Le volontarisme de Sarkozy, c’est d’abord l’oppression des plus faibles

Entretien avec Alain Badiou *

De quoi Alain Badiou est-il le nom ? D’une nouvelle utopie face à la crise du capitalisme ? Ou d’une dérive dangereuse de l’extrême gauche vers les vieilles lunes léninistes ? D’un pas en avant ou d’une terrible régression ? Une chose est sûre : à 72 ans, Alain Badiou est devenu une figure contestée, mais centrale, du débat intellectuel français, à la fois par ses travaux de philosophe et son engagement politique.
Mis en ligne le 23 août 2009
Source : Libération

L’homme est double. Elève de Louis Althusser, pilier du dépar­te­ment de phi­lo­so­phie de l’université de Vincennes dans les années 1970, le Badiou phi­lo­sophe s’est démar­qué de la décons­truc­tion façon Derrida, ou du mora­lisme des nou­veaux phi­lo­sophes. Il a pré­féré se lancer dans l’élaboration d’un sys­tème phi­lo­so­phique sophis­ti­qué, d’inspiration pla­to­ni­cienne, où les mathé­ma­tiques jouent un rôle impor­tant, et qui lui vaut une cer­taine renom­mée dans le monde uni­ver­si­taire anglo-saxon.

Le Badiou poli­tique, lui, par ses essais acces­sibles au grand public, mais aussi comme fon­da­teur d’un grou­pus­cule d’inspiration maoïste, l’Organisation poli­tique, défend depuis trente ans l’idée d’un « uni­ver­sa­lisme révo­lu­tion­naire», à tra­vers par exemple les figures de Marx, Mao ou saint Paul. En 2006, ses cri­tiques de la poli­tique israé­lienne lui ont valu d’être accusé d’antisémitisme par Eric Marty dans la revue les Temps modernes . L’année sui­vante, son pam­phlet inti­tulé De quoi Sarkozy est-il le nom ?, jugé outran­cier par cer­tains, a ren­con­tré une noto­riété média­tique inat­ten­due, mais aussi un sur­croît de polé­mique (intro­duc­tion de Libération).

Votre tra­vail phi­lo­so­phique et votre enga­ge­ment à l’extrême gauche remontent aux années 70. Pourtant, ces der­nières années, vous êtes devenu le sym­bole d’une nou­velle radi­ca­lité intel­lec­tuelle, qui cri­tique le libé­ra­lisme, le réfor­misme et même la démo­cra­tie. Comment expli­quez-vous le phé­no­mène ?

« Radicalité » est un terme que je n’emploie guère. Venu de l’anglais, il semble dési­gner un au-delà de la gauche, voire un au-delà de l’extrême gauche, là où à l’œil nu on ne voit plus rien ! Je pré­fère lui donner son sens pre­mier : prendre les choses à la racine, au niveau de leur consti­tu­tion essen­tielle. Car c’est une défi­ni­tion pos­sible de la phi­lo­so­phie. Si les inter­mé­diaires média­tiques ont récem­ment décou­vert ma « radi­ca­lité » poli­tique et intel­lec­tuelle, c’est parce que je n’ai pas changé depuis les années 70, une période où, sous l’adjectif « révo­lu­tion­naire», la radi­ca­lité poli­tique se por­tait bien. Pendant les années 80, beau­coup ont renoncé et moi, je suis resté fidèle. Pourquoi cette fidé­lité est-elle deve­nue visible, média­tique ? L’explication est à cher­cher dans l’évidence d’une vacuité du jeu poli­tique offi­ciel. Il y a une crise de la poli­tique, une crise de l’État. L’écart entre la vie des gens et ce que le pou­voir fait, ou refuse de faire, s’agrandit. Cette crise poli­tique, qui est aussi une crise idéo­lo­gique, contri­bue au regain d’intérêt pour les pen­sées qui essaient d’aller à la racine des choses.

Votre pam­phlet, De quoi Sarkozy est-il le nom ?, a ren­con­tré un écho inat­tendu il y a un an. Quel bilan faites-vous aujourd’hui de la poli­tique du pré­sident de la République ?

Un bilan conforme à ce qu’on pou­vait redou­ter. Son volon­ta­risme s’applique à ce à quoi il peut s’appliquer, c’est-à-dire à tra­vers l’oppression des plus faibles, sin­gu­liè­re­ment les ouvriers de pro­ve­nance étran­gère, et à l’extension sans frein, par des lois scé­lé­rates, de l’appareil répres­sif. Les « réformes » vont toutes dans le même sens : un État auto­ri­taire et anti­po­pu­laire, que tout obs­tacle impor­tune. Sarkozy pro­cède à vive allure au déman­tè­le­ment du sys­tème édu­ca­tif et, plus grave encore, du sec­teur hos­pi­ta­lier. La dési­gna­tion du malade mental à la vin­dicte publique est l’un des aspects les plus révul­sifs de sa poli­tique. Ces der­niers mois, la crise finan­cière l’a pris à contre-pied. Il essaie de la gérer par des effets d’annonce, mais il ne fait rien d’autre que ce que les gou­ver­ne­ments font par­tout : sauver les banques avec des fonds publics.

Vous avez parlé, à son propos, de « pétai­nisme trans­cen­dan­tal ». N’était-ce pas outran­cier ?

Cette for­mule visait à ins­crire Nicolas Sarkozy dans l’histoire d’une cer­taine réac­tion fran­çaise, celle de la Restauration contre la République, de Juin 1848 contre les ouvriers, des Versaillais contre la Commune, des colo­nia­listes contre les « indi­gènes», une réac­tion qui n’a jamais accepté, depuis la Révolution de 1792-1794, l’existence d’une poli­tique popu­laire et révo­lu­tion­naire. Une réac­tion dont je décris les inva­riants, par exemple la per­sé­cu­tion affi­chée des plus faibles ou la réfé­rence à des dis­cours natu­ra­listes et bio­lo­gi­sants, comme on l’a vu dans la bouche de Sarkozy sur l’homme noir ou sur les malades men­taux. Tout comme Pétain vou­lait être l’homme qui en fini­rait avec les hor­reurs du Front popu­laire, Sarkozy a déclaré qu’il vou­lait en finir avec Mai 68.

Ne serait-il pas plus juste de parler de bona­par­tisme ?

Le bona­par­tisme s’accompagne d’une dimen­sion mili­taire. Sarkozy est plutôt lié aux milieux d’affaires. Proposons « orléa­nisme dur ».

La gauche réfor­miste mène elle aussi la cri­tique du sar­ko­zysme. Pourtant, vous sem­blez dire qu’elle ne s’en dif­fé­ren­cie pas vrai­ment. Le PS et l’UMP, est-ce la même chose pour vous ?

Dans la longue durée, oui. La com­pli­cité du Parti socia­liste et de la droite se scelle dès les années 80. La déré­gu­la­tion finan­cière, la pro­mo­tion de Tapie et du car­rié­risme indi­vi­duel, les limi­ta­tions du regrou­pe­ment fami­lial, les camps de réten­tion, c’est la gauche qui les a faits. C’est Mauroy et Defferre qui ont stig­ma­tisé les gré­vistes de Flins comme des isla­mistes, c’est avec les socia­listes qu’on a rem­placé le mot « ouvrier » par le mot « immi­gré » ou « clan­des­tin ». Le Parti socia­liste a été chargé au long cours de la péda­go­gie pro­ca­pi­ta­liste en direc­tion des classes moyennes et popu­laires et de sa consé­quence immé­diate : le dur­cis­se­ment de la répres­sion poli­cière dans les ban­lieues. Néanmoins, il existe main­te­nant, au sein même de la gauche réfor­miste, une frange vio­lem­ment hos­tile à Sarkozy. Le déca­lage entre la mol­lesse du jeu par­le­men­taire et cette ani­mo­sité qui n’a pas encore trouvé sa forme défi­nit la gauche actuelle.

Reprochez-vous à la gauche de pré­fé­rer la réforme à la révo­lu­tion ?

On ne vit plus dans cette oppo­si­tion. « Révolution » est aujourd’hui un concept vide et même le Nouveau parti anti­ca­pi­ta­liste (NPA) ne pré­pare pas la révo­lu­tion. Pour éta­blir une com­pa­rai­son his­to­rique, je dirais que nous sommes dans une situa­tion com­pa­rable à celle des années 1840. La Restauration a eu lieu, le capi­ta­lisme s’est ins­tallé dans toute son exten­sion, l’idée de révo­lu­tion paraît défi­ni­ti­ve­ment enter­rée – on raconte alors sur Robespierre et Saint-Just ce qu’on dit aujourd’hui sur Mao et Lénine. Quand aux répu­bli­cains, qui incarnent alors la gauche, ils sont, comme nos socia­listes d’ajourd’hui, absor­bés par le jeu par­le­men­taire, et on verra en 1848 com­ment ils vont se faire voler leur appa­rente vic­toire par Napoléon III. Or, ce qui s’est passé d’important à l’époque, c’est une recons­truc­tion intel­lec­tuelle, nour­rie par des expé­riences poli­tiques ouvrières iso­lées : les com­mu­nismes uto­piques, le Manifeste de Marx, etc. Mais cette effer­ves­cence passe d’abord, comme il est normal, inaper­çue.

Sauf que depuis, l’expérience com­mu­niste a eu lieu, et que la gauche anti­to­ta­li­taire en a fait la cri­tique… radi­cale.

Les anti­to­ta­li­taires du XXIe siècle ne sont pas dif­fé­rents des idéo­logues du début du XXIe siècle (Constant, Tocqueville…). Les res­tau­ra­tions s’accompagnent tou­jours d’une intel­li­gent­sia libé­rale qui refuse d’assumer le passé révo­lu­tion­naire et se tourne vers l’increvable doc­trine libé­rale, dont elle pro­fite : la liberté des opi­nions, l’Etat de droit, les élec­tions, tout cela sans qu’on touche, sur le fond, aux inéga­li­tés et à la pro­priété privée.

Mais enfin, en terme d’efficacité éco­no­mique comme de liber­tés poli­tiques, le bilan des régimes com­mu­nistes est désas­treux !

Commençons par rap­pe­ler que ces régimes n’ont pas dis­paru sous l’effet d’un sou­lè­ve­ment popu­laire, d’une grande révolte, mais par une déci­sion de leurs appa­rat­chiks, de leurs gou­ver­ne­ments. La volonté des peuples n’a pas été déter­mi­nante ; au reste, des sou­lè­ve­ments popu­laires auraient été pré­fé­rables : il en serait sorti des idées et une reven­di­ca­tion de méta­mor­phose interne du com­mu­niste. Quand au bilan lui-même, si vous jugez les expé­riences com­mu­nistes selon les deux cri­tères de l’efficacité éco­no­mique et des liber­tés poli­tiques, alors, elles ont perdu d’avance, car ce sont jus­te­ment les cri­tères de juge­ment du monde occi­den­tal. Le cri­tère que ces expé­riences s’étaient fixé à elles-mêmes était tout à fait dif­fé­rent. Il s’agissait d’inventer et de déployer une réa­lité col­lec­tive qui ne soit pas fondée sur la pro­priété privée. Il est clair que les moyens adop­tés ont été désas­treux. Doit-on pour autant renon­cer au projet lui-même ? Au contraire ! Nous devons impé­ra­ti­ve­ment main­te­nir l’idée d’une société dont le moteur ne soit pas la pro­priété privée, l’égoïsme et la rapa­cité. On fait mine aujourd’hui de décou­vrir que les diri­geants des banques et leurs prin­ci­paux clients sont des obsé­dés du gain. Mais le profit comme moteur de la vie sociale, c’est pré­ci­sé­ment ce dont le projet com­mu­niste veut débar­ras­ser l’humanité.

Toutes les expé­riences ont échoué, au prix d’un nombre consi­dé­rable de morts.

Plus que l’échec éco­no­mique, ce qui me paraît impor­tant, c’est le bilan poli­tique. Après l’écrasement dans le sang des insur­rec­tions ouvrières du XIXe siècle, les révo­lu­tion­naires du début du XXe siècle étaient obsé­dés par le pro­blème de la vic­toire. Une révo­lu­tion peut-elle enfin triom­pher ? Lénine a répondu en par­lant d’organisation, de dis­ci­pline de fer, de parti. De fait, si la Commune s’est effon­drée, l’URSS a duré. Seulement, les formes d’organisation effi­caces pour prendre le pou­voir se sont mon­trées inadap­tées à la ges­tion d’un pays en temps de paix. On ne peut diri­ger l’agriculture ou l’industrie par des méthodes mili­taires. On ne peut paci­fier une société col­lec­ti­viste par la vio­lence de l’Etat. Ce qu’il faut donc mettre en procès, c’est le choix de s’organiser en parti, ce qu’on peut appe­ler la « forme-parti ».

Agir sans former un parti, n’est-ce pas ce que tentent les alter­mon­dia­listes, les coor­di­na­tions, etc ?

Je l’espère ! Mais on a beau parler réseau, tech­no­lo­gie, Internet, consen­sus, ce type d’organisation n’a pas fait la preuve de son effi­cience. Pour le dire autre­ment, ceux qui n’ont rien – pas de capi­taux, pas d’armes, pas de moyens média­tiques – n’ont que leur dis­ci­pline, leur unité. Le pro­blème d’une dis­ci­pline poli­tique qui ne soit pas cal­quée sur le mili­taire est un pro­blème ouvert, expé­ri­men­tal. Gardons-nous des approches théo­riques de la ques­tion, qui ramènent tou­jours à l’opposition entre le léni­nisme (l’organisation) et l’anarchisme (la mobi­li­sa­tion infor­melle). C’est-à-dire à l’opposition entre État et mou­ve­ment, qui est une impasse.

Vous cri­ti­quez avec véhé­mence la démo­cra­tie. Celle-ci a tout de même permis d’éliminer la vio­lence dans les rap­ports sociaux.

Je suis pour l’État de droit, pour les droits de l’homme. Je ne les mets en cause que lorsqu’ils servent d’idéologie de cou­ver­ture à des inter­ven­tions mili­taires ou de jus­ti­fi­ca­tion à d’intolérables inéga­li­tés ou à des per­sé­cu­tions sous cou­vert de « démo­cra­tisme » cultu­rel. La vérité est que la démo­cra­tie n’a permis de dimi­nuer la vio­lence inté­rieure des socié­tés occi­den­tales qu’en dépla­çant cette vio­lence vers l’extérieur. Les États-Unis sont en guerre de façon quasi-inin­ter­rom­pue depuis un siècle et demi. Qu’il s’agisse de 14-18, des guerres de déco­lo­ni­sa­tion, de la Corée, du Vietnam, de l’Irak, du conflit israélo-pales­ti­nien, sans oublier les guerres secon­daires où les démo­cra­ties inter­viennent en sous-main (on ne sait tou­jours pas ce que la France a fait au Rwanda). Dire que, grâce aux démo­cra­ties, on est dans un monde sans vio­lence, c’est une blague. La démo­cra­tie n’a pas éli­miné la vio­lence, elle l’a exter­na­li­sée. Car une arène démo­cra­tique sou­mise au capi­ta­lisme, si elle veut durer, doit être aussi une arène de pros­pé­rité rela­tive. Les pro­cé­dures démo­cra­tiques en tant que telles ne suf­fisent pas à cana­li­ser les conflits de classe née des dis­pa­ri­tés sociales. Pour éviter que ceux-ci ne dégé­nèrent en vio­lence, il faut une pros­pé­rité qui se pré­sente comme n’existant pas ailleurs. Dès lors, cette pros­pé­rité, il va fal­loir la pro­té­ger. Ce sera le pro­tec­tion­nisme, les lois contre les étran­gers, les inter­ven­tions mili­taires, etc. Une vio­lence inouïe a accom­pa­gné l’accumulation pri­mi­tive du capi­tal et la consti­tu­tion des démo­cra­ties. Il y a, au fon­de­ment de la pros­pé­rité du capi­ta­lisme, la dis­pa­ri­tion de peuples entiers (habi­tants des Caraïbes, de la Tasmanie…), des guerres et des mas­sacres innom­brables. Et cette vio­lence conti­nue. Elle ne va faire que s’accroître, croyez-moi. Sans un déploie­ment sans pré­cé­dent d’initiatives poli­tiques popu­laires de type nou­veau, nous allons vers des guerres effrayantes.

Faudrait-il renon­cer à vivre en démo­cra­tie ?

En tant que citoyen fran­çais, je sais que je jouis de pri­vi­lèges nom­breux. Je demande sim­ple­ment qu’on ait la conscience de leur prix, qu’on sache que ce prix est de plus en plus élevé. Vous avez évoqué le nombre des vic­times du com­mu­nisme. On pour­rait répondre que depuis les années 50, les États-Unis et leurs alliés occi­den­taux ont tué plus de gens que n’importe quel autre pays. Je reviens d’Israël et de Palestine, où j’ai vu ce mur qui ser­pente le long de la Cisjordanie. Quel foin n’avait-on pas fait sur le mur de Berlin ? Et main­te­nant, on construit des murs par­tout, en Palestine, au Mexique, avec un nombre de morts qui riva­lise avec leurs équi­va­lents com­mu­nistes. Le rideau de fer empê­chait les gens de sortir, les murs sécu­ri­taires les empêchent d’entrer. Les États socia­listes inter­na­li­saient la vio­lence, la démo­cra­tie l’exporte. Être le tor­tion­naire des autres peuples au lieu de son propre peuple, est-ce vrai­ment une chose dont il convient de se vanter sans mesure ?

Qu’entendez-vous par l’«hypothèse com­mu­niste » dont vous vous faites le défen­seur ?

A peu près ce que Marx enten­dait par ce mot. C’est un pas en arrière, néces­saire pour déta­cher le com­mu­nisme de la figure du Parti-État et le rame­ner à sa nature pre­mière d’idée phi­lo­so­phique : une société dont le moteur ne serait pas la pro­priété privée, capable de s’engager dans un pro­ces­sus éga­li­taire que vient normer une concep­tion neuve du droit. La grande dif­fi­culté demeure le pou­voir de l’Etat. Marx en pré­voyait le dépé­ris­se­ment. Les régimes com­mu­nistes, au contraire, ont mis en place des États sur­puis­sants. Quels doivent être les limites de l’État ? Pour le moment, nous ne dis­po­sons pas sur ce point d’une doc­trine éclai­rée. C’est pour­quoi l’expérience poli­tique, aujourd’hui, doit avoir l’Etat dans son champ, mais ne jamais en dépendre.

Avez-vous un pro­gramme concret ?

Le point clé est l’égalité. Cela passe par d’énergiques mesures anti­ca­pi­ta­listes, un redé­ploie­ment des ser­vices publics, une refonte de l’État pour qu’il soit réel­le­ment l’État de tous, une liai­son nou­velle entre édu­ca­tion et tra­vail, un inter­na­tio­na­lisme réin­venté… Mais tout cela sera éla­boré en situa­tion, non comme pro­gramme abs­trait.

L’«hypothèse com­mu­niste » est donc d’abord un ensemble de ques­tions.

L’hypothèse com­mu­niste est une ten­ta­tive pour réin­ves­tir le pré­sent d’un autre biais que celui de sa néces­sité. La démo­cra­tie, de nos jours, consiste à dire qu’il n’y a pas d’autre norme pos­sible que le gain. Tel est l’objet du consen­sus impli­cite entre la droite et la gauche ; telle est aussi ce que la crise finan­cière dévoile au grand jour, avec les sommes colos­sales qui sont en jeu, les bonus des diri­geants d’entreprises, etc. On peut subir un tel sys­tème, on peut penser qu’il est le seul pos­sible, mais peut-on, phi­lo­so­phi­que­ment, le vou­loir, ou le dési­rer ?

Entre le libé­ra­lisme et le com­mu­nisme, n’y a-t-il pas place pour l’État-providence tel qu’on l’a connu jusqu’à la fin des années 70 ?

La révo­lu­tion conser­va­trice des années 80 n’a pas été la rup­ture avec les Trente Glorieuses qu’on décrit par­fois. La prin­ci­pale dif­fé­rence a été la dis­pa­ri­tion de la puis­sance des États socia­listes. En fai­sant peur au capi­ta­lisme, ceux-ci per­met­taient aux orga­ni­sa­tions ouvrières des pays occi­den­taux d’obtenir des conces­sions impor­tantes. Ce sera mon seul coup de cha­peau à Staline : il fai­sait peur aux capi­ta­listes. On voit ce qu’est aujourd’hui un capi­ta­lisme qui, pro­vi­soi­re­ment, n’a pas peur, un capi­ta­lisme en liberté. Il retrouve sa sau­va­ge­rie native.

Que pensez-vous du Nouveau parti anti­ca­pi­ta­liste d’Olivier Besancenot ?

Je sou­haite qu’il fasse 10 % aux pro­chaines élec­tions, car cela mettra un peu de désordre amu­sant dans le jeu par­le­men­taire. Mais ce sera sans ma voix, car je ne vote pas depuis juin 1968. Cette com­bi­nai­son de la vieille forme-parti, à jus­ti­fi­ca­tion mar­xiste, et d’un jeu poli­tique tra­di­tion­nel (par­ti­ci­pa­tion aux élec­tions, ges­tion des pou­voirs locaux, noyau­tage des syn­di­cats) ren­voie tout sim­ple­ment au bon vieux Parti com­mu­niste d’il y a qua­rante ans. Aujourd’hui, l’action mili­tante doit se garder de deux écueils : d’abord, se défi­nir à partir de l’État, car alors on revient néces­sai­re­ment à la forme-parti. Ensuite, jouer le jeu élec­to­ral. D’abord parce que nous n’avons pas à vali­der la démo­cra­tie en son sens capi­talo-par­le­men­taire. Ensuite parce que, dès qu’on se pré­sente à une élec­tion, on veut être élu, puis réélu, avoir un groupe par­le­men­taire, tou­cher des cré­dits offi­ciels, etc. Pour le moment, ce qui compte, c’est de pra­ti­quer l’organisation poli­tique directe au milieu des masses popu­laires et d’expérimenter des formes nou­velles d’organisation. Il faut se tenir à dis­tance et de la forme-parti et de l’État, et aussi savoir résis­ter au féti­chisme du « mou­ve­ment», lequel est tou­jours l’antichambre du déses­poir. Le NPA n’en prend pas le chemin.


* Invité spé­cial du quo­ti­dien Libération, le phi­lo­sophe Alain Badiou revient sur l’autoritarisme d’Etat, les limites de la démo­cra­tie et l’évolution des formes d’opposition. Propos recueilli par ERIC AESCHIMANN et LAURENT JOFFRIN. Cet entre­tien a été publié dans Libération du 27 jan­vier 2009.

(1er février 2009)

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