Le troisième âge de la démocratie

Par Mis en ligne le 22 octobre 2011

Le mou­ve­ment des indi­gnés n’est pas un feu de paille. Son exten­sion rapide sur le pla­ni­sphère – entre la révo­lu­tion tuni­sienne de décembre-jan­vier et l’occupation de Wall Street il se passe moins d’un an – atteste qu’il touche des res­sorts pro­fonds dans la conscience des citoyens du monde entier ; les pou­voirs ira­niens ou chi­nois craignent eux aussi comme la peste une révo­lu­tion Twitter.

Ce mou­ve­ment pas­sera par des hauts et des bas. Il connaî­tra des ten­ta­tives de récu­pé­ra­tion – M. Trichet qui « inter­prète le mes­sage » des indi­gnés et Mme Merkel qui les « com­prend »… Il aura des points forts et des points faibles (comme la France en ce moment). Mais il est appelé à durer et à mar­quer pro­fon­dé­ment le climat poli­tique mon­dial des années à venir.

La raison en est simple : la crise actuelle met à nu les méca­nismes de confis­ca­tion du pou­voir et des richesses construits depuis trente ans par le néo­li­bé­ra­lisme sous cou­vert de formes poli­tiques démo­cra­tiques. La fusion des élites finan­cières et éta­tiques – nulle part aussi ins­ti­tu­tion­na­li­sée qu’aux USA avec l’achat en toute trans­pa­rence des hommes poli­tiques par les lob­byistes des mul­ti­na­tio­nales – éclate au grand jour avec les plans fara­mi­neux de sau­ve­tage de la finance et leurs corol­laires, les plans d’hyperaustérité impo­sés aux peuples.

Ces plans sus­citent bien sûr des résis­tances sociales. Grèves, émeutes, mani­fes­ta­tions syn­di­cales se suc­cèdent dans les pays les plus tou­chés. Mais le mou­ve­ment des indi­gnés n’est pas un simple mou­ve­ment social. Il n’exprime pas seule­ment le point de vue de caté­go­ries spé­ci­fiques de la popu­la­tion – jeunes, retrai­tés, sala­riés, femmes… tou­chées par des poli­tiques régres­sives. Il n’agrège pas des indi­vi­dus appar­te­nant à des groupes sociaux aux inté­rêts com­muns et qui cher­che­raient à faire pres­sion sur les déci­deurs poli­tiques pour inflé­chir leurs déci­sions en leur faveur. C’est avant tout un mou­ve­ment citoyen radi­ca­le­ment démo­cra­tique, dont le sens pro­fond est clair : le com­pro­mis entre capi­ta­lisme et démo­cra­tie permis depuis deux siècles par le sys­tème repré­sen­ta­tif est aujourd’hui épuisé.

Reprenons les trois prin­ci­pales cri­tiques adres­sées au mou­ve­ment, pour mon­trer les incom­pré­hen­sions qu’il sus­cite et en creux, son carac­tère radi­ca­le­ment nova­teur.

« Ils n’ont pas de reven­di­ca­tions » ! Même si des assem­blées popu­laires ont pu éla­bo­rer des listes de reven­di­ca­tions très variées, le mou­ve­ment en lui-même ne porte aucune exi­gence posi­tive fédé­ra­trice. Sa cri­tique de la domi­na­tion des banques et des poli­ti­ciens ne s’accompagne pas de mots d’ordre simples qui défi­ni­raient des buts à atteindre. L’important n’est pas là : il est dans le refus par les simples citoyens que des repré­sen­tants élus prennent des déci­sions contraires à la volonté popu­laire. Il est dans l’exigence que chacun-e puisse peser, contrô­ler, par­ti­ci­per aux déci­sions. Il est dans l’exigence de la démo­cra­tie réelle.

« Ils n’ont pas de porte-paroles » ! Justement… Les indi­gnés expriment une cri­tique radi­cale de la confis­ca­tion « démo­cra­tique » du pou­voir par des élites auto­pro­cla­mées et (en géné­ral) confir­mées par le vote. Ils ont com­pris le carac­tère anti­dé­mo­cra­tique de toute repré­sen­ta­tion, où les repré­sen­tants, aris­to­cra­tie légi­ti­mée par l’élection, s’érigent en pou­voir sur le peuple (ou, dans les syn­di­cats ou asso­cia­tions, sur les adhé­rents…). Le refus de tout porte-parole per­ma­nent, le souci obses­sion­nel d’éviter qu’un ou plu­sieurs indi­vi­dus s’élèvent au-dessus du mou­ve­ment en pré­ten­dant – avec mal­heu­reu­se­ment son assen­ti­ment – le repré­sen­ter, reflètent une com­pré­hen­sion très pro­fonde des méca­nismes de la domi­na­tion poli­tique dans tout sys­tème repré­sen­ta­tif.

« Ils rejettent la poli­tique ». Aberration suprême que cette accu­sa­tion, qui revient sou­vent chez des mili­tants d’extrême-gauche déçus de voir qu’ils sont l’objet de la même méfiance que les poli­ti­ciens sociaux-démo­crates ou de droite. Ces mili­tants sont indi­gnés… que leurs ten­ta­tives de faire pré­va­loir la juste ligne dans les assem­blées popu­laires se heurtent à la volonté farouche des citoyens de ne pas abdi­quer leur libre-arbitre au béné­fice d’un groupe poli­tique consti­tué qui les ins­tru­men­ta­li­se­rait dans sa conquête de places ou dans la com­pé­ti­tion poli­tique ins­ti­tu­tion­nelle. Comme si le fait que des citoyens s’emparent des places publiques et y mettent en débat les affaires com­munes n’était pas une mani­fes­ta­tion écla­tante de leur pas­sion de la poli­tique au sens noble du terme !

C’est ainsi du moins que les Anciens voyaient la démo­cra­tie, et ce jusqu’aux révo­lu­tions bour­geoises du XVIIIè siècle. Les his­to­riens de la démo­cra­tie (Manent, Sintomer, et même Rosanvallon…) ont montré com­ment les révo­lu­tion­naires avaient pour la plu­part une peur bleue de la démo­cra­tie. Celle-ci signi­fiait pour eux le pou­voir de la popu­lace, le rejet des hié­rar­chies sociales fussent-elles basées sur la pro­priété ou le talent, exi­gence de par­ti­ci­pa­tion directe de chacun aux affaires de tous. Ils ont montré le lent pro­ces­sus par lequel la bour­geoi­sie a fini par accep­ter le suf­frage uni­ver­sel, après l’avoir dépouillé de presque tout carac­tère sub­ver­sif. La par­ti­ci­pa­tion directe des citoyens, le tirage au sort des titu­laires de charges poli­tiques pour éviter la confis­ca­tion du pou­voir par sa pro­fes­sion­na­li­sa­tion, qui étaient jusqu’en 1789 una­ni­me­ment asso­ciés à l’idée ori­gi­nelle de démo­cra­tie (Montesquieu écri­vait « le suf­frage par le sort est de la nature de la démo­cra­tie ; le suf­frage par le choix est de celle de l’oligarchie »), sont deve­nus des aber­ra­tions incom­pré­hen­sibles pour des « Modernes » tout occu­pés à accu­mu­ler le capi­tal et les jouis­sances maté­rielles. Le capi­ta­lisme par­le­men­taire, ce deuxième âge de la démo­cra­tie, a lar­ge­ment dépouillé celle-ci de son contenu éga­li­taire et sub­ver­sif.

Mais les indi­gnés rejettent les ersatz de démo­cra­tie. La crise sociale, la crise éco­lo­gique, l’affaissement des ima­gi­naires consu­mé­riste et pro­duc­ti­viste inti­me­ment liés au capi­ta­lisme ne per­mettent plus la légi­ti­ma­tion des notables, pos­sé­dants ou experts, fussent-ils choi­sis par des élec­teurs for­ma­tés par des sys­tèmes édu­ca­tif, pro­duc­tif et média­tique géné­ra­teurs de rési­gna­tion et de pas­si­vité sociales. Face à l’effondrement de ce monde confis­qué par des élites qui montrent chaque jour davan­tage leur irres­pon­sa­bi­lité, l’exigence qui monte chez les citoyens est celle d’imposer une démo­cra­tie réelle, c’est-à-dire le pou­voir du peuple et pas des oli­gar­chies.

Ce cadre d’interprétation défi­nit alors des tâches assez pré­cises pour les amis de l’émancipation. Les aspi­ra­tions des indi­gnés ne peuvent se concré­ti­ser que par l’introduction de réformes poli­tiques fon­da­men­tales qui abo­lissent la pri­va­ti­sa­tion de l’État non seule­ment par la finance mais par la classe poli­tique elle-même. L’impulsion pour impo­ser ces réformes ne peut naître que de la rue, mais leur concré­ti­sa­tion sup­pose une révo­lu­tion ins­ti­tu­tion­nelle. Les places publiques sont aujourd’hui les labo­ra­toires où les citoyens-cher­cheurs construisent des pra­tiques radi­ca­le­ment démo­cra­tiques pour éviter la confis­ca­tion repré­sen­ta­tive : tirage au sort des ani­ma­teurs d’AG ou des ora­teurs parmi des volon­taires, rota­tion sys­té­ma­tique des charges fonc­tion­nelles, construc­tion d’une pensée col­lec­tive par l’écoute active et le refus de la dic­ta­ture de l’urgence, pré­ser­va­tion d’une struc­ture hori­zon­tale d’organisation… Ces pra­tiques s’ancrent dans des expé­riences his­to­riques nom­breuses quoique sou­vent refou­lées, en par­ti­cu­lier dans la tra­di­tion liber­taire et auto­ges­tion­naire du socia­lisme. Elles pro­longent bien des inno­va­tions por­tées par le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste depuis dix ans. Elles ne visent pas la tâche, impos­sible dans des socié­tés vastes et com­plexes comme les nôtres, d’éliminer toute repré­sen­ta­tion, de géné­ra­li­ser la démo­cra­tie directe pour toutes les déci­sions. Ces inno­va­tions doivent et peuvent débou­cher, dans les années qui viennent, sur des inno­va­tions ins­ti­tu­tion­nelles radi­cales qui arra­che­ront l’État des mains des oli­gar­chies. Sur l’invention d’un troi­sième âge de la démo­cra­tie, où la repré­sen­ta­tion serait enser­rée dans l’étau du contrôle popu­laire.

Le para­doxe qu’il faut lever est alors le sui­vant : com­ment intro­duire des inno­va­tions ins­ti­tu­tion­nelles sans passer par des méca­nismes repré­sen­ta­tifs, comme par exemple une Assemblée Constituante élue au suf­frage uni­ver­sel ? C’est le para­doxe de toute révo­lu­tion : abolir illé­ga­le­ment mais légi­ti­me­ment l’ancienne léga­lité. Tout ce qu’on peut dire, c’est qu’il faudra néces­sai­re­ment mais de façon aujourd’hui impré­vi­sible en passer par de tels para­doxes. En atten­dant, la tâche qui se pré­sente à nous aujourd’hui est favo­ri­ser la matu­ra­tion au sein du mou­ve­ment social et citoyen, mais aussi dans les partis poli­tiques pro­gres­sistes et dans l’opinion publique en géné­ral, d’un ensemble de pra­tiques sociales et de pro­po­si­tions ins­ti­tu­tion­nelles aptes à refon­der la démo­cra­tie. Qu’on pense par exemple au tra­vail idéo­lo­gique colos­sal qui consis­te­rait à réha­bi­li­ter l’idée selon laquelle le tirage au sort consti­tue un méca­nisme ins­ti­tu­tion­nel déci­sif de la lutte contre la pro­fes­sion­na­li­sa­tion du pou­voir et la confis­ca­tion repré­sen­ta­tive !

Ce projet repré­sen­te­rait un élar­gis­se­ment sub­stan­tiel du projet d’Attac. Notre légi­ti­mité repose aujourd’hui essen­tiel­le­ment sur notre capa­cité à décryp­ter les méca­nismes de la domi­na­tion de la finance et à lui oppo­ser, par la théo­rie et par l’action citoyenne, des alter­na­tives démo­cra­tiques, sociales et éco­lo­giques. Il fau­drait alors ajou­ter à cela une capa­cité à décryp­ter les méca­nismes de la confis­ca­tion repré­sen­ta­tive et à lui oppo­ser des alter­na­tives théo­riques et pra­tiques (en com­men­çant par notre fonc­tion­ne­ment interne !). Pour résu­mer par une for­mule : faire d’Attac un « Greenpeace de la démo­cra­tie ». Nos sta­tuts nous donnent pour objet de « recon­qué­rir les espaces perdus par la démo­cra­tie ». Pour faire image, il s’agirait sim­ple­ment de prendre acte du fait que cette perte remonte non pas aux débuts du néo­li­bé­ra­lisme, mais à la des­truc­tion de la démo­cra­tie athé­nienne…

Une réponse à “Le troisième âge de la démocratie”

  1. democradirect dit :

    Vous parlez de « l’invention d’un troi­sième âge de la démo­cra­tie, où la repré­sen­ta­tion serait enser­rée dans l’étau du contrôle popu­laire. ». La dif­fi­culté ne me semble pas être de conce­voir un tel sys­tème, puisque intro­duire le droit de réfé­ren­dum et d’initiative popu­laire per­met­trait déjà d’empêcher lar­ge­ment les élus de confis­quer le pou­voir. Voir : http://​blog​de​mo​cra​tie​di​recte​.blog​spot​.com/​2​0​1​1​/​1​1​/​p​o​u​r​-​l​a​-​d​e​m​o​c​r​a​t​i​e​-​s​e​m​i​-​d​i​r​e​c​t​e​.html.

    La dif­fi­culté, c’est plutôt d’introduire cette démo­cra­tie directe alors que les élus n’en veulent pas. Vous men­tion­nez le para­doxe de « com­ment intro­duire des inno­va­tions ins­ti­tu­tion­nelles sans passer par des méca­nismes repré­sen­ta­tifs ». Il me semble que vous pré­co­ni­sez une révo­lu­tion. Mais quelques soient leurs lacunes, les pays euro­péens ne sont pas au degré zéro de la démo­cra­tie. Il y a des élec­tions qui ne consti­tuent certes pas une véri­table démo­cra­tie, mais pour­raient être la porte d’entrée de cette démo­cra­tie. Je pro­pose une piste de réflexion au lien sui­vant :
    http://​blog​de​mo​cra​tie​di​recte​.blog​spot​.com/​2​0​1​1​/​1​1​/​d​e​m​o​c​r​a​t​e​s​-​d​e​-​g​a​u​c​h​e​-​e​t​-​d​e​m​o​c​r​a​t​e​s​-​d​e​.html