Valleyfield, mémoires et résistances

L’Église catholique, du pouvoir occulte à la solidarité

Il était une fois Valleyfield

Par Mis en ligne le 11 mars 2020

L’Église dio­cé­saine de Valleyfield, dans sa dimen­sion ins­ti­tu­tion­nelle, a agi comme un puis­sant pou­voir d’influence, de la fon­da­tion de la ville jusqu’à la fin des années 1970. L’Église catho­lique romaine a investi pra­ti­que­ment toutes les acti­vi­tés de la vie humaine, comme par­tout au Québec, dans le but de trans­mettre son idéo­lo­gie, avec ses valeurs d’amour et de fra­ter­nité, mais aussi avec le côté sombre de ses injonc­tions, ses menaces, ses dic­tats. L’Église a accom­pa­gné les citoyennes et les citoyens, et ce, de la nais­sance, avec le bap­tême, à la mort, avec les rites funé­raires, en pas­sant par le mariage, avec les cours de pré­pa­ra­tion au mariage et ses obli­ga­tions concer­nant les rôles sociaux où les femmes étaient réduites, par l’enfantement, à assu­rer une pro­gé­ni­ture garan­tis­sant l’avenir de l’Église « pour des siècles et des siècles ». On se sou­vient éga­le­ment du rôle joué par le futur car­di­nal Paul-Émile Léger, alors curé à la cathé­drale de Valleyfield, pour briser la grève de 1946 à la Montreal Cotton et pour orga­ni­ser la chasse aux com­mu­nistes et aux syn­di­ca­listes.

Questions de pouvoir

Les bases du pou­voir clé­ri­cal, de son poids social et cultu­rel tenaient à trois fac­teurs prin­ci­paux[1] :

  • par la foi, elle impo­sait l’adhésion et le res­pect ;
  • elle a joué un rôle majeur dans la santé et l’enseignement ;
  • l’Église repré­sen­tait une force d’encadrement et de défi­ni­tions idéo­lo­giques.

D’ailleurs, en regard de ce troi­sième fac­teur du pou­voir de l’Église, il est inté­res­sant de voir com­ment la figure d’autorité de l’évêque du dio­cèse opé­rait une sur­veillance sur la morale des citoyennes et des citoyens de la ville, et ce, notam­ment, par l’entremise de lettres pas­to­rales dans les jour­naux locaux. C’est à la demande de l’évêque, par exemple, que le conseil muni­ci­pal avait ordonné la fer­me­ture des salles de billard deux soirs par semaine. En 1956, le port des « culottes courtes et shorts » a été pro­hibé dans la ville, tant pour les hommes que pour les femmes, après des spec­tacles jugés offen­sants d’admirateurs d’Elvis Presley ! L’Église, gar­dienne de la foi et des bonnes mœurs, en menait large dans la com­mu­nauté. Elle a d’ailleurs publié son propre jour­nal, Le Salaberry, durant quelques années.

Tout nous appartient !

Monseigneur Guy Bélanger, qui fut l’évêque du dio­cèse de 1969 à 1975, a bien résumé le fon­de­ment du pou­voir de l’Église catho­lique dans la région de Salaberry-de-Valleyfield. En 1974, à l’occasion des Fêtes com­mé­mo­rant le cen­te­naire de la ville, dans un texte por­tant pré­ci­sé­ment sur le rôle de l’Église dans notre com­mu­nauté, il consi­dé­rait que rien d’humain n’était vrai­ment étran­ger à l’Église de Valleyfield, en rap­pe­lant que cette ins­ti­tu­tion avait joué un rôle pré­pon­dé­rant à trois niveaux : parois­sial, édu­ca­tif et social. Il faut sou­li­gner la part déter­mi­nante prise dans le déve­lop­pe­ment du sec­teur de l’éducation par les com­mu­nau­tés ensei­gnantes de frères et de reli­gieuses. Une ins­ti­tu­tion d’enseignement mérite une men­tion à part : le Séminaire de Valleyfield qui, pen­dant 70 ans, a dis­pensé l’enseignement clas­sique et com­mer­cial à des mil­liers de citoyens de Valleyfield et de la région. La pré­sence de l’Église et de ses aumô­niers s’est mani­fes­tée aussi au sein des pre­miers syn­di­cats et de plu­sieurs autres orga­nismes, regrou­pe­ments et mou­ve­ments reli­gieux, sociaux, cultu­rels, poli­tiques et spor­tifs, tels la Jeunesse étu­diante catho­lique (JEC), la Jeunesse ouvrière catho­lique (JOC), le Mouvement des tra­vailleurs catho­liques (MTC), la Ligue du Sacré-Cœur, le Mouvement Lacordaire (un mou­ve­ment de tem­pé­rance), les Cursillos, etc.

Le virage

Dans les années 1970, les choses ont com­mencé à chan­ger. Fait un peu cocasse, c’est le même évêque Bélanger qui, en 1972, était revenu indi­gné du Vietnam où il avait constaté de visu l’enfermement des pri­son­niers poli­tiques dans de minus­cules cages – fabri­quées aux États-Unis – ayant pour résul­tat de les atro­phier phy­si­que­ment et psy­cho­lo­gi­que­ment. Monseigneur Bélanger avait irrité au plus haut point les poli­ti­ciens et hommes d’affaires de la région, lorsqu’il s’était déclaré en faveur d’un cer­tain socia­lisme.

Plus tard, avec le retrait de l’Église des ser­vices de santé et d’éducation, des sec­teurs de l’Église ont aban­donné la logique d’assistance basée sur la cha­rité chré­tienne pour une logique de droits, repo­sant sur la soli­da­rité sociale. Plusieurs congré­ga­tions reli­gieuses et des membres de la Pastorale sociale ont consti­tué alors des sou­tiens résis­tants du mou­ve­ment com­mu­nau­taire de la région. De nom­breuses res­sources de la mou­vance chré­tienne sont encore bien vivantes en 2019, et elles rendent de pré­cieux ser­vices aux citoyennes et aux citoyens les plus vul­né­rables : la Popote rou­lante, le Café des Deux Pains, la Maison d’hébergement dépan­nage de Valleyfield (MHDV), l’Accueil pour Elle, le Centre du Partage, le Camp de vacances fami­liales Dom Bosco, l’ABC de la famille, etc.

Comme dans les autres régions du Québec, le nombre de prêtres en exer­cice a consi­dé­ra­ble­ment dimi­nué sur le ter­ri­toire et une seule congré­ga­tion reli­gieuse, les Clarisses, demeure pré­sente à Salaberry-de-Valleyfield. Dans une réflexion sur l’avenir de l’Église dio­cé­saine, en 2014, Mgr Noël Simard invi­tait le clergé et les fidèles à « faire Église autre­ment », sou­li­gnant que la décons­truc­tion et l’humiliation vécues par l’Église l’amènent à réorien­ter sa mis­sion.

Yvon Boucher est inter­ve­nant com­mu­nau­taire et ex-jour­na­liste à Salaberry-de-Valleyfield


  1. Paul-André Linteau, René Durocher, Jean-Claude Robert, François Ricard, Histoire du Québec contem­po­rain. Le Québec depuis 1930, Montréal, Boréal, 1986, p. 88.

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