Article 17

Lénine et l’économie marxiste

Centième anniversaire de la révolution soviétique en Russie

Par Mis en ligne le 17 mai 2017

Toutes les contri­bu­tions théo­riques de Lénine à l’économie mar­xiste étaient conçues comme des inter­ven­tions dans la lutte pour une pra­tique révo­lu­tion­naire cor­recte ; ce n’étaient pas des trai­tés d’économie mar­xiste. Ses contri­bu­tions couvrent de nom­breux domaines d’analyse, mais sont toutes com­prises dans une même pers­pec­tive qui était celle de Lénine, pré­ci­sé­ment sa vision de la révo­lu­tion comme un projet concret.

Cela néces­si­tait de des­si­ner une feuille de route entre « le ici et main­te­nant » et la révo­lu­tion ; une ana­lyse des rap­ports sociaux entre le pro­lé­ta­riat et les autres classes ; et aussi la per­cep­tion de la révo­lu­tion comme un pro­ces­sus qui se déroule en plu­sieurs étapes. La vision de la révo­lu­tion comme un projet concret est à la base de la théo­ri­sa­tion par Lénine de la révo­lu­tion dans une société « arrié­rée » comme la Russie. Plus tard, cela lui a aussi permis, sur la base de son ana­lyse de l’impérialisme, de théo­ri­ser un pro­ces­sus révo­lu­tion­naire mon­dial (qui disait-il, pen­dant la Première Guerre mon­diale, est désor­mais à l’ordre du jour de l’histoire), en uni­fiant les deux grands cou­rants révo­lu­tion­naires du XXe siècle : le cou­rant de la révo­lu­tion pro­lé­ta­rienne dans les pays avan­cés, et le cou­rant de la libé­ra­tion natio­nale (ou de la révo­lu­tion démo­cra­tique) dans les pays oppri­més et « arrié­rés ».
L’œuvre théo­rique de Marx, en affir­mant que le déve­lop­pe­ment du capi­ta­lisme a créé les condi­tions pour son propre dépas­se­ment révo­lu­tion­naire par le socia­lisme, avait clai­re­ment envi­sagé que cette révo­lu­tion se dérou­le­rait dans le monde capi­ta­liste avancé. Dans leurs écrits sur le colo­nia­lisme, Marx et Engels avaient anti­cipé la pos­si­bi­lité d’une révo­lu­tion anti­co­lo­niale dans des pays comme l’Inde, mais n’avaient pas étudié le rap­port entre ces révo­lu­tions à la péri­phé­rie et la révo­lu­tion socia­liste. À la fin de sa vie, Marx a com­mencé à s’intéresser à la Russie, et il est tombé d’accord avec Vera Zasulich qu’une tran­si­tion directe était pos­sible du sys­tème de la com­mu­nauté vil­la­geoise russe (mir) au socia­lisme, mais seule­ment si le socia­lisme triom­phait en Europe pour faci­li­ter ce pro­ces­sus.

Lénine, tout en insis­tant éga­le­ment sur la cen­tra­lité de la révo­lu­tion socia­liste euro­péenne, a envi­sagé un pro­ces­sus révo­lu­tion­naire mon­dial inter­dé­pen­dant où même les pays les moins déve­lop­pés pour­raient pro­gres­ser par étapes suc­ces­sives vers le socia­lisme, aidés par la révo­lu­tion socia­liste euro­péenne, peu importe où la révo­lu­tion aurait lieu en pre­mier (la « chaîne » par laquelle l’impérialisme capi­ta­liste a atta­ché le monde, disait-il, pour­rait se briser en « son maillon faible »). La nature de classe exacte, les étapes et les objec­tifs de la révo­lu­tion dans chaque pays, et la manière dont on pour­rait pro­gres­ser sur cette voie, doivent être éla­bo­rés, même dans les pays éco­no­mi­que­ment sous-déve­lop­pés.

Pour la Russie, Lénine croyait que les com­munes vil­la­geoises s’étaient dés­in­té­grées, ouvrant la voie au déve­lop­pe­ment du capi­ta­lisme, de sorte que la pré­vi­sion de Zasulich, d’une tran­si­tion directe du mir au socia­lisme avait perdu de sa per­ti­nence. Le déve­lop­pe­ment du capi­ta­lisme était ful­gu­rant en Russie, ce qui a fait émer­ger la classe ouvrière en tant que prin­ci­pale force révo­lu­tion­naire. La bour­geoi­sie russe, étant arrivé tard sur le devant de la scène, et mena­cée par la classe ouvrière, était inca­pable de réa­li­ser la révo­lu­tion démo­cra­tique, en par­ti­cu­lier le ren­ver­se­ment du Tsarisme et la sou­mis­sion des États féo­daux, comme la bour­geoi­sie l’a fait en France par exemple pen­dant la Révolution Française. Ainsi, la classe ouvrière avait à faire le tra­vail de la bour­geoi­sie, mener la révo­lu­tion démo­cra­tique, et pro­gres­ser vers le socia­lisme, en ral­liant à soi, à chaque étape, des couches impor­tantes de la pay­san­ne­rie (la com­po­si­tion des alliés pay­sans chan­geant d’une étape à l’autre).

Les écrits d’avant-guerre

La plu­part des écrits éco­no­miques de Lénine, dans la période d’avant-guerre, visaient à étayer cette intui­tion. Depuis que les éco­no­mistes Narodnik avaient argu­menté que l’étroitesse du marché domes­tique en Russie, due à la pau­vreté de son peuple, ren­dait le déve­lop­pe­ment capi­ta­liste impos­sible dans ce pays, Lénine, pre­nant comme acquis que le capi­ta­lisme se déve­lop­pait en Russie, à tel point que le mir avait été effec­ti­ve­ment détruit, s’est engagé dans un débat théo­rique avec eux dans lequel il a uti­lisé les sché­mas de repro­duc­tion élar­gie de Marx.

Lénine a mis en avant trois thèses élé­men­taires :
• Premièrement, le marché était sim­ple­ment l’excroissance du pro­ces­sus de divi­sion du tra­vail dans l’économie. Quand nous pas­sons d’une situa­tion dans laquelle le ménage du paysan est engagé aussi dans une pro­duc­tion de type arti­sa­nale, à une autre situa­tion dans laquelle les pay­sans se spé­cia­lisent dans l’agriculture et un groupe séparé de pro­duc­teurs se charge de la pro­duc­tion arti­sa­nale, nous avons ipso facto l’émergence d’un marché
• Deuxièmement, il peut y avoir des dés­équi­libres dans la pro­duc­tion entre ses dif­fé­rentes branches, cer­taines pro­dui­sant plus que la demande, d’autres moins que la demande, mais de tels dés­équi­libres, don­nant à lieu des crises, sont un élé­ment inhé­rent au capi­ta­lisme. Le sys­tème avance par crises plutôt qu’il est mis devant l’impossibilité de se déve­lop­per à cause d’elles
• Troisièmement, le dés­équi­libre entre pro­duc­tion et consom­ma­tion est la marque du capi­ta­lisme, qui main­tient les tra­vailleurs à des niveaux de vie catas­tro­phiques. Utiliser cela pour avan­cer que le sys­tème ne peut pas se déve­lop­per est infondé, car le but de la pro­duc­tion en sys­tème capi­ta­liste n’est pas de satis­faire les consom­ma­teurs. En fait, le sec­teur 1, pro­dui­sant des moyens de pro­duc­tion de dif­fé­rentes sortes, peut et va croître indé­pen­dam­ment du sec­teur 2, qui pro­duit des moyens de consom­ma­tion, en satis­fai­sant sa demande interne en capi­tal qui conti­nue d’augmenter à cause de la hausse de la com­po­si­tion orga­nique du capi­tal.

L’échange de Lénine sur la ques­tion du marché a été indu­bi­ta­ble­ment influencé par Tugan Baranovski, qui avait affirmé que le capi­ta­lisme était carac­té­risé par la « pro­duc­tion pour la pro­duc­tion » et qui croyait dans le Loi de Say ; mais penser que Lénine a sim­ple­ment repris l’argument de Tugan est erroné. Il a lui-même noté que la dyna­mique du capi­ta­lisme qu’il esquis­sait, en met­tant des chiffres sur les sché­mas de repro­duc­tion, ne visait pas à saisir la « réa­lité » : puisque les éco­no­mistes Narodnik avaient avancé « l’impossibilité du capi­ta­lisme », il suf­fi­sait pour lui de mon­trer que son déve­lop­pe­ment était « pos­sible », ce qu’il a fait (il pro­dui­sait, en d’autres termes, un « contre-exemple » aux Narodniks). On en déduit que la cri­tique ulté­rieure de Oskar Lange, que l’ensemble du débat mar­xiste sur la ques­tion du marché au début du siècle était biai­sée par le fait qu’il ne fai­sait que mettre des nombres sur des sché­mas de repro­duc­tion, sans pos­tu­ler un com­por­te­ment d’investissement plau­sible, et donc que cela ne prou­vait rien, ne s’applique pas en fait à Lénine qui était seule­ment inté­ressé par la réfu­ta­tion de l’argument Narodnik sur l’impossibilité du capi­ta­lisme. Il y est arrivé, et dans son ana­lyse il a aussi prêté atten­tion, comme Tugan-Baranovski, au fait que le capi­ta­lisme pou­vait croître en trou­vant des mar­chés pour lui-même à tra­vers une aug­men­ta­tion dans la com­po­si­tion orga­nique du capi­tal (afin que le sec­teur 1 puisse pro­duire lar­ge­ment pour lui-même) même si la masse sala­riale, et donc le sec­teur 2 stag­nait. (Kalecki a plus tard avancé l’idée que l’État pou­vait jouer le même rôle que l’augmentation dans le rap­port C/V en four­nis­sant un marché au sec­teur 1).

Le fait que le capi­ta­lisme se soit déve­loppé en Russie malgré le fait que les Narodniks aient insisté sur son déve­lop­pe­ment impos­sible a été démon­tré par Lénine dans son étude clas­sique Le Développement du Capitalisme en Russie. Les consé­quences de cela pour la Révolution russe à venir ont été expli­ci­tées dans les Deux Tactiques de la Social-Démocratie dans la Révolution Démocratique, ou il affir­mait que « la bour­geoi­sie est inca­pable de mener la révo­lu­tion démo­cra­tique jusqu’à son terme, tandis que la pay­san­ne­rie est capable de le faire » (sous la direc­tion du pro­lé­ta­riat). Ainsi, « le pro­lé­ta­riat doit accom­plir la révo­lu­tion socia­liste, se ral­liant l’ensemble des couches semi-pro­lé­ta­riennes, afin d’écraser par la force la résis­tance de la bour­geoi­sie et de cana­li­ser l’inconstance de la pay­san­ne­rie et de la petite bour­geoi­sie.

La dis­tinc­tion entre les dif­fé­rentes classes pay­sannes, et le rôle qu’elles jouent dans le pro­ces­sus de trans­for­ma­tion pay­sanne occu­pait une place cen­trale dans cette concep­tion. Dans les socié­tés qui sont en retard sur le plan du déve­lop­pe­ment capi­ta­liste, la bour­geoi­sie, bien qu’incapable de briser les états féo­daux, comme la réa­li­sa­tion de la révo­lu­tion démo­cra­tique le néces­si­tait, pou­vait passer un pacte avec les sei­gneurs féo­daux de jadis pour déve­lop­per ce que Lénine appe­lait un « capi­ta­lisme semi-féodal » dont le « capi­ta­lisme des jun­kers » en Allemagne était un exemple ; par oppo­si­tion à un « capi­ta­lisme agraire », qui repré­sen­tait un déve­lop­pe­ment capi­ta­liste repo­sant sur une base sociale plus large, plus vigou­reuse, et repré­sen­tant une forme moins oppres­sive de déve­lop­pe­ment capi­ta­liste, qui pour­rait abou­tir sur le déman­tè­le­ment des états féo­daux. L’incapacité de la bour­geoi­sie à pour­suivre la voie du « capi­ta­lisme agraire » signi­fiait que les aspi­ra­tions démo­cra­tiques de la pay­san­ne­rie pou­vaient seule­ment être satis­faites sous la direc­tion du pro­lé­ta­riat.

Lénine, à ce moment-là, avait défendu la « natio­na­li­sa­tion de la terre » comme la suite néces­saire au déman­tè­le­ment de la pro­priété féo­dale, qui libé­re­rait les pro­duc­teurs du far­deau de la « rente fon­cière abso­lue », et donc encou­ra­ge­rait l’accumulation ; c’est seule­ment à l’époque de la Révolution Bolchévique qu’il a changé de posi­tion pour défendre l’idée que le déman­tè­le­ment des états féo­daux devait mener à la dis­tri­bu­tion de la terre aux pay­sans, quelque chose que les Socialistes-Révolutionnaires de Gauche, héri­tiers de la tra­di­tion Narodnik, deman­daient ardem­ment.

La ques­tion des dif­fé­ren­cia­tions de classe au sein de la pay­san­ne­rie, éga­le­ment cen­trale dans la concep­tion de la révo­lu­tion en deux temps, a occupé for­te­ment sa pensée, puisque la per­ti­nence de cette concep­tion allait bien au-delà de la Russie, et qu’elle était la base de l’analyse des socié­tés « arrié­rées » par le Komintern. Dans ses thèses pré­li­mi­naires au Second Congrès du Komintern, Lénine a mis en avant un cri­tère basé sur l’emploi de main d’œuvre pour dis­tin­guer entre elles les dif­fé­rentes classes pay­sannes, ce qui a formé la base de toutes les ana­lyses sui­vantes sur la ques­tion, y com­pris celle endos­sée par Mao Zedong.

L’Impérialisme et la guerre

Lénine voyait la Première Guerre mon­diale comme le chant du cygne du capi­ta­lisme, qui annon­çait que la révo­lu­tion mon­diale était désor­mais à l’ordre du jour his­to­rique. La fameuse remarque de Marx selon laquelle à un cer­tain stade du déve­lop­pe­ment d’un mode de pro­duc­tion, les rap­ports de pro­priété le carac­té­ri­sant « entravent » le déve­lop­pe­ment des forces pro­duc­tives, a natu­rel­le­ment sou­levé la ques­tion : com­ment savons-nous quand ce stade est atteint ? Ou plus géné­ra­le­ment, quand pou­vons-nous dire d’un mode de pro­duc­tion qu’il est obso­lète ? La tra­di­tion « révi­sion­niste » dans la social-démo­cra­tie alle­mande avait affirmé que cette obso­les­cence se mani­fes­te­rait par elle-même à tra­vers une ten­dance à « l’effondrement » du sys­tème ; et puisqu’il n’y avait pas de signes d’un tel « effon­dre­ment », la classe ouvrière devait se récon­ci­lier avec le fait que le capi­ta­lisme allait conti­nuer, qu’elle devrait lutter seule­ment pour amé­lio­rer son sort éco­no­mique dans le sys­tème, et que le Marxisme devait par consé­quent être « révisé ». La tra­di­tion révo­lu­tion­naire en Allemagne incar­née par Rosa Luxembourg leur oppo­sait que le sys­tème mène­rait inévi­ta­ble­ment à « son effon­dre­ment » ; mais dans ce débat elle accep­tait la pro­blé­ma­tique des révi­sion­nistes selon laquelle la preuve de l’obsolescence du sys­tème rési­dait dans sa ten­dance à se diri­ger vers son « effon­dre­ment ».

Lénine a rompu avec cette pro­blé­ma­tique et a vu la guerre comme une incar­na­tion de la nature « mori­bonde » du capi­ta­lisme. Elle a offert aux tra­vailleurs une alter­na­tive dif­fi­cile : soit ils tuaient leurs cama­rades tra­vailleurs dans les tran­chées d’en face, soit ils retour­naient leurs fusils contre leurs exploi­teurs capi­ta­listes (d’où le slogan bol­ché­vique « trans­for­mer la guerre impé­ria­liste en guerre civile »). Il a mis au point sa théo­rie de l’impérialisme à la fois pour expli­quer l’origine de la guerre et pour déter­mi­ner la nature mori­bonde du capi­ta­lisme dont la guerre était une mani­fes­ta­tion.

La théo­rie de l’impérialisme de Lénine est sou­vent mal com­prise. L’erreur d’interprétation la plus com­mune est celle qui attri­bue à Lénine une posi­tion selon laquelle le capi­ta­lisme souf­frant d’un pro­blème de « sous-consom­ma­tion », l’impérialisme serait un moyen de contrer cette ten­dance. C’est à cause de cette inter­pré­ta­tion que plu­sieurs auteurs ont plus tard affirmé que la poli­tique key­né­sienne de l’après-guerre, de sti­mu­la­tion de la demande, avait rendu la théo­rie léni­niste de l’impérialisme obso­lète. Mais Lénine, bien qu’ayant une dette intel­lec­tuelle envers Hobson, ne consi­dé­rait pas l’impérialisme du point de vue de la « sous-consom­ma­tion » comme ce der­nier. En fait, la théo­rie de Lénine n’était pas du tout une théo­rie « fonc­tion­nelle » de l’impérialisme, c.-à-d. que l’impérialisme n’était pas perçu comme un moyen de trou­ver un anti­dote à une quel­conque ten­dance inhé­rente au capi­ta­lisme.

Pour Lénine, l’impérialisme c’est le capi­ta­lisme mono­po­liste. Le pro­ces­sus de cen­tra­li­sa­tion du capi­tal mène à l’émergence de mono­poles dans les sphères de la pro­duc­tion et de la finance, qui se ren­forcent mutuel­le­ment jusqu’au moment où une petite oli­gar­chie finan­cière, à cheval sur les sphères de la finance et de l’industrie, a à sa dis­po­si­tion un « capi­tal finan­cier » immense. Ces oli­gar­chies sont basées dans un cadre natio­nal et sont inté­grées à leurs États-nations, créant une « union per­son­nelle » entre ceux qui dominent l’industrie, la finance, et l’État dans chacun des pays capi­ta­listes avan­cés. La concur­rence qui a tou­jours existé entre capi­ta­listes, prend désor­mais la forme de riva­li­tés pour l’acquisition de « ter­ri­toires éco­no­miques » entre ces puis­santes oli­gar­chies finan­cières, cha­cune sou­te­nue par leur État-nation. L’acquisition de « ter­ri­toires éco­no­miques » n’est pas seule­ment un moyen de s’assurer maté­riel­le­ment des mar­chés, des sources de matières pre­mières ou des sphères exclu­sives pour des inves­tis­se­ments finan­ciers ; mais sur­tout un moyen d’exclure poten­tiel­le­ment leurs rivaux de ces ter­ri­toires. Et quand la recherche de « ter­ri­toires éco­no­miques » emmène la divi­sion du monde entier en ter­ri­toires cap­tifs, seule la redi­vi­sion reste pos­sible, ce qui peut seule­ment se dérou­ler par le déclen­che­ment de guerres. L’ère de l’impérialisme, c’est-à-dire du capi­ta­lisme mono­po­liste, est carac­té­ri­sée par le déclen­che­ment de guerres.

Le concept de capi­tal finan­cier chez Lénine a été cri­ti­qué à de maintes reprises : sur une confu­sion poten­tielle entre « stocks » et « flux » ; en ce sens qu’il oscille entre la notion d’Hobson de « grande finance » (carac­té­ris­tique de la Grande-Bretagne où les inté­rêts finan­ciers et indus­triels étaient rela­ti­ve­ment dis­tincts) et la notion d’Hilferding de « capi­tal finan­cier » ou de « capi­tal contrôlé par les banques et employé dans l’industrie » (carac­té­ris­tique de l’Allemagne où les inté­rêts indus­triels et finan­ciers étaient com­plè­te­ment confon­dus). Ces cri­tiques passent tou­te­fois à côté de l’essentiel de la théo­rie de Lénine. La dis­tinc­tion entre « stocks » et « flux » a seule­ment du sens dans une pers­pec­tive d’analyse du capi­ta­lisme comme souf­frant d’une « sous-consom­ma­tion » chro­nique, quand les expor­ta­tions du capi­tal – dans le sens d’une expor­ta­tion de sur­plus finan­cée par l’extension du crédit – peuvent être un moyen de gon­fler la demande agré­gée. Pour résu­mer, les « flux » ont un sens seule­ment du point de vue de la demande agré­gée ; les expor­ta­tions de capi­tal comme le reflet d’un choix d’investissement, sans expor­ta­tion de plus-value cor­ré­lée, n’affectent pas la demande agré­gée. Une fois que nous déta­chons Lénine de l’analyse basée sur la « sous-consom­ma­tion », la cri­tique selon laquelle il ne dis­tin­guait pas les stocks et les flux n’a plus lieu d’être. Dans la même idée, puisque Lénine cher­chait à carac­té­ri­ser une phase glo­bale du capi­ta­lisme, syn­thé­ti­sant toutes les par­ti­cu­la­ri­tés de chaque pays, son uti­li­sa­tion de concepts vastes et élas­tiques peut dif­fi­ci­le­ment être cri­ti­quable.

Sa théo­rie, quoiqu’extrêmement simple dans sa concep­tion éco­no­mique, et presque irré­pro­chable dans son contexte, était suf­fi­sam­ment riche pour saisir l’étendue des rap­ports de domi­na­tion que l’impérialisme entraî­nait. La ten­ta­tive de se par­ta­ger un monde déjà par­tagé a pris des formes com­plexes (si on laisse de côté la guerre): des colo­nies, des semi-colo­nies, qui remettent en cause la sou­ve­rai­neté de pays nomi­na­le­ment indé­pen­dants, jusqu’à obte­nir l’hégémonie même sur des puis­sances colo­niales (appa­rem­ment hégé­mo­niques) comme le Portugal. La théo­rie de Lénine a ouvert le champ des rela­tions inter­na­tio­nales à l’analyse mar­xiste.

Lénine a tenté en 1908 d’expliquer le révi­sion­nisme dans le mou­ve­ment ouvrier euro­péen, en sug­gé­rant que l’afflux de petits pro­duc­teurs, dépos­sé­dés par le méca­nisme de la concur­rence capi­ta­liste, dans les rangs du pro­lé­ta­riat, a emmené l’importation d’une idéo­lo­gie étran­gère qui a consti­tué la base du révi­sion­nisme. Mais dans l’Impérialisme, emboî­tant le pas à cer­taines remarques d’Engels, il expli­quait le révi­sion­nisme comme étant l’expression d’une frac­tion de la classe ouvrière, et en par­ti­cu­lier des direc­tions syn­di­cales, qui se laisse ache­ter par les « sur pro­fits » engran­gés par les mono­poles. La posi­tion de Lénine doit être dis­tin­guée ici des argu­ments ulté­rieurs basés sur « l’échange inégal », qui sont allés bien plus loin en pré­ten­dant que le pro­lé­ta­riat des pays avan­cés fai­sait partie inté­grante du camp des exploi­teurs : il n’a pas seule­ment res­treint les béné­fi­ciaires de l’exploitation capi­ta­liste à une mince couche sociale, mais a éga­le­ment lié ce phé­no­mène aux mono­poles. Les théo­ries de l’échange inégal qui n’évoquent pas les mono­poles sont infon­dées : elles manquent de per­ti­nence si la métro­pole et la péri­phé­rie ne sont pas spé­cia­li­sées dans cer­taines acti­vi­tés par­ti­cu­lières, mais elles ne peuvent en tout cas pas expli­quer une telle spé­cia­li­sa­tion sans passer par les mono­poles. L’accent mis par Lénine sur les mono­poles est une approche bien plus utile sur cette ques­tion, même si on consi­dère que le cercle des béné­fi­ciaires de l’impérialisme s’est étendu au-delà de la mince couche sociale ini­tiale.

Dans l’Impérialisme, Lénine a cri­ti­qué la thèse de Karl Kautsky selon laquelle une exploi­ta­tion conjointe du monde serait pos­sible à tra­vers des accords paci­fiques signés entre le capi­tal finan­cier uni au niveau inter­na­tio­nal, ce qu’il appe­lait « l’ultra-impérialisme ». Son argu­ment était qu’une telle divi­sion négo­ciée du monde entre les dif­fé­rents capi­taux finan­ciers, en admet­tant qu’elle ait lieu, ne ferait que reflé­ter leurs forces rela­tives à ce moment précis ; mais le déve­lop­pe­ment inégal, inhé­rent au capi­ta­lisme, emmè­ne­rait néces­sai­re­ment à une modi­fi­ca­tion de ces forces rela­tives, ce qui don­ne­rait lieu à des conflits qui écla­te­raient en guerres. « L’ultra-impérialisme » pour­rait seule­ment être un inter­lude, une trêve, entre deux périodes de guerres. Certains ont avancé l’idée selon laquelle les évé­ne­ments de l’après-guerre confir­me­raient plutôt la vali­dité de la concep­tion de Kautsky que celle de Lénine, du fait que les riva­li­tés inter­im­pé­ria­listes sont deve­nues moins intenses avec la Pax Americana.

Deux élé­ments doivent être notés ici :
• pre­miè­re­ment, nous avons ces der­niers temps non pas une unité des dif­fé­rents capi­taux finan­ciers basés à l’échelle natio­nale et sou­te­nus par leurs États-nations res­pec­tifs, comme Kautsky l’avait prédit, mais un nou­veau capi­tal finan­cier inter­na­tio­nal, et donc un nouvel impé­ria­lisme, qui est le pro­duit d’un nou­veau pro­ces­sus de cen­tra­li­sa­tion du capi­tal et de sup­pres­sion des res­tric­tions sur les flux de capi­taux trans­fron­ta­liers, c.-à-d. le pro­ces­sus de la mon­dia­li­sa­tion de la finance. Ce que nous avons aujourd’hui, pour résu­mer, est un nou­veau phé­no­mène qui dépasse les cir­cons­tances ren­con­trées par Kautsky et Lénine
• deuxiè­me­ment, l’émergence d’un capi­tal finan­cier inter­na­tio­nal, tandis qu’il res­treint la pos­si­bi­lité de guerres entre puis­sances impé­ria­listes, n’a pas du tout empê­ché le déclen­che­ment de guerres. La typo­lo­gie des guerres en ques­tion change, mais les guerres sont tou­jours là, dans toute leur bru­ta­lité. Les cir­cons­tances actuelles sont dif­fé­rentes de celles de l’époque de Lénine, mais son œuvre reste un point de réfé­rence dans notre ana­lyse de cette nou­velle situa­tion.

Écrits post­ré­vo­lu­tion­naires

Les volu­mi­neux écrits post­ré­vo­lu­tion­naires de Lénine sont d’une grande impor­tance et néces­si­te­raient un trai­te­ment séparé, plus exhaus­tif. Après la fin de la Guerre civile, la période du « Communisme de guerre » a laissé la place à la « Nouvelle Politique Économique », qui a rendu pos­sible l’émergence de ten­dances capi­ta­listes qui devaient être main­te­nues sous étroite sur­veillance par l’État pro­lé­ta­rien, qui devait lui-même conser­ver le contrôle des prin­ci­paux leviers de com­mande de l’économie. L’accent mis sur l’État cen­tra­lisé comme un rem­part contre la res­tau­ra­tion capi­ta­liste a été perçu par beau­coup de monde comme conte­nant les germes du déclin ulté­rieur du sys­tème. Lénine a été en consé­quence vu comme étant inten­tion­nel­le­ment à l’origine du sys­tème cen­tra­lisé qui a été par­achevé à l’époque de Staline. Mais c’est une inter­pré­ta­tion erro­née des œuvres de Lénine, qui n’a jamais aban­donné sa vision liber­taire du socia­lisme, même si l’appareil d’État cen­tra­lisé devait être construit pour pro­té­ger une Union sovié­tique assié­gée après que la pers­pec­tive d’une révo­lu­tion alle­mande se soit envo­lée et que Lénine ait com­mencé a regardé à l’est du côté de la Chine et de l’Inde.

Cette vision liber­taire, expo­sée dans L’État et la Révolution écrit en août 1917, qui envi­sage un pro­ces­sus de dépé­ris­se­ment de l’État pro­lé­ta­rien dès sa for­ma­tion, a été réaf­fir­mée en octobre 1917 avec cette remarque : « nous pou­vons immé­dia­te­ment mettre en branle un appa­reil d’État consis­tant en des dizaines, si ce n’est des ving­taines de mil­lions de per­sonnes ». Même dans les moments cri­tiques, après que les cir­cons­tances l’aient contraint à adop­ter un appa­reil d’État cen­tra­lisé, ses inter­ven­tions, comme celles contre la mili­ta­ri­sa­tion des syn­di­cats, découlent de sa vision liber­taire. Et même après que la démo­cra­tie des Soviets ait cessé d’exister, Lénine était pré­oc­cupé par le fait que le Parti ne devienne pas seule­ment une force bureau­cra­tique cen­tra­li­sée, d’où son « der­nier combat », visant à empê­cher la bureau­cra­ti­sa­tion du Parti. Il a vu avec une grande pré­ci­sion et une cer­taine pres­cience que la pour­suite sur la voie du « cen­tra­lisme démo­cra­tique » (le prin­cipe orga­ni­sa­tion­nel du parti léni­niste) dans une société qui émer­geait de l’autocratie féo­dale pou­vait aisé­ment dégé­né­rer en une forme de cen­tra­lisme bureau­cra­tique. L’image d’un Lénine glo­ri­fiant le cen­tra­lisme contre les espé­rances liber­taires du socia­lisme est donc fausse.

Prabhat Patnaik, économiste indien
Article paru dans People’s Democracy, hebdomadaire du PC d’Inde (Marxiste)
Traduction JC pour http://​soli​da​rite​-inter​na​tio​nale​-pcf​.over​-blog​.net/​a​r​t​i​c​l​e​-​3​5​0​4​2​8​7​1​.html

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