Le troisième âge de la démocratie

Par Mis en ligne le 15 avril 2012

Le mou­ve­ment des indi­gnés n’est pas un feu de paille. Son exten­sion rapide sur le pla­ni­sphère atteste qu’il touche des res­sorts pro­fonds dans la conscience des citoyens du monde. Ce mou­ve­ment est appelé à mar­quer le climat poli­tique des années à venir. La raison en est simple : la crise actuelle met à nu les méca­nismes de confis­ca­tion du pou­voir et des richesses construits depuis trente ans par le néo­li­bé­ra­lisme. La fusion des élites finan­cières et éta­tiques éclate au grand jour, ce qui sus­cite des résis­tances sociales. Mais le mou­ve­ment des indi­gnés n’est pas un simple mou­ve­ment social. Il n’exprime pas seule­ment le point de vue de caté­go­ries spé­ci­fiques de la popu­la­tion. C’est avant tout un mou­ve­ment citoyen radi­ca­le­ment démo­cra­tique, dont le sens est clair : le com­pro­mis entre capi­ta­lisme et démo­cra­tie permis depuis deux siècles par le sys­tème repré­sen­ta­tif est aujourd’hui épuisé.

On dit du mou­ve­ment des indi­gnés qu’il n’a pas de reven­di­ca­tions. Même si des assem­blées popu­laires ont pu éla­bo­rer des listes de reven­di­ca­tions, le mou­ve­ment en lui-même ne porte aucune exi­gence posi­tive fédé­ra­trice. L’important est dans le refus par les simples citoyens que des repré­sen­tants élus prennent des déci­sions contraires à la volonté popu­laire. Il est dans l’exigence que chacun-e puisse peser, contrô­ler, par­ti­ci­per aux déci­sions. Il est dans l’exigence de la démo­cra­tie réelle.

On dit aussi que les indi­gnés n’ont pas de porte-paroles ! Les indi­gnés expriment une cri­tique radi­cale de la confis­ca­tion « démo­cra­tique » du pou­voir par des élites auto­pro­cla­mées. Le refus de tout porte-parole per­ma­nent, le souci d’éviter qu’un ou plu­sieurs indi­vi­dus s’élèvent au-dessus du mou­ve­ment en pré­ten­dant le repré­sen­ter, reflètent une com­pré­hen­sion pro­fonde des méca­nismes de la domi­na­tion poli­tique dans tout sys­tème repré­sen­ta­tif. On dit enfin des indi­gnés qu’ils rejettent la poli­tique. En réa­lité, les citoyens ne veulent pas abdi­quer leur libre-arbitre au béné­fice d’un groupe poli­tique consti­tué qui les ins­tru­men­ta­li­se­rait dans sa conquête de places ou dans la com­pé­ti­tion poli­tique ins­ti­tu­tion­nelle.

Les aspi­ra­tions des indi­gnés ne peuvent se concré­ti­ser que par l’introduction de réformes fon­da­men­tales qui abo­lissent la pri­va­ti­sa­tion de l’État non seule­ment par la finance mais par la classe poli­tique elle-même. Les places publiques sont aujourd’hui les labo­ra­toires où les citoyens-cher­cheurs construisent des pra­tiques radi­ca­le­ment démo­cra­tiques pour éviter la confis­ca­tion repré­sen­ta­tive : tirage au sort des ani­ma­teurs ou des ora­teurs parmi des volon­taires, rota­tion sys­té­ma­tique des charges fonc­tion­nelles, construc­tion d’une pensée col­lec­tive par l’écoute active et le refus de la dic­ta­ture de l’urgence, pré­ser­va­tion d’une struc­ture hori­zon­tale d’organisation… Ces pra­tiques pro­longent des inno­va­tions por­tées par le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste depuis dix ans. Ces inno­va­tions doivent et peuvent débou­cher, dans les années qui viennent, sur des inno­va­tions ins­ti­tu­tion­nelles radi­cales qui arra­che­ront l’État des mains des oli­gar­chies. Sur l’invention d’un troi­sième âge de la démo­cra­tie, où la repré­sen­ta­tion serait enser­rée dans l’étau du contrôle popu­laire.

Extraits d’un texte publié par Mouvements, le 3 novembre 2011.

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