Article 19

Lénine philosophe : l’enjeu du matérialisme

Centième anniversaire de la révolution soviétique en Russie

Par Mis en ligne le 01 juin 2017

Aborder Lénine comme phi­lo­sophe, c’est parler du statut du maté­ria­lisme et de l’enjeu poli­tique que cela consti­tue. À ce titre, Matérialisme et empi­rio­cri­ti­cisme est un livre fon­da­men­tal dans la pensée phi­lo­so­phique de cet auteur. Rédigé en 1908 et publié en 1909, cet ouvrage traite en par­ti­cu­lier de la théo­rie de la connais­sance du point de vue du maté­ria­lisme. Nous ver­rons que c’est dans cet ouvrage, et par ailleurs, que se trouve le cœur du maté­ria­lisme de Lénine. Il me faut d’emblée sou­li­gner le fait que l’enjeu qui consiste pour le révo­lu­tion­naire russe à défendre la vali­dité du maté­ria­lisme ne relève pas d’une simple ques­tion phi­lo­so­phique ou épis­té­mo­lo­gique : il est aussi bien poli­tique. En effet, pour Lénine, connaître le monde « objec­ti­ve­ment », c’est la condi­tion pour pou­voir le trans­for­mer effi­ca­ce­ment afin que les causes réelles des phé­no­mènes et des forces motrices réelles à l’œuvre dans la nature et dans la société ne soient pas dis­si­mu­lées der­rière la façade indé­fi­ni­ment rema­niée des conven­tions sociales et des idéo­lo­gies domi­nantes.

Avant d’aborder dans le vif du sujet, je sou­haite donner un aperçu des nom­breuses idées reçues concer­nant le contexte de la rédac­tion de Matérialisme et Empiriocriticisme. Car bien qu’elles soient fausses, ces der­nières conti­nuent pour­tant à être répé­tées dans les com­men­taires que l’on trouve ça et là sur cet ouvrage. C’est le cas même des meilleurs connais­seurs de la vie et de l’œuvre de Lénine, comme l’historien Lars Lih. Dans son ouvrage inti­tulé Lénine : Une bio­gra­phie, paru en France en 2015 aux édi­tions Les Prairies Ordinaires, mais mal­heu­reu­se­ment déjà épuisé, Lars Lih déclare que Matérialisme et Empiriocriticisme fut un « devoir d’école » sur des sujets que le révo­lu­tion­naire russe connais­sait fina­le­ment bien mal. Or, le simple relevé du nombre d’ouvrages et d’articles en plu­sieurs langues, – plus de 200 en phi­lo­so­phie, en épis­té­mo­lo­gie, en phy­sique ou en bio­lo­gie, cités ou résu­més avec esprit de syn­thèse –, montre tout le contraire de ce qu’affirme Lih. En fait, Lénine a étudié de façon appro­fon­die son sujet. Prenons l’exemple de Diderot et des réfé­rences aux textes de ce phi­lo­sophe fran­çais. Non seule­ment le révo­lu­tion­naire russe cite la Lettre sur les aveugles et L’entretien de D’Alembert avec Diderot dans une édi­tion fran­çaise des Œuvres com­plètes de Diderot, publiées à l’origine en 1875, mais il ne se trompe pas dans le choix de ces cita­tions. Il a été un lec­teur intel­li­gent du phi­lo­sophe fran­çais en ciblant les pas­sages impor­tants du dia­logue ima­gi­naire avec Berkeley que pro­pose Diderot. Cette connais­sance que pos­sé­dait Lénine lui venait après des années d’études de la phi­lo­so­phie en tant qu’autodidacte, des études com­men­cées notam­ment en 1898 lorsque sur­vint la polé­mique publique au sein du mou­ve­ment socia­liste inter­na­tio­nal entre Kautsky et Bernstein, ce qu’on appela la pre­mière crise du mar­xisme. À cette occa­sion, Lénine avait lu notam­ment Kant et les maté­ria­listes fran­çais des Lumières comme le baron d’Holbach, Helvétius et donc, bien sûr, Diderot.

Une autre idée reçue est le fait qu’il exis­te­rait une cou­pure épis­té­mo­lo­gique dans les écrits mêmes de Lénine entre d’une part les thèses défen­dues dans Matérialisme et Empiriocritisme et d’autre part dans les Cahiers phi­lo­so­phiques rédi­gés pour l’essentiel en 1914-1915. Cette thèse de la cou­pure a été défen­due notam­ment dans les années 1960 par Louis Althusser mais il existe un point de vue simi­laire, moins connu. C’est celui du mar­xiste alle­mand Karl Korsch. Ce der­nier pré­tend que lorsque Lénine expose en 1909 ses théo­ries sur le maté­ria­lisme, c’est alors en com­plète contra­dic­tion avec ce que le même Lénine disait aupa­ra­vant en 1894. Un peu plus tard, j’expliquerais pour­quoi ces décla­ra­tions d’Althusser et de Korsch sont fausses. Plutôt que la rup­ture, il faut au contraire sou­li­gner la conti­nuité fon­da­men­tale de l’ouvrage de 1909 avec le reste du combat phi­lo­so­phique de Lénine. Ainsi, lorsqu’il cri­tique l’idéalisme des empi­rio­cri­ti­cistes russes selon lequel l’être social et la conscience sociale sont exac­te­ment iden­tiques, il reprend à nou­veaux frais une polé­mique ancienne contre la socio­lo­gie sub­jec­tive des popu­listes russes sauf qu’en 1909, elle a lieu cette fois dans les rangs bol­che­viks.

Je sou­haite éga­le­ment abor­der les rai­sons poli­tiques qui ont poussé Lénine à rédi­ger son ouvrage. Certains his­to­riens sou­tiennent l’idée que Matérialisme et Empiriocritisme a été en réa­lité une basse manœuvre poli­ti­cienne pour régler un compte poli­tique avec Alexandre Bogdanov, sans doute le diri­geant bol­che­vik à cette époque le plus impor­tant après Lénine parmi les bol­che­viks. En somme, Lénine n’aurait pas été sin­cère dans sa polé­mique phi­lo­so­phique avec Bogdanov. Il faut donner quelques pré­ci­sions bio­gra­phiques sur Bogdanov puisque son nom va être plu­sieurs fois cité et que cela a son impor­tance pour com­prendre l’évolution des rap­ports avec Lénine. Bogdanov était un proche com­pa­gnon d’arme de Lénine depuis 1904. Il avait joué un rôle déci­sif dans la lutte contre les men­ché­viks, les oppo­sants des bol­che­viks au sein du Parti ouvrier social-démo­crate russe (POSDR). L’année sui­vante, en 1905, Bogdanov deve­nait de fait le leader des bol­che­viks en Russie, en l’absence de Lénine alors en exil. À ce titre, il repré­senta notam­ment le parti bol­che­vik au sein du soviet de Saint-Pétersbourg lors de la révo­lu­tion de 1905. Cependant, à partir de 1906, Bogdanov appelle sys­té­ma­ti­que­ment, contre l’avis de Lénine, au boy­cott de la douma, le par­le­ment russe nou­vel­le­ment créée. Or, à aucun moment Lénine n’aborde ses diver­gences avec Bogdanov sur la stra­té­gie poli­tique à suivre en Russie. C’est d’autres textes, les­quels n’ont rien à voir avec le maté­ria­lisme, que Lénine cri­tique le boy­cott et l’absentéisme poli­tique du même Bogdanov. D’ailleurs pour pré­ser­ver l’unité poli­tique de la frac­tion bol­ché­vique qui s’était consti­tué seule­ment quelques années plus tôt au sein du Parti ouvrier social-démo­crate russe, Lénine sou­hai­tait éviter publi­que­ment les dis­putes phi­lo­so­phiques et épis­té­mo­lo­giques et que ces diver­gences théo­riques avec Bogdanov res­tent un ter­rain neutre. Mais la situa­tion change à partir de 1907. Même s’ils atta­quaient de longue date le maté­ria­lisme, Bogdanov et ses alliés livrent désor­mais une véri­table offen­sive pro­pa­gan­diste et édi­to­riale contre le maté­ria­lisme, notam­ment en publiant l’année sui­vante (1908) un recueil inti­tulé Études sur la phi­lo­so­phie du mar­xisme. Selon eux, la véri­table épis­té­mo­lo­gie socia­liste serait celle qui s’inspire de l’empiriocriticisme, c’est-à-dire la théo­rie de la connais­sance du phy­si­cien autri­chien Ernst Mach et du phi­lo­sophe Richard Avenarius.

Aujourd’hui, je n’aurai pas le temps néces­saire pour abor­der la cri­tique par Lénine des thèses épis­té­mo­lo­giques de ces deux auteurs en par­ti­cu­lier. Je ne peux ici que ren­voyer à mon ouvrage de 2013, Lénine épis­té­mo­logue. Néanmoins, je sou­haite pré­ci­ser que les idées de Mach et d’Avenarius répètent pour l’essentiel l’ « imma­té­ria­lisme » du phi­lo­sophe anglais Georges Berkeley au XVIIIe siècle, bien qu’à la dif­fé­rence de ce der­nier, ils éva­cuent désor­mais la réfé­rence gênante à Dieu. Lénine n’était ni le seul ni le pre­mier à sou­li­gner leur dette théo­rique vis-à-vis de Berkeley. On peut par exemple se repor­ter à l’épistémologue Emile Meyerson dont les idées sont simi­laires à celles du révo­lu­tion­naire russe sur le sujet[1].
Les auteurs du recueil dont on a déjà parlé, c’est-à-dire Bogdanov, Lounatcharski, Bazarov et d’autres, se coor­donnent donc pour rompre le pacte de non-agres­sion que Lénine vou­lait main­te­nir sur ces sujets. Leur stra­té­gie pour asso­cier le mar­xisme à l’épistémologie de Mach et d’Avenarius consiste à pré­sen­ter tout le cou­rant du maté­ria­lisme comme une vul­gaire méta­phy­sique qui féti­chise l’idée de matière exis­tante objec­ti­ve­ment, en oubliant les enjeux sociaux qui déter­minent pour­tant la repré­sen­ta­tion de cette matière dans la tête des hommes. Ce procès d’intention qui consiste à pré­sen­ter les maté­ria­listes comme une sorte de secte de croyants qui déifie la matière est un stra­ta­gème que l’on retrouve d’ailleurs de nos jours pour com­battre le maté­ria­lisme. C’est par exemple le cas d’Hilary Putnam, un phi­lo­sophe Nord-Américain connu. Ce der­nier pré­tend que le réa­lisme – qui est le nom que donnent les épis­té­mo­logues et phi­lo­sophes au maté­ria­lisme en théo­rie de la connais­sance –, est une concep­tion impos­sible parce que cela revien­drait à adop­ter un point de vue divin pré­sup­po­sant que nous soyons capables de sub­sti­tuer notre pers­pec­tive humaine sen­sible à celle d’un être omni­scient. L’objectivité revien­drait donc selon Putnam à pré­tendre que l’homme peut sortir de lui-même. Comme c’est impos­sible, l’objectivité en impos­sible. Or, cette pré­ten­due réfu­ta­tion logique du réa­lisme revient, là aussi, à répé­ter dans le fond l’argument de Berkeley. Ce der­nier disait en sub­stance : « Je ne per­çois que mes sen­sa­tions, je n’ai donc pas le droit de sup­po­ser l’existence d’un objet en soi, hors de ma sen­sa­tion ». Selon donc ce type de phi­lo­sophes qui tra­versent les époques, Lénine et les maté­ria­listes en géné­ral auraient une concep­tion naïve et contem­pla­tive de la démarche cog­ni­tive, qui pos­tu­le­rait que le sujet cog­ni­tif, dans l’oubli de sa propre sub­jec­ti­vité, peut « reflé­ter » ou « copier » com­plè­te­ment la réa­lité, en épui­sant la connais­sance de cette réa­lité. Lénine ramè­ne­rait donc le débat phi­lo­so­phique sur la nature de la connais­sance à un niveau intel­lec­tuel dépassé his­to­ri­que­ment depuis long­temps, suite notam­ment aux apports sur la ques­tion de Kant et de Hegel. Le révo­lu­tion­naire igno­re­rait que le fait que Kant a inau­guré une nou­velle ère anti-méta­phy­sique, celle de la rela­ti­vité du savoir, l’homme devant alors renon­cer à atteindre la tota­lité du réel.

Défense de la connais­sance objec­tive

Pour com­prendre com­bien sont cari­ca­tu­rales ces cri­tiques qui font pour­tant partie des lieux com­muns que l’on trouve encore de nos jours dans les manuels de phi­lo­so­phie contre le maté­ria­lisme en théo­rie de la connais­sance, il faut rap­pe­ler ce qu’est véri­ta­ble­ment la concep­tion de Lénine dans ce domaine. C’est l’adhésion chez Lénine à ce que l’on appelle la théo­rie du reflet, c’est-à-dire l’idée qu’un sujet cog­ni­tif peut rendre compte de la nature d’un objet étudié en le reflé­tant adé­qua­te­ment dans sa conscience.

Cette réaf­fir­ma­tion du pou­voir cog­ni­tif de la raison humaine d’atteindre des véri­tés objec­tives, se confond chez le révo­lu­tion­naire russe avec l’idée de démarche scien­ti­fique. L’objectivité ne conteste pas pour autant le carac­tère rela­tif, c’est-à-dire par­tiel et his­to­ri­que­ment déter­miné, de la connais­sance. Si Lénine recon­naît clai­re­ment la rela­ti­vité de la connais­sance, par contre, il s’oppose réso­lu­ment à ce qu’il appelle le « rela­ti­visme ». Il désigne ici une pos­ture uni­la­té­rale et fon­ciè­re­ment idéa­liste qui pré­sente la connais­sance du monde phy­sique, de la nature et de ses lois comme le résul­tat d’une simple conven­tion entre les hommes. C’est ce type de rela­ti­visme que l’on trouve [chez] Kant lorsque ce der­nier explique qu’il ne faut plus accep­ter le monde comme quelque chose qui a surgi indé­pen­dam­ment du sujet connais­sant mais qu’il faut admettre que l’objet de la connais­sance ne peut être connu de nous que parce que et dans la mesure où il est créé par nous-mêmes [2]. Et à la suite de Kant, c’est bien ce que dit aussi Bogdanov lorsqu’il déclare -je le cite- qu’« il n’existe pas de cri­tère de la ‘vérité objec­tive’ […] ; la vérité est une forme idéo­lo­gique : une forme, orga­ni­sa­trice, de l’expérience ». Or, pour Lénine, ce genre de décla­ra­tion est la porte ouverte à l’idéalisme et l’abandon de l’idée même de véri­tés scien­ti­fiques. Plutôt que le rela­ti­visme, il faut mon­trer le lien et les dis­tinc­tions qui existent entre vérité rela­tive et vérité objec­tive. L’ouvrage de Lénine est donc d’abord une réac­tion contre une façon de penser anti-dia­lec­tique. En effet, selon le révo­lu­tion­naire russe, chaque étape du déve­lop­pe­ment des sciences ajoute de nou­veaux grains à notre connais­sance du monde, à une repré­sen­ta­tion de plus en plus fidèle, de plus en plus appro­chée de la réa­lité. Mais le carac­tère cumu­la­tif des décou­vertes scien­ti­fiques s’inscrit néan­moins dans un cadre his­to­rique. Une vérité objec­tive, abso­lue, est en effet en quelque sorte une somme de véri­tés rela­tives. Les limites de toute pro­po­si­tion scien­ti­fique sont rela­tives, tantôt élar­gies, tantôt rétré­cies, à mesure que les sciences pro­gressent.

Pour faire com­prendre à ses lec­teurs ce pro­ces­sus inter­rompu de la connais­sance, Lénine uti­lise l’image de l’asymptote. Selon cette modé­li­sa­tion du savoir, la connais­sance humaine res­semble en quelque sorte à une ligne courbe, tan­gente, qui se rap­proche indé­fi­ni­ment, sans jamais la ren­con­trer, d’une ligne droite qui, elle, repré­sente le monde maté­riel. Il faut ajou­ter que cette ligne droite est en mou­ve­ment, en exten­sion indé­fi­nie puisque le temps et l’espace sont des formes néces­saires, coex­ten­sives de la matière. En bref, la matière est en per­pé­tuel déve­loppent et la connais­sance de même puisque le mou­ve­ment d’approche de la ligne courbe ne [doit] donc être com­pris que rela­ti­ve­ment à l’avancée de cette ligne droite. Ce pro­ces­sus cog­ni­tif témoigne donc d’une rela­tion asy­mé­trique consti­tu­tive et constante entre le sujet de la connais­sance et l’objet de cette connais­sance. C’est-à-dire que la suc­ces­sion des points qui forment la ligne courbe figure en quelque sorte les “véri­tés rela­tives” d’un savoir s’approchant de plus en plus de la ligne droite qui repré­sente alors la “vérité abso­lue”, objec­tive. En 1915, Lénine repren­dra l’image de l’asymptote lorsqu’il étu­diera la phi­lo­so­phie de Hegel. Il l’associera alors à une autre image, celle de la spi­rale. La ligne courbe asymp­to­tique, dit-il, est alors sem­blable à une série de cercles concen­triques, c’est-à-dire qu’elle est sem­blable à une spi­rale s’entourant autour de la ligne droite.

Dans mon livre de 2013, j’ai indi­qué qu’il exis­tait une figure géo­mé­trique inédite qui réunis­sait asymp­tote et spi­rale selon le sou­hait de Lénine. C’est la pseu­do­sphère. Il s’agit d’une sur­face en forme d’entonnoir géné­rée par la courbe asymp­to­tique qui opère une rota­tion indé­fi­nie autour de la droite. Cette der­nière tracte [sic] cette révo­lu­tion constante autour d’elle-même. Par consé­quent, il y a une exten­sion indé­fi­nie de la sur­face en ques­tion le long de cet axe de rota­tion. Cette concep­tion du savoir montre com­bien est ori­gi­nale et opti­miste l’épistémologie de Lénine : il ne recon­naît pas une limite quel­conque de la connais­sance ni qu’il existe une pro­priété, essence ou sub­stance quel­conque de la matière qui puisse être dotée d’un carac­tère absolu. C’est donc l’idée que la connais­sance est un pro­ces­sus qui fonc­tionne comme un champ ouvert, jamais clô­turé et qui permet de s’approprier indé­fi­ni­ment la réa­lité, de passer d’un monde « en soi » à un monde « pour soi ».

On com­prend, je l’espère, si l’on prend la peine de lire ce que dit réel­le­ment Lénine, com­bien ce der­nier ne pré­tend aucu­ne­ment qu’un sujet cog­ni­tif puisse acqué­rir une repré­sen­ta­tion immé­diate du réel, de son objet d’étude, au prix de l’oubli illu­soire de la propre sub­jec­ti­vité de l’individu. En d’autres termes, la théo­rie léni­niste du reflet exclut l’idée que le reflé­tant, le sujet, copie immé­dia­te­ment et tota­le­ment le reflété, c’est-à-dire l’objet d’étude. Au contraire, cette théo­rie est active et implique un effort ration­nel de la pensée humaine com­plè­te­ment oppo­sée à une pos­ture naïve ou spon­ta­née. Le sujet cog­ni­tif, dans sa démarche, doit faire l’effort constant de neu­tra­li­ser toute appré­cia­tion sub­jec­tive, a for­tiori tout élé­ment de spi­ri­tua­lisme et de toute idée de trans­cen­dance, au moins en dehors du cadre dans lequel s’inscrit sa recherche. Cette repré­sen­ta­tion semble adé­quate à la démarche scien­ti­fique. Le savant fait abs­trac­tion de sa sub­jec­ti­vité par divers moyens : enquête empi­rique, test et véri­fi­ca­tion expé­ri­men­tale, cor­ro­bo­ra­tion des résul­tats qu’il a obte­nus avec les résul­tats d’autres per­sonnes, en rec­ti­fiant ses éven­tuelles erreurs, etc. S’il existe des obs­tacles à sa recherche, par exemple s’il veut obser­ver quelque chose qu’il ne peut voir par ses propres yeux, des objets infi­ni­ment petits ou infi­ni­ment grands, il uti­lise des outils qui fran­chissent la bar­rière de ses sens comme un téles­cope ou un micro­scope.

Par ailleurs, à aucun moment, Lénine n’oublie les condi­tions his­to­riques et les enjeux socio­po­li­tiques qui peuvent blo­quer ou retar­der le pro­grès indé­fini scien­ti­fique. Ainsi, contrai­re­ment à ce que pré­tend Karl Korsch, le Lénine de 1909 ne trahit pas celui de 1894 lorsque le révo­lu­tion­naire russe polé­mi­quait à l’époque contre « l’objectivisme » en socio­lo­gie de l’économiste Pierre Strouvé. Ce der­nier défen­dait l’objectivité en disant qu’elle était « au-dessus des classes ». Contre cette sorte de « scien­tisme », ce que dit Lénine en 1909 est quelque chose d’élémentaire mais pour­tant fon­da­men­tal : c’est que la science, en elle-même, n’a pas de carac­tère de classe mais que ce carac­tère appa­raît dans sa fonc­tion sociale, quand il s’agit de savoir qui […] étudie et qui […] uti­lise ces sciences. Par cette dis­tinc­tion qu’il ins­taure entre la science et son but social, Lénine se pré­mu­nit non seule­ment contre l’objectivisme d’un Strouvé mais aussi contre la socio­lo­gie sub­jec­tive, en par­ti­cu­lier celle de Bogdanov qui en vien­dra à décla­rer, en pré­cur­seur de Lyssenko, que « la science peut être bour­geoise ou pro­lé­ta­rienne par sa « nature même ».

Comme il se dit mar­xiste, Bogdanov tente de révi­ser les propos de Marx en pré­ten­dant qu’ils confortent son point de vue. S’il fait de même avec les textes d’Engels en opé­rant une sélec­tion arbi­traire de pas­sages de l’Anti-Dühring ou de Ludwig Feuerbach et la fin de la phi­lo­so­phie alle­mande, d’autres, comme Bazarov, un proche de Bogdanov, choi­sissent plutôt d’opposer Engels à Marx. Ce pro­cédé est loin d’être nou­veau puisque Engels lui-même, dans une lettre à Bernstein datée d’avril 1883, iro­ni­sait sur le fait qu’à inter­valles régu­liers resur­git depuis 1844, je le cite, « le petit drame du méchant Engels qui aurait séduit le bon Marx » détour­nant ce der­nier du « chemin de la vertu » phi­lo­so­phique. Cette fable ne ces­sera pas avec la polé­mique de 1909 puisqu’elle per­dure tout au long du XXe siècle. Elle amène en France quelqu’un comme Maximilien Rubel à purger et véri­ta­ble­ment sac­ca­ger les textes de Marx publiés dans la Pléiade et chez Folio, pour faire dis­pa­raître toute trace de la col­la­bo­ra­tion de Marx avec Engels. Pourtant, la cor­res­pon­dance entre les deux révo­lu­tion­naires alle­mands montre qu’ils par­ta­geaient le même point de vue maté­ria­liste sur tous les pro­blèmes fon­da­men­taux. D’ailleurs, dans Matérialisme et Empiriocriticisme, Lénine rap­pelle par exemple que l’Anti-Dühring d’Engels avait été lu d’un bout à l’autre en manus­crit par Marx et approuvé par lui. De plus, il y a un com­plet anta­go­nisme entre le fait de décla­rer comme Bogdanov que « la vie sociale se ramène à la vie psy­chique » des indi­vi­dus, et le maté­ria­lisme his­to­rique de Marx tel que ce der­nier le pré­sente de manière exem­plaire dans sa pré­face à la Critique de l’économie poli­tique de 1859, là où Marx défend l’objectivité des faits sociaux.
Antérieurement, en 1845, Marx a défendu dans L’Idéologie Allemande, le primat de la nature sur l’homme et son anté­rio­rité maté­rielle par rap­port à la conscience humaine et sociale. Dans la post­face à la deuxième édi­tion alle­mande du Capital, Marx sous­crit à la théo­rie du reflet : une idée, explique-t-il, n’est rien d’autre que le maté­riel trans­posé et tra­duit dans la tête de l’homme. Par ailleurs, si Marx constate qu’à l’époque de la grande indus­trie, les sciences sont enrô­lées au ser­vice de la pro­duc­tion, il n’en conclut pas pour autant que le savoir scien­ti­fique porte intrin­sè­que­ment la trace du capi­ta­lisme. De plus, en ce qui concerne l’image de l’asymptote uti­li­sée par Lénine, on la trouve déjà chez Engels dans ses manus­crits réunis plus tard dans le recueil inti­tulé Dialectique de la nature. Cette image vivante de l’asymptote semble la repré­sen­ta­tion la plus fidèle de la démarche maté­ria­liste de Marx et que ce der­nier a décrite de façon très claire dans une note du Capital. Marx y explique ainsi en sub­stance que « l’unique méthode maté­ria­liste, et donc scien­ti­fique » qu’il recon­naît ne consiste pas à étu­dier la vérité maté­rielle des choses ou de leurs concepts de manière figée et défi­ni­tive mais en termes de pro­ces­sus, en retra­çant ainsi la genèse et le déve­lop­pe­ment de toutes choses ainsi que les inter­con­nexions entre celles-ci. Ainsi, pour Lénine, il est clair que même si le sys­tème de pensée de Bogdanov est mar­xiste par le haut, dans le domaine poli­tique, elle est une révi­sion par « en bas » des fon­de­ments phi­lo­so­phiques du mar­xisme. « En bas », dit Lénine, c’est le rela­ti­visme, c’est-à-dire l’idéalisme habillé de phrases sur l’intersubjectivité et l’utilité sociale des choses, accom­mo­dées au voca­bu­laire mar­xiste.

Parfois, le rela­ti­visme revêt […] une appa­rence plus sub­tile que l’adhésion ouverte ou dis­si­mu­lée à des thèses idéa­listes comme chez Mach et Bogdanov. C’est le cas de l’agnosticisme qui permet habi­le­ment d’éviter de prendre clai­re­ment posi­tion pour le carac­tère maté­riel du monde en lais­sant sub­sis­ter l’idée d’un Inconnaissable. Cette sorte de « non-empié­te­ment des magis­tères » pour reprendre la for­mule de Stephen Jay Gould, peut sim­ple­ment être l’expression d’une atti­tude défen­sive de la part de savant dans leur exer­cice pro­fes­sion­nel contre les intru­sions spi­ri­tua­listes. N’est-ce pas comme cela qu’a fonc­tionné la science dans ses pre­miers temps, par exemple pen­dant la Renaissance et à l’Âge clas­sique dans sa lutte pour s’émanciper de l’emprise clé­ri­cale ? La science s’est long­temps construite sur cette sorte de pacte social impli­cite de non-agres­sion. N’est-ce pas Charles Darwin lui-même, au XIXe siècle, alors qu’il était inti­me­ment athéiste comme le montre son Autobiographie, et maté­ria­liste comme le prouve son œuvre elle-même, qui s’est dit pour­tant publi­que­ment agnos­tique pour éviter une levée de bou­cliers diri­gée per­son­nel­le­ment contre lui de la part de la bonne société vic­to­rienne ?

Mais pour Lénine, l’agnosticisme comme décla­ra­tion d’intention demeu­rera tou­jours, dans le fond, une sorte de renon­ce­ment, une façon de « dis­si­mu­ler le maté­ria­lisme ». C’est donc le com­pro­mis typique de la part de ceux qui acceptent de limi­ter les expli­ca­tions scien­ti­fiques sans les étendre au-delà d’un cer­tain domaine socia­le­ment admis, en réser­vant de fait aux mul­tiples repré­sen­tants des familles spi­ri­tuelles le pri­vi­lège de parler de choses pré­ten­dues incon­nais­sables comme par exemple le phé­no­mène de la conscience ou de l’apparition de la morale comme fait d’évolution dans les socié­tés humaines.
Au contraire, pour un maté­ria­liste mili­tant comme Lénine ou pour un savant hon­nête qui recon­naît la conti­nuité fon­da­men­tale de la matière maté­ria­liste comme condi­tion de la connais­sance objec­tive, ils situe­ront logi­que­ment la tota­lité du champ du connaître dans l’immanence, n’assignant donc a priori aucune limite au projet d’investigation du réel. Dans ce sens, on aura com­pris que ce maté­ria­lisme défendu par Lénine n’est pas une méta­phy­sique ou une option phi­lo­so­phique quel­conque parmi tant d’autres : c’est selon lui véri­ta­ble­ment la condi­tion métho­do­lo­gique de toute connais­sance objec­tive qui néces­site d’admettre le carac­tère uni­que­ment maté­riel de la réa­lité et de l’ensemble des phé­no­mènes. De plus, cette défi­ni­tion ne peut se réduire à ce que l’on désigne par le terme de « réa­lisme ». En effet, quoique d’usage cou­rant à notre époque en épis­té­mo­lo­gie, le réa­lisme, sous cou­vert de reje­ter tout débat méta­phy­sique, mutile indû­ment la défi­ni­tion que je viens de donner puisqu’elle omet le néces­saire fon­de­ment maté­riel, onto­lo­gique, à savoir, – je le répète – le fait d’admettre le carac­tère uni­que­ment maté­riel de la réa­lité et de l’ensemble de ses phé­no­mènes.

L’unité du maté­ria­lisme

La deuxième partie de mon exposé aborde l’unité du maté­ria­lisme comme reflet de la conti­nuité fon­da­men­tale de la matière. Cela néces­site de réunir en un tout à la fois le maté­ria­lisme d’ « en bas », celui des sciences de la nature, et le maté­ria­lisme d’ « en haut », celui des sciences sociales. C’est pour­quoi le recours au réduc­tion­nisme qui rabat l’histoire des socié­tés humaines à la bio­lo­gie est exclu. À ce titre, Lénine cri­tique dans son ouvrage les ten­ta­tives de ceux qui veulent faire passer leur socio­lo­gie évo­lu­tion­niste pour une science sociale digne de ce nom alors qu’en fai­sant cela, ces der­niers rejettent l’autonomie du fait social. Il n’est donc pas ques­tion pour Lénine de lais­ser le mar­xisme deve­nir une sorte de socio­bio­lo­gie révo­lu­tion­naire niant l’existence spé­ci­fique d’une super­struc­ture dans les socié­tés humaines, et trans­for­mant, de fait, le maté­ria­lisme his­to­rique en une simple annexe de l’histoire de la nature. Mais pour autant, comme on l’a déjà dit, le recours à une socio­lo­gie rela­ti­viste qui énonce un décret de rup­ture entre le bio­lo­gique et le social, est éga­le­ment exclu.

Lénine rap­pelle que le génie de Marx et Engels consiste dans le fait qu’ils ont déve­loppé le maté­ria­lisme en socio­lo­gie, sans répu­dier le maté­ria­lisme natu­ra­liste mais sans rabattre non plus le fait social sur l’histoire natu­relle. C’est pour­quoi, notam­ment dans L’Idéologie alle­mande, Marx explique que l’homme se trouve tou­jours en face d’une part d’une nature qui est his­to­rique et d’autre part d’une his­toire qui est natu­relle. Autrement dit, l’homme est simul­ta­né­ment face à la nature et en elle. C’est selon cette pers­pec­tive théo­rique qui Marx fonde l’unité du maté­ria­lisme, et donc de la science. Il déclare : « Nous ne connais­sons qu’une seule science, celle de l’histoire. L’histoire peut être exa­mi­née sous deux aspects : on peut la scin­der en his­toire de la nature et his­toire des hommes. Les deux aspects ne sont pas sépa­rables ». Il doit donc s’agir de res­pec­ter ce que de nos jours le spé­cia­liste de Darwin, Patrick Tort, nomme « l’ordre réel des pro­ces­sus ». Qu’est-ce que cela signi­fie ? L’ordre réel des pro­ces­sus veut dire que l’ordre du temps his­to­rique est fléché, c’est-à-dire que l’évolution pré­cède l’histoire, et cette rela­tion, par défi­ni­tion, n’est pas inver­sable. Par consé­quent, l’Homme his­to­rique et social ne cesse pas pour autant d’être un orga­nisme natu­rel parce qu’il est devenu un être de culture puisque, pour le dire autre­ment, la société est le pro­duit d’un pro­ces­sus qui plonge ses racines dans la nature. C’est donc en recon­nais­sant cet ordre réel des pro­ces­sus que l’on peut envi­sa­ger de manière ration­nelle l’unité du maté­ria­lisme. Ce n’est pas du « maté­ria­lisme bour­geois » comme l’a pré­tendu le mar­xiste hol­lan­dais Anton Pannekoek, en 1938. Selon lui, Lénine aurait eu le tort de reven­di­quer l’héritage des sciences de la nature hérité des Lumières au XVIIIe siècle, pour­suivi de façon émi­nente en la per­sonne de Darwin au XIXe siècle. Pour sa part Althusser dira dans les années 1960 qu’il faut inver­ser le « pas­sage du bio­lo­gique dans le cultu­rel » parce que, selon lui, la culture pré­cède en réa­lité la nature.

Que donnent ces aban­dons d’une exi­gence de pensée « dia­lec­tique » concer­nant la rela­tion nature/​culture et ce qui va de pair, le glis­se­ment de gens comme Pannekoek ou Althusser vers les faci­li­tés offertes par les dog­ma­tismes sté­riles de la rup­ture ou du réduc­tion­nisme ? Je pren­drai un exemple actuel : le cas d’un argu­men­taire anti­ra­ciste que l’on entend aujourd’hui assez com­mu­né­ment. En pen­sant réfu­ter intel­li­gem­ment le racisme, ceux qui déve­loppent cet argu­men­taire disent en sub­stance qu’il est idiot d’être raciste parce que les races n’existent pas. Sans s’apercevoir, ils com­binent une pseudo-radi­ca­lité misant sur le « tout cultu­rel » avec une atti­tude réduc­tion­niste. Autrement dit, le fond de leur argu­men­taire revient à pré­tendre que les races ne sont qu’une construc­tion sociale tout en allant cher­cher une preuve déci­sive de cette asser­tion dans la bio­lo­gie molé­cu­laire, à un niveau qui est défi­ni­ti­ve­ment inef­fi­cace pour lutter réel­le­ment contre le racisme puisque le juge­ment raciste vise non pas une molé­cule (le domaine géno­type) mais des indi­vi­dus entiers, des orga­nismes com­plets, dotés à la fois de phé­no­type bio­lo­gique (comme l’apparence phy­sique) et de traits cultu­rels. On retrouve le même éclec­tisme dans le combat anti-sexiste actuel lorsque la théo­rie du genre nie le sexe bio­lo­gique. Pourtant, comme le dit Patrick Tort, com­ment défi­nir le « genre » s’il faut au préa­lable se débar­ras­ser du sexe ?

Ces exemples actuels montrent que les idéo­lo­gies res­pec­tives de la rup­ture et du réduc­tion­nisme scien­tiste, pré­sen­tées comme adverses, ne font en réa­lité que se nour­rir mutuel­le­ment. Elles sont donc en réa­lité com­plé­men­taires. On ne s’éloigne pas de Lénine puisque, déjà, en 1909, il cri­ti­quait l’attitude de Bogdanov, lequel à la fois pré­ten­dait que l’intersubjectivité consti­tuait le der­nier mot pour com­prendre et chan­ger le monde, et en même temps allait cher­cher un argu­men­taire dans la socio­bio­lo­gie en emprun­tant des propos sur la « sélec­tion sociale », appa­ren­tée selon lui à la lutte des classes, et sur la ther­mo­dy­na­mique avec « l’harmonisation de l’énergie du corps social » comme but ultime du socia­lisme.

Je ne déve­loppe pas davan­tage la ques­tion de la cohé­sion du maté­ria­lisme et ce qui l’entrave idéo­lo­gi­que­ment, car la troi­sième partie de mon exposé est en rap­port étroit avec ce thème.

Pour com­men­cer, je repren­drai en guise de pré­am­bule les propos mêmes de Lénine dans son ouvrage de 1909. Il déclare :

« Engels dit expli­ci­te­ment : avec chaque décou­verte qui fait époque dans le domaine des sciences natu­relles (à plus forte raison dans l’histoire de l’humanité) le maté­ria­lisme doit modi­fier sa forme. Ainsi, la révi­sion de la forme du maté­ria­lisme d’Engels, la révi­sion de ses prin­cipes de phi­lo­so­phie natu­relle, n’a rien de révi­sion­niste au sens consa­cré du mot ; le mar­xisme l’exige au contraire ».

Lénine et l’enjeu d’un maté­ria­lisme mar­xiste révisé

C’est ce type de révi­sion qu’il me semble urgent d’envisager face à cer­tains pro­blèmes qui demeurent dans la pensée maté­ria­liste de Lénine et qu’il serait sou­hai­table de dépas­ser si l’on veut assu­rer la cohé­rence d’un maté­ria­lisme moderne. Je résu­me­rai en deux points ces pro­blèmes : le pro­blème de l’étagement ainsi que du dédou­ble­ment.

D’abord l’étagement. Marx, Lénine et la plu­part des mar­xistes ont pensé les rap­ports entre l’histoire natu­relle et l’histoire sociale en termes hié­rar­chiques de suc­ces­sion ou d’étagement. Chez Lénine, c’est en par­ti­cu­lier la thé­ma­tique du maté­ria­lisme d’ « en bas » et du maté­ria­lisme d’ « en haut ». Cela a eu pour consé­quence qu’il a emprun­tée à l’hégélianisme, comme Marx et Engels avant lui, les notions de « saut » ou de « bond » qua­li­ta­tifs pour décrire le com­men­ce­ment de l’histoire des socié­tés. Il y a là une sorte d’imprégnation méta­phy­sique, celle des « sauts » fina­le­ment bien peu dia­lec­tiques lorsque l’on y réflé­chit, puisqu’elle ins­taure des com­men­ce­ments abso­lus, stop­pant arti­fi­ciel­le­ment l’intelligence des pro­ces­sus maté­riels dans leur conti­nuité fon­da­men­tale. C’est ainsi que bien qu’il soit atta­ché en maté­ria­liste à la conti­nuité de la matière et de ses phé­no­mènes, et donc favo­rable à la prise en compte de l’évolution bio­lo­gique comme fait pre­mier et consti­tu­tif, le dis­cours mar­xiste conserve en réa­lité une dimen­sion for­te­ment dis­con­ti­nuiste puisqu’il attache à un évè­ne­ment évo­lu­tif précis le pas­sage entre l’histoire natu­relle et l’histoire sociale. Cet évè­ne­ment évo­lu­tif, pour les mar­xistes, c’est la fabri­ca­tion de l’outil qui fait office de saut qua­li­ta­tif entre le monde animal et le monde humain. Mais pour les anthro­po­logues, ce sera en géné­ral plutôt la pro­hi­bi­tion de l’inceste, voire le lan­gage arti­culé ou le sen­ti­ment reli­gieux qui se sub­sti­tue­ront à la fabri­ca­tion d’outil comme moment de rup­ture dans l’évolution. Or, le pro­grès des savoirs, notam­ment dans le domaine de l’éthologie et de l’étude des socié­tés ani­males, montre à chaque fois com­bien est contes­table cette volonté d’identifier un moment de rup­ture.
Or, aujourd’hui, il existe selon moi une pers­pec­tive de dépas­se­ment de ce pro­blème dans la pensée maté­ria­liste. C’est celle qui est offerte par la décou­verte de l’anthropologie inédite de Darwin et que l’on doit nommer l’ « effet réver­sif de l’évolution ». L’effet réver­sif de l’évolution, c’est la for­ma­li­sa­tion du méca­nisme de diver­gence évo­lu­tive qui s’applique chez Darwin à la pensée du pas­sage de la nature à la civi­li­sa­tion.

Cette élu­ci­da­tion par Patrick Tort du dis­cours de Darwin sur l’homme et la civi­li­sa­tion a permis de réfu­ter l’attribution com­mu­né­ment admise jusque-là (même chez les mar­xistes), et cepen­dant fausse, d’une res­pon­sa­bi­lité quel­conque du natu­ra­liste anglais dans l’improprement nommé « dar­wi­nisme social » qui prô­nait le lais­sez-faire et le sou­tien au libé­ra­lisme domi­nant de l’époque. Car pour Darwin, là où la nature éli­mine par le biais de la sélec­tion natu­relle, la « civi­li­sa­tion » pro­tège grâce au succès évo­lu­tif des ins­tincts sociaux. La civi­li­sa­tion se défi­nit donc par sa capa­cité d’évacuer pro­gres­si­ve­ment les affron­te­ments éli­mi­na­toires au profit des conduites soli­daires et altruistes – et ce, ajoute Darwin, bien que l’on puisse attri­buer en toute assu­rance aux « ins­tincts sociaux », eux-mêmes sélec­tion­nés, le fon­de­ment natu­rel de cette évo­lu­tion de plus en plus « cultu­relle ». Il faut donc dire, alors, à la suite de P. Tort, qu’« il est pos­sible d’inverser la nature mais non de rompre avec elle ». Par consé­quent, « il faut apprendre à penser sur le mode d’une conti­nuité réver­sive, et non comme un saut entre deux exté­rio­ri­tés adverses, le « pas­sage » si sou­vent com­menté entre la nature et la civi­li­sa­tion. La lutte contre la nature doit être une lutte avec la nature, cette contrainte n’est nul­le­ment une anti­no­mie si elle est envi­sa­gée dans le temps, pers­pec­tive com­mune au mar­xisme et au dar­wi­nisme ». C’est pour­quoi, tou­jours en sui­vant les propos de Tort, il faut admettre que « l’histoire ne suc­cède pas à l’évolution jusqu’alors comme une réa­lité immé­dia­te­ment, radi­ca­le­ment et qua­li­ta­ti­ve­ment dis­tincte, mais que la dis­tinc­tion des deux réa­li­tés est elle-même le pro­duit d’un pro­ces­sus qui plonge ses racines dans la nature pour les pro­lon­ger, trans­formé [ces racines] dans la civi­li­sa­tion ». En d’autres termes, « l’évolution englobe ou inclut l’histoire » selon la logique d’un recou­vre­ment et non pas d’une suc­ces­sion ou d’un éta­ge­ment, comme l’ont ima­giné la plu­part des mar­xistes, à com­men­cer par Lénine dans son ouvrage de 1909. Le gain théo­rique est immense puisque le recou­vre­ment, plutôt que l’étagement ou la suc­ces­sion, permet de penser simul­ta­né­ment la courte dyna­mique des évè­ne­ments his­to­riques et la longue dyna­mique des évè­ne­ments évo­lu­tifs. Ce sont les bases théo­riques néces­saires pour construire notam­ment une éco­lo­gie poli­tique, sans réduc­tion­nisme et sans méta­phy­sique des ins­tau­ra­tions radi­cales.

Cette ques­tion du recou­vre­ment n’est pas une réfu­ta­tion du maté­ria­lisme mar­xiste et de celui de Lénine mais requiert néan­moins de dépas­ser cer­tains aspects pro­blé­ma­tiques des rap­ports théo­riques entre Marx et Darwin.

1) De nom­breuses per­sonnes connaissent la célèbre for­mule de Marx, tirée de sa sixième Thèses sur Feuerbach, selon laquelle « l’essence humaine est dans sa réa­lité effec­tive l’ensemble des rap­ports sociaux ». En disant cela, Marx sou­hai­tait d’abord se démar­quer de la phi­lo­so­phie natu­ra­liste de Feuerbach qui dis­so­ciait l’histoire de la nature. Cela signi­fie, malgré le sou­hait en maté­ria­liste de Marx, exprimé par lui à la même époque, de fonder une seule science his­to­rique qui réunisse les pro­ces­sus dans la nature et dans la société, que l’ancrage néces­saire du maté­ria­lisme his­to­rique dans l’histoire natu­relle n’existait pas en 1845, à l’époque de ses fameuses thèses. Pourtant, il ne faut pas en rester là au risque de faire de Marx un adepte du rela­ti­visme socio­lo­gique.

2) Il faut se pro­je­ter en 1859 lorsque Marx et Engels découvrent L’Origine des Espèces de Darwin et saluent l’avènement d’une science natu­relle qui devient his­to­rique qu’avec cet ouvrage du natu­ra­liste anglais. Par consé­quent, la théo­rie de l’évolution de Darwin a démon­tré scien­ti­fi­que­ment l’historicité de la nature. Autrement dit, la lutte de Marx contre la concep­tion abs­traite de la nature et de l’homme doit être mise en pers­pec­tive avec les décla­ra­tions des deux révo­lu­tion­naires alle­mands sur Darwin, lequel, a été reconnu par eux comme celui qui a véri­ta­ble­ment donné son statut de scien­ti­fi­cité à la pers­pec­tive natu­ra­liste.
3) Cela ne veut pas [dire] que la ren­contre théo­rique a été véri­ta­ble­ment effec­tive entre Marx et Darwin puisqu’il faut évo­quer un troi­sième moment qui a eu pour consé­quence le ratage final entre ces deux théo­ri­ciens. En effet, à partir de juin 1862, Marx, dans la cor­res­pon­dance qu’il entre­tient avec son ami Engels, pro­nonce au sujet de L’Origine des espèces un second juge­ment qui paraît contre­dire sa décla­ra­tion anté­rieure de 1859. Dans celle-ci, déjà évoqué, où il approu­vait sans réserve la pers­pec­tive maté­ria­liste ouverte par Darwin dans l’histoire du vivant. Mais à partir de 1862, Marx voit désor­mais chez Darwin l’image d’un mal­thu­sien qui trans­fère les anta­go­nismes éco­no­miques du capi­ta­lisme dans la nature, ce qui a pour avan­tage en retour, selon cette pers­pec­tive, de natu­ra­li­ser le capi­ta­lisme et la guerre de tous contre tous. Finalement, pour Marx, le dar­wi­nisme est une science mais aussi, et peut-être sur­tout, une phi­lo­so­phie sociale qui sert à jus­ti­fier l’inégalité sociale.

Il est évident qu’ici, avec le recul, les deux révo­lu­tion­naires se sont trom­pés de cible en soup­çon­nant Darwin d’être un mal­thu­sien en poli­tique puisque le véri­table théo­ri­cien de ce type de pensée est non pas Darwin mais le socio­logue anglais Herbert Spencer. Mais la consé­quence la plus grave dans l’attitude ambi­va­lente de Marx et d’Engels vis-à-vis de Darwin est qu’ils pas­se­ront à côté de l’effet réver­sif de l’évolution en pen­sant que La Filiation de l’Homme, publié par Darwin en 1871, n’avait rien à dire de nou­veaux par rap­port à L’Origine des espèces. Par la suite, Lénine et tous les mar­xistes ne feront que répé­ter cette erreur de juge­ment des révo­lu­tion­naires alle­mands, ce qui leur fera rater ce qui consti­tue véri­ta­ble­ment la clé de l’unification du maté­ria­lisme puisque cet effet réver­sif de l’évolution permet de nos jours d’articuler de façon cohé­rente les sciences natu­relles et le maté­ria­lisme his­to­rique.

Un autre pro­blème dans le maté­ria­lisme mar­xiste dont se reven­dique Lénine est ce que je nom­me­rais la dupli­ca­tion du maté­ria­lisme. En effet, il n’y a pas un dis­cours sur le maté­ria­lisme, mais en réa­lité deux dis­cours dif­fé­rents dans l’ouvrage de 1909, et dont les logiques s’opposent sans pers­pec­tive immé­diate de dépas­se­ment. D’une part, Lénine opère en toute logique une sortie de la phi­lo­so­phie en quit­tant le ter­rain de la spé­cu­la­tion et de la dis­pute aca­dé­mique. Ce n’est plus la phi­lo­so­phie qui permet de dire la vérité du monde pour le com­prendre et le chan­ger mais l’expérimentation scien­ti­fique, la pra­tique indus­trielle et la lutte des classes. C’est selon cette pers­pec­tive que le cri­tère de la pra­tique fonde la théo­rie maté­ria­liste de la connais­sance. Lénine cite notam­ment l’exemple, repris d’Engels, de l’alizarine en chimie afin de mon­trer ce que signi­fie en pra­tique le pas­sage d’une « chose en soi » en « chose pour nous ».

D’autre part, Lénine main­tien d’un bout à l’autre de son ouvrage la fonc­tion spé­ci­fique de la phi­lo­so­phie pré­sen­tée alors comme le garant de l’« esprit de parti » dans le domaine de la science, c’est-à-dire comme le vec­teur de la lutte des classes en science. Cela s’avère pro­blé­ma­tique car la phi­lo­so­phie est non seule­ment en posi­tion de sur­plomb mais aussi d’extériorité par rap­port au champ pro­pre­ment scien­ti­fique. Dans ce cas, la dis­pute phi­lo­so­phique est des­ti­née à tou­jours prendre le pas sur la pra­tique scien­ti­fique. Le carac­tère de classe de la science n’est plus seule­ment pris en compte de façon légi­time quand il s’agit de connaître son appli­ca­tion (quelle classe la dirige et le but social qu’elle sert), mais inter­vient d’emblée. Du coup, ce carac­tère par­ti­san de la science conduit logi­que­ment à mettre en doute son objec­ti­vité, c’est-à-dire exac­te­ment la posi­tion que, par ailleurs, Lénine reproche à Bogdanov. Il y a donc bien deux concep­tions anti­no­miques, incon­ci­liables, chez Lénine, mais qui sont pour­tant étroi­te­ment imbri­quées.

Je sou­haite donner un échan­tillon de cette aporie en pre­nant un exemple dans Matérialisme et Empiriocriticisme. Il s’agit de la défi­ni­tion de matière pro­posé par Lénine. C’est, dit-il, « la réa­lité objec­tive exis­tant indé­pen­dam­ment de la conscience de l’homme et reflé­tée par elle ». Ici, Lénine quitte le ter­rain de la phi­lo­so­phie. C’est pour­quoi, il repro­chera à Abram Déborine [dans Cahiers phi­lo­so­phiques] son posi­tion­ne­ment phi­lo­so­phique lorsque ce der­nier déclare que la phi­lo­so­phie mar­xiste donne une réponse à la struc­ture de la matière. Or Lénine cor­rige Déborine car ce der­nier confond un concept, une défi­ni­tion géné­rale de la matière, avec les véri­tés maté­rielles qui relève du domaine de la science dans sa connais­sance du réel. Pour inter­pré­ter et chan­ger le monde, dit Lénine le mar­xiste doit se mettre à l’école des sciences et non de la phi­lo­so­phie.

Pourtant, et de façon com­plè­te­ment contra­dic­toire, Lénine pré­sente cette défi­ni­tion de la matière comme une caté­go­rie phi­lo­so­phique alors que cette carac­té­ri­sa­tion ne semble plus appar­te­nir légi­ti­me­ment au domaine de la phi­lo­so­phie mais consti­tuer la condi­tion métho­do­lo­gique de toute démarche de connais­sance objec­tive.

Sur ce ter­rain, Lénine n’innove pas puisque l’on retrouve ce type d’aporie chez Marx et Engels eux-mêmes. En effet, dans L’Idéologie alle­mande ou l’Anti-Dühring, la « sortie » (en alle­mand : aus­gang) pro­gram­mée de la phi­lo­so­phie coexiste d’une façon apo­ré­tique avec la récu­pé­ra­tion de la fonc­tion spé­ci­fique de la phi­lo­so­phie qui sem­blait pour­tant être deve­nue une option illé­gi­time au nom de l’unicité du maté­ria­lisme (syno­nyme de science). Autrement dit, d’un côté Marx et Engels déclarent que pour construire le maté­ria­lisme, on n’a plus besoin de phi­lo­so­phie mais de la science posi­tive avec de sa quête des véri­tés rela­tives. Mais d’un autre côté, ils érigent la phi­lo­so­phie en « théo­rie scien­ti­fique » en sou­hai­tant fusion­ner les sciences sous l’égide d’une géné­ra­li­sa­tion phi­lo­so­phique abs­traite, le maté­ria­lisme dia­lec­tique. La phi­lo­so­phie doit deve­nir alors une méthode, c’est-à-dire une « science de la connexion uni­ver­selle » qui offrent une syn­thèse dia­lec­tique des résul­tats de la science et de défi­nir, à ce titre, les lois géné­rales de la nature, de la société et de la pensée. Mais si une « fusion » est envi­sa­geable entre maté­ria­lisme et dia­lec­tique ce n’est cer­tai­ne­ment pas au niveau spé­cu­la­tif et le résul­tat d’un décret, mais au niveau de l’étude des pro­ces­sus réel, comme ce qu’offre par exemple l’effet réver­sif de l’évolution qui est une authen­tique dia­lec­tique dans et de la nature. Et c’est alors sans qu’il y ait besoin d’une quel­conque « phi­lo­so­phie mar­xiste » qui n’existe d’ailleurs chez Marx lui-même que de manière pro­blé­ma­tique.

Bien sûr, il peut y avoir un usage de la phi­lo­so­phie en science mais contrai­re­ment à l’idée mar­xiste de fonder une phi­lo­so­phie scien­ti­fique, cet usage n’est pas phi­lo­so­phique. C’est celui d’un chan­ge­ment de registre. Voir à ce titre le rap­port de Marx par rap­port à Hegel ou de Darwin par rap­port à Malthus.

Sur ces ques­tions, vous l’aurez com­pris, il ne s’agit pas pour autant de penser contre Lénine ou contre Marx et Engels mais de penser avec eux, si l’on admet, comme ils le disaient eux-mêmes, que le mar­xisme n’est pas un dogme mais un guide pour l’action. L’essentiel étant, aujourd’hui, de dépas­ser les apo­ries qui gênent encore la cohé­rence du maté­ria­lisme entre maté­ria­lisme des sciences natu­relles et maté­ria­lisme his­to­rique, en répon­dant, à ce titre, au vœu pro­fond de Marx et de Lénine.

Bibliographie

Louis ALTHUSSER, Lénine et la phi­lo­so­phie, suivi de Marx et Lénine devant Hegel, Paris, Maspero, 1972 ; Psychanalyse et sciences sociales. Deux confé­rences, Paris, LGF, Livre de Poche, 1996.
Yassour AVRAHAM, « Bogdanov et son œuvre », Cahiers du monde russe et sovié­tique, Vol. 10 N° 3-4. Juillet-Décembre 1969, p. 546-584.
Alexandre BOGDANOV, La Science, l’art et la classe ouvrière, Paris, Maspero, 1977.
Ernst CASSIRER, Le pro­blème de la connais­sance, tome 4, Paris, Les Éditions du Cerf, 1995.
Charles DARWIN, L’Origine des espèces, Paris, Champion, 2009 ; La Filiation de l’Homme, Paris, Champion, 2011.
Friedrich ENGELS, L’Anti-Dühring, Paris, Editions sociales, 1977 ; Dialectique de la nature, Paris, Paris, Editions sociales, 1975 ; Ludwig Feuerbach et la fin de la phi­lo­so­phie alle­mande, Paris, Editions sociales, 1976.
Georges HAUPT et Claudie WEILL, « Dietrich Grille, Lenins Rivale. Bogdanov und seine Philosophie » [Compte-rendu], Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, 1967, Vol. 22, N° 6, p. 1360 – 1362
Karl KORSCH, « V.I Lénine : Sur le maté­ria­lisme his­to­rique », La Critique sociale, n° 7, jan­vier 1933, p. 34-35.
Vladimir LENINE, Matérialisme et Empiriocriticisme : Notes cri­tiques sur une phi­lo­so­phie réac­tion­naire, Editions sociales, 1973 ; Cahiers phi­lo­so­phiques, Editions sociales, Paris, 1973 ; Le Contenu éco­no­mique du popu­lisme et la cri­tique qu’en fait dans son livre M. Strouvé, Editions sociales, 1974.
Lars LIH, Lénine : Une bio­gra­phie, Les Prairies Ordinaires, Paris, 2015.
Karl MARX, Le Capital, Livre 1, Paris, PUF/​Quadrige, 1993.
Karl MARX et Friedrich ENGELS, L’Idéologie alle­mande, Paris, Les édi­tions sociales, 2012 ; Lettres sur les sciences de la nature, Paris, Editions sociales, 1973.
Anton PANNEKOEK, Lénine phi­lo­sophe : examen cri­tique des fon­de­ments phi­lo­so­phiques du léni­nisme, Spartacus, Paris, 1970.
Eric PUSAIS, « Lénine lec­teur de Diderot ? », Diderot Studies, vol. 31, 2009, p. 255-263.
Zenovai SOCHOR, Revolution and Culture. The Bogdanov-Lenin Controversy, Cornell University Press, 1988.
Patrick TORT, La pensée hié­rar­chique de l’évolution, Paris, Aubier, 1983 ; Darwin et la phi­lo­so­phie, Religion, morale, maté­ria­lisme, Paris, Kimé, 2004 ; Sexe, race et culture. Conversation avec Régis Meyran, Paris, Textuel, 2014 ; Qu’est-ce que le maté­ria­lisme ?, Paris, Belin, 2016.
Patrick TORT et Anton PANNEKOEK, Darwinisme et Marxisme, Paris, Les édi­tions Arkhê, 2011
Lilian TRUCHON, Lénine épis­té­mo­logue, Paris, Delga, 2013.

[1] Ajout à la confé­rence audio : J’ai cité de mémoire l’exemple de Meyerson. Malheureusement, je n’ai pas pu retrou­ver la réfé­rence dans les textes de cet épis­té­mo­logue comme preuve de ce que j’avance. Par contre, on peut se repor­ter au phi­lo­sophe néo-kan­tien alle­mand Ernst Cassirer pour trou­ver un point de vue simi­laire à celui de Lénine concer­nant la dette théo­rique de Mach envers Berkeley. En effet, pour Cassirer, le « esse = per­cipi » de Berkeley est le point d’ancrage sur laquelle Mach a bâti sa théo­rie de la connais­sance (cf. Ernst Cassirer, Le pro­blème de la connais­sance, t. 4, Paris, Les Éditions du Cerf, 1995).
[2] Dans la confé­rence audio, j’ajoute : « En somme, selon la logique kan­tienne, la connais­sance ne serait qu’une construc­tion sociale ». Je cor­rige ici : Kant n’est pas relativiste/​idéaliste dans ce sens. Il est plutôt agnos­tique puisqu’il main­tient l’idée d’une réa­lité objec­tive, la « chose en soi », bien que celle-ci, selon lui, soit fon­da­men­ta­le­ment incon­nais­sable. Au contraire, les maté­ria­listes disent que l’on peut connaître la nature des choses.

« Lénine philosophe : l’enjeu du matérialisme », texte de la conférence organisée par le CUEM, Paris, le 8 décembre 2016 http://​www​.cuem​.info/​?​p​a​g​e​_​i​d=535

Les commentaires sont fermés.