L’écosocialisme comme projet politique

Par Mis en ligne le 06 octobre 2014

Le projet éco­so­cia­liste part de l’idée que la pré­sente crise éco­lo­gique, sans pré­cé­dent dans l’histoire de l’humanité, ne pourra être résor­bée sans la remise en ques­tion du sys­tème éco­no­mique, poli­tique et social qui lui a donné nais­sance et qui nous y ren­ferme tou­jours davan­tage : le capi­ta­lisme. Le mot d’ordre « system change, not cli­mate change » résume dans sa plus simple expres­sion l’impératif de notre temps, soit le dépas­se­ment du mode de pro­duc­tion qui conduit à l’épuisement des « deux sources d’où jaillit toute richesse : la terre et le tra­vailleur »1.

Mais la théo­rie cri­tique qui consiste à expli­quer les méca­nismes com­plexes qui relient l’exploitation du tra­vail, la mar­chan­di­sa­tion des biens com­muns, la sur­ex­ploi­ta­tion des res­sources natu­relles, le mili­ta­risme, l’érosion de la démo­cra­tie, le pro­duc­ti­visme, le consu­mé­risme, l’externalisation des consé­quences sociales et envi­ron­ne­men­tales et la pri­va­ti­sa­tion des pro­fits, ne sau­rait suf­fire à chan­ger le sys­tème par le seul pou­voir de la raison néga­tive. Ce qu’il manque cruel­le­ment depuis l’effondrement des régimes com­mu­nistes et les dérives de la social-démo­cra­tie recon­ver­tie aux pré­ceptes de l’économie de marché, c’est la pré­sence d’une alter­na­tive glo­bale et posi­tive à la société capi­ta­liste.

Par ailleurs, la solu­tion à la catas­trophe éco­lo­gique ne peut se limi­ter à un mode de vie basé sur la sim­pli­cité volon­taire, la cri­tique cultu­relle de la société de consom­ma­tion ou la consta­ta­tion que la crois­sance infi­nie est impos­sible dans un monde fini. Bien qu’une partie impor­tante de la popu­la­tion serait prête à accep­ter l’idée que l’organisation de notre société repose sur un mode de pro­duc­tion non sou­te­nable, Frederic Jameson rap­pelle qu’il « est plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin du capi­ta­lisme ». Le fata­lisme for­mulé par la célèbre phrase de Margaret Thatcher – there is no alter­na­tive – conti­nue d’exercer son hégé­mo­nie sur l’imaginaire col­lec­tif alors qu’il devient abso­lu­ment néces­saire d’envisager une alter­na­tive radi­cale à l’ordre domi­nant.

Il est donc néces­saire de forger une nou­velle vision du monde, un ensemble d’idées géné­rales et cohé­rentes capables d’interpréter le monde actuel pour mieux le trans­for­mer. Cette vision ne peut repo­ser uni­que­ment sur l’addition des luttes sociales en cours, la jux­ta­po­si­tion des iden­ti­tés oppri­mées (femmes, indi­gènes, immi­grants, LGBT, etc.), ou une com­bi­nai­son des reven­di­ca­tions de la société civile réunies dans une pla­te­forme élec­to­rale. Il faut avant tout un projet poli­tique, c’est-à-dire une phi­lo­so­phie com­mune per­met­tant d’unifier les mou­ve­ments popu­laires dans une pers­pec­tive d’émancipation sociale. La trans­for­ma­tion à large échelle des rap­ports sociaux implique néces­sai­re­ment la construc­tion.

Or, les deux seuls mou­ve­ments de gauche qui ont été capable de gou­ver­ner au XXe siècle, le socia­lisme révo­lu­tion­naire et la social-démo­cra­tie, ont lamen­ta­ble­ment échoué à ins­tau­rer une société libre, éga­li­taire, éco­lo­gique et démo­cra­tique. C’est pour­quoi l’écosocialisme ne peut se conten­ter de sau­pou­drer le mar­xisme d’un brin d’écologisme en par­lant de chan­ge­ment cli­ma­tique, de res­tau­ra­tion des éco­sys­tèmes et de jus­tice envi­ron­ne­men­tale, bien que ces sujets soient de pre­mière impor­tance. Il faut avant tout inter­ro­ger les méca­nismes res­pon­sables de la dérive pro­duc­ti­viste, bureau­cra­tique et anti­dé­mo­cra­tique des régimes poli­tiques qui se récla­maient jadis des idéaux éman­ci­pa­teurs du mou­ve­ment ouvrier.

Le pro­blème ne consiste pas à se deman­der si nous pou­vons ou non abolir théo­ri­que­ment le sys­tème capi­ta­liste, mais à réflé­chir plus pro­fon­dé­ment sur la manière pra­tique de le dépas­ser. Entendons-nous d’abord sur une défi­ni­tion mini­male du capi­ta­lisme : il s’agit d’une struc­ture éco­no­mique fondée sur deux ins­ti­tu­tions dis­tinctes, mais inti­me­ment reliées. D’une part, la pro­priété privée des moyens de pro­duc­tion divise la société en deux classes, soit les pro­prié­taires (patrons) et les non-pro­prié­taires qui sont obli­gés de vendre leur force de tra­vail (sala­riés). D’autre part, le marché repré­sente le prin­ci­pal méca­nisme de coor­di­na­tion des acti­vi­tés éco­no­miques par l’autorégulation des prix, en éten­dant la valeur d’échange et la caté­go­rie de mar­chan­dise à l’ensemble de la vie sociale. C’est pour­quoi le capi­ta­lisme est non seule­ment un sys­tème éco­no­mique, mais une forme de société où toutes les sphères de la vie humaine se retrouvent encas­trées dans le marché, pour reprendre l’expression de Karl Polanyi.

Le socia­lisme révo­lu­tion­naire ou com­mu­nisme, tel que défini par Karl Marx et Engels dans le Manifeste du Parti com­mu­niste, repré­sente la ten­ta­tive la plus radi­cale pour ren­ver­ser la société capi­ta­liste, fondée sur la pro­priété privée et le marché, grâce au pou­voir des­po­tique de la pro­priété éta­tique et la pla­ni­fi­ca­tion cen­tra­li­sée. « Nous avons déjà vu plus haut que le pre­mier pas dans la révo­lu­tion ouvrière est la consti­tu­tion du pro­lé­ta­riat en classe domi­nante, la conquête de la démo­cra­tie. Le pro­lé­ta­riat se ser­vira de sa supré­ma­tie poli­tique pour arra­cher peu à peu à la bour­geoi­sie tout capi­tal, pour cen­tra­li­ser tous les ins­tru­ments de pro­duc­tion entre les mains de l’État, c’est-à-dire du pro­lé­ta­riat orga­nisé en classe domi­nante, et pour aug­men­ter au plus vite la masse des forces pro­duc­tives. Cela ne pourra se faire, natu­rel­le­ment, au début, que par une inter­ven­tion des­po­tique dans le droit de pro­priété et les rap­ports bour­geois de pro­duc­tion, c’est-à-dire par des mesures qui éco­no­mi­que­ment paraissent insuf­fi­santes et insou­te­nables, mais qui, au cours du mou­ve­ment, se dépassent elles-mêmes et sont inévi­tables comme moyen de bou­le­ver­ser le mode de pro­duc­tion tout entier. » 2

Cette idéo­lo­gie repose sur une concep­tion téléo­lo­gique de l’histoire, une vision opti­miste de l’industrialisation selon laquelle le déve­lop­pe­ment tech­nique et le plein déploie­ment des forces pro­duc­tives, de plus en plus entra­vées par la pro­priété privée et l’anarchie du marché, pour­raient assu­rer un pro­grès éco­no­mique et social via une ratio­na­li­sa­tion accé­lé­rée du tra­vail et une pla­ni­fi­ca­tion cen­tra­li­sée. Le mou­ve­ment du capi­ta­lisme ferait ainsi naître, par un ren­ver­se­ment révo­lu­tion­naire, une société com­mu­niste. « À la place de l’ancienne société bour­geoise, avec ses classes et ses anta­go­nismes de classes, surgit une asso­cia­tion dans laquelle le libre déve­lop­pe­ment de chacun est la condi­tion du libre déve­lop­pe­ment de tous. » 3

Cette concep­tion fai­sait dire à Lénine que « le com­mu­nisme, c’est le pou­voir des Soviets plus l’électrification du pays », et à Trotsky que « le tay­lo­risme, comme tech­nique d’organisation du tra­vail, est mau­vais dans son usage capi­ta­liste et bon dans son usage socia­liste. » Nous voyons aisé­ment pour­quoi cet ima­gi­naire pro­duc­ti­viste pri­vi­lé­giait l’industrialisation, le mili­ta­risme, l’organisation hié­rar­chique du tra­vail, la crois­sance éco­no­mique et la conquête spa­tiale, au détri­ment de la réduc­tion du temps de tra­vail, l’autogestion, la décen­tra­li­sa­tion, l’agriculture pay­sanne, la démo­cra­tie directe et d’autres formes de méca­nismes de déci­sion qui auraient permis aux com­mu­nau­tés et aux classes popu­laires de se gou­ver­ner elles-mêmes. Ce n’était pas les tra­vailleurs libre­ment asso­ciés et les citoyens qui diri­geaient la société, mais le Parti-État qui vise à triom­pher du capi­ta­lisme par le déve­lop­pe­ment tech­no­lo­gique, la course aux arme­ments, l’endoctrinement idéo­lo­gique et la conquête du monde.

Il faut com­prendre que cette dérive des régimes du « socia­lisme réel­le­ment exis­tant » n’est pas une simple erreur de par­cours due à des fac­teurs conjonc­tu­rels comme des indi­vi­dus mal­in­ten­tion­nés, une bureau­cra­ti­sa­tion mal contrô­lée ou d’autres contextes his­to­riques spé­ci­fiques, mais le résul­tat d’un biais struc­tu­rel décou­lant d’une concep­tion éta­tiste du socia­lisme. L’abolition de la pro­priété privée était com­prise à partir de la dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat, l’étatisation des moyens de pro­duc­tion et la répres­sion impi­toyable de la bour­geoi­sie, comme l’affirme clai­re­ment Lénine dans l’État et la révo­lu­tion. Ce « socia­lisme par le haut » est non seule­ment incom­pa­tible avec l’égalité sociale et la démo­cra­tie, mais avec les contraintes éco­lo­giques parce qu’elle empêche toute forme de déli­bé­ra­tion publique et de contrôle popu­laire sur des ques­tions aussi essen­tielles que le niveau de consom­ma­tion, la crois­sance éco­no­mique et la pro­tec­tion de l’environnement.

C’est pour­quoi l’écosocialisme exige de repen­ser non seule­ment la pro­priété du sys­tème de pro­duc­tion et d’échange, mais aussi le contenu des pro­duc­tions et les modes de consom­ma­tion. Ce projet de société alter­na­tif au capi­ta­lisme doit tro­quer l’étatisation des moyens de pro­duc­tion par la pla­ni­fi­ca­tion démo­cra­tique et décen­tra­li­sée de l’économie, car elle seule per­met­trait de sortir du para­digme de la crois­sance infi­nie en rédui­sant cer­taines pro­duc­tions et consom­ma­tions por­teuses d’une empreinte éco­lo­gique inac­cep­table. S’il faut rompre avec la dic­ta­ture de la pro­priété privée et du marché, il faut éga­le­ment cri­ti­quer le pro­duc­ti­visme, le consu­mé­risme, la publi­cité et la mar­chan­di­sa­tion géné­ra­li­sée qui conduisent à des gas­pillages des­truc­teurs pour la société et l’environnement.

Mais une fois que nous avons dénoncé les dérives auto­ri­taires de l’étatisme et le mythe du pro­grès dont il était por­teur, que reste-t-il ? L’écosocialisme ne peut être la simple néga­tion du bon vieux socia­lisme, jume­lée aux slo­gans du déve­lop­pe­ment durable et de la démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive. Or, ce piège est pré­ci­sé­ment celui de la social-démo­cra­tie verte dans lequel la plu­part des groupes envi­ron­ne­men­ta­listes, des partis verts et des orga­ni­sa­tions citoyennes sont en train de s’enfoncer. Si la social-démo­cra­tie verte a le mérite de reje­ter les dogmes du néo­li­bé­ra­lisme qui vise la mar­chan­di­sa­tion inté­grale de la société et la nature, de même que l’austérité qui conduit à l’explosion des inéga­li­tés sociales, elle ne remet pas en ques­tion le cœur du pro­blème, soit les lois d’accumulation de la valeur, le primat du gou­ver­ne­ment repré­sen­ta­tif, et les insuf­fi­sances des régu­la­tions du marché par l’État.

La social-démo­cra­tie, en tant que capi­ta­lisme par­tiel­le­ment éta­tisé ou d’étatisme moyen­ne­ment pri­va­tisé, ne repose pas sur la défense des biens com­muns, l’autogouvernement popu­laire, l’auto-organisation citoyenne, la démo­cra­tie locale et indus­trielle, l’économie sociale et soli­daire ins­crite dans des réseaux de proxi­mité et le ter­ri­toire. Elle repro­duit encore la même dicho­to­mie entre le marché et l’État, le privé et le public, en insis­tant sur la natio­na­li­sa­tion, la défense des entre­prises éta­tiques et la pré­do­mi­nance de l’appareil admi­nis­tra­tif sur la vie sociale et éco­no­mique. Il ne s’agit pas ici de reje­ter en bloc les ins­ti­tu­tions natio­nales, les entre­prises publiques et les méca­nismes de sécu­rité sociale héri­tée de l’époque des Trente glo­rieuses et de l’État-providence, mais de consta­ter que celles-ci sont nées dans un contexte de crois­sance éco­no­mique et d’un cer­tain com­pro­mis entre les inté­rêts du capi­tal et du tra­vail, deux fac­teurs consti­tu­tifs qui ne sont plus pré­sents aujourd’hui, et ne pour­ront plus reve­nir au XXIe siècle qui sera marqué par la crise éco­lo­gique et la dis­pa­ri­tion de la société d’abondance.

Pour le meilleur et pour le pire, nous entrons dans un nou­veau monde, que nous devrons construire nous-mêmes afin de ne pas être soumis aux guerres impé­ria­listes pour la conquête des res­sources natu­relles et éner­gé­tiques, à la fer­me­ture des fron­tières pour limi­ter les migra­tions de réfu­giés cli­ma­tiques, éco­no­miques et poli­tiques, à la domi­na­tion du modèle extrac­ti­viste et à la finan­cia­ri­sa­tion des catas­trophes envi­ron­ne­men­tales. De plus, nous ne pou­vons pas attendre un éven­tuel effon­dre­ment du capi­ta­lisme, à cause de l’épuisement des hydro­car­bures ou d’une grande crise finan­cière, car ce sys­tème a tou­jours réussi à pro­fi­ter des crises pour se relan­cer sur de nou­velles bases. Pourtant, nous pou­vons miser sur le fait que le pro­chain siècle sera marqué par l’intensification sys­té­mique de la crise, que ce soit au niveau poli­tique, éco­no­mique, éner­gé­tique, social, cultu­rel et envi­ron­ne­men­tal. Le capi­ta­lisme ne sera plus capable de « livrer la mar­chan­dise », c’est-à-dire d’assurer le confort maté­riel pour la majo­rité sociale et la pros­pé­rité géné­rale. Avec la perte de légi­ti­mité de sa prin­ci­pale idéo­lo­gie, le néo­li­bé­ra­lisme, le sys­tème devra de plus en plus recou­rir à la force pour se main­te­nir. La montée des grandes contes­ta­tions popu­laires depuis 2011 en est le pre­mier signe annon­cia­teur.

Dans ce contexte his­to­rique que nous pou­vons aper­ce­voir dès main­te­nant sous nos yeux, l’aveuglément de la social — démo­cra­tie ne consiste pas à reven­di­quer des réformes (car nous en avons cruel­le­ment besoin!), mais à penser que la tran­si­tion sociale et éco­lo­gique se fera en dou­ceur, gra­duel­le­ment, par voie élec­to­rale, sans remise en ques­tion des puis­sants inté­rêts éta­blis, de l’oligarchie poli­tique et éco­no­mique qui nous dirige sans scru­pules. Il ne s’agit pas non plus d’opposer abs­trai­te­ment réformes et révo­lu­tion, mais de conce­voir que la jus­tice sociale et la pré­ser­va­tion des éco­sys­tèmes ne pour­ront être assu­rées sans une trans­for­ma­tion radi­cale du sys­tème éco­no­mique et poli­tique dans lequel nous vivons. Cela néces­site de penser aux moda­li­tés d’une recon­ver­sion éco­lo­gique des indus­tries, d’une réforme agraire véri­table, d’une révo­lu­tion fis­cale per­met­tant d’inverser les prio­ri­tés sociales en faveur des classes popu­laires, ainsi qu’une décen­tra­li­sa­tion mas­sive des déci­sions poli­tiques, sociales et éco­no­miques.

Mais plus fon­da­men­ta­le­ment, au-delà du pro­gramme que nous met­trons de l’avant, nous devons envi­sa­ger une nou­velle pers­pec­tive stra­té­gique per­met­tant de forger des alliances robustes non seule­ment entre dif­fé­rents groupes de gauche, les mou­ve­ments sociaux et les comi­tés citoyens, mais avec les classes moyennes et popu­laires sans les­quelles nous ne pour­rons former une majo­rité sociale. Cela sup­pose éga­le­ment de réflé­chir sérieu­se­ment à la forme d’organisation pra­tique d’un tel mou­ve­ment, soit la défi­ni­tion col­lec­tive du véhi­cule poli­tique qui pourra servir de pla­te­forme aux mul­tiples ini­tia­tives qui luttent déjà pour un réel chan­ge­ment social. Il n’y a pas de projet poli­tique sans parti poli­tique, c’est-à-dire sans une orga­ni­sa­tion per­met­tant de ras­sem­bler les citoyens par une phi­lo­so­phie com­mune visant à trans­for­mer les ins­ti­tu­tions pour réa­li­ser un projet de société.

Or, à l’heure de la crise de légi­ti­mité des ins­ti­tu­tions démo­cra­tiques et du sys­tème des partis, qui se mani­feste autant par le cynisme, l’apathie, l’absentéisme, mais éga­le­ment par les mobi­li­sa­tions popu­laires fer­ventes de démo­cra­tie directe et farou­che­ment oppo­sée à toute forme de réduc­tion idéo­lo­gique, il semble quelque peu illu­soire, au mieux témé­raire, de recou­rir à la forme du parti pour relan­cer un mou­ve­ment poli­tique d’ampleur. Par ailleurs, le déca­lage entre les mou­ve­ments sociaux et les partis poli­tiques semble tou­jours plus pro­noncé, les pre­miers étant can­ton­nés dans une sphère de contes­ta­tion tou­jours plus réduite, sur­veillée et répri­mée, les seconds étant de plus en plus tentés par les sirènes de l’électoralisme, les posi­tions plus consen­suelles et l’obligation de donner l’image de bons ges­tion­naires des coffres de l’État.

Comment dépas­ser cette dicho­to­mie rigide entre mou­ve­ments sociaux et partis poli­tiques, la sépa­ra­tion crois­sante entre la rue et les urnes ? Une piste de recherche s’ouvre actuel­le­ment en Catalogne et en Espagne, avec de nou­velles for­ma­tions fort ori­gi­nales comme la Candidatura Unitat Popular (CUP) et Podemos. D’un côté, la CUP est un parti anti­ca­pi­ta­liste, indé­pen­dan­tiste, fémi­niste, éco­lo­giste et anti-impé­ria­liste, qui pré­sente des can­di­da­tures dans l’ensemble des muni­ci­pa­li­tés du ter­ri­toire cata­lan. Ce parti ne fait pas que pro­mou­voir la démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive comme un sup­plé­ment inof­fen­sif au gou­ver­ne­ment repré­sen­ta­tif, mais la com­prend comme une trans­for­ma­tion radi­cale de la culture poli­tique. Sa volonté décla­rée est de jouer le rôle d’un « cheval de Troie » des classes popu­laires dans les conseils muni­ci­paux et l’appareil d’État, par le biais de candidat(e) s direc­te­ment branché(e) s sur les assem­blées locales. Son action poli­tique est extrê­me­ment démo­cra­tique : les dépu­tés ne peuvent obte­nir plus d’un mandat, leur rému­né­ra­tion ne doit pas dépas­ser 1600 € par mois, les acti­vi­tés par­le­men­taires sont sou­mises à la consul­ta­tion per­ma­nente des militant(e) s, il y a un non-cumul des postes à l’interne, etc. Leur objec­tif ultime est de créer de méca­nismes de démo­cra­tie directe, active et par­ti­ci­pa­tive au niveau des ins­ti­tu­tions, de sim­pli­fier les struc­tures admi­nis­tra­tives à tra­vers la dis­so­lu­tion de conseils pro­vin­ciaux, et les rem­pla­cer par les muni­ci­pa­li­tés, les comtés et autres ins­ti­tu­tions supra­mu­ni­ci­pales comme bases d’une poli­tique de proxi­mité. Autrement dit, la CUP défend les muni­ci­pa­li­tés comme les seules ins­ti­tu­tions qui res­tent à la portée du peuple, en pro­mou­vant le muni­ci­pa­lisme comme outil de trans­for­ma­tion sociale.

L’autre exemple majeur est sans aucun doute la for­ma­tion espa­gnole Podemos, une alter­na­tive aux partis de gauche tra­di­tion­nels qui a rem­porté 8 % des voix lors des der­nières élec­tions euro­péennes de mai 2014, et ce seule­ment après quatre mois d’existence. À quoi ce nou­veau venu doit-il son succès ? Tout d’abord, Podemos émane du mou­ve­ment des Indignés (15-M), de l’initiative de groupes anti­ca­pi­ta­listes et d’un réseau de militant(e) s proches de la télé­vi­sion web indé­pen­dante La Tuerka, fondée par un jeune pro­fes­seur cha­ris­ma­tique en sciences poli­tiques, Pablo Iglesias. « Son fonc­tion­ne­ment favo­rise la par­ti­ci­pa­tion poli­tique du peuple, orga­ni­sant des élec­tions pri­maires ouvertes, l’élaboration d’un pro­gramme poli­tique par­ti­ci­pa­tif, la consti­tu­tion de plus de 400 cercles et assem­blées popu­laires dans le monde entier. Podemos obtient ses res­sources exclu­si­ve­ment de contri­bu­tions popu­laires, refu­sant tout prêt ban­caire, et toute sa comp­ta­bi­lité est publique et acces­sible en ligne (pode​mos​.info). Tous ses repré­sen­tants seront révo­cables, et soumis à la stricte limi­ta­tion de leurs man­dats, leurs pri­vi­lèges et leurs salaires. » 4

Selon Pablo Iglesias, ce qui dif­fé­ren­cie Podemos de ses concur­rents comme Izquierda Unida, « ce n’est pas tant le pro­gramme. Nous vou­lons un audit de la dette, la défense de la sou­ve­rai­neté, la défense des droits sociaux pen­dant la crise, un contrôle démo­cra­tique de l’instrument moné­taire… Ce qui nous dif­fé­ren­cie, c’est le pro­ta­go­niste popu­laire et citoyen. Nous ne sommes pas un parti poli­tique, même si nous avons dû nous enre­gis­trer comme parti, pour des rai­sons légales, en amont des élec­tions. Nous parions sur le fait que les gens “nor­maux” fassent de la poli­tique. Et ce n’est pas une affir­ma­tion gra­tuite : il suffit de regar­der le profil de nos euro­dé­pu­tés pour s’en rendre compte (parmi les cinq élus, on trouve une pro­fes­seure de secon­daire, un scien­ti­fique, etc.) ». 5

La par­ti­cu­la­rité de ce parti « nou­veau genre » ne réside donc pas dans son idéo­lo­gie ou son projet de société, mais dans son modèle d’organisation souple et hori­zon­tal. Il repré­sente une « inno­va­tion poli­tique » qui dépasse la sépa­ra­tion tra­di­tion­nelle entre le parti et les mou­ve­ments sociaux, en tra­dui­sant les pra­tiques de démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive et déli­bé­ra­tive des grandes contes­ta­tions popu­laires amor­cées en 2011 sur le plan ins­ti­tu­tion­nel. Il repré­sente en quelque sorte la « forme poli­tique enfin trou­vée » de l’émancipation popu­laire ; les luttes sociales et ini­tia­tives citoyennes peuvent dès lors dépas­ser leur méfiance du pou­voir et des partis pour construire direc­te­ment et col­lec­ti­ve­ment un projet poli­tique capable de se confron­ter aux urnes tout en res­tant ancré à la base par des « cercles ». « Pas de nombre mini­mum de par­ti­ci­pants, pas besoin d’affiliation, ni de donner son iden­tité seule­ment un nom et une adresse mail suf­fisent pour faire partie d’un cercle. À la veille des élec­tions, 400 cercles vir­tuels s’étaient consti­tués de manière spon­ta­née. Le parti Podemos n’a pas de bâti­ment ni de lieux phy­siques. Les ren­contres et assem­blées se pro­gramment sur Internet et se font dans la rue sur des places. […] Le parti vit grâce aux réseaux sociaux, mais ne les uti­lisent pas comme un moyen de pro­pa­gande, sinon comme un moyen pour s’organiser » 6.

Quelles leçons doit-on tirer pour le projet éco­so­cia­liste ? Tout d’abord, les militant(e) s ne doivent pas se concen­trer sur l’élaboration du pro­gramme, mais sur la for­ma­tion d’une struc­ture démo­cra­tique qui pourra faire vivre un nou­veau pro­ta­go­niste citoyen et popu­laire, un sujet poli­tique qui sera sus­cep­tible de se dif­fu­ser dans l’ensemble de la société civile, les ins­ti­tu­tions muni­ci­pales, pro­vin­ciales et fédé­rales. Une telle expé­ri­men­ta­tion poli­tique pour­rait-elle être tra­duite dans le contexte cana­dien ? Pourrait-on se servir de ren­contres comme le Forum social des peuples, de nou­veaux médias indé­pen­dants comme Ricochet, de mobi­li­sa­tions citoyennes et autoch­tones contre les grands pro­jets pétro­liers, et se doter d’une orga­ni­sa­tion souple pour pré­sen­ter des can­di­da­tures popu­laires lors des pro­chaines élec­tions fédé­rales de 2015 ?

Un projet poli­tique pro­po­sant une tran­si­tion sociale et éco­lo­gique pour sortir de la dépen­dance aux hydro­car­bures, une redis­tri­bu­tion mas­sive de la richesse, une décen­tra­li­sa­tion majeure des déci­sions éco­no­miques et poli­tiques, la recon­nais­sance du droit à l’autodétermination des peuples, et une démo­cra­tie radi­cale pour­rait-il mobi­li­ser de larges sec­teurs de la popu­la­tion ? Comment dépas­ser le fossé cultu­rel entre la gauche qué­bé­coise, les groupes mili­tants du Canada anglais, et les Premières Nations qui à com­mencent à peine à dis­cu­ter ensemble dans le cadre du Forum social des peuples ? Toutes ces ques­tions com­plexes, mais essen­tielles doivent servir de trem­plin à l’organisation d’une alter­na­tive poli­tique qui pourra arti­cu­ler la ques­tion éco­lo­gique, sociale et natio­nale sous une forme ori­gi­nale. Comme disait Marx, « l’humanité ne se pose jamais que des pro­blèmes qu’elle peut résoudre, car, à y regar­der de plus près, il se trou­vera tou­jours, que le pro­blème lui-même ne surgit que là où les condi­tions maté­rielles pour le résoudre existent déjà ou du moins sont en voie de le deve­nir. » 7

1 Karl Marx, Le Capital, tome I, p.

2 Karl Marx, Friedrich Engels, Le Manifeste du Parti com­mu­niste, Les Classiques des sciences sociales, 1848, p.23

3 Ibid., p.24

4 http://​www​.contre​temps​.eu/​i​n​t​e​r​v​e​n​t​i​o​n​s​/​a​p​p​e​l​-​i​n​t​e​r​n​a​t​i​o​n​a​l​-​n​o​u​s​-​s​o​u​t​e​n​o​n​s​-​p​o​demos

5 Ibid.

6 De la rue à toile jusqu’aux urnes : « Podemos ». http://​emi​-cfd​.com/​e​c​h​a​n​g​e​s​-​p​a​r​t​e​n​a​r​i​a​t​s​/​?​p​=3591

7 Karl Marx, Préface à la cri­tique de l’économie poli­tique, 1859.https://www.marxists.org/francais/marx/works/1859/01/km18590100b.htm (https://​www​.mar​xists​.org/​f​r​a​n​c​a​i​s​/​m​a​r​x​/​w​o​r​k​s​/​1​8​5​9​/​0​1​/​k​m​1​8​5​9​0​1​0​0​b.htm)

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