L’éducation est une chose trop importante pour la laisser à des économistes

Mis en ligne le 07 novembre 2007

La guerre de tous contre tous. Voilà ce qu’annonce l’application de la logique com­pé­ti­ti­viste à l’ensemble des sec­teurs de la société. Aujourd’hui l’éducation, demain la santé, puis la radio­dif­fu­sion. Et sans doute après les rap­ports amou­reux.


Par Eric Martin

L’entièreté des rap­ports humains et du réel serait mathé­ma­ti­sable et pré­vi­sible, d’après les hal­lu­ci­na­tions fan­tas­ma­tiques des éco­no­mètres, nou­veaux oracles de la société tech­no­cra­tique et gar­diens jaloux des secrets du nou­veau telos humain : la valo­ri­sa­tion infi­nie du capi­tal.

Si l’on écoute les imbé­ciles, L’Actualité en tête et Jean-Robert Sanfaçon du Devoir pas très loin, l’objectif ultime de l’humain serait d’identifier son poten­tiel per­son­nel (capi­tal humain) et d’investir dans celui-ci, quitte à s’endetter, de manière à acqué­rir dans une uni­ver­sité-usine-à-sau­cisse-intel­lec­tuelle, les com­pé­tences pro­duc­tives lui per­met­tant de se hisser à la cime de la hié­rar­chie des tech­ni­ciens-opé­ra­teurs de la machine-qui-crée-de-la-valeur-pour-accu­mu­la­tion.

Ceux-là sont bien pres­sés de prendre les uni­ver­si­tés (créées dans la foulée de la réfor­ma­tion trop tran­quille (un peuple d’écrasés)), condi­tion même de leur exis­tence misé­rable de pseudo-intel­lec­tuels par­ve­nus égoïstes et ignares, pour les réduire en char­pie.

Ainsi pour­ront-elles être englou­ties toutes entières dans l’océan lisse de la glo­ba­li­sa­tion-amé­ri­ca­ni­sa­tion du monde. Là, les uni­ver­si­tés pour­ront être réduites en sas d’osmose entre une enfance tendue toute entière vers la sous­crip­tion à une hypo­thèque et une vie « adulte » d’éternel ado­les­cent nar­cis­sique, consa­crée au tra­vail et au « plai­sir » plas­tique, par­tagé entre Occupation double et des vacances dans un Cuba tout-inclus de carton-pâte.

Voici que la société toute entière se trouve mobi­li­sée pour gaver l’appareil pro­duc­tif On l’entend par­tout, de Montréal à Paris, de Bouchard à Sarkozy : tra­vailler plus, pour moins, prendre sa retraite plus tard à même des fonds capi­ta­li­sés qui rendent le tra­vailleur action­naire de l’entreprise qui l’opprime. Le mot d’ordre est clair : les tra­vailleurs et tra­vailleuses doivent se rési­gner à tra­vailler plus et à gagner moins, et se comp­ter chan­ceux d’avoir une job-qui-n’est-pas-encore-partie-en-Inde.

On sait ce qu’il y a là-bas pour y être allé : des gens qui dorment au bord des rails de chemin de fer, dans des bidon­villes de tôle à perte de vue, et sur les terre-pleins d’autoroute, dans des tentes, depuis trois géné­ra­tions, et qui font deux ou trois dol­lars par jour (« com­pre­nez qu’un indien ça a pas besoin de gros pour vivre », nous disent les éco­no­prêtres). Tout à côté, la Chine, qui marche encore mieux : un parti unique et une super­ar­mée, ça aide à faire rouler le PIB et la sainte-crois­sance.

Ça, c’est le modèle. Wow. Allons-y ! Désyndiquons-tout, libé­rons-nous du poids des valeurs qui nous ralen­tissent comme autant de bou­lets aux pieds. Run, Lola, Run ! Pour que la crois­sance et la valeur aug­mentent même si ça mène nulle part, ou plutôt, si ça mène à la des­truc­tion de tout. Ce n’est pas le moment d’avoir des états d’âme : on perd du temps quand on hésite, et on manque sa chance de deve­nir CMA-héros-alpiniste-de-L’Everest-social.

C’est pour ça qu’il est mieux que les dis­cus­sion du World Health forum se tiennent à huis-clos, nous dit le ministre Couillard. Ça dis­cute mieux sans inter­rup­tion. En Angleterre, on demande aux spé­cia­listes de pit-stop de la Formule 1 de revoir l’organisation des hôpi­taux pour en « aug­men­ter la pro­duc­ti­vité ». C’est sûr que les « pro­to­coles sont fait pour sauver des vies », mais y’ a toute même manière EN CONSIDÉRANT « L’HÔPITAL COMME UNE USINE » (Dr Lamontagne, pré­sident du Collège des méde­cins) de tay­lo­ri­ser l’affaire et d’appliquer les prin­cipes de concur­rence en santé et d’arrêter de vivre dans le passé. Ah, le pro­grès, ça s’arrête pas ça !

Tout se ges­tionne. L’Université aussi. Déjà, des pans entiers des éta­blis­se­ments se sont trans­for­més en mar­ke­ting-com­mu­ni­ca­tion-ges­tion. Et c’est pas fini, c’est rien qu’un début. Et c’est le plus beau des com­men­ce­ments de la fin.

Adieu la dis­tance d’une « tour d’ivoire » sacrée où l’on pou­vait espé­rer jeter sur le monde un regard à la fois ancien et nou­veau, par­ti­ci­per à la pré­ser­va­tion et la construc­tion d’un monde hérité dont nous avions soin. Adieu la pensée. Brancher l’institution direc­te­ment sur le marché du tra­vail pour y déve­lop­per du savoir-pour-mieux-gérer-ce-qui-existe-déjà et accé­lé­rer la valo­ri­sa­tion : com­mence l’ère du capi­ta­lisme aca­dé­mique total.

À l’école, vous n’apprendrez rien d’étonnant, c’est-à-dire sus­cep­tible de vous ren­sei­gner sur vous, sur les autres, sur l’humanité, la nature. À quoi bon vous épa­nouir, disait l’autre, puisque vous évo­lue­rez toute votre vie dans des boîtes ? Moins vous en saurez sur les popu­la­tions que vous contri­bue­rez à exploi­ter, sur les arbres que vous déra­ci­ne­rez, sur les cours d’eau que vous souille­rez irré­mé­dia­ble­ment, et mieux ce sera pour la flui­dité des opé­ra­tions.

Des fluxs de capi­tal, de contenu, de res­sources humaines sont appe­lés à cir­cu­ler dans le grand coeur du sys­tème finan­cier dont vous aurez la charge, opé­ra­teurs gon­flés-à-bloc de la chaine de démon­tage du monde. Avez-vous ce qu’il faut pour les regar­der passer sans sour­ciller ? Pour la modique somme de X dol­lars (indexé à 2% au-dessus de l’inflation), nous vous appren­drons à avoir le regard vide et désen­si­bi­lisé, bref à être un connard plein d’assurance que rien, même l’effondrement du monde, n’arrache à son ambi­tion.

Nous allons dége­ler les frais de sco­la­rité et vous geler la fraise. Bien anes­thé­siés, vous ne sen­ti­rez même pas que vous payez une for­tune pour désap­prendre à être humain, tout cela pour avoir le pri­vi­lège d’être engagé, sur­mené, brisé et puis jeté par notre cor­po­ra­tion, elle-même au ser­vice de l’appareil ano­nyme du Marché. Tout cela pour être la pre­mière sur la liste des employés du mois, bien­tôt vic­time de la nou­velle silli­cose de la psy­chée : l’angoisse de mourir sans jamais avoir été per­sonne. C’est, somme toute, ce que nous vous pro­po­sons. Z’en avez de la chance de ne pas être tout sim­ple­ment exclu-e !

Alors, alors quoi ? J’aurais voulu écrire quelque chose de plus serein. Parler d’Hegel, de Marx, de Miron, de Fernando Pessoa, de Freitag, de l’Archie. De l’avenir qui pousse aux bords du même fleuve. Dire qu’on est pas morts, et qu’on va peut-être un jour faire quelque chose ici. Mais fau­drait d’abord que je puisse souf­fler un peu.

Alors, com­men­cez par me foutre la paix avec vos ana­lyses éco­no­mé­triques à deux balles qui pré­ten­dez m’expliquer com­ment éviter la dis­so­lu­tion éco­no­mi­ciste des « espaces qui nous per­mettent de nous regar­der agir »….au moyen de la logique même du capi­tal ! Et arrê­tez de me dire qu’il faut attendre des condi­tions objec­tives oppor­tunes pour se bouger un mini­mum. On n’attend pas l’avenir. On le fait. Économètres, fau­drait vous reca­ler au pri­maire. Mais j’ose pas. Vous seriez bien capable d’y implan­ter des frais de sco­la­rité.

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