L’élite au pouvoir, de Charles Wright Mills

De la théorie de l’équilibre des pouvoirs comme illusion

Par Mis en ligne le 03 mai 2012

Extrait de C. W. Mills, L’élite au pouvoir, éditions Agone, 2012

Les amé­ri­cains, qui ne veulent pas s’inquiéter des pro­blèmes moraux posés par l’économie poli­tique, s’accrochent à l’idée que le gou­ver­ne­ment est une sorte de machine auto­ma­tique, dans laquelle l’équilibre entre les inté­rêts rivaux joue le rôle de régu­la­teur. Cette image de la poli­tique ne fait que reprendre l’image offi­cielle de l’économie : dans les deux domaines, l’équilibre pro­vien­drait de la pres­sion exer­cée par de nom­breux inté­rêts, dont chacun n’est freiné que par des inter­pré­ta­tions léga­listes et amo­rales de ce que le public peut sup­por­ter.

L’idéal de l’équilibre auto­ma­tique a trouvé son expres­sion la plus éla­bo­rée et la plus convain­cante dans les termes éco­no­miques du XVIIIe siècle : le marché est sou­ve­rain et, dans l’économie magique du petit entre­pre­neur, il n’existe pas de centre auto­ri­taire.

De même dans le domaine poli­tique, l’équilibre des pou­voirs est la force domi­nante, par consé­quent il n’y a aucun risque de des­po­tisme. « La nation qui ne veut pas adop­ter l’équilibre du pou­voir, écri­vit John Adams, doit adop­ter le des­po­tisme. Il n’y a pas d’autre alter­na­tive. »

Ainsi l’équilibre, ou le sys­tème de freins et « contre­poids » (checks and balances) tel qu’il a été éla­boré par les hommes du XVIIIe siècle, est devenu le méca­nisme essen­tiel par lequel on garan­tis­sait la liberté poli­tique et éco­no­mique contre tout risque de tyran­nie, dans le concert mon­dial des nations sou­ve­raines. (…)– 1 –

Selon M. David Riesman, par exemple, au cours du der­nier demi-siècle, on est passé de « la hié­rar­chie de pou­voir d’une classe diri­geante à la dis­per­sion des pou­voirs » dans des « groupes de veto ». Désormais, per­sonne ne domine rien ; tout dérive sans gou­verne. « En un sens, estime M. Riesman, cela revient à dire que l’Amérique est un pays de classe moyenne […] dans lequel les gens s’apercevront peut-être bien­tôt qu’il n’y a plus un nous qui dirige les choses et un ilsqui ne les dirige pas, ou un nous qui ne dirige pas les choses et un ils qui les dirige, mais plutôt que tous les nous sont des ils et que tous les ils sont des nous. »

« Les chefs ont perdu le pou­voir, mais les subor­don­nés ne l’ont pas gagné », et en atten­dant, M. Riesman pousse son inter­pré­ta­tion psy­cho­lo­gique du pou­voir et des puis­sants à un point extrême, par exemple : « Si les hommes d’affaires se sentent faibles et dépen­dants, ils sont faibles et dépen­dants, quelles que soient les res­sources maté­rielles qu’on leur donne. »

Par consé­quent, « l’avenir semble être entre les mains des petits com­mer­çants et des petits membres des pro­fes­sions libé­rales qui sont maîtres du Congrès : les agents immo­bi­liers, avo­cats, ven­deurs de voi­tures, entre­pre­neurs de pompes funèbres et autres per­son­nages locaux (…) ».

Voilà une ana­lyse qui est bien à la hau­teur « des cri­tères modernes d’automatisme par­fait et d’impersonnalité totale ». Pourtant il y a du vrai dans ce plu­ra­lisme roman­tique, et même dans ce pot-pourri de pou­voirs qu’invente M. Riesman : c’est une des­crip­tion recon­nais­sable, bien que confuse, des éche­lons moyens du pou­voir, en par­ti­cu­lier tels qu’ils appa­raissent dans les cir­cons­crip­tions élec­to­rales, et au Congrès lui-même.

Mais elle confond les éche­lons supé­rieurs, moyens et infé­rieurs du pou­voir. En fait, elle n’essaie même pas de faire la dis­tinc­tion. En réa­lité, la stra­té­gie de ce plu­ra­lisme roman­tique, avec son image d’une impasse semi-orga­ni­sée, est assez claire : on dresse la liste des groupes en ques­tion, en recher­chant la variété avec un enthou­siasme décon­cer­tant et quasi whit­ma­nien.

En vérité, est-il un groupe auquel on ne puisse coller l’étiquette de « groupe de veto » ? On n’essaie pas de cla­ri­fier cet embrouilla­mini en clas­sant les groupes, les pro­fes­sions, les couches sociales et les orga­ni­sa­tions selon leur impor­tance poli­tique ou même selon le fait qu’ils sont ou non orga­ni­sés sur le plan poli­tique.

On n’essaie pas de voir s’ils sont reliés les uns aux autres pour former une struc­ture du pou­voir, car en vertu de sa pers­pec­tive même le conser­va­teur roman­tique fixe son atten­tion sur un semis de milieux divers et non sur les liens qui unissent ces dif­fé­rents milieux dans une struc­ture de pou­voir.

On n’envisage pas non plus la pos­si­bi­lité d’une com­mu­nauté d’intérêts entre les groupes domi­nants. On ne relie pas tous ces milieux et ces groupes divers aux grandes déci­sions ; on ne pose pas et on ne résout pas, en s’appuyant sur des faits his­to­riques, la ques­tion sui­vante : quelle influence, directe ou indi­recte, les « petits détaillants » ou les « maçons » ont eu exac­te­ment sur la séquence de déci­sions et d’événements qui nous a entraî­nés dans la Deuxième Guerre mon­diale ? Quel rôle les « agents d’assurances », ou même les membres du Congrès, ont-ils joué dans la déci­sion de fabri­quer ou de ne pas fabri­quer, de lâcher ou de ne pas lâcher le pre­mier modèle de la nou­velle arme ? En outre, on prend au sérieux les décla­ra­tions faites par les diri­geants de tous les groupes, couches ou blocs dans un esprit de rela­tions publiques, et par consé­quent on confond un malaise psy­cho­lo­gique avec la réa­lité du pou­voir et de la poli­tique. Du moment que le pou­voir ne s’étale pas ouver­te­ment, ce n’est pas un pou­voir. Et bien entendu on ne prend pas en consi­dé­ra­tion les dif­fi­cul­tés aux­quelles on se heurte, en tant qu’observateur, à cause des secrets, offi­ciels ou non.

Bref, on laisse faus­ser sa vision des choses par la pers­pec­tive confuse que l’on a au départ et, quand on observe et inter­prète les faits, on prend bien soin de rester aux niveaux de des­crip­tion les plus concrets pos­sibles et de défi­nir le réel par rap­port aux détails exis­tants. (…)

L’excès d’attention que l’on porte aux éche­lons moyens du pou­voir empêche de saisir la struc­ture du pou­voir dans son ensemble, sur­tout au sommet et à la base. La poli­tique amé­ri­caine, en tant que sujet de dis­cus­sions, de votes et de cam­pagnes, se place en grande partie à ce niveau moyen, et sou­vent ne s’intéresse qu’à lui. La plu­part des infor­ma­tions « poli­tiques » sont des infor­ma­tions et des potins sur les pro­blèmes et les conflits de l’échelon moyen. Et en Amérique le théo­ri­cien poli­tique lui aussi n’est sou­vent qu’un spé­cia­liste étu­diant les élec­tions de façon sys­té­ma­tique, pour savoir qui a voté pour qui. L’analyste de la poli­tique, en tant que pro­fes­seur ou intel­lec­tuel indé­pen­dant, fait éga­le­ment lui-même partie de cet éche­lon moyen. Il ne connaît le sommet que par des com­mé­rages ; la base, si tant est qu’il la connaisse, c’est par la « recherche ».

Mais il se sent à l’aise avec les diri­geants de l’échelon moyen, et comme il aime bien dis­cu­ter lui aussi, il appré­cie leur « mar­chan­dage ». Ainsi les com­men­ta­teurs et les ana­lystes, uni­ver­si­taires ou non, fixent leur atten­tion sur les éche­lons moyens et sur leur sys­tème d’équilibre, parce que, étant eux-mêmes en majo­rité membres de la classe moyenne, ils se sentent plus près de ceux-ci ; parce que ces éche­lons four­nissent le contenu le plus bruyant de la « poli­tique » consi­dé­rée comme fait expli­cite et comme objet d’information ; parce que ces points de vue sont en accord avec tout un folk­lore sur le fonc­tion­ne­ment idéal de la démo­cra­tie ; et parce que, en tenant cette démo­cra­tie pour modèle, beau­coup d’intellectuels, sur­tout dans leur veine actuelle de patrio­tisme, sont ainsi à même de satis­faire plus faci­le­ment les élans poli­tiques qu’il leur arrive d’éprouver.

Quand on dit qu’il existe un « équi­libre du pou­voir », cela peut signi­fier qu’aucun inté­rêt ne peut impo­ser aux autres sa volonté ou ses condi­tions ; ou que tout inté­rêt peut pro­vo­quer une impasse ; ou que, dans le cours du temps, les inté­rêts se réa­lisent les uns après les autres, dans une sorte de suc­ces­sion sys­té­ma­tique ; ou encore que toutes les actions poli­tiques sont le résul­tat de com­pro­mis, que per­sonne n’obtient tout ce qu’il veut, mais que tout le monde obtient quelque chose. Toutes ces signi­fi­ca­tions pos­sibles sont en fait des ten­ta­tives pour décrire ce qui peut arri­ver quand on dit qu’il y a, de façon per­ma­nente ou tem­po­raire, une « éga­lité de pou­voir de négo­cia­tion »Mais, comme l’a sou­li­gné Murray Edelman, les buts que les dif­fé­rents inté­rêts cherchent à obte­nir ne sont pas sim­ple­ment donnés ; ils reflètent l’état actuel de l’espérance et de la rési­gna­tion. Par consé­quent, dire que divers inté­rêts sont « en équi­libre », c’est géné­ra­le­ment se conten­ter du statu quo ou même s’en réjouir ; l’idée d’un équi­libre sou­hai­table se déguise sou­vent en des­crip­tion objec­tive des faits.

« L’équilibre du pou­voir » implique une éga­lité de pou­voir, et l’égalité de pou­voir semble tout à fait juste, et même hono­rable ; mais en réa­lité, ce qui est équi­libre hono­rable pour un homme est sou­vent dés­équi­libre injuste pour un autre. Bien entendu, les groupes domi­nants ont ten­dance à pro­cla­mer qu’il existe un juste équi­libre du pou­voir et une véri­table har­mo­nie d’intérêts, car ils pré­fèrent que leur domi­na­tion soit pai­sible et inin­ter­rom­pue. Ainsi les grands hommes d’affaires accusent les petits diri­geants syn­di­ca­listes de « briser la paix » et de détruire les inté­rêts uni­ver­sels qui s’attachent à une col­la­bo­ra­tion entre les entre­prises et les syn­di­cats. Ainsi les nations pri­vi­lé­giées accusent les pays faibles au nom de l’internationalisme, en défen­dant à coups de notions morales ce qu’ils ont conquis par la force sur les pays pauvres ; pour­tant ceux-ci, lorsqu’ils s’efforcent à leur tour de jouer un rôle domi­nant, ou au moins égal, ne peuvent espé­rer chan­ger le statu quo que par la force.

L’idée que les trans­for­ma­tions sociales pro­cèdent par un sys­tème tolé­rant de troc, par com­pro­mis et par un réseau de veto où les divers inté­rêts s’équilibrent sup­pose que tout cela s’accomplit dans un cadre plus ou moins stable qui, lui, ne change pas, que tous les pro­blèmes sont sujets aux com­pro­mis, et sont donc natu­rel­le­ment har­mo­nieux ou peuvent le deve­nir. (…)

On peut consi­dé­rer le sys­tème des freins et contre­poids comme une autre façon d’exprimer la règle du « Diviser pour régner »et comme un moyen d’empêcher les aspi­ra­tions popu­laires de s’exprimer sous une forme plus directe. En effet, la théo­rie de l’équilibre repose sou­vent sur l’idée morale d’une har­mo­nie natu­relle des inté­rêts, dans laquelle la cupi­dité et la bru­ta­lité sont conci­liées avec la jus­tice et le pro­grès.

Une fois édi­fiée la struc­ture fon­da­men­tale de l’économie poli­tique amé­ri­caine, et tant que l’on a pu croire à des mar­chés exten­sibles à l’infini, l’harmonie d’intérêts a pu rendre des ser­vices, et en a rendu, comme idéo­lo­gie des groupes domi­nants, en fai­sant paraître leurs inté­rêts comme iden­tiques à ceux de la com­mu­nauté tout entière. Tant que cette doc­trine a cours, on peut condam­ner tout groupe infé­rieur qui se lance dans l’opposition, en le pré­sen­tant comme un élé­ment inhar­mo­nieux, qui détruit l’équilibre de l’intérêt commun. « La doc­trine de l’harmonie des inté­rêts, a écrit E.H. Carr, joue ainsi le rôle de stra­ta­gème moral ingé­nieux, auquel les groupes pri­vi­lé­giés font appel, en toute sin­cé­rité, afin de jus­ti­fier et de conso­li­der leur posi­tion domi­nante. »

Charles Wright Mills

01/05/2012

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