Article 5

Lénine, lecteur de Hegel (1)

1917-2017 -- Centième anniversaire de la révolution soviétique en Russie

Par Mis en ligne le 08 février 2017

2017 marque le cen­tième anni­ver­saire de la révo­lu­tion sovié­ti­que en Russie. Pendant plu­sieurs années et notam­ment pen­dant la longue période durant laquelle a dominé la « pensée unique » néo­li­bé­rale et conser­va­trice, cet évè­ne­ment mar­quant dans l’histoire a été « évacué » des débats et même de l’enseignement de l’histoire. Parallèlement, selon les intel­lec­tuels de ser­vice de ce grand virage, la révo­lu­tion sovié­ti­que est deve­nue le point de départ du « tota­li­ta­risme », d‘une « guerre des civi­li­sa­tions » entre l’« Occident » moderne et les peu­ples « bar­ba­res ». Depuis, la situa­tion a quel­que peu changé. Devant l’impulsion des grands mou­ve­ments popu­lai­res des 15 der­niè­res années, la flamme de l’émancipation renaît. Et aussi, de plus en plus, on regarde der­rière avec un autre œil : qu’est-ce qui s’est réel­le­ment passé en 1917 ? Pourquoi cette révo­lu­tion qui a « ébranlé le monde », selon l’expression consa­crée de John Reed, s’est trans­for­mée ? Quelles sont les leçons qui s’en déga­gent ? Qu’est-ce qu’en ont dit les prin­ci­paux pro­ta­go­nis­tes ?


Irruption du mas­sa­cre de masse au cœur des pays impé­ria­lis­tes après un siècle de rela­tive « paix » interne, le moment de la Première Guerre mon­diale est simul­ta­né­ment celui de l’effondrement de son oppo­sant his­to­ri­que, le mou­ve­ment ouvrier euro­péen, essen­tiel­le­ment orga­nisé dans la Deuxième Internationale. Si l’on consi­dère que ce second désas­tre frappe cette vérité poli­ti­que même qui est née en réponse au pre­mier, et qui s’est nommée « Octobre 17 », et tout autant : « Lénine », c’est alors la boucle du « court ving­tième siècle » qui s’est refer­mée sur cette désas­treuse répé­ti­tion. Paradoxalement donc, le moment n’est peut-être pas si mal choisi pour repren­dre les choses par le début, à l’instant où, dans la boue et le sang qui sub­merge l’Europe en cet été 1914, le siècle surgit.

Rien ne sera donc plus comme avant, en tout pre­mier lieu pour le mou­ve­ment ouvrier. L’effondrement de la IIe Internationale, sa totale impuis­sance face à la défer­lante du conflit impé­ria­liste, ne fait en réa­lité que révé­ler des ten­dan­ces pro­fon­des, et bien anté­rieu­res au conflit mon­dial, vers l’« inté­gra­tion » des orga­ni­sa­tions de ce mou­ve­ment (et d’une large partie de leur base sociale) dans les com­pro­mis qui sou­tien­nent l’ordre social et poli­ti­que (plus par­ti­cu­liè­re­ment dans sa dimen­sion impé­ria­liste) des pays du centre. La « faillite », selon la for­mule de Lénine, est donc bien celle de l’ensemble de la pra­ti­que poli­ti­que ouvrière et socia­liste, désor­mais contrainte à des recon­si­dé­ra­tions radi­ca­les : « la guerre mon­diale a changé les condi­tions de notre lutte et nous a chan­gés nous-mêmes radi­ca­le­ment » écrit Rosa, avant d’appeler à l’« auto­cri­ti­que impi­toya­ble », « droit vital » et « devoir suprême » de la classe ouvrière.

Lénine, s’il n’est pas le moins bien armé, compte néan­moins parmi ceux que le désas­tre fou­droie de la manière la plus immé­diate. Son incré­du­lité face au vote una­nime des cré­dits de guerre par la social-démo­cra­tie alle­mande, et plus géné­ra­le­ment face à l’effondrement de l’Internationale et du centre ortho­doxe « kauts­kyen », la len­teur et la rareté de ses pre­miè­res inter­ven­tions pos­té­rieu­res à août 1914, en disent long. Non pas tant sur un (sup­posé) manque de luci­dité (même s’il est vrai que sa volonté anté­rieure d’« ortho­doxie », à l’opposé de Rosa, a pesé dans l’illusion rétros­pec­ti­ve­ment révé­lée par le désas­tre) mais bien davan­tage sur le carac­tère véri­ta­ble­ment sans pré­cé­dent de ce qui est en train de se passer.

Ce contre­temps de l’intervention poli­ti­que, l’évolution de sa posi­tion quant à l’attitude des socia­lis­tes révo­lu­tion­nai­res face à la guerre impé­ria­liste le signale plus net­te­ment encore. Au moment où éclate la guerre, et où l’« hor­reur » de la faillite de l’Internationale s’avère comme la plus péni­ble à (sup) porter, la plus péni­ble de toutes, le diri­geant bol­che­vik lance « à chaud » un mot d’ordre qui se situe encore dans la lignée de la « culture anti-guerre » de la défunte Internationale. C’est le mot d’ordre démo­cra­ti­que (et jaco­bin-kan­tien) de « trans­for­ma­tion de tous les États euro­péens en États-Unis répu­bli­cains d’Europe », trans­for­ma­tion qui impli­que le ren­ver­se­ment des dynas­ties alle­mande, tsa­riste, austro-hon­groise, etc. Peu après (en 1915), cette posi­tion sera aban­don­née du fait de son pro­blé­ma­ti­que contenu éco­no­mi­que (sus­cep­ti­ble d’être inter­prété comme un sou­tien à un pos­si­ble impé­ria­lisme euro­péen unifié), et du rejet caté­go­ri­que de toute concep­tion euro­péo­cen­tri­que de la révo­lu­tion. Un rejet qui tra­duit sans doute à une appré­cia­tion très pes­si­miste de l’état du mou­ve­ment ouvrier euro­péen : « les temps sont à jamais révo­lus où la cause de la démo­cra­tie et du socia­lisme étaient liés uni­que­ment à l’Europe ».

Solitude de Lénine

C’est en effet dans ce contexte d’apocalypse géné­ra­li­sée que Lénine se retire dans le calme d’une biblio­thè­que suisse pour se plon­ger dans la lec­ture de Hegel. Bien entendu ce moment est aussi, très concrè­te­ment, celui où l’isolement poli­ti­que de Lénine, en fait l’isolement de la mino­rité du mou­ve­ment ouvrier qui se dresse contre la guerre impé­ria­liste, est le plus grand. Lénine aborde donc la nou­velle période par une lec­ture de Hegel pour penser jusqu’à son terme la rup­ture avec la IIe Internationale dont la guerre a sonné la « faillite ». Les auteurs qui peu­ple­ront sa soli­tude, Hegel en pre­mier lieu, feront donc l’objet d’une lec­ture de type par­ti­cu­lier, indis­so­cia­ble des enjeux poli­ti­ques de la phi­lo­so­phie. Le choix, soli­taire et, en appa­rence du moins, hau­te­ment impro­ba­ble, de Hegel, et plus pré­ci­sé­ment de la Science de la logi­que, comme ter­rain pri­vi­lé­gié, et même quasi exclu­sif pour la période déci­sive d’août à décem­bre 1914, de cette rup­ture doit lui-même se com­pren­dre comme une ren­con­tre entre plu­sieurs séries de déter­mi­na­tions rela­ti­ve­ment hété­ro­gè­nes aux­quel­les seul l’effet rétros­pec­tif de la ren­con­tre confère un aspect uni­taire et conver­gent.

Ce geste se com­prend tout d’abord comme une réac­tion quasi ins­tinc­tive à la déva­lo­ri­sa­tion, ou plutôt au refou­le­ment de Hegel et de la dia­lec­ti­que qui étaient le signe dis­tinc­tif du mar­xisme de la IIe Internationale en géné­ral et de son repré­sen­tant russe (et pas seule­ment : son pres­tige était consi­dé­ra­ble dans toute l’Internationale) en matière de phi­lo­so­phie en par­ti­cu­lier, à savoir G. Plekhanov. Rappelons sim­ple­ment sur ce point, que, se fon­dant prin­ci­pa­le­ment sur les écrits du der­nier Engels, la doc­trine offi­cielle de la IIe Internationale, de Mehring à Kautsky en pas­sant par Plekhanov lui-même, consis­tait en une variante d’évolutionnisme scien­tiste et de déter­mi­nisme à pré­ten­tion maté­ria­liste, com­biné à un quié­tisme poli­ti­que, que seuls les « révi­sion­nis­tes » (de droite ou de gauche, de Bernstein à Sorel et Karl Liebknecht) de l’Internationale contes­taient, pres­que tou­jours à partir de posi­tions néo-kan­tien­nes. En réa­lité, cette matrice par­ti­ci­pait plei­ne­ment au climat intel­lec­tuel typi­que de l’époque, à ce XXIe siècle posi­ti­viste, imbu de croyance au pro­grès, à la mis­sion de la science et à celle de la civi­li­sa­tion euro­péenne à l’apogée de son expan­sion colo­niale.

Lénine com­prend par­fai­te­ment que le véri­ta­ble enjeu du « sys­tème » de Hegel est à recher­cher non dans les textes les plus direc­te­ment poli­ti­ques ou his­to­ri­ques, mais dans les plus « abs­traits », les plus « méta­phy­si­ques », les plus « idéa­lis­tes ». Il rompt ainsi de manière irré­vo­ca­ble avec la manière de trai­ter les ques­tions phi­lo­so­phi­ques héri­tée du vieil Engels et consa­crée par toute la IIe Internationale, y com­pris par sa propre « conscience phi­lo­so­phi­que anté­rieure » : la divi­sion de la phi­lo­so­phie en deux camps oppo­sés et fon­da­men­ta­le­ment exté­rieurs l’un à l’autre, le maté­ria­lisme et l’idéalisme, qui expri­ment terme à terme les inté­rêts des clas­ses anta­go­nis­tes. Toutefois, et nous ver­rons que cela ne va pas sans sou­le­ver quel­ques ques­tions, disons-même que c’est pré­ci­sé­ment ici que se trouve le punc­tum dolens des Cahiers, si la dis­tinc­tion matérialisme/​idéalisme est res­sai­sie dia­lec­ti­que­ment, et par là, en un cer­tain sens, rela­ti­vi­sée, elle n’est pas pour autant reje­tée, mais refor­mu­lée, rou­verte, ou, plus exac­te­ment : radi­ca­li­sée dans le sens d’un maté­ria­lisme nou­veau. Pour le dire autre­ment : en quit­tant le rivage de l’orthodoxie, Lénine ne « change » pas de « camp » phi­lo­so­phi­que, il ne devient pas idéa­liste, pas plus qu’il n’adhère à l’un des « révi­sion­nis­mes » phi­lo­so­phi­ques dis­po­ni­bles, quitte à inven­ter sa propre variante. Ce qu’il a tou­jours le plus caté­go­ri­que­ment refusé, c’est pré­ci­sé­ment cela, une « troi­sième voie », médiane ou conci­lia­trice, « entre » le maté­ria­lisme et l’idéalisme, ou « au-delà » de leur oppo­si­tion. Une telle pos­ture revien­drait du reste à conser­ver les termes même du dis­po­si­tif théo­ri­que qu’il s’agit de récu­ser en tant que tel. Lénine tente « sim­ple­ment », mais c’est là bien entendu toute la dif­fi­culté, de lire Hegel en maté­ria­liste et d’ouvrir ainsi la voie à un recom­men­ce­ment, une véri­ta­ble refon­da­tion, du mar­xisme lui-même.

Lénine tient à dis­tin­guer avec une insis­tance peu ordi­naire l’« évo­lu­tion » selon Marx de l’« idée cou­rante d’évolution » en ce qu’elle est une évo­lu­tion « par bonds, catas­tro­phes, par révo­lu­tions » (le mot-clé ici est bien sûr « catas­tro­phe » ; il insiste sur la « dia­lec­ti­que » comme « aspect révo­lu­tion­naire de la phi­lo­so­phie de Hegel », et évite de repren­dre la dis­tinc­tion consa­crée entre la méthode et le sys­tème. Sa réfé­rence aux « thèses sur Feuerbach », pour par­tielle et défor­mée qu’elle soit, rend de ce fait un autre son que les com­men­tai­res ortho­doxes, tout par­ti­cu­liè­re­ment ple­kha­no­viens. De manière signi­fi­ca­tive, elle permet de clore le sous-cha­pi­tre consa­cré au « maté­ria­lisme phi­lo­so­phi­que » par une réfé­rence à la notion, rigou­reu­se­ment écar­tée par l’évolutionnisme déter­mi­niste de l’orthodoxie, d’« acti­vité pra­ti­que révo­lu­tion­naire ».

Les Cahiers sur la Logique

Les Cahiers sont un texte très étrange, unique même dans la tra­di­tion mar­xiste. En tant qu’ensemble de notes et de mon­tage d’extraits de l’ouvrage de Hegel, ils se pré­sen­tent comme un incroya­ble col­lage, un texte consti­tu­ti­ve­ment frag­menté, hété­ro­gène car consti­tué de plu­sieurs niveaux qui s’enchevêtrent sans cesse et fonc­tion­nent comme autant de textes, de sous-textes ou d’intertextes rela­ti­ve­ment auto­no­mes. Sans même parler de leur forme en tant que telle, les anno­ta­tions mar­gi­na­les de Lénine recou­rant à toute sorte de sché­mas, d’abréviations, de tableaux, de gra­phis­mes, mêlant allè­gre­ment le résumé quasi sco­laire au com­men­taire le plus éla­boré et le tout à un art consommé de l’aphorisme. On retrouve ici le Lénine qui n’hésite pas à recou­rir à l’ironie, voire à l’insulte.

Qu’est-ce qui inté­resse donc Lénine dans la Science de la logi­que, quels sont les points où son geste radi­cal et soli­taire de recom­men­ce­ment théo­ri­que vient croi­ser, voire per­cu­ter, le texte hégé­lien ? Il semble pos­si­ble d’en dis­tin­guer au moins trois, tous placés sous le signe de la dia­lec­ti­que comme logi­que de la contra­dic­tion, qui leur permet de com­mu­ni­quer avec les notes consa­crées au reste de la lit­té­ra­ture phi­lo­so­phi­que dépouillée par Lénine autour de la même période. Ils signa­lent autant les lignes de rup­ture aussi bien avec l’orthodoxie qu’avec sa propre conscience phi­lo­so­phi­que passée.

  • La dia­lec­ti­que comme auto­mou­ve­ment. La dia­lec­ti­que non comme « méthode » exté­rieure à son objet, ou dis­so­cia­ble du « sys­tème » (selon les for­mu­la­tions d’Engels), mais comme la posi­tion même de l’immanence, l’automouvement des choses saisi par la pensée tra­ver­sée par ce même mou­ve­ment et se retour­nant sur elle-même. Toute chose étant à la fois elle-même et son autre, son unité éclate, elle se scinde en se réflé­chis­sant en elle-même et devient autre en s’arrachant à ce moment de la dif­fé­rence elle-même, en l’annulant d’une cer­taine façon par l’affirmation de son iden­tité « abso­lue » dans le mou­ve­ment même de son auto­mé­dia­tion.
  • Unité des contrai­res. Cet auto­mou­ve­ment doit lui-même se com­pren­dre non pas dans le sens tri­vial du « flux », du cours des choses, et toutes sortes de méta­pho­res hydrau­li­ques chères à l’orthodoxie, mais comme unité de contrai­res, contra­dic­tions inter­nes aux choses mêmes et déploie­ment de cette contra­dic­tion dans la plus stricte imma­nence. Donc posi­tion des extrê­mes et montée aux extrê­mes, pas­sage d’un extrême à l’autre dans le mou­ve­ment même qui les oppose, ren­ver­se­ment brutal des situa­tions. L’affirmation de puis­sance créa­trice de la scis­sion, du tra­vail du néga­tif, éli­mine toute vision évo­lu­tion­niste du « pas­sage », tout par­ti­cu­liè­re­ment des « bonds » comme accé­lé­ra­tion de l’« évo­lu­tion » et des « contrai­res » comme sim­ples termes com­plé­men­tai­res à l’intérieur d’une tota­lité.
  • Lecture maté­ria­liste. L’automouvement est acti­vité trans­for­ma­trice et saisie de cette acti­vité dans sa pro­ces­sua­lité, comme pra­ti­que révo­lu­tion­naire. Ce troi­sième point est le plus déli­cat : il touche direc­te­ment aux ques­tions de la lec­ture maté­ria­liste à laquelle Lénine entend sou­met­tre le texte hégé­lien. Pour dire les choses très sché­ma­ti­que­ment, Lénine cher­che à pren­dre appui sur le « côté actif/​subjectif » du concept hégé­lien, qu’il lie direc­te­ment à l’appréciation portée sur le « côté actif/​subjectif » de l’idéalisme en géné­ral dans les thèses sur Feuerbach. Mais il refuse caté­go­ri­que­ment, au nom du maté­ria­lisme, l’abolition de l’objectivité dans l’automouvement des caté­go­ries, la toute-puis­sance d’une pensée capa­ble, dans son déploie­ment inté­rieur, de s’ériger en sur­plomb jusqu’à digé­rer le réel lui-même. Pour briser toute ten­ta­tion onto­lo­gi­que dans le mode d’exposition des caté­go­ries, Lénine réin­tro­duit dans cette ten­ta­tive nou­velle, une pièce issue du dis­po­si­tif anté­rieur d’intervention phi­lo­so­phi­que, la théo­rie du « reflet » de Matérialisme et empi­rio­cri­ti­cisme. Et même une pièce cen­trale, parée de tous les gages de l’orthodoxie engel­sienne et plé­kha­no­vienne qui four­nit pour­tant la cible des Cahiers phi­lo­so­phi­ques. Cette non-contem­po­ra­néité des pro­blé­ma­ti­ques au cœur même la lec­ture de la Logique a his­to­ri­que­ment concen­tré toutes les dif­fi­cul­tés de l’interprétation du geste léni­nien, alter­na­ti­ve­ment rejeté au titre de méprise per­sis­tante quant au sens des caté­go­ries hégé­lien­nes, ou, au contraire, loué en tant que conti­nuité fon­da­men­tale avec le « maté­ria­lisme » du Lénine de 1908.

Dans ses notes sur le pre­mier livre de la Logique, la « Doctrine de l’Être », Lénine fixe son pro­to­cole de lec­ture dans un enca­dré qui com­mence par cette excla­ma­tion : « sot­ti­ses sur l’absolu » et se pour­suit comme suit : « d’une manière géné­rale, je m’efforce de lire Hegel en maté­ria­liste : Hegel, c’est le maté­ria­lisme mis sur la tête (d’après Engels) — c’est-à-dire, j’élimine en grande partie le bon Dieu, l’Absolu, l’Idée pure, etc. ». A la fin de sa lec­ture de l’ouvrage, et sur­tout : après avoir consa­cré des dizai­nes de pages de notes à ce qu’il s’était pré­ci­sé­ment engagé à « éli­mi­ner » (à savoir la troi­sième sec­tion, « L’Idée », de la « Logique sub­jec­tive », dont la majeure partie à son troi­sième et der­nier cha­pi­tre : « L’Idée abso­lue » qui occupe pour­tant moins du tiers de cette sec­tion), Lénine se livre à ces célè­bres remar­ques conclu­si­ves : « il est remar­qua­ble que tout le cha­pi­tre sur l’“Idée abso­lue” ne dit pres­que pas un mot de Dieu […]. Le total et le résumé, le der­nier mot et l’essence de la Logique de Hegel, c’est la méthode dia­lec­ti­que — ceci est tout à fait remar­qua­ble. Et encore ceci : dans cette œuvre de Hegel, la plus idéa­liste, il y a le moins d’idéalisme, le plus de maté­ria­lisme. « C’est contra­dic­toire », mais c’est un fait ! ». C’est dans ce véri­ta­ble ren­ver­se­ment de pers­pec­tive que l’on mesure le chemin par­couru par Lénine. La trans­for­ma­tion qui s’opère de la caté­go­rie de « reflet » nous ser­vira de pan­neau indi­ca­teur, signa­lant les résul­tats atteints lors de cha­cune des étapes fran­chies.

Peu après l’énoncé du pro­to­cole de la « lec­ture maté­ria­liste de Hegel » men­tionné aupa­ra­vant, le reflet reçoit sa pre­mière défi­ni­tion : coex­ten­sif à la « dia­lec­ti­que » elle-même, il existe en tant qu’il reflète « le pro­ces­sus maté­riel dans tous ses aspects et dans son unité », deve­nant ainsi « le juste reflet du déve­lop­pe­ment éter­nel du monde ». Il y a donc, d’une part, le monde maté­riel et son « déve­lop­pe­ment éter­nel », de l’autre le « reflet » dudit monde, et de son déve­lop­pe­ment, dans la « sou­plesse mul­ti­forme et uni­ver­selle » des caté­go­ries pro­pre­ment dia­lec­ti­ques — sou­plesse « qui va jusqu’à l’unité des contrai­res » ajoute Lénine. En conclu­sion de ses notes sur la pre­mière sec­tion de la « Doctrine de l’essence », Lénine, ébranlé par les déve­lop­pe­ments consa­crés à la caté­go­rie de « réflexion », tente une der­nière fois de trou­ver dans cette moda­lité de recours au « reflet » la confir­ma­tion du « ren­ver­se­ment maté­ria­liste de Hegel ». Cette confir­ma­tion est étroi­te­ment liée à la concep­tion de la dia­lec­ti­que comme « tableau de l’univers ». Et c’est la méta­phore d’inspiration héra­cli­téenne du fleuve et de ses gout­tes, et des concepts comme autant d’« inven­tai­res » des « aspects par­ti­cu­liers du mou­ve­ment » et de leurs com­po­san­tes, qui lui ser­vira d’illustration. Cette méta­phore se situe dans le droit fil du « déve­lop­pe­ment éter­nel du monde », pour repren­dre la for­mu­la­tion déjà citée, i. e. d’un flux ou d’un mou­ve­ment fon­da­men­ta­le­ment exté­rieur à l’observateur, qui ne fait que les contem­pler à partir du rivage. C’est d’un tel mou­ve­ment dont il était ques­tion dans la défi­ni­tion ini­tiale du « reflet », celle d’un monde assi­milé à un « grand tout » duquel l’histoire et la pra­ti­que humai­nes parais­sent étran­ge­ment absen­tes.

Pour Lénine, les choses com­men­cent à se com­pli­quer assez rapi­de­ment, et très sérieu­se­ment, dès la « Doctrine de l’essence ». Certes, ses notes, assez brèves, sur la « Doctrine de l’être » s’étaient ter­mi­nées sur les excla­ma­tions bien connues sur les « sauts » et leur néces­sité, donc sur une prise de dis­tance par rap­port au gra­dua­lisme que l’orthodoxie asso­ciait imman­qua­ble­ment à sa concep­tion de la grande tota­lité orga­ni­que­ment liée d’un l’univers en per­pé­tuel mou­ve­ment. Ses remar­ques sur les pré­fa­ces de l’ouvrage lui avaient éga­le­ment fait sentir la dif­fi­culté de la dis­so­cia­tion entre « sys­tème » et « méthode » dans la mesure où la Logique, selon Hegel, exige des formes qui « soient des formes au contenu réel, vivant, des formes insé­pa­ra­ble­ment unies au contenu ». Mais ce n’est qu’avec la lec­ture de la doc­trine de l’essence que Lénine com­mence à pren­dre la mesure du carac­tère insa­tis­fai­sant, à vrai dire naïf et bri­colé, de ses dua­lis­mes « maté­ria­lis­tes » et à péné­trer dans le plan d’immanence déployé par les caté­go­ries de la logi­que hégé­lienne. En tant que « réflexion dans elle-même », l’essence s’identifie au mou­ve­ment réflé­chis­sant interne à l’être lui-même. L’apparence exté­rieure n’est que le reflet de l’essence en soi, non pas autre chose que l’être, mais l’être qui se pose dans l’extériorité et comme exté­rio­rité pour recon­naî­tre que ce mou­ve­ment de posi­tion de soi pro­cède de lui-même, de son inté­rio­rité. Ce « retour sur soi » ne veut pas dire que l’extériorité est simple pro­jec­tion, ou rédu­pli­ca­tion de l’intériorité, mais bien un déjà-là, un pré­sup­posé ins­crit dans l’intériorité même et qui permet à la tota­lité d’engager le mou­ve­ment de sa propre déter­mi­na­tion. Revenant à la méta­phore du fleuve, Lénine com­prend que si l’on peut dis­tin­guer l’« écume » et les « cou­rants pro­fonds », « l’écume aussi est expres­sion de l’essence ». Pour le dire autre­ment, l’apparence essen­tielle, le « reflet », n’est pas plus l’illusion qu’il fau­drait réduire (en la rame­nant au véri­ta­ble être maté­riel dont elle ne serait que le décal­que) que l’image pro­je­tée d’un mou­ve­ment externe. Elle est le pre­mier moment d’un procès d’autodétermination condui­sant au déploie­ment du réel en tant qu’effectivité. D’où les pro­blè­mes de ter­mi­no­lo­gie que Lénine se pose quant à la tra­duc­tion du terme de « réflexion ». D’où aussi son enthou­siasme, consé­cu­tif à la lec­ture des pages consa­crées aux trois formes du mou­ve­ment réflé­chis­sant — formes qu’il trouve par ailleurs « déve­lop­pées très obs­cu­ré­ment » —, lorsqu’il décou­vre le véri­ta­ble plan d’immanence déployé par le « mou­ve­ment » hégé­lien. Non pas le flux, l’écoulement de l’univers observé d’une posi­tion externe, mais l’automouvement : « le mou­ve­ment et l’“automouvement” (mou­ve­ment auto­nome (indé­pen­dant), spon­tané, inté­rieu­re­ment néces­saire) », voilà le « fon­de­ment » de l’« hégé­lia­nisme », « abs­trait et abs­trus » que Marx et Engels ont pré­ci­sé­ment décou­vert, com­pris, décor­ti­qué, épuré et ainsi sauvé.

S’il en est ainsi, c’est alors le concept de « loi » qui doit être dégagé de la « sim­pli­fi­ca­tion » et de la « féti­chi­sa­tion » : il fait l’objet des remar­ques de la sec­tion sui­vante de la « Doctrine de l’essence », consa­crées au « phé­no­mène ». Lénine com­prend tout à fait la portée anti-rela­ti­viste et anti-sub­jec­ti­viste de l’analyse hégé­lienne de l’Erscheinung, du phé­no­mène en tant que reprise de l’être selon sa consis­tance essen­tielle, unité de l’apparence et de l’essence (là où le sub­jec­ti­visme néo-kan­tien s’acharne à les dis­so­cier). Première expres­sion de l’essence comme fon­de­ment, c’est en effet au niveau du phé­no­mène que se situe le concept de loi. Pour Hegel, la loi est « la réflexion du phé­no­mène dans son iden­tité avec soi-même », copré­sente de manière immé­diate au phé­no­mène en tant que son « image calme ». Lénine approuve : « c’est une défi­ni­tion remar­qua­ble­ment maté­ria­liste et remar­qua­ble­ment juste. La loi prend ce qui est calme — et par là, la loi, toute loi, est étroite, incom­plète, appro­chée ».

Bien sûr, on peut voir là une simple reprise de la théo­rie du « reflet », copie approxi­ma­tive, mais tou­jours plus « fidèle », « proche » de la réa­lité « objec­tive » « maté­rielle ». Mais cette per­cep­tion du carac­tère fon­da­men­ta­le­ment limité des lois exté­rieu­res repré­sente un dépla­ce­ment consi­dé­ra­ble par rap­port à la thèse car­di­nale de l’orthodoxie, mar­te­lée dans Matérialisme et empi­rio­cri­ti­cisme, qui posait, d’un côté, « les lois néces­sai­res de la nature » comme « l’élément pri­mor­dial », et, de l’autre, la « volonté et connais­sance humaine » comme « l’élément secon­daire », « ces der­niè­res devant néces­sai­re­ment et iné­luc­ta­ble­ment s’adapter aux pre­miè­res ». De cette onto­lo­gie, Lénine dédui­sait l’exigence pour la « conscience sociale et la conscience des clas­ses adap­tées de tous les pays capi­ta­lis­tes » de « s’adapter » à la « logi­que objec­tive de l’évolution éco­no­mi­que », logi­que qui se reflète dans les « lois du déve­lop­pe­ment his­to­ri­que »(2). En réa­lité, dans la reprise de la concep­tion hégé­lienne des lois dans les anno­ta­tions des Cahiers, il y a déjà, aux anti­po­des du rela­ti­visme, une pre­mière saisie de la pré­ins­crip­tion de la sub­jec­ti­vité, de l’activité de connais­sance, au cœur même de l’objectivité, dans le mou­ve­ment inté­rieur de l’essence : « la loi est un rap­port. Ceci NB pour les machis­tes et autres agnos­ti­ques et pour les kan­tiens, etc. Un rap­port des essen­ces ou entre essen­ces […] Le com­men­ce­ment de tout peut être consi­déré comme passif et exté­rieur. Mais ce qui est inté­res­sant ici, ce n’est pas cela, mais autre chose : le cri­tère de la dia­lec­ti­que qui a échappé par mégarde à Hegel : « tout déve­lop­pe­ment natu­rel, scien­ti­fi­que et spi­ri­tuel » : voilà où est le grain de vérité de pro­fonde dans la gangue mys­ti­que de l’hégélianisme ? ».

Ce n’est que par la suite, dans ses notes consa­crées à la « Logique sub­jec­tive », que Lénine com­pren­dra que ce cri­tère n’a pas « échappé par mégarde » à Hegel, mais qu’il repré­sente ce « côté actif » de l’« acti­vité humaine sen­si­ble », « déve­loppé de façon uni­la­té­rale par l’idéalisme » et non par le maté­ria­lisme, dont il était ques­tion dans la pre­mière thèse de Marx sur Feuerbach. Il refor­mu­lera alors le pro­ces­sus de connais­sance non comme rap­pro­che­ment vers le concret, mais, à l’inverse, comme procès d’abstraction crois­sante (incluant parmi ses résul­tats les lois natu­rel­les en tant qu’« abs­trac­tion scien­ti­fi­que »), procès qui ouvre lui-même à la pra­ti­que et, saisi dans son ensem­ble, à la connais­sance de la vérité (3) . Il n’hésitera pas dès lors à iden­ti­fier « le sens véri­ta­ble, la signi­fi­ca­tion et le rôle de la Logique dans Hegel » à la révé­la­tion de la puis­sance de la pensée en tant qu’abstraction, dans la dis­tance donc qui la sépare de l’objet. Distance qui n’est à pro­pre­ment parler dis­tance du rien, dépour­vue d’épaisseur propre et que dési­gne désor­mais le « reflet », assi­milé au tra­vail de pensée (la « for­ma­tion de concepts abs­traits et les opé­ra­tions faites avec eux ») en tant pro­ces­sus révé­lant l’objectivité de la connais­sance sub­jec­tive à même l’autodéploiement du monde(4).

Praxis

Lénine est à pré­sent en mesure de la défi­nir comme un pro­ces­sus, saisi dans l’immanence du réel en mou­ve­ment : « la connais­sance est le reflet de la nature par l’homme. Mais ce reflet n’est pas simple, pas immé­diat, pas total ; c’est un pro­ces­sus fait d’une série d’abstractions, de la mise en forme, de la for­ma­tion de concepts, de lois etc. — et ces concepts, lois, etc. (la pensée, la science = « l’idée logi­que ») embras­sent rela­ti­ve­ment, approxi­ma­ti­ve­ment les lois uni­ver­sel­les de la nature en mou­ve­ment et déve­lop­pe­ment per­pé­tuels ». L’idée de connais­sance comme pro­ces­sus actif se déployant his­to­ri­que­ment com­mence à émer­ger, mais ce n’est qu’en abor­dant, au cours de la sec­tion sui­vante (« l’objectivité ») l’analyse hégé­lienne du tra­vail en tant qu’activité orien­tée vers un but, une fina­lité que Lénine par­vient à rééla­bo­rer une notion plus satis­fai­sante de pra­ti­que, qui lui per­met­tra de reve­nir sur le pro­ces­sus-reflet. Dans son ana­lyse du procès de tra­vail en tant que syl­lo­gisme, Hegel insiste sur l’éminence de la média­tion, de l’instrument, de l’outil de tra­vail en tant que moyen de dépas­ser le carac­tère externe et limité de la fin sub­jec­tive par la mani­fes­ta­tion de son contenu ration­nel. Dans cet aspect d’une cer­taine façon immé­dia­te­ment et fami­liè­re­ment « maté­ria­liste » de l’analyse (« la char­rue est plus hono­ra­ble que ne le sont les jouis­san­ces qui se pré­pa­rent par elle et qui sont des fins » écrit Hegel) Lénine voit des « germes de maté­ria­lisme his­to­ri­que », et va même jusqu’à poser « le maté­ria­lisme his­to­ri­que comme une des appli­ca­tions et un des déve­lop­pe­ments des génia­les idées-semen­ces qui exis­tent chez Hegel »(5).

Cet aspect des choses est assez connu, mais l’essentiel n’est d’une cer­taine façon pas là. La conclu­sion que Lénine va tirer de cette ana­lyse de la ratio­na­lité de l’activité téléo­lo­gi­que (orien­tée vers une fin) est double. D’une part, il saisit la portée de l’analyse hégé­lienne de l’activité humaine en tant que média­tion vers la « vérité », l’identité abso­lue du concept et de l’objet, une vérité objec­tive qui inclut et recon­naît en elle-même le tra­vail de la sub­jec­ti­vité. C’est donc par-là, (et non sim­ple­ment par la réha­bi­li­ta­tion de l’outil, qui n’est après tout qu’une pre­mière forme de média­ti­sa­tion de la ratio­na­lité de la fin sub­jec­tive) que Hegel est « sur le bord » du maté­ria­lisme his­to­ri­que défini, dans la lignée de la deuxième thèse sur Feuerbach, comme primat de la pra­ti­que : « c’est par sa pra­ti­que que l’homme prouve la jus­tesse objec­tive de ses idées, de ses concepts, de ses connais­san­ces, de sa science » : la « jus­tesse » est imma­nente aux pra­ti­ques, qui pro­dui­sent leurs cri­tè­res pro­pres de vali­dité.

Du même coup, le « ren­ver­se­ment maté­ria­liste » de Hegel change de sens : ce n’est plus le rap­port de la nature et de l’esprit, de la pensée et de l’Être, ou de la matière et de l’Idée qui sont en jeu mais le rap­port, l’« iden­tité » entre la logi­que et l’activité pra­ti­que. C’est là qu’il convient de cher­cher le « contenu très pro­fond, pure­ment maté­ria­liste » des énon­cés hégé­liens. Le « ren­ver­se­ment maté­ria­liste » consiste alors à affir­mer le primat de la pra­ti­que, qui pro­duit jusqu’aux axio­mes de la logi­que elle-même (par la répé­ti­tion « des mil­liards de fois » des dif­fé­ren­tes figu­res logi­ques dans l’activité humaine). Lénine for­mu­lera cette idée de manière plus pré­cise dans ses abon­dan­tes notes sur la der­nière sec­tion (« L’Idée ») de l’ouvrage : « Pour Hegel, l’action, la pra­ti­que est un “syl­lo­gisme” logi­que, une figure logi­que. Et c’est vrai ! Bien entendu, pas en ce sens que la figure logi­que a pour être-autre la pra­ti­que humaine (= idéa­lisme absolu) mais vice versa : la pra­ti­que humaine, en se répé­tant des mil­liards de fois, se fixe dans la conscience humaine en figu­res logi­ques. » Se trouve ainsi récu­sée toute pré­ten­tion onto­lo­gi­que de la Logique, non pas de manière « vul­gaire », exté­rieure, mais en par­tant de son iden­tité à la pra­ti­que et en la retour­nant sur elle-même, en la sai­sis­sant à partir de la pro­ces­sua­lité de la praxis, dont elle repré­sente un moment d’extériorisation, de deve­nir-autre, d’« alié­na­tion » même lorsqu’elle se laisse empor­ter par la ten­ta­tion onto­théo­lo­gi­que.

Les condi­tions sont dès lors rem­plies pour un ultime retour à la notion de « reflet » : le pro­ces­sus de connais­sance qu’elle dési­gne se com­prend désor­mais comme acti­vité de trans­for­ma­tion maté­rielle du monde dont les caté­go­ries logi­ques « fixent » la matrice concep­tuelle : « le concept humain ne saisit “défi­ni­ti­ve­ment” cette vérité objec­tive de la connais­sance, ne la per­çoit et ne l’assimile que lors­que le concept devient “être-pour-soi” au sens de la pra­ti­que. C’est-à-dire que la pra­ti­que de l’homme et de l’humanité est la véri­fi­ca­tion, le cri­tère de l’objectivité de la connais­sance ». « Est-ce bien cela la pensée de Hegel ? » se demande aus­si­tôt Lénine, sen­tant l’importance de la chose, avant de finir cette note par un signi­fi­ca­tif « il faut y reve­nir ». Ces for­mu­la­tions repré­sen­tent sans doute l’expression la plus abou­tie de la rup­ture avec l’orthodoxie : « sans aucun doute, pour Hegel, la pra­ti­que se situe, comme chaî­non, dans l’analyse du pro­ces­sus de connais­sance, et pré­ci­sé­ment comme pas­sage à la vérité objec­tive (“abso­lue” selon Hegel). Marx rejoint donc direc­te­ment Hegel en intro­dui­sant le cri­tère de la pra­ti­que dans la théo­rie de la connais­sance. » Et, don­nant le coup de grâce à la concep­tion « vul­gaire » du reflet comme adap­ta­tion gra­duelle de la conscience à une impas­si­ble réa­lité objec­tive, il ajoute aus­si­tôt en marge : « la conscience humaine ne reflète pas seule­ment le monde objec­tif, mais aussi le créé ».

La reprise de la caté­go­rie de « reflet » dans les Cahiers fonc­tionne ici comme un rappel de la « sen­si­bi­lité », caté­go­rie typi­que­ment feuer­ba­chienne que Marx recy­cle dans ses thèses, pour la trans­for­mer en sen­si­bi­lité qui rompt avec la contem­pla­tion (marque aussi bien de Feuerbach que de tout le maté­ria­lisme anté­rieur). Est ainsi dési­gné le carac­tère maté­riel de l’activité trans­for­ma­trice « effec­tive » aux prises avec un monde exté­rieur qui lui résiste. « Traduisant » de manière maté­ria­liste une phrase hégé­lienne, Lénine écrit en ce sens que « “l’activité du but n’est pas diri­gée contre elle-même… mais par l’intermédiaire de l’abolition de cer­tains (aspects, traits, phé­no­mè­nes) déter­mi­nés du monde exté­rieur [là où Hegel parle de l’abolition des « déter­mi­na­tions du monde exté­rieur » tout court] elle cher­che à se donner la réa­lité sous forme de réa­lité effec­tive exté­rieure !”… ». Formulation bri­co­lée, où Lénine recon­naît que l’activité de l’homme enlève jusqu’aux « traits d’extériorité » du monde), mais qui ren­sei­gne sur les ser­vi­ces atten­dus de cet exer­cice de main­tien.

La connais­sance est donc un moment (et un moment seule­ment) de la pra­ti­que, elle est trans­for­ma­tion du monde selon les moda­li­tés qui lui sont pro­pres. La méta­phore du reflet en tant que « tableau objec­tif du monde » revient, ren­ver­sée dans la dimen­sion de la praxis : « l’activité de l’homme qui s’est fait un tableau objec­tif du monde change la réa­lité exté­rieure, abolit sa déter­mi­na­tion (= change tel ou tel de ses aspects, de ses qua­li­tés) et ainsi lui enlève les traits d’apparence, d’extériorité et de nul­lité, la rend exis­tante en soi et pour soi (= objec­ti­ve­ment vraie) ». Il n’y a plus de « tableau » à pro­pre­ment parler, celui-ci se dis­sout, en quel­que sorte, sous nos yeux, il s’abolit dans l’activité maté­rielle de sa fabri­ca­tion. Ou plutôt, comme l’annonçait déjà, de façon pra­ti­que, la révo­lu­tion pic­tu­rale de Manet, c’est le tableau lui-même qui devient moyen de connais­sance et d’intervention sur les appa­ren­ces et les signi­fi­ca­tions du monde, et en ce sens, pro­ces­sus de trans­for­ma­tion, de mise à l’épreuve, de ce même monde par la maté­ria­lité propre des tech­ni­ques mises en œuvre par le pein­tre.

Le renversement matérialiste

Lénine est main­te­nant prêt à abor­der le cha­pi­tre ultime sur la « l’Idée abso­lue », car celle-ci, il le note d’emblée, n’est rien d’autre que « l’unité de l’idée théo­ri­que (connais­sance) et de la pra­ti­que et cette unité pré­ci­sé­ment dans la théo­rie de la connais­sance ». L’unité de la théo­rie et de la pra­ti­que dans la théo­rie elle-même, voilà le point de vue de la « méthode abso­lue ». « Il reste main­te­nant, ajoute-t-il, à consi­dé­rer non plus le contenu mais “l’universalité de sa forme — c’est-à-dire la méthode » (Ibid.) : l’universalité est donc à recher­cher du côté de la forme et non du contenu. Ce que Lénine entre­voit ici, malgré les limi­tes de sa com­pré­hen­sion de cer­tains points essen­tiels de Hegel, c’est le carac­tère auto­ré­fé­ren­tiel de l’Absolu, le fait que contrai­re­ment à ce que pen­sait Engels dans le Ludwig Feuerbach, l’Idée abso­lue n’est pas « un contenu dog­ma­ti­que » (iden­ti­fié au « sys­tème de Hegel » comme fin ultime de la connais­sance), per­sis­tant dans son impas­si­bi­lité, mais le pro­ces­sus lui-même porté à son point d’autoréférence, celui où il se ren­con­tre lui-même parmi ces pro­pres moments. C’est le moment ful­gu­rant du ren­ver­se­ment de pers­pec­tive, celui où on com­prend que « dans » la théo­rie elle-même, il y a tou­jours déjà l’unité de la théo­rie et de la pra­ti­que (thèse que Gramsci déve­lop­pera de manière extra­or­di­naire), que la ques­tion de l’unité de la « forme » et du « contenu » est elle-même une ques­tion de forme, de forme « abso­lue » en dehors de laquelle aucun contenu ne sub­siste.

Saisir la dia­lec­ti­que en tant que « méthode abso­lue », ce n’est donc pas rendre une somme de caté­go­ries « sou­ples », flui­des, dans une constante ten­ta­tive d’embrasser un pro­ces­sus qui les déborde, c’est « loca­li­ser la force motrice de leur mou­ve­ment dans l’immanence de leur propre contra­dic­tion ». Voilà pour­quoi, en fin de compte, le cha­pi­tre sur l’« Idée abso­lue », selon la remar­que finale de Lénine, « ne dit pres­que pas un mot de Dieu », « ne contient pres­que aucun idéa­lisme spé­ci­fi­que ». Nul besoin en effet d’« Idée abso­lue », au sens de Vérité ou de Sens ultime au-delà du monde, car ce monde est déjà en lui-même, réduit au mou­ve­ment de son auto-média­tion, la vérité que l’on cher­chait au-delà de lui. Ce cha­pi­tre déli­vre donc rétros­pec­ti­ve­ment le sens de la Science de la logi­que tout entière : « dans cette œuvre de Hegel, la plus idéa­liste, il y a le moins d’idéalisme, le plus de maté­ria­lisme ». Le para­doxe du « pas­sage de l’idéalisme au maté­ria­lisme » ne consiste pas à « enle­ver » de l’idéalisme mais, au contraire, à « en rajou­ter ». Si « Marx rejoint Hegel », pour repren­dre la for­mu­la­tion de Lénine, c’est en abso­lu­ti­sant l’idéalisme absolu lui-même.

En bonne logi­que dia­lec­ti­que que Lénine n’écrira plus de livre, ni même à pro­pre­ment parler de texte phi­lo­so­phi­que un tant soit peu com­pa­ra­ble à Matérialisme et empi­rio­cri­ti­cisme. Autant dire que cette posi­tion nou­velle que Lénine conquiert en lisant Hegel n’est pas à cher­cher ailleurs que dans l’intervention poli­ti­que et théo­ri­que de Lénine dans les années qui ont suivi la Première Guerre mon­diale. Il réside dans les deux thèses qui scel­lent la séquence des années 1914-1917 :

  • La thèse de la trans­for­ma­tion de la guerre impé­ria­liste en guerre civile, dans sa double dimen­sion de lutte de libé­ra­tion natio­nale dans les colo­nies et les peu­ples oppri­més et de révo­lu­tions anti­ca­pi­ta­lis­tes au sein des métro­po­les. Véritable ren­ver­se­ment dia­lec­ti­que, cette thèse sup­pose la com­pré­hen­sion de la guerre comme un pro­ces­sus anta­go­niste, et non comme un conflit inter­éta­ti­que clas­si­que, dans lequel il s’agit de « retour­ner » l’irruption des masses dans la « guerre totale » en insur­rec­tion armée, de ren­ver­ser la puis­sance des masses cana­li­sée dans l’industrie du mas­sa­cre en la tour­nant vers l’ennemi interne, puis­sance colo­niale ou bour­geoi­sie domi­nante.
  • La thèse de la trans­for­ma­tion de la révo­lu­tion « démo­cra­ti­que-bour­geoise » en révo­lu­tion pro­lé­ta­rienne for­mu­lée dans les « Thèses d’Avril », qui débou­chent sur l’initiative d’Octobre. Là encore, il s’agit de se placer dans l’immanence des contra­dic­tions du pro­ces­sus révo­lu­tion­naire, dans une situa­tion déter­mi­née, aux anti­po­des aussi de la vision « éta­piste » de l’orthodoxie social-démo­crate que des visions abs­trai­tes sur l’incapacité de la bour­geoi­sie russe à résou­dre les tâches d’une révo­lu­tion démo­cra­ti­que. Le ren­ver­se­ment de la révo­lu­tion démo­cra­ti­que en révo­lu­tion pro­lé­ta­rienne, n’est en rien déve­lop­pe­ment orga­ni­que, ou radi­ca­li­sa­tion linéaire, pas­sage de l’horizon du « pro­gramme mini­mum vers celui du « pro­gramme maxi­mum » mais déci­sion vitale face à « l’imminence de la catas­tro­phe ». C’est dans le retour­ne­ment des reven­di­ca­tions immé­dia­tes, démo­cra­ti­ques, non direc­te­ment socia­lis­tes, des masses (la paix, la terre, le contrôle ouvrier et popu­laire) contre le cadre « démo­cra­ti­que bour­geois », que se résout la situa­tion du double pou­voir : par une ini­tia­tive des masses sous direc­tion pro­lé­ta­rienne visant la conquête du pou­voir poli­ti­que, i. e. le bris de l’appareil d’État exis­tant et son rem­pla­ce­ment par un État contra­dic­toire, por­teur de la ten­dance à son propre dépé­ris­se­ment.

Dans l’événement qui porte le nom de Lénine, les Cahiers eux-mêmes, qui s’éteint dans la tra­jec­toire qui mènera Lénine, « de la Grande Logique à la gare de Petrograd », du désas­tre de l’été 1914 à son ren­ver­se­ment dans la « grande ini­tia­tive » d’Octobre, au seuil de la pre­mière révo­lu­tion vic­to­rieuse du siècle com­men­çant.

NB La tra­duc­tion de l’Anglais est faite par La brèche numé­ri­que


Notes

(1) Extraits d’un texte paru en anglais dans S. Budgen, S. Kouvélakis & S. Zizek (éd.), Lenin Reloaded. Durham : Duke University Press, 2007. Traduit par La Brèche numé­ri­que.

(2) « L’essentiel, c’est qu’on a décou­vert les lois et déter­miné dans les gran­des lignes le déve­lop­pe­ment his­to­ri­que et la logi­que objec­tive de ces modi­fi­ca­tions – objec­tive […] en ce sens que l’existence sociale est indé­pen­dante de la conscience sociale […] La tâche la plus noble de l’humanité est d’embrasser cette logi­que objec­tive de l’évolution éco­no­mi­que (évo­lu­tion de l’existence sociale) dans ses traits géné­raux et essen­tiels, afin d’y adap­ter aussi clai­re­ment et net­te­ment que pos­si­ble, avec esprit cri­ti­que, sa conscience sociale et la conscience des clas­ses avan­cées de tous les pays capi­ta­lis­tes ». Lénine, Matérialisme et empi­rio­cri­ti­cisme.

(3) « La pensée, en s’élevant du concret à l’abstrait, ne s’éloigne, si elle est cor­recte […] de la vérité mais s’approche d’elle. L’abstraction de la matière, celle de la loi natu­relle, l’abstraction de la valeur, etc., en un mot toutes les abs­trac­tions scien­ti­fi­ques […] reflè­tent la nature plus pro­fon­dé­ment, plus fidè­le­ment, plus com­plè­te­ment. De l’intuition vivante à la pensée abs­traite, et d’elle à la pra­ti­que – tel est le chemin dia­lec­ti­que de la connais­sance de la vérité, de la connais­sance de la réa­lité objec­tive. »

(4) « La for­ma­tion de concepts (abs­traits) et les opé­ra­tions faites avec eux, impli­quent déjà la repré­sen­ta­tion, la convic­tion, la conscience de lois de liai­son objec­tive de l’univers […] Hegel est donc bien plus pro­fond que Kant et les autres, quand il suit le reflet dans le mou­ve­ment des concepts du mou­ve­ment du monde objec­tif. De même que la forme simple de la valeur, l’acte isolé de l’échange d’une mar­chan­dise donnée contre une autre contient déjà en soi sous une forme non déployée toutes les contra­dic­tions prin­ci­pa­les du capi­ta­lisme, de même la plus simple géné­ra­li­sa­tion, la plus simple for­ma­tion de concepts […] signi­fie la prise de connais­sance par l’homme de la liai­son objec­tive de plus en plus pro­fonde de l’univers. C’est ici qu’il faut cher­cher le sens véri­ta­ble, la signi­fi­ca­tion et le rôle de la Logique de Hegel. »

(5) Lukács, Le jeune Hegel : sur les rap­ports de la dia­lec­ti­que et de l’économie [1948].

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