de la population active et du progrès technique » (p. 29).
  • – Plaidoyer pour la retraite par capitalisation, celle par répartition étant sous-entendue seule à connaître un conflit intergénérationnel (p. 160-162)!

Le deuxième chapitre énonce rapidement les six obstacles au retour de la croissance forte identifiés par Gordon, mais lorsque les auteurs présentent les cinq facteurs qu’ils retiennent (perte d’efficacité de la R&D, augmentation du coefficient de capital [baptisé intensité capitalistique], amaigrissement des secteurs à forte productivité, insuffisant niveau de qualification de la population active, doute sur le caractère majeur de l’innovation d’Internet), ils oublient les nouvelles contraintes écologiques, un détail sans doute!

Le chapitre du livre qui aurait pu être le plus intéressant est le troisième consacré à la recherche et développement (R&D). Dans beaucoup de grands secteurs industriels, dont la pharmacie est le meilleur exemple, les sommes nécessaires à mettre au point les nouveaux produits (les nouvelles molécules dans la pharmacie) sont gigantesques et grossissent dans des proportions bien supérieures aux retours sur investissements. Dans le secteur de l’informatique et des puces électroniques, le problème est le même : si la puissance des ordinateurs (nombre de transistors sur puce) double tous les dix-huit mois (loi de Moore), le coût de recherche et de production augmente de 30 à 40 %, voire 60 %, par génération de puce, mais les chiffres d’affaires ne suivent pas. Autrement dit, la rentabilité du capital s’émousse au regard du gigantisme des sommes investies. Ça s’appelle comment en langage non euphémisé? Suraccumulation de capital. Merci qui? Merci Marx.[3] Les exemples donnés par les auteurs dans leur quatrième chapitre confirment cette baisse de rentabilité du capital.

La description est convaincante. L’analyse, beaucoup moins. Les auteurs se livrent parfois à des contorsions qui tournent à l’imbroglio. D’abord, ils voient les États-Unis de deux façons contradictoires d’une page à l’autre : « stabilisation de l’intensité capitalistique et nette reprise de l’investissement » (p. 71) et « profitabilité et capacité d’autofinancement élevées, mais n’augmentant que très peu leurs investissements » (p. 73). Ensuite, la comparaison entre la France et l’Allemagne laisse rêveur : « le ralentissement de la productivité ne s’interprète pas du tout de la même manière de chaque côté du Rhin; une productivité qui augmente moins vite est en général le prix à payer pour un taux de chômage structurel plus faible : en ramenant des chômeurs dans des emplois peu qualifiés, on dégrade la productivité globale, mais le niveau de la création de richesse est plus élevé. » (p. 88). Cette affirmation est fausse, car rien ne dit que la hausse de l’emploi fait plus que compenser la baisse de la productivité du travail en termes de quantités produites.

L’affaire se complique encore si la durée individuelle du travail change, chose qu’ignorent les auteurs, sauf pour prôner le recul de l’âge de la retraite. La même confusion règne lorsqu’ils expliquent que « la baisse de la croissance potentielle qui résulte de la hausse du taux d’emploi des peu qualifiés correspond en réalité à une hausse du PIB potentiel, puisque le taux d’emploi augmente, ce qui évidemment ne peut être que favorable » (p. 86). Les auteurs abusent ici le lecteur en distinguant la croissance du PIB et son niveau, en faisant comme si l’effet de la hausse de l’emploi était automatiquement supérieur à celui de la baisse de la productivité individuelle moyenne.

Au terme d’un chapitre (le cinquième) consacré à faire l’éloge de la croissance « schumpétérienne » fondée sur l’innovation, donc l’amélioration de la productivité, les auteurs donnent en exemple l’Allemagne qui a fait le choix d’une productivité progressant faiblement parce les emplois peu qualifiés ont été développés. Comprenne qui pourra.

Il faut faire en France ce qui a si bien marché en Grèce?

Le dernier chapitre du livre donne le point d’orgue de ce galimatias conceptuel en présentant les dix propositions pour mener une « thérapie de choc », toutes infligées au salariat, notamment la baisse du Smic, le contrat de travail unique, l’augmentation de l’âge de la retraite pour « ajuster à la baisse la générosité du système » (p. 171), sans oublier la baisse des dépenses publiques.

Parce qu’il faut que vous sachiez que, en France, les salaires progressent plus vite que la productivité du travail (p. 72, 133, 154). Ah, bon, et depuis quand? Artus et Virard donnent un chiffre qui, pris isolément, n’a aucun sens : « le salaire réel par tête a ainsi augmenté de 16 % depuis 1998, d’où la faiblesse des profits et de la capacité d’autofinancement » (p. 154). Rien n’est dit sur la progression parallèle du PIB, ou de la valeur ajoutée par les sociétés non financières, et bien sûr rien sur la progression des dividendes. Aucune précaution n’est prise pour distinguer les sous-périodes au cours desquelles la part des salaires dans la valeur ajoutée a fortement diminué, puis s’est à peu près stabilisée.

On ne peut pas, d’un côté, regretter que les « métiers les plus recherchés en France en 2014 sont les agents d’entretien, serveurs de café et de restaurants, animateurs socioculturels, aides-soignants, cuisiniers, aides à domicile, ouvriers agricoles et cueilleurs en tout genre… », (p. 75, 82), c’est-à-dire les métiers offerts par le système économique, et, d’un autre côté, imputer aux travailleurs la responsabilité du marasme parce qu’ils n’accepteraient pas suffisamment la baisse de leurs salaires et des protections « trop généreuses » dont ils jouissent.

L’économiste qui prévoyait au printemps 2007 qu’il n’y aurait pas de crise financière[4] nous offre quelques perles de langue de bois. On pourrait le proposer pour un « prix Nobel » d’économie. Il ne déparerait pas dans la liste des lauréats. Je prie le lecteur de m’excuser : au départ, je voulais écrire une rubrique au sujet de l’hétérodoxie en économie; à l’arrivée, ce livre n’appartient pas à cette catégorie. À laquelle appartient-il, alors? À celle des livres à ne pas lire, sauf pour comprendre par quelles affres passent les économistes qui ne peuvent se résoudre à réfléchir à la finitude de la croissance et à envisager la qualité plutôt que la quantité.

Notes

[1] J’ai proposé une synthèse de ce débat dans J.-M. Harribey, « La croissance? Au-delà des doutes : une certitude : la crise sociale et la crise écologique du capitalisme sont liées », Note pour les Économistes atterrés, octobre 2014.

[2] J.M. Keynes, Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, Paris, Payot, 1969, p. 223.

[3] Il fut un temps où P. Artus avait moins de pudeur : « Karl Marx is back », Flash, n° 2002-04, 4 janvier 2002; « Une lecture marxiste de la crise », Flash Économie, n° 02, 6 janvier 2010.

[4] Il faut lire la notice de Wikipedia consacrée à P. Artus, donnant un aperçu de toutes les erreurs qu’il a commises, sans que cela ne nuance jamais ses arguments d’autorité.