Le vent du changement au Chili : la partie n’est pas encore terminée

Sébastian Vielmas, 17 mai 2021

Depuis qu’un arc-en-ciel de représentant-e-s politiques provenant de la droite à une partie de la gauche (Revolución Democrática, Comunes et le député Gabriel Boric) a signé un « accord pour la paix et la nouvelle constitution » en novembre 2019, les critiques d’une autre partie de la gauche, et des commentateurs internationaux ont été sans pitié. Cet accord exposait les principes des réformes constitutionnelles qui ont permis le plébiscite constitutionnel d’octobre 2020 et l’élection de la convention constitutionnelle qui s’est déroulée sur deux jours la fin de semaine dernière.

Les critiques accusaient que le système électoral exclurait les candidatures indépendantes et que la règle établissant que le texte constitutionnel doit être approuvé par deux tiers des représentant-e-s dans la constituante représentait un droit de veto de droite inacceptable qui portait atteinte à la souveraineté populaire.

Cependant, ni l’une ni l’autre de ces critiques n’avait de corrélation avec la réalité au vu des résultats de l’élection de la fin de semaine du 15-16 mai passée.

Les résultats des élections pour la constituante ont représenté une « débâcle pour les partis de l’ordre ». La droite est loin d’avoir obtenu le tiers qui lui donnerait le droit de veto et le centre gauche traditionnel qui a gouverné pendant des décennies après la fin de la dictature a perdu face à « Apruebo Dignidad », la coalition du Frente Amplio avec le parti communiste et les régionalistes.

Surtout, la surprise a été que les listes d’indépendants, proches idéologiquement des revendications du mouvement social qui a débuté en octobre 2019, ont obtenu un excellent résultat. Lors de l’approbation du cadre légal de cette élection, les mouvements sociaux et la société civile, avec le soutien de leurs alliés au Parlement, avaient fait pression pour permettre aux indépendants de se regrouper en listes et de concourir sur un pied d’égalité avec les partis politiques dans le cadre d’un système électoral proportionnel plurinominal.

La controverse autour de l’accord de novembre 2019 a été malheureuse, car des dirigeants du Frente Amplio qui l’ont soutenu, comme Beatriz Sánchez (candidate à la présidence en 2017) et Gabriel Boric (actuel candidat à la présidence), ont subi des insultes et des agressions de la part de personnes qui critiquaient leur rôle dans l’approbation de l’accord.

En tout cas, la composition de la convention constitutionnelle n’est qu’une partie des multiples jeux qui se jouent dans la politique chilienne. Cette fin de semaine, simultanément, des gouverneur-e-s régionaux ont été élus pour la première fois, ce qui montre le fort centralisme de l’État chilien, et des gouvernements municipaux, dans lesquels le Frente Amplio a remporté 11 municipalités, dont Viña del Mar, Maipú et Ñuñoa, certaines des plus grandes du pays, qui seront gouvernées par des membres de Revolución Democrática, le plus grand parti de la coalition du Frente Amplio.

Mais le jeu n’est pas terminé. Le calendrier électoral du Chili est implacable : à la fin de l’année, il y a des élections parlementaires et présidentielles. Les partis peuvent volontairement organiser des primaires ouvertes, qui auraient lieu en juillet. Puis en novembre il aura lieu le premier tour de l’élection. Si aucun candidat n’obtient 50%, il y aura un deuxième tour en décembre.

À l’heure actuelle, il n’y a pas de favori pour l’élection présidentielle : aucun des candidats ne se démarque en termes d’intentions de vote. À gauche, les principales cartes sont le maire de Recoleta Daniel Jadue, candidat du parti communiste, et le député Gabriel Boric, candidat de la plupart des partis du Frente Amplio.

Cette semaine marque la date limite pour l’inscription des candidats aux élections primaires ouvertes. Il est considéré comme acquis que Jadue et Boric participeront à une élection primaire commune, puisque leurs forces politiques ont déjà participé ensemble à l’élection des représentants-e-s à la constituante. Il reste à voir si les forces de l’ancienne Concertación (centre-gauche), partis qui ont gouverné entre 1990 et 2010 et qui ont obtenu un faible soutien lors des élections de la fin de semaine, participeront également à cette élection primaire. Serait-il possible qu’ils soutiennent un candidat communiste ou un candidat issu de la gauche alternative ?

Un autre défi à la construction d’une candidature de gauche large est que les différents mouvements et assemblées qui ont émergé de l’élection des constituant-e-s indépendants ne sont pas nécessairement reflétés dans ces options et peuvent être orphelins pour cette élection. Si les personnes qui ont voté pour ces options ne se mobilisent pas, le paradoxe d’avoir une assemblée constituante à gauche et un nouveau gouvernement de droite, élu dans un contexte de désaffection et d’abstention, ne serait pas impossible. La partie n’est pas encore terminée.