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L’écosocialisme contre toutes les guerres de domination

L’ÉCOSOCIALISME, UNE STRATÉGIE POUR NOTRE TEMPS - Nouveaux Cahiers du socialisme - No. 28 - Automne 2022

L’écosocialisme peut se concrétiser en une pratique qui permet d’allier la lutte des classes à la lutte contre tous les systèmes de domination qui menacent la vie sur Terre. Plusieurs chercheurs et penseurs occidentaux se sont prononcés sur les enjeux théoriques et pratiques de l’écologie politique ou de l’écosocialisme au cours des dernières décennies[1]. On aurait cependant tort d’ignorer qu’il vaut mieux s’éloigner de l’Occident et aller plutôt chercher du côté de l’Amérique latine pour se retrouver au centre d’un foisonnement de réflexions et d’expériences sur le sujet[2]. Par souci d’éviter les angles morts d’une vision occidentalocentriste de la lutte existentielle portée par l’écosocialisme, il faut se référer aux écrits émanant des peuples qui vivent en périphérie des États impérialistes. À cet égard, des éclairages d’un grand intérêt émergent de la stratégie commune et du plan d’action qui ont été élaborés par la centaine de participantes et participants qui ont répondu à la convocation de la Première Internationale écosocialiste tenue du 31 octobre au 3 novembre 2017 dans la Cumbe[3] de Veroes au Venezuela. Soulignons notamment les passages suivants :

Nous nous engageons d’abord et avant tout à tisser des liens entre nous et les diverses luttes des peuples originels des cinq continents, afin de récupérer et de démarquer leurs terres et territoires. Nous comprenons que dans leur cosmovision, la terre forme une partie indissociable de leur identité culturelle. Leurs traditions ancestrales, leurs sites sacrés et leurs souverainetés territoriales doivent être respectés. Afin de garantir cela, il est nécessaire d’expulser les entreprises transnationales, les groupes paramilitaires et les mafias qui accaparent des terres. […]

Nous acceptons notre responsabilité de récupérer, d’étudier et d’arrêter la perte des langues originelles du monde car dans ces langages se trouvent les codes que nos ancêtres nous ont laissés en héritage. Plusieurs façons de protéger la vie sont cryptées dans ces langages. Lorsque nous aurons sauvegardé ces langages en danger d’être perdus, nous pourrons aussi rescaper nos cultures d’origine. Ainsi nous construirons, avec tous nos peuples, nos propres significations afin de lutter contre l’aliénation du modèle de développement capitaliste international et contre ses effets secondaires. […]

Nous dirons et enseignerons la vérité au sujet de l’empire et du capitalisme qui détruisent la vie; nous ferons tomber leurs déguisements, nous les reconnaîtrons et les identifierons comme nos ennemis[4].

L’analyse des extraits ci-dessus nous permet notamment de constater que les entreprises transnationales sont indistinctement nommées aux côtés des paramilitaires et des mafias accapareuses de terres. Il y a là une accusation sous-entendue qui est tout à fait fondée. En effet, en 2007, la compagnie Chiquita, anciennement United Fruit Company, qui détenait le monopole de la banane en Colombie, a plaidé coupable aux accusations d’avoir payé des groupes paramilitaires qui violaient, tuaient et terrorisaient la paysannerie colombienne[5]. Pour mémoire, United Fruit Company est cette puissante mégacorporation surnommée El pulpo (la pieuvre) qui avait été impliquée au Guatemala dans le coup d’État de 1954 piloté par la CIA[6] et le gouvernement étatsunien[7]. De la United Fruit Company à Monsanto en passant par les compagnies minières canadiennes, les multinationales ont perpétué la longue tradition de pillage et de massacres instituée par les conquistadors espagnols dans les Amériques, il y a plus de 500 ans. Pour appréhender ce passé génocidaire et les violences du présent, il faut se référer à l’ouvrage phare d’Eduardo Galeano, Les veines ouvertes de l’Amérique latine, afin de tracer les liens entre guerres de conquête, monopole, collusion étatique et impérialisme:

Les Mayas avaient été de grands astronomes, ils savaient mesurer le temps et l’espace avec une précision étonnante et avaient découvert la valeur du zéro avant tout autre peuple dans l’histoire de l’humanité. Les canaux d’irrigation et les îles artificielles créées par les Aztèques émerveillèrent Hernan Cortès, bien qu’elles ne fussent pas en or. La Conquête sapa les bases de ces civilisations. L’implantation d’une économie minière eut des conséquences pires que le sang et le feu de la guerre. Les mines exigeaient de grands déplacements de population et démembraient les communautés agricoles; non seulement elles exterminaient quantité de vies par le travail forcé, mais indirectement elles ruinaient le système collectif des cultures. […]

Le capitalisme actuel, montre en son centre universel de pouvoir, un accord absolu entre les monopoles privés et l’appareil gouvernemental. Les multinationales utilisent directement l’État pour accumuler, multiplier et concentrer les capitaux, approfondir la révolution technologique, militariser l’économie et, à travers différents mécanismes, assurer le succès de la nord-américanisation du monde capitaliste[8].

En somme, Galeano décrit l’objectif actuel de nord-américanisation du monde capitaliste comme une continuation de la logique d’extermination des vies et des cultures enclenchée par l’invasion, et non pas la découverte, des terres des indigènes du « Nouveau Monde » par Christophe Colomb. La prise en compte de ce contexte historique permet de mieux comprendre pourquoi l’un des engagements de la Première Internationale écosocialiste consiste à construire d’autres significations propres aux peuples opprimés afin de « lutter contre l’aliénation du modèle de développement capitaliste international et contre ses effets secondaires[9] ». Mais comment envisager la construction de significations alternatives dans un monde où l’histoire a été écrite par les vainqueurs européens de façon à justifier, à normaliser et à perpétuer leur domination sur les autres[10] ? Comment se soustraire à l’aliénation lorsque l’information est manipulée par des monopoles médiatiques qui parlent d’acceptabilité sociale afin de passer sous silence la « fabrication du consentement par ceux qui disposent des ressources et du pouvoir[11]» ?

La pensée de Hanna Arendt nous fournit une réponse qui s’articule autour d’une résurgence de la pluralité humaine prenant la parole dans l’espace public et passant à l’action pour former un monde commun[12]. On retrouve des applications concrètes qui semblent inspirées d’Arendt dans la stratégie commune et le plan d’action de la Première Internationale écosocialiste. En effet, il y est indiqué qu’il faut à court terme et à moyen terme « réhabiliter les enseignants dont la sagesse et les connaissances ancestrales ne sont pas basées sur des reconnaissances institutionnelles formelles, mais sur la connaissance expérientielle et symbolique fondée sur la praxis ». Il s’agit par exemple de lancer des campagnes d’information et de créer des actions concrètes à travers le monde contre la fracturation hydraulique et la guerre nucléaire. Il s’agit aussi de parvenir à l’augmentation des échanges solidaires et des coopératives pour promouvoir la transition vers une économie écosocialiste. Et finalement, sur le temps long, autour de 500 ans, il s’agit de « prendre la responsabilité de l’utopie en tant qu’éternel périple comportant des arrêts et des retraites[13] ».

En définitive, nous constatons que plusieurs des recommandations de la Première Internationale écosocialiste visent à mettre fin à la guerre menée par un petit groupe d’individus fortunés contre le reste de l’humanité et contre la nature elle-même. Comme l’explique Geneviève Azam, cette guerre s’inscrit dans le dualisme occidental opposant la nature à la culture et la société :

Ce dualisme anthropocentrique a fait de la nature un « environnement » à l’usage des humains, dans lequel on peut à l’infini puiser des ressources et déverser des déchets. Ceci a été amplifié avec les prémisses du capitalisme industriel, qui supposaient la possibilité d’extraction infinie des matières nécessaires à l’accumulation. La rupture des liens qui unissaient les humains et la terre, l’abandon de l’idée de Terre nourricière, le passage de principes de coopération à ceux de la concurrence ont autorisé cette extraction sans bornes. Dans ce cadre, l’arrachement à la nature, la rupture des liens sont civilisateurs et émancipateurs. Par conséquent, la question sociale a été amputée de toute la dimension naturelle des sociétés et des humains[14].

Considérant que l’humanité ne peut réellement en être « arrachée », la guerre contre la nature est forcément une guerre multiforme ou plutôt hybride devant laquelle rien ni personne n’est vraiment à l’abri, pas même les dominants. Ainsi, après avoir déclaré la guerre métaphorique à un virus, les chefs d’État occidentaux ont plongé leurs populations respectives dans un psychodrame persistant ayant des ramifications et des conséquences globales qui commencent à peine à être évaluées. Pendant plus de deux ans, ils ont politisé à outrance des enjeux d’ordre médical individuel et ont dépolitisé les multiples questionnements d’ordre démocratique entourant les déterminants sociaux de la santé. Alors que leur gestion technocratique désastreuse de la crise sanitaire mondiale affectait toujours le quotidien des citoyennes et des citoyens, les politiciens occidentaux ont renoncé d’emblée à toute tentative de négociation et ont opté pour l’escalade de la véritable guerre militaire qui avait cours au Donbass depuis 2014, à la suite du sanglant coup d’État soutenu par les États-Unis en Ukraine[15]. Ce faisant, la menace de destruction nucléaire de l’humanité et de la planète n’a jamais été aussi grande. Quoi qu’il en soit, les profits des industriels atteignent des sommets dans les secteurs militaires et pharmaceutiques entre autres. La capacité de destruction liée aux nouvelles connaissances scientifiques avait été prédite par Arendt, et celle-ci considérait que la question de ce qu’il fallait faire de cette capacité ne devait pas être abandonnée aux professionnels de la science ou de la politique[16].

Pour conclure, réitérons que c’est surtout en périphérie des États impérialistes que se crée actuellement la mise en commun d’expériences et de réflexions écosocialistes plurielles. Nous parvenons à cette compréhension par la lecture des recommandations de la Première Internationale écosocialiste et à la lumière des analyses de Galeano, Arendt et Amzan notamment. En ce qui concerne plus particulièrement l’empire déclinant des États-Unis qui, par la primauté de sa force militaire, tente toujours de triompher sans partage en menant de multiples guerres de domination, gardons en tête les mots de Rosa Luxembourg : « Le triomphe de l’impérialisme aboutit à l’anéantissement de la civilisation – sporadiquement pendant la durée d’une guerre moderne et définitivement si la période des guerres mondiales qui débute maintenant devait se poursuivre sans entraves jusque dans ses dernières conséquences[17] ».

Jennie-Laure Sully, organisatrice communautaire


  1. Sébastien Jahan et Jérôme Lamy, « Introduction : Pour une histoire de l’écosocialisme », Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique, n° 130, 2016, p. 11-32.
  2. Denis Chartier et Michael Löwy, « L’Amérique latine, terre de luttes socioécologiques », Écologie et politique, n° 46, 2013, p. 13-20 ; Arlindo Rodrigues, « Luttes socio-écologiques au Brésil », EcoRev’, n° 49, 2020, p. 25-32.
  3. Cumbe est le nom donné au Venezuela aux communautés marrones fondées à partir de 1532 par les fugitifs et fugitives des plantations esclavagistes.
  4. La Première Internationale écosocialiste : stratégie et plan d’action combinés, Ecosocialist Horizons, 19 décembre 2017, <https://ecosocialisthorizons-com.translate.goog/2017/12/the-first-ecosocialist-international-combined-strategy-and-plan-of-action/?_x_tr_sl=en&_x_tr_tl=fr&_x_tr_hl=fr&_x_tr_pto=sc&_x_tr_sch=http>.
  5. Département de la Justice, Chiquita Brands International Pleads Guilty to Making Payments to a Designated Terrorist Organization And Agrees to Pay $25 Million Fine, communiqué, Washinton, 19 mars 2007, <www.justice.gov/archive/opa/pr/2007/March/07_nsd_161.html> ; Rachel Knaebel, « La multinationale Chiquita bientôt poursuivie pour complicité de crimes contre l’humanité ? », Basta!, 6 juin 2017.
  6. CIA : Central Intelligence Agency.
  7. Mylène Desautels, « Coup d’État de 1954 au Guatemala : une opération téléguidée par la CIA », Radio-Canada, Aujourd’hui l’histoire, 10 janvier 2018.
  8. Eduardo Galeano, Les veines ouvertes de l’Amérique latine, Paris, Pocket, 2002, p. 64 et 314.
  9. Ecosocialists Horizons, op. cit.
  10. Sébastien Billard, «“L’Europe a construit sa domination en écrivant l’histoire des autres”. Entretien avec Serge Gruzinski », BibliOBS, 22 décembre 2017.
  11. Noam Chomsky et Robert W. McChesney, Propagande, médias et démocratie, Montréal, Écosociété, 2000, p. 37.
  12. Francesco Fistetti, « Hannah Arendt à l’âge de la mondialisation », Tumultes, vol. 1, n° 30, 2008.
  13. Ecosocialists Horizons, op. cit.
  14. Anthony Laurent, «“Abandonner le délire prométhéen d’une maîtrise infinie du monde”. Entretien avec Geneviève Azam », Sciences critiques, 15 septembre 2018.
  15. Samir Saul et Michel Seymour, « Guerre indirecte entre les États-Unis et la Russie en Ukraine », La Presse, 27 juin 2022 ; Ivan Katchanovski, « The ‘Snipers’ Massacre’ on the Maidan in Ukraine », Social Science Research Network (SSRN), 9 September 2015.
  16. Thierry Ternisien d’Ouville, Un monde menacé par l’action des hommes sur la nature, blogue Autour de Hannah Arendt, 24 février 2014, <http://www.ttoarendt.com/2014/02/un-monde-menac%C3%A9-par-l-action-des-hommes-sur-la-nature.html>.
  17. Rosa Luxemburg, La crise de la social-démocratie. Socialisme ou barbarie ?, 1915, <www.marxists.org/francais/luxembur/junius/rljaf.html>.

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