L’effondrement de l’Afghanistan

Pierre Beaudet, 15 août 2021

Maintenant que les Talibans sont de retour au pouvoir, l’Afghanistan a tourné la page. Cette autre défaite des États-Unis (qui s’ajoute aux déboires des 10 dernières années dans cette région du monde) fait de ce retournement un évènement de portée mondiale.

L’échec du projet républicain

Jusque dans les années 1960, l’Afghanistan menée par une monarchie moyenâgeuse n’intéressait pas grand monde. Mais dans les années 1970, une nouvelle génération afghane réclamait des réformes, la fin du pouvoir absolutiste des grands seigneurs, les écoles pour tout le monde et y compris pour les filles, un minimum de libertés démocratiques. Il n’y avait rien de trop radical dans ces revendications, mais le régime était incapable de changer. Et c’est ainsi qu’un premier coup d’état est survenu en 1973, suivi quelques années plus tard d’un deuxième fomenté par des éléments plus radicaux de l’armée, appuyés par l’Union Soviétique. Ces modernisateurs au pouvoir n’avaient ni l’expérience, ni l’implantation dans une société à 90 % rurale. Par des mesures autoritaires, ils se mirent à dos une grande partie de la population d’où l’apparition de milices anti-régime se réclamant pour la plupart de l’islamisme.

De guerre en guerre jusqu’à la défaite de tout le monde

Dans les années 1980, les États-Unis organisaient un important programme d’armement pour les moudjahidines, dans le but d’embourber davantage l’URSS. Et cela a réussi, forçant le retrait honteux de l’armée soviétique[1]. Plus tard, le redoutable appareil militaire pakistanais a préparé une nouvelle force, les Talibans, qui dès leur arrivée au pouvoir en 1996 mirent en place un régime ultra répressif. Les États-Unis n’étaient pas intéressés à s’en mêler jusqu’à temps que l’Afghanistan devienne le refuge des islamistes radicaux, ce qui devint évident le 11 septembre 2001.

L’occupation américaine

Washington ne pouvait tolérer un tel affront, d’où la décision de déclarer la « guerre sans fin » en 2001-2002. Rapidement, les Talibans furent chassés du pouvoir, tout en se repliant dans les régions montagneuses du sud et les provinces limitrophes avec le Pakistan. Entretemps, les États-Unis avec leurs alliés-subalternes européens et canadiens tentèrent une intensive « réingénierie » leur donnant plein pouvoir non seulement sur les affaires militaires, mais aussi sur la gestion du pays dans tous les domaines. Or cette stratégie de « substitution » du pouvoir par un État occupant s’avéra un grand échec. Une grande partie de l’aide américaine fut détournée par des clans mafieux opérant derrière des personnalités au service des États-Unis. Des régions entrèrent en dissidence avec des Talibans réorganisés et réarmés. Parallèlement, les États-Unis se désintéressaient de l’Afghanistan pour se consacrer à la prochaine étape de leur guerre « sans fin » contre l’Irak.

L’irrésistible déclin

En 2008, le président Obama annonçait un vaste redéploiement des forces américaines vers l’Asie-Pacifique. Par la suite, le gouvernement afghan n’a pu regagner l’initiative. Les Talibans consolidèrent leur emprise en installant une administration parallèle, tout en diversifiant leurs actions avec des attaques spectaculaires dans les villes. Récemment, Biden décidé de mettre fin à tout cela. Les États-Unis considèrent que l’importance stratégique de ce pays est minime, contrairement aux années lorsque le conflit en Afghanistan était une guerre de procuration entre les deux grandes puissances de l’époque.

Le retour des Talibans

Pour les Talibans, les seule négociations portent sur l’évacuation des Occidentaux par les États-Unis, ainsi que le personnel afghan directement associé à l’occupation. Les Talibans ont déjà dit que tous pouvaient partir. Cela sera beaucoup plus difficile pour une grande partie de la population, notamment le personnel qualifié dans l’administration et les services publics, qui tente de quitter le pays. On pourrait facilement voir un exode massif de plusieurs centaines de milliers de personnes, voir plus encore.

À court terme, les Talibans vont minimiser la répression qui les avait rendus impopulaires dans le passé. C’est du moins ce qui est constaté dans les cités qu’ils ont occupées ces dernières semaines, bien que des rapports divers des organismes de droit font état d’exécutions, sans qu’il n’y ait eu, à date en tout cas, de massacres à grande échelle. Il se peut que cela reflète les changements au sein des Talibans maintenant commandés par un groupe professionnalisé et bureaucratisé qui pourrait tenter d’éviter les frictions. On sait également que les négociations avec les États-Unis, la Chine et la Russie, demandent aux Talibans de garantir la sécurité des frontières et la fin des bases-arrières d’insurgés islamistes dans le genre d’Al-Qaida et de Daesh.

La guerre sans fin n’est pas terminée

Cependant les choses pourraient se compliquer. L’Afghanistan comme on le sait est une mosaïque de populations[2]. À moyen terme, la domination talibane pourrait être fragilisée par des minorités notamment. Au-delà du fractionnement interne, il y le contexte régional. La victoire des Talibans est en bonne partie la victoire du Pakistan. Or depuis quelques temps, le Pakistan est en train de devenir un allié stratégique de la Chine, via 51 mégas projets chinois dans les infrastructures du pays représentant plus de 62 milliards de dollars. Selon des sources chinoises et pakistanaises, le rétablissement de la sécurité en Afghanistan est une condition sine qua non pour le réussite de ce projet pharaonique. Or la nouvelle stratégie américaine est de contenir les avancées chinoises en combinant actions militaires, économiques et diplomatiques. Les efforts de Washington pour intégrer dans une nouvelle alliance anti-Chine incluent l’Inde, l’ennemi irréductible du Pakistan. Il est possible que l’Afghanistan se retrouve à nouveau engouffrée dans un vaste conflit géopolitique.


[1] Peu après le retrait des troupes de l’Afghanistan, l’URSS a implosé, confirmant l’hypothèse américaine que cette erreur stratégique allait lui être fatale.

[2] Les Pachtounes (50% de la population) appartiennent à un même univers linguistique et religieux, mais sont divisés entre de puissantes confédérations tribales. Les Tadjiks majoritaires au nord ont une forte identité ethnique, de même que les Ouzbeks. Il y a aussi une minorité chi’ite, les Hazaras) (trois millions d’habitants sur un total de 50 millions) qui dans le passé ont été victimes des Talibans.