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Législatives : Insoumis et écolos ouvrent la voie à un accord historique

Les responsables écologistes ont validé une alliance aux élections législatives sous la bannière de la « Nouvelle Union populaire écologique et sociale ». Les socialistes et les communistes devraient rejoindre la coalition. Le NPA discute toujours.

Dix jours et dix nuits de discussions, des rebondissements en cascade et, au bout du tunnel, un accord commun pour les élections législatives des 12 et 19 juin. Cette nuit du 1er au 2 mai, la délégation d’Europe Écologie-Les Verts (EELV) est sortie du QG de l’Union populaire, passage Dubail (Xarrondissement de Paris), avec le sourire. L’épilogue d’intenses séances de négociation est tombé, et pour les deux partis, il est « historique » : ils feront front commun sous la bannière de la « Nouvelle Union populaire écologique et sociale ».

Le conseil fédéral d’EELV (parlement du parti) s’est prononcé en faveur de cet accord avec une grande majorité des voix – 84 pour, 10 contre, 8 blancs. Les adhérent·es doivent se prononcer dans la semaine pour le ratifier.

L’accord contient l’objectif d’obtenir une majorité à l’Assemblée nationale (289 député·es), et affirme que dans cette configuration, Jean-Luc Mélenchon deviendrait premier ministre. Il consigne également des éléments d’accord programmatique (à lire ici en intégralité: retraite à 60 ans, hausse du Smic à 1 400 euros, blocage des prix sur les produits de première nécessité, planification écologique, VIRépublique…

Paris, le 29 avril 2022. Alain Coulombel, Éva Sas et Julien Bayou à leur arrivée au siège de La France insoumise pour une deuxième réunion de négociation en vue des élections législatives. © Photo Thomas Coex / AFP

 

Sur le sujet de l’Union européenne, le texte est plus détaillé, ce point ayant fait partie des thèmes les plus âprement discutés dans les négociations. En effet, La France insoumise (LFI) posait comme condition d’un accord, la mention d’une « désobéissance avec les règles européennes incompatibles avec nos propositions ». Les écologistes, très attachés à l’idéal européen, ont retravaillé le texte pour arriver à un consensus sur une formulation plus souple.

« Sur l’Europe, on a dû reformuler des expressions qui étaient dans le texte initial pour garantir que ça n’apparaisse pas comme un recul par rapport aux positions qu’on a toujours défendues », explique Alain Coulombel, porte-parole d’EELV, qui faisait partie des négociateurs dimanche soir, avec le secrétaire national Julien Bayou, les responsables des élections Léa Balage et Hélène Hardy, et Guillaume Durand (qui représentait la porte-parole d’EELV, Éva Sas).

Désormais, leur texte précise bien que « la France ne peut avoir pour politique la sortie de l’Union ni sa désagrégation », mais que « pour être en capacité d’appliquer [leur] programme […] il [leur] faudra dépasser ces blocages et être prêt·es à désobéir à certaines règles européennes » dans le cadre de l’État de droit.

Quand les gauches partisanes renversent la vapeur

Enfin, l’accord affirme que l’élargissement de la coalition réunie autour de l’Union populaire doit se poursuivre – en plus de EELV, elle inclut aussi la formation Génération·s. Pour EELV, c’est un changement de pied total, après la campagne présidentielle de Yannick Jadot, qui misait tout sur l’autonomie de l’écologie politique. Celui-ci n’a d’ailleurs pas réagi à la nouvelle. Tenant de l’aile gauche du parti, Alain Coulombel ne s’en étonne pas : « Il a fait 4,7 %, il faut savoir se mettre entre parenthèses pour acter les avancées quand il y en a. » 

Jérôme Gleizes, conseiller écologiste de Paris qui a participé au groupe de travail sur le programme pendant les négociations, abonde sur le bilan des trois derniers mois : « Au lieu de répondre à la demande d’unité du peuple de gauche, on a préféré tomber dans une logique identitaire environnementaliste, pendant que Jean-Luc Mélenchon déroulait un programme global. Maintenant qu’on a précisé les points de vue de chacun pour converger, on voit bien que, sur le fond, on n’était pas en désaccord. »

Pour Alain Coulombel, cet accord inaugure donc une nouvelle époque portée sur le travail collectif entre des gauches qui se sont longtemps regardées en chiens de faïence : « Politiquement, c’est une étape importante, dans les années à venir, ça va permettre de continuer ce travail fécond entre nous. Je ne souhaite pas que ce soit éphémère. »

« C’est le premier pas vers un accord de toute la gauche, avec le PS et le PCF. Si en juin on a un seul candidat pour toute la gauche dans chaque circonscription, ce sera historique », se félicite aussi Sandrine Rousseau, tenante d’une ligne d’ouverture à gauche à EELV, et candidate aux législatives dans la 9circonscription de Paris.

De fait, ce 2 mai, le Parti socialiste (PS) était de retour au passage Dubail à 10 heures, après avoir momentanément suspendu les discussions avec LFI pour avoir des garanties de pluralité. La veille, le premier secrétaire, Olivier Faure, a serré la main de manière inédite à Jean-Luc Mélenchon lors du défilé du 1er mai. « Il est clair que l’accord obtenu avec EELV va jouer un rôle d’accélérateur de l’union, prédit Jonathan Kienzlen, premier secrétaire fédéral du Val-de-Marne. Le temps presse, les élections sont dans cinq semaines, à un moment il faut démarrer. »

L’urgence est d’autant plus grande pour l’appareil socialiste que l’accord conclu avec EELV porte aussi sur cent circonscriptions accordées aux écologistes (dont une trentaine de gagnables). La part du gâteau à se partager est donc déjà réduite. « Les écologistes ont un très bel accord. Nous n’aurons pas une centaine de circonscriptions », estime Jonathan Kienzlen, qui anticipe déjà « des verres cassés » à certains endroits.

Les discussions avancent cependant plutôt bien entre socialistes et Insoumis – d’autant plus que ces derniers ont souvent commencé leur carrière militante au PS, et parlent donc le même langage. En fin de semaine dernière, un cadre de LFI nous confiait ainsi voir dans l’attitude des négociateurs du PS « une véritable opération de clarification politique », puisqu’ils s’engagent à rompre avec une partie du bilan de François Hollande.

De son côté, Jonathan Kienzlen voit surtout une autre clarification, dictée par une prise en compte de la base : « La réalité, c’est qu’il y a une aspiration des électeurs de gauche, et y compris des militants PS, à faire l’union – ce que les appareils politiques ne voulaient pas admettre pendant la présidentielle –, et que l’UP [Union populaire – ndlr] a la main. » En cas d’accord, un vote du conseil national (parlement du parti, représentatif des sensibilités et des territoires) devra le valider.

Les adversaires de l’accord en interne font tout pour qu’il n’advienne pas, dénonçant une « reddition » de l’actuelle direction devant LFI. Mais la direction ne semble pas être impressionnée. La pierre d’achoppement principale avec LFI, pour les socialistes, résidait dans la désobéissance aux traités européens – ils ne veulent pas de cette expression. Le texte conclu avec les écologistes pourrait être à même de les rassurer sur ce point.

Quant aux minoritaires qui jugent que l’accord trahirait l’identité de la « vieille maison », ils sont renvoyés à leur bilan sous Hollande : « Qui a eu tous les leviers, les pouvoirs, et qui nous a rendu des cendres ? Je n’accepte pas d’avoir des leçons de morale d’eux. On a le droit d’avoir des débats, mais pitié, pas de leçon de morale », assène Jonathan Kienzlen.

Un alignement sur l’union

Au rang des souvenirs amers de la campagne présidentielle de 2022, la candidature solitaire du PCF, en dépit de son alliance avec le Front de gauche puis avec LFI en 2012 et 2017, est dans toutes les têtes militantes insoumises. Là aussi, le PCF inverse totalement la vapeur pour les législatives.

Le parti avait rendez-vous à 14 heures avec les Insoumis – rendez-vous décalé à 22h en raison de la durée des négociations avec le PS. Trois ténors du PCF – les député·es Marie-George Buffet, Elsa Faucillon et Stéphane Peu – ont déjà fait savoir que, pour leur part, leur choix était fait, et que c’était celui d’une « nouvelle union populaire » avec Jean-Luc Mélenchon. L’ancien secrétaire national, Pierre Laurent, a aussi déclaré sur Public Sénat : « Les communistes feront partie de cet accord, les conditions vont en être réunies. »

Alors que la dynamique est enclenchée avec les Verts, et que le PS montre des signes qu’il prend aussi la direction d’un accord, impossible, en théorie, pour le PCF de passer pour le mauvais élève de l’union des gauches. Les déclarations du secrétaire national et candidat malheureux à la présidentielle, Fabien Roussel, sur France Info le 2 mai, en témoignent. Non seulement le label proposé lui convient, mais : « La différence avec 2017, c’est que nous souhaitons tous cette coalition. Comme il y a une volonté, il y a un chemin. »

Même sur la question du nucléaire – Fabien Roussel avait défendu l’atome pendant sa campagne, contrairement aux Insoumis et aux écolos –, il estime que la garantie d’avoir un intergroupe à l’Assemblée nationale lui suffit : les communistes pourront ainsi défendre de manière autonome le mix entre le nucléaire et les énergies renouvelables.

« Je ne vois pas comment le PCF peut courir le risque d’un bras de fer, observe l’historien du communisme Roger Martelli. Déjà en 2017, si le PCF a réussi à avoir un groupe à l’Assemblée, c’est parce que LFI n’avait pas présenté des candidats contre lui partout. » Le rapport de force issu du premier tour de la présidentielle entre le PCF (2,2 %) et LFI (22 %) devrait d’autant plus peser sur les choix des communistes, en dépit des logiques identitaires partisanes, qu’en 2017, « sur 438 circonscriptions où le PCF et LFI présentaient des candidats en concurrence, le PC n’est arrivé devant LFI que dans neuf cas », constate Roger Martelli.

Le Nouveau Parti anticapitaliste (NPA) poursuit lui aussi ses discussions avec LFI, en dépit des protestations de certains courants internes qui s’y opposent. Sa délégation doit se rendre en fin d’après-midi au QG des Insoumis. Si ce rapprochement a beaucoup été salué par la base militante insoumise – beaucoup d’anciens de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR, ancêtre du NPA) ayant rejoint le courant politique mélenchoniste depuis 2012 –, il est possible que la présence du PS dans le périmètre de l’accord soit un frein.

Reste à savoir si la logique politique de l’unité sera plus forte. « Les électeurs de gauche ont été unitaires contre les partis en mettant Mélenchon à 22 % au premier tour. Ils voulaient qu’on gagne. Cette frustration doit maintenant se transformer en énergie de campagne, et de victoire », espère Sandrine Rousseau.