L’émergence des Indignés à travers le monde

Par Mis en ligne le 07 janvier 2012

Depuis le prin­temps 2011, de nom­breuses mani­fes­ta­tions paci­fiques spon­ta­nées, ras­sem­blant jusqu’à plu­sieurs dizaines de mil­liers de per­sonnes, ont lieu à tra­vers le monde. Au com­men­ce­ment, c’est peut-être le mou­ve­ment « Geração à rasca » (« géné­ra­tion dans la dèche »), lancé le 12 mars au Portugal et reconnu comme la plus grande mani­fes­ta­tion que le pays ait connue depuis la révo­lu­tion des œillets en 1974, qui ins­pira ce que l’on appelle aujourd’hui le mou­ve­ment des IndignéEs.

Celui-ci voit le jour, en Espagne, le 15 mai, avec pour unique reven­di­ca­tion celle d’une réelle démo­cra­tie. Le mou­ve­ment du 15 mai, se récla­mant aussi des influences du prin­temps arabe, et des mou­ve­ments grec et islan­dais de 2008, a alors très vite pris une cer­taine ampleur dans la pénin­sule ibé­rique. Considérant que les partis poli­tiques ne les repré­sentent plus et ne prennent aucune mesure en leur faveur, les Indignados espa­gnols se mettent à camper sur les places prin­ci­pales des villes, notam­ment à la Puerta del Sol à Madrid, jusqu’aux élec­tions du 22 mai 2011.

Ces mani­fes­tantEs, pour la plu­part assez jeunes et for­te­ment tou­chéEs par le chô­mage, reçoivent alors l’appui de plus de 500 asso­cia­tions très diverses (tout en refu­sant la col­la­bo­ra­tion avec les partis poli­tiques et les syn­di­cats) et dénoncent le chô­mage, les mesures d’austérité et le pou­voir des banques. Les forces anti-émeutes finissent par les délo­ger avec vio­lence et par inter­dire tout ras­sem­ble­ment mais la mobi­li­sa­tion ne s’arrête pas là, puisque le mou­ve­ment du 15 mai s’exporte très vite à l’étranger.

Des mou­ve­ments simi­laires, qui se réfèrent aux « IndignéEs », appa­raissent alors dans d’autres pays. L’indignation devient euro­péenne. Mais ces mobi­li­sa­tions, en mai 2011, sont bien moindres en dehors de l’Espagne. Il s’agit le plus sou­vent de mani­fes­ta­tions quo­ti­diennes ras­sem­blant entre 30 et 300 per­sonnes.

La Grèce après l’Espagne

Dès le 25 mai, c’est la Grèce qui s’indigne. À Athènes, sur la place Syntagma, les IndignéEs grecs convergent pour dénon­cer la ges­tion désas­treuse des finances publiques, les plans de rigueur impo­sés par le gou­ver­ne­ment et la cor­rup­tion des hommes poli­tiques. Le 5 juin, on estime entre 100 000 et 500 000, les per­sonnes ras­sem­blées en ce lieu. Puis le 15 juin, c’est un appel à la grève géné­rale qui est lancé à la popu­la­tion afin de rejoindre les « IndignéEs » devant le Parlement.

À la suite de cette pres­sion, le 9 novembre, le Premier ministre George Papandréou démis­sionne pour lais­ser place à un gou­ver­ne­ment d’union natio­nale dirigé par Loucas Papadémos. En Belgique, le mou­ve­ment des IndignéEs s’établit lui aussi dans plu­sieurs villes du royaume (Bruxelles, Liège, Namur…) regrou­pant quelques cen­taines de per­sonnes jusqu’à ce que la police pro­cède à l’expulsion des cam­pe­ments d’Ixelles et de Liège. Il faut attendre le mois de sep­tembre et l’arrivée des marches euro­péennes à Bruxelles pour voir à nou­veau des IndignéEs en masse dans la capi­tale euro­péenne.

En France, les pre­mières mani­fes­ta­tions de sou­tien aux Espagnols ont eu lieu aussi très vite. Le 15 mai, ils se ras­semblent à Bayonne et les 19 et 29 mai à Paris, où 3 000 per­sonnes convergent place de la Bastille. Dans plus d’une cin­quan­taine de villes, des mani­fes­ta­tions et des ras­sem­ble­ments ont éga­le­ment lieu. Le mou­ve­ment se construit pro­gres­si­ve­ment mais les dif­fi­cul­tés res­tent mas­sives : la répres­sion poli­cière est impor­tante et toute ten­ta­tive de cam­pe­ment est sys­té­ma­ti­que­ment com­pro­mise.

Le mou­ve­ment tra­verse l’Atlantique

À l’automne, les IndignéEs pari­siens se sont mis à occu­per la Défense, en écho aux actions d’« Occupy Wall Street », mou­ve­ment né aux États-Unis et lié à celui de « ¡Democracia real ya ! » Lancé par le maga­zine cana­dien Adbusters et relayée par plu­sieurs groupes de déso­béis­sance civile amé­ri­cains dont les Anonymous, ce mou­ve­ment anti­ca­pi­ta­liste sans leader s’indigne outre-Atlantique contre le trop grand pou­voir de la finance et l’accroissement des inéga­li­tés sociales. Il affirme repré­sen­ter « les 99 % de la popu­la­tion contre les 1 % les plus riches ». L’occupation d’une place à Wall Street lance l’indignation à tra­vers tout le pays. Le 6 octobre, on comp­tait 146 villes amé­ri­caines mobi­li­sées. Plus de 30 000 New-Yorkais sont fina­le­ment des­cen­dus dans les rues en résis­tance contre l’austérité.

Cette occu­pa­tion a aussi donné des idées aux Londoniens puisque le 15 octobre, un col­lec­tif appelé « Occupy LSX » (Occupy London Stock Exchange) appelle à la pre­mière mani­fes­ta­tion d’IndignéEs à Londres. Des tentes sont alors ins­tal­lées sur le parvis de la cathé­drale Saint-Paul, au cœur de la City, puis sur Trafalgar Square et enfin dans un immeuble inoc­cupé de la banque suisse UBS, réqui­si­tionné pour y créer une banque d’idées. Les forces de l’ordre inter­vien­dront mais l’exaspération est là, comme en témoignent les 2 mil­lions de sala­riéEs de la fonc­tion publique anglaise qui par­ti­cipent à la pre­mière grève géné­rale depuis 1979 à Londres.

Cette même exas­pé­ra­tion, ali­men­tée par la hausse du coût de la vie et des inéga­li­tés, a aussi pré­ci­pité, le 3 sep­tembre, près d’un demi-mil­lion de per­sonnes dans les rues à Tel-Aviv et dans les prin­ci­pales villes du pays. La démo­cra­tie israé­lienne est pro­fon­dé­ment malade de son sys­tème élec­to­ral et de la cor­rup­tion ambiante. Les poli­tiques israé­liens sont inter­pel­lés par ces IndignéEs.

Et gagne l’Est

Tout comme en Russie d’ailleurs. En effet, au len­de­main des élec­tions russes et son lot de fal­si­fi­ca­tions mas­sives de la part du parti du pou­voir, presque 10 000 per­sonnes se sont retrou­vées à mani­fes­ter dans la capi­tale. Après quoi, plus de 300 per­sonnes ont été arrê­tées à Moscou et autour de 200 à Saint-Pétersbourg. Le 10 décembre, alors qu’était annon­cée une jour­née natio­nale de pro­tes­ta­tion, 100 000 per­sonnes ont défilé sur la place Bolotnaïa, à Moscou, et à peu près autant en pro­vince, toutes villes confon­dues. Dans les rues, comme dans les autres pays, c’est un mélange d’euphorie de se retrou­ver ensemble et de colère face à cette usur­pa­tion de démo­cra­tie.

De la Tunisie à l’Espagne, de la Grèce à la France, du Royaume-Uni à Israël, des États-Unis à la Russie, la pro­tes­ta­tion se répand comme une traî­née de poudre, et sur les places du monde les citoyenEs se ras­semblent. Les situa­tions de tous ces pays sont pour­tant extrê­me­ment dif­fé­rentes : les IndignéEs euro­péens dénoncent les mesures d’austérité, les Uncuts anglais dénoncent les coupes bud­gé­taires, les Occupy anglo-saxons ont pris pour cible la finance, les Russes s’indignent eux de la fraude élec­to­rale…

Autant de com­bats qui exigent la mise en place d’une réelle démo­cra­tie, d’une réelle réap­pro­pria­tion de l’espace public. À tra­vers les assem­blées popu­laires et l’exercice du consen­sus, le pou­voir est à nou­veau entre les mains de tous. Le mou­ve­ment des IndignéEs s’autogère et met la démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive au centre des débats. Les exi­gences locales sont mises en réseau et por­tées à d’autres niveaux, avec une mutua­li­sa­tion des reven­di­ca­tions autour de ce même axe démo­cra­tique.

Mais quelles peuvent être les pers­pec­tives au niveau mon­dial ? Les luttes res­tent très loca­li­sées et les reven­di­ca­tions très géné­rales. Il faudra suivre avec atten­tion ce à quoi abou­tira l’appel à la grève inter­na­tio­nale lancé pour le 15 mars 2012 et les pro­jets portés par ces dif­fé­rents pays qui s’indignent… Même si le mou­ve­ment empor­tera très pro­ba­ble­ment l’adhésion des popu­la­tions, il y a fort à parier que les pers­pec­tives seront bien dif­fi­ciles à trou­ver pour ces IndignéEs.

Coralie Wawrzyniak


* Publié dans : Hebdo Tout est à nous ! 130 (05/01/12).

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