L’éducation financière au secondaire et la fabrique du sujet néolibéral

L’ÉCOLE PUBLIQUE AU TEMPS DU NÉOLIBÉRALISME : L’URGENCE D’AGIR. Histoire et conjoncture. Publié dans Nouveaux Cahiers du Socialisme numéro 26 automne 2021.

La réforme scolaire québécoise, responsable de l’implantation progressive des programmes actuels d’enseignement au secondaire, avait suscité au début des années 2000 de nombreux débats. Plusieurs s’inquiétaient en effet d’une dérive possible en lien avec l’approche par compétences, qui constituait l’un des principaux jalons des programmes qui seront remaniés graduellement de 2000 à 2008. Certains chercheurs en éducation voyaient dans cette approche la possibilité de mettre en péril la dimension humaniste de l’école québécoise[1]. D’autres chercheurs et sociologues appréhendaient surtout le risque que l’approche par compétences arrime éventuellement l’école aux impératifs de l’économie mondialisée[2]. Plusieurs le soulignent encore, la notion même de compétence peut facilement contribuer à mettre en place et à justifier au sein des écoles une vision du monde empreinte des valeurs néolibérales qui sont omniprésentes de nos jours (LeVasseur[3], Dardot et Laval[4], Pachod[5]).

L’implantation en 2017 d’un nouveau cours d’éducation financière illustre à elle seule cette tendance qui avait été bien anticipée par ceux qui s’étaient attardés à la question des nouveaux programmes. Un pas de plus fut ainsi franchi par les décideurs en matière d’éducation au Québec pour diluer les finalités éducatives de l’école et les teinter davantage d’une vision néolibérale du monde et de l’individu.

Sur le plan des curriculums du secondaire, la réforme – qui a fini par être appelée le « renouveau pédagogique » – avait à tout le moins ajouté plus d’heures d’enseignement pour les cours de sciences humaines. De nouveaux programmes d’histoire et d’éducation à la citoyenneté offrent depuis une possibilité d’élargir la réflexion critique grâce à des compétences qui privilégient l’interprétation et la compréhension d’enjeux à caractère sociopolitique dans un contexte d’éducation à la citoyenneté[6]. Le cours d’économie qui était en vigueur depuis plusieurs années dans les classes de 5e secondaire avait par ailleurs été remplacé en 2007 par un cours à saveur géopolitique intitulé Monde contemporain. Bien apprécié par les élèves, ce cours avait pour objectif de développer la compréhension des enjeux environnementaux et sociopolitiques de notre monde. L’arrivée en 2017 du nouveau programme d’éducation financière a fait en sorte que plusieurs écoles ont dû couper de moitié les heures d’enseignement du cours Monde contemporain. Ainsi, l’implantation quelque peu précipitée du cours d’éducation financière a eu l’effet de diluer les acquis plutôt minimes des compétences axées sur la critique et la réflexion d’enjeux sociopolitiques. L’espace critique disponible pour entrevoir d’autres visions du monde que celle qui relève de l’Homo œconomicus a grandement rétréci. La teneur néolibérale de cette éducation financière se retrouve grandement en cause.

Une nouvelle éducation financière

En 2017, je faisais partie des enseignants et enseignantes du secondaire qui avaient un sentiment plutôt mitigé face à l’arrivée dans nos classes de cette forme d’éducation économique. Ce programme avait en effet suscité plusieurs réactions du fait qu’il avait été propulsé par les magnats de l’industrie québécoise, dont certains figuraient parmi les membres du Conseil du patronat[7]. J’enseignais depuis plusieurs années les sciences humaines en 5e secondaire et, comme pour la plupart des enseignants dans ma situation, l’enseignement de ce cours m’a été attribué. Les trois années d’enseignement de ce cours m’ont permis de voir à quel point celui-ci peut actualiser ce que des philosophes et sociologues comme Pierre Dardot et Christian Laval qualifient de fabrique du sujet néolibéral[8]. L’école semble orienter ce cours pour que les élèves se comportent eux-mêmes comme des entreprises. Ce n’est pas tant le contenu du cours qui sont en cause, mais bien la façon dont ses éléments sont développés, évalués, orientés et intégrés dans le cadre scolaire actuel.

Certes, l’idée de vouloir transmettre des notions d’entrepreneuriat et d’économie aux élèves n’est pas mauvaise en soi. Transmettre le goût de l’entrepreneuriat est une chose, amener les élèves à intégrer dans toutes les sphères de leur vie la logique concurrentielle de l’entreprise en est une autre. Le problème réside dans le fait que les grandes lignes du programme du cours, tout comme sa compétence centrale, sont bien insidieusement empreintes de ce sujet néolibéral dit entrepreneur de soi qui ne peut entrevoir l’avenir que par un calcul de rendements.

La compétence centrale du programme, « Prendre position sur un enjeu financier », constitue en effet un jalon de cette éducation qui vise à fabriquer un sujet en instituant quotidiennement la « logique de marché hors de la sphère marchande[9] ». Dans les termes du programme, « prendre position, c’est privilégier une option parmi d’autres, c’est faire un choix » en tenant compte des « conséquences matérielles et psychologiques de chacune des options[10] ». La teneur managériale de la notion de « compétence » est ici prédominante. Si une forme ou une autre de créativité peut être sollicitée chez l’élève dans le développement de la prise de position, cette dernière demeure marquée d’une teneur stratégique profondément liée à la « liberté de choix » et à l’« optimisation » des individus. Le sujet néolibéral s’illustre ici à merveille : devenu le « manager de lui-même », l’élève apprend à se positionner en fonction de critères économiques dans un horizon de plus en plus court et incertain par le calcul de « risques » et de « coûts d’option ». Il y a peu de place pour l’action collective, les acquis de société et de véritables réflexions sur soi et sur le bien commun.

Le discours sous-jacent au programme

Comme le rappellent Pierre Dardot et Christian Laval dans La nouvelle raison du monde, le sujet néolibéral est promu à répétition par un discours qui façonne la subjectivité des individus. Sous la soi-disant neutralité économique du cours d’éducation financière, l’individu est amené à intégrer dans son langage quotidien le vocabulaire des entreprises et celui de la liberté de choix. La terminologie du programme ne laisse aucun doute, les expressions telles que « coûts d’option » et « finances personnelles » (entre 5 et 23 occurrences) orientent significativement le sens de plusieurs énoncés vers le choix individuel et la norme concurrentielle (« faire des choix », « son choix », « assumer ses choix »…). Les notions de loi, de responsabilité, d’État, de travail et de social ont beau figurer au sein du programme, leur signification est altérée par la teneur individualiste d’un discours façonné par la logique marchande et le libre choix. Des énoncés qui parsèment les manuels tels que « Je consomme, donc je suis » ou « Dans la vie, rien n’est gratuit » constituent autant d’exemples de ce discours qui restreint le champ d’action de la liberté aux calculs matériels de nature individuelle. L’élève est ainsi libre de choisir et de s’adapter au sein d’un système économique qui leur est présenté comme allant de soi.

L’impact du programme sur l’enseignement en général

Certains pourraient penser qu’il ne s’agit que d’un programme ministériel et qu’après tout, les enseignants et les enseignantes ont toujours la possibilité de l’interpréter et de greffer à leur enseignement une dimension plus critique, voire politique. Rappelons que l’arrivée de ce cours a amputé de moitié les heures qui étaient consacrées à la compréhension des enjeux environnementaux et politiques dans le cadre de l’ancien cours Monde contemporain. Les modifications qu’il a entraînées, du moins pour les enseignants de sciences humaines, donnent lieu à un enseignement de plus en plus « modulaire » qui oriente les élèves vers des réflexions et des prises de décisions rapides, morcelées et sans approfondissement. L’impact du cours sur le déroulement de l’enseignement semble bien renforcer les structures temporelles de l’accélération sociale qui relève de l’ère néolibérale (voir Hartmut Rosa[11]). Dans un souci d’optimisation du temps, le mode de vie néolibéral nous amène à fragmenter notre existence en différents moments très sporadiques et empreints de prises de décision rapides. L’espace temporel autrefois alloué au dialogue et à la réflexion sur une longue période de temps en classe se voit remplacé par une temporalité « morcelée » axée sur la transmission, la gestion et l’évaluation rapide d’informations. Sans possibilité de prendre un certain recul sur le présent, le passé et l’avenir du système économique, l’individu se voit contraint d’augmenter son rythme de vie par des choix rapides et incessants axés sur des horizons de plus en plus courts.

Les effets de cette nouvelle éducation

Il n’est pas étonnant de voir apparaitre chez les jeunes des symptômes de dépression tels que l’écoanxiété ou la « fatigue d’être soi » (voir Alain Ehrenberg[12]). Projeté dans la société du choix individuel permanent et de l’adaptation continue, l’élève doit maintenant assumer à lui seul et en continu le « risque » de la planète et de l’économie par son capital-éducation, son capital-santé, son capital-vieillesse et ses choix individuels de consommation[13].

Les élèves à qui j’ai donné le cours semblent apprécier le caractère plutôt « concret » de son contenu. Je sens néanmoins que plusieurs ressentent un malaise devant l’injonction de choisir dans ce monde d’outils financiers. Le fameux « En as-tu vraiment besoin ? » de l’ouvrage du même nom[14] semble susciter chez plusieurs une crainte qui s’exprime par « En aurais-je assez? ». Loin de pallier les difficultés financières des futurs adultes, le cours, avec sa vision concurrentielle du monde et de l’individu, semble plutôt renforcer leur anxiété existentielle et financière. De récentes études dans le domaine de la gestion voient d’un bon œil l’anxiété en milieu de travail du fait qu’elle semble contribuer à l’augmentation d’une certaine performance des employé·e·s[15]. Il n’y a qu’un pas à franchir pour que l’anxiété soit considérée comme une ressource au service de la performance et de la croissance économique effrénée. L’école doit-elle participer à cette vision néolibérale du monde ?

Nous sommes en panne d’imaginaire politique comme l’affirmait Pierre Dardot lors de son passage à Montréal en 2018[16]. Il est donc primordial de développer chez les élèves la capacité de réfléchir sur notre monde pour leur permettre d’entrevoir d’autres mondes. En limitant l’exercice de la critique aux capacités d’assumer et d’optimiser des choix, le nouveau programme d’éducation financière contribue à atrophier chez les élèves la capacité créative de penser le monde autrement. La notion de compétence a beau faire partie intégrante de l’ensemble des programmes du secondaire, les enseignants et les enseignantes ont encore la possibilité de lui donner sens. L’esprit critique fait aussi toujours partie des finalités de tous les programmes d’enseignement du secondaire. J’ai donc espoir que les enseignants pourront encore s’y référer et l’incarner afin de susciter dans leur classe la réflexion, la discussion, l’ouverture, la créativité, bref, une véritable liberté de pensée. Cette liberté, dans son exercice quotidien au sein des classes, nous révèle que l’économie néolibérale est loin de constituer une fatalité.

Jean Danis

Doctorant en éducation, enseignant au secondaire


  1. Christiane Gohier, « La polyphonie des registres culturels, une question de rapport à la culture. L’enseignant comme passeur, médiateur, lieur », Revue des sciences de l’éducation, vol. 28, n° 1, 2002, p. 215-236 ; Denis Simard, « L’approche par compétences marque-t-elle le naufrage de l’approche culturelle dans l’enseignement ? », Vie pédagogique, n° 118, 2001, p. 19-23.
  2. Luc Boltanski et Ève Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 1999 ; Gérald Boutin, « L’approche par compétences en éducation : un amalgame paradigmatique », Connexions, vol. 1, n° 81, 2004, p. 25-41.
  3. Louis LeVasseur, « Évanescence d’un humanisme “contradicteur” de soi dans la pensée pédagogique québécoise contemporaine », dans Denis Simard, Jean-François Cardin et Louis LeVasseur, Éducation et humanisme. Variations, Québec, Presses de l’Université Laval, 2016.
  4. Pierre Dardot et Christian Laval, La nouvelle raison du monde. Essai sur la société néolibérale, Paris, La Découverte, 2010.
  5. André Pachod, « L’école en contexte néolibéral : accord et/ou résistance », dans Michel Favre et Christiane Gohier (dir.), Les valeurs éducatives au risque du néo-libéralisme, Rouen, Presses universitaires de Rouen et du Havre, 2015.
  6. Ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport, Programme de formation de l’école québécoise, enseignement secondaire, Histoire et éducation à la citoyenneté, Gouvernement du Québec, 2001, <www.education.gouv.qc.ca/fileadmin/site_web/documents/education/jeunes/pfeq/PFEQ_histoire-education-citoyennete-premier-cycle.pdf>.
  7. Wilfried Cordeau, « À qui profite la littératie financière ? », À bâbord!, n° 72, décembre 2017-janvier 2018, p. 32.
  8. Dardot et Laval, op. cit.
  9. Pierre Dardot et Christian Laval, « Néolibéralisme et subjectivation capitaliste », Cités, vol. 1, n° 41, 2010, p. 37.
  10. Ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur, Programme de formation de l’école québécoise, enseignement secondaire, Éducation financière, cinquième secondaire, Gouvernement du Québec, 2018, <www.education.gouv.qc.ca/fileadmin/site_web/documents/education/jeunes/pfeq/PFEQ_education-financiere_2018.PDF>.
  11. Hartmut Rosa, Aliénation et accélération. Vers une théorie critique de la modernité tardive, Paris, La Découverte, 2012.
  12. Alain Ehrenberg, La fatigue d’être soi. Dépression et société, Paris, Odile Jacob, 1998.
  13. Dardot et Laval, La nouvelle raison du monde, op. cit.
  14. Pierre-Yves McSween, En as-tu vraiment besoin ? Laval, Guy Saint-Jean, 2016.
  15. Bonnie H. Cheng et Julie M. McCarthy, « Understanding the dark and bright sides of anxiety : a theory of workplace anxiety », Journal of Applied Psychology, vol. 103, n° 5, 2018, p. 537-560. Aussi, Céline Hequet, « L’anxiété comme moteur du néolibéralisme », Le Devoir, 2 mars 2019.
  16. Il s’agissait d’une conférence donnée dans le cadre de l’événement La Grande Transition. Préparer la société après le capitalisme, UQAM, mai 2018.