L’économie spéculative n’a pas d’avenir

Par Mis en ligne le 20 juillet 2010

La crise finan­cière montre que l’économie spé­cu­la­tive est construite sur un « men­songe scan­da­leux » et qu’elle n’a pas d’avenir. Cet avis est celui du célèbre théo­lo­gien de la libé­ra­tion bré­si­lien Leonardo Boff, récem­ment de pas­sage en Suisse pour une tour­née de confé­rences. Interview.

swiss­sinfo : Tout tourne actuel­le­ment autour de la crise finan­cière. Quel regard portez-vous sur cette crise ?

Leonardo Boff : Cette crise n’est pas conjonc­tu­relle, mais struc­tu­relle. Ce type d’économie qui trans­forme tout en mar­chan­dise et qui est éloi­gnée de l’économie réelle n’a plus d’avenir.

Cette éco­no­mie a repré­senté une grande erreur et un men­songe scan­da­leux. En effet, alors qu’elle a renié l’Etat et la poli­tique, elle les appelle main­te­nant à l’aide parce qu’elle a remar­qué que la logique du marché, qui se base sur la concur­rence et non pas sur la coopé­ra­tion, conduit à une crise monumentale.

swis­sinfo : Va-t-on prendre pré­texte de cette crise pour aban­don­ner défi­ni­ti­ve­ment les Objectifs du Millénaire des Nations Unies, qui pré­voient notam­ment une dimi­nu­tion de moitié de la pau­vreté d’ici 2015 ?

L. B.: Jusqu’à pré­sent, les Objectifs du Millénaire n’ont pas été réel­le­ment pris au sérieux. Il s’agissait sur­tout de rhé­to­rique, une manière d’apaiser sa conscience. En fait, les grandes entre­prises ont investi très peu de leurs béné­fices dans des pays pauvres.

Le fossé entre riches et pauvres reste le même. L’économie spé­cu­la­tive pro­duit de nou­veaux pauvres et détruit l’environnement. Il n’existe pas d’Objectif du Millénaire qui vise à chan­ger ces structures.

swis­sinfo : Beaucoup d’Etats ont déclaré man­quer d’argent pour mettre en œuvre les Objectifs du Millénaire et le Protocole de Kyoto. Mais ils donnent main­te­nant des mil­liards pour sauver les banques. Qu’en pensez-vous ?

L. B.: Cela montre le pro­fond manque d’éthique, de sens des valeurs et de prio­ri­tés avec lequel ce sys­tème maté­ria­liste et sans cœur s’est orga­nisé et a régné au cours des 40 der­nières années. Et aujourd’hui, il est davan­tage inté­ressé à se sauver lui-même qu’à sauver des vies.

Ce modèle éco­no­mique est en crise et nous ne savons pas ce qui va adve­nir. Mais il est cer­tain que cela débou­chera sur une éco­no­mie qui sera régu­lée par la poli­tique et qui suivra cer­tains prin­cipes éthiques.

swis­sinfo : Le Pape a récem­ment déclare que cette crise finan­cière mon­trait que l’argent n’avait pas de valeur. Partagez-vous cette opi­nion de Benoît XVI ?

L. B.: C’est une vision mora­liste. L’argent ne vaut rien et vaut tout, car le Vatican a aussi des pré­oc­cu­pa­tions financières.

L’argent a beau­coup de valeur s’il donne les moyens de vivre. Je ne suis pas contre l’argent ; le suis contre l’argent qui devient une fin en soi.

Je suis pour l’argent que l’on uti­lise pour four­nir ce qui est néces­saire à la vie, pour aider les gens et tout par­ti­cu­liè­re­ment pour pré­ser­ver la pla­nète. Celle-ci, qui repré­sente notre maison com­mune, est actuel­le­ment mena­cée par l’économie spéculative.

swis­sinfo : Vous avez repro­ché au Pape d’être du côté des riches et pas assez soli­daire des pauvres. Pourquoi ce reproche ?

L. B.: L’objectif prin­ci­pal du Pape est de donner un visage chré­tien à la glo­ba­li­sa­tion, et cela à partir de l’Europe. Son projet est de recon­ver­tir l’Europe pour que, une fois recon­ver­tie, celle-ci donne une aura reli­gieuse à la globalisation.

Pour nous qui vivons dans la péri­phé­rie du monde, où se trouvent plus de 52% de tous les catho­liques, cette option en faveur de l’Europe cor­res­pond à une option en faveur des riches. Et l’Europe elle-même n’est pas inté­res­sée à assu­mer cette fonc­tion religieuse.

L’Europe repré­sente une culture en déclin et sécu­la­ri­sée, elle a le chris­tia­nisme der­rière elle, et non pas devant, comme source d’inspiration. C’est pour­quoi ce projet du Pape ne don­nera rien de concret.

swis­sinfo : Cette « option pour l’Europe » signi­fie-t-elle que l’Eglise a oublié son « option pour les pauvres » ?

L. B.: En optant pour l’Europe, le Pape a opté pour les riches, car ceux-ci vivent en Europe et dans les pays de l’Atlantique Nord.

Ce n’est pas que le Pape ne parle pas des pauvres. Lorsqu’il a visité l’Amérique latine, il a parlé des pauvres et des oppri­més. De temps en temps, il rap­pelle aussi le pro­blème de la faim dans le monde.

Mais ces thé­ma­tiques ne sont pas au centre de la pas­to­rale de l’Eglise. Ce n’est mani­fes­te­ment pas la grande pré­oc­cu­pa­tion de l’Eglise de dire qu’elle sou­haite être l’avocate des pauvres, la voix des sans-voix. Et ce ne sont pas les petits appels qu’elle fait par-ci par-là qui cor­ri­ge­ront ce manque de projet en faveur des pauvres.

swis­sinfo : « Leonardo Boff, l’avocat des pauvres», c’est le titre d’un livre qui vous a été consa­cré. Pas mal de poli­ti­ciens et d’ONG se consi­dèrent aussi comme les avo­cats des pauvres. Cette ques­tion de la pau­vreté n’est-elle pas pour cer­tains un bon fond de commerce ?

L. B.: Tout d’abord, ce titre est exces­sif. Il existe beau­coup d’autres per­sonnes et d’organisations qui sont de bien meilleurs avo­cats des pauvres que moi.

Comme théo­lo­gien, j’ai tou­jours tenté de faire une théo­lo­gie de la libé­ra­tion en faveur des pauvres et contre la pau­vreté. Je suis resté fidèle à ce but au cours des 40 der­nières années, malgré les cri­tiques. C’est le destin d’une vie.

Maintenant, on ne pro­duit aucune richesse à partir de la pau­vreté. La pau­vreté est un défi à la géné­ro­sité, à l’humanité. Les struc­tures poli­tiques et sociales pro­duisent encore et tou­jours de la pau­vreté. Si nous ne chan­geons pas ceci, le nombre de pauvres aura ten­dance à aug­men­ter et la pla­nète conti­nuera à être détruite.

swis­sinfo : Qu’est-ce que les riches Suisses et les riches Européens peuvent faire pour les pauvres d’Amérique latine ?

L. B.: Ils devraient savoir qu’il existe des pauvres et que ces pauvres crient. Ils devraient entendre ce cri et mettre sur pied des poli­tiques d’aide éco­no­mique, ce qui est une manière de ren­for­cer la coopé­ra­tion et la soli­da­rité au niveau international.

Interview swis­sinfo : Geraldo Hoffmann
(Traduction du por­tu­gais : Olivier Pauchard)

Les commentaires sont fermés.