Le travail sous la toise de la crise du capitalisme

La crise du capitalisme – dont l’origine est bien antérieure à l’effondrement récent de la finance internationale - devrait être le prétexte de remises en cause tant théoriques que pratiques afin de commencer à construire une société plus juste et plus écologique. En ces temps de basses eaux du mouvement social c’est au contraire l’exacerbation des causes du « malheur » capitaliste qui l’emportent. La question du travail est à cet égard l’un des exemples les plus significatifs de la soumission des individus à des impératifs qui leur échappent.
Par Mis en ligne le 18 septembre 2009

Nous refu­sons d’accepter l’idée que le capi­ta­lisme n’a pas d’avenir durable autre que dans l’entretien cou­pable d’une mino­rité nantie au détri­ment de mul­ti­tudes pau­pé­ri­sées. Ce que nous nom­mons la crise pour nous per­sua­der du carac­tère pas­sa­ger de ses mani­fes­ta­tions les plus pro­fondes ne sera pas l’occasion d’une réflexion – et d’un début de tra­duc­tion dans le vécu des indi­vi­dus – pour bâtir des socié­tés enfin capables de faire vivre digne­ment la majo­rité des hommes et de pré­ser­ver les éco­sys­tèmes. Rien n’étant fon­da­men­ta­le­ment remis en cause dans l’ordre éco­no­mique domi­nant les ten­dances lourdes des trente der­nières années vont pour­suivre leurs funeste entre­prise de déli­te­ment du tissu social. C’est dans ce contexte que les méta­mor­phoses du tra­vail doivent être appré­hen­dées. Le pré­texte de la crise est com­mo­dé­ment uti­lisé à la fois pour inten­si­fier les trans­for­ma­tions déjà à l’œuvre et pour inven­ter les « inno­va­tions » des­ti­nées à tirer plus de parti encore du tra­vail en tant que mar­chan­dise asser­vie au capi­tal et à ses détenteurs.

La place « moderne » du travail

On ne peut com­prendre ce qui se joue aujourd’hui dans l’univers bou­le­versé du tra­vail sans reve­nir aux ori­gines de l’idée contem­po­raine de tra­vail. Celle-ci appa­raît avec le capi­ta­lisme manu­fac­tu­rier du dix-hui­tième siècle. Cependant, il faudra attendre encore long­temps pour que la pro­duc­tion maté­rielle soit régie par la ratio­na­lité éco­no­mique. Le capi­ta­lisme manu­fac­tu­rier puis celui de la pre­mière grande indus­trie coha­bitent avec l’industrie domes­tique. Ainsi, la pro­duc­tion manu­fac­tu­rière tex­tile ne fait pas dis­pa­raître com­plè­te­ment les tis­se­rands à domi­cile. La nou­veauté de « l’esprit du capi­ta­lisme », c’est l’étroitesse uni­di­men­sion­nelle indif­fé­rente à toute consi­dé­ra­tion autre que comp­table (ratio­na­li­sa­tion sur la base d’un calcul rigou­reux). La ratio­na­lité éco­no­mique a été long­temps conte­nue par la tra­di­tion et d’autres formes de ratio­na­lité, d’autres buts ou inté­rêts qui lui assi­gnaient des limites. Le capi­ta­lisme indus­triel n’a pu prendre son essor véri­table qu’à partir du moment où la ratio­na­lité éco­no­mique s’est éman­ci­pée de tous les autres prin­cipes de rationalité.

La ratio­na­li­sa­tion éco­no­mique du tra­vail n’a pas consisté sim­ple­ment à rendre plus métho­diques et mieux adap­tés à leur but des acti­vi­tés pro­duc­tives pré­exis­tantes. Ce fut une révo­lu­tion, une sub­ver­sion des modes de vie, des valeurs, des rap­ports à la société et à la nature. L’activité pro­duc­tive ces­sait de faire partie de la vie pour deve­nir le moyen de « gagner sa vie ». Le temps de tra­vail et le temps de vivre était désor­mais dis­joints. Le but essen­tiel du tra­vail est alors de gagner de quoi ache­ter des mar­chan­dises, ou des ser­vices quand l’économie devient majo­ri­tai­re­ment ter­tiaire. Le nouvel indi­vidu social ne pro­duit plus rien de ce qu’il consomme et ne consomme plus rien de ce qu’il produit.

Au cours de la seconde moitié du ving­tième siècle, L’immersion entière des socié­tés modernes dans « l’esprit du capi­ta­lisme » va per­mettre l’intégration fonc­tion­nelle et ainsi conduire à la dés­in­té­gra­tion sociale. L’argent gagné permet une forme de satis­fac­tion plus impor­tante que la perte de liberté qu’implique le tra­vail fonc­tion­nel. La régu­la­tion inci­ta­tive par le consom­ma­tion­nisme a une effi­ca­cité qui dépasse sa fonc­tion ini­tiale et pro­voque une muta­tion cultu­relle. Les consom­ma­tions com­pen­sa­toires sont pro­po­sées à l’individu privé en tant que pro­tec­tion et refuge contre l’univers col­lec­tif et conduit à la désa­gré­ga­tion des réseaux de soli­da­rité et de cohé­sion sociale. Il s’agit d’une « socia­li­sa­tion aso­ciale », dont André Gorz a pré­ci­sé­ment défini les impli­ca­tions, qui conduit au ren­for­ce­ment des pou­voirs pres­crip­tifs de l’Etat et conduit ainsi à une scis­sion entre la Société et l’Etat. Le can­di­dat-ges­tion­naire expose sa concep­tion du rôle qu’il entend jouer en démon­trant sa com­pré­hen­sion des inté­rêts indi­vi­duels et sec­to­riels d’électeurs qu’il tient pour inca­pables de se déter­mi­ner en fonc­tion de ques­tions d’intérêt géné­ral ou de ques­tions de société. L’électeur est sol­li­cité en sa qua­lité de consom­ma­teur et de client par une pro­pa­gande élec­to­rale com­pa­rable à la publi­cité commerciale.

Le temps de la vie n’est plus alors géré en fonc­tion du temps de tra­vail, c’est le tra­vail qui doit trou­ver sa place subor­don­née à un projet de vie.

La pathologie du travail

C’est dans le contexte ici rap­pelé que s’inscrit la superbe hypo­cri­sie du dis­cours domi­nant rela­tif à la place du tra­vail dans la société dite post-indus­trielle. La plu­part des « spé­cia­listes » du tra­vail refusent de voir cette place comme une patho­lo­gie au sens qu’Emile Durkheim don­nait à ce concept socio­lo­gique. Le tra­vailleur est devenu, qu’elle que soit sa posi­tion dans la hié­rar­chie sala­riale, dra­ma­ti­que­ment schi­zo­phrène. La contra­dic­tion dont il souffre sans pou­voir la défi­nir se mesure ainsi : le tra­vail a été mis par l’Histoire du capi­ta­lisme à bonne dis­tance de l’individu tra­vaillant mais il est néan­moins demandé à celui-ci de s’y impli­quer avec toute la bonne volonté que requiert la satis­fac­tion des objec­tifs de ren­ta­bi­lité du pour­voyeur de l’emploi qu’il occupe. Cette contra­dic­tion fon­da­trice de la patho­lo­gie du tra­vail moderne est com­plé­tée par une autre non moins per­tur­bante. L’individu au tra­vail conti­nue – quoique l’on veuille y chan­ger – d’être le por­teur d’une his­toire per­son­nelle , d’une intel­li­gence par­ti­cu­lière et de valeurs socia­li­sées car par­ta­gées avec d’autres. Le culte du résul­tat absolu et l’individualisation outran­cière des situa­tions de tra­vail pour atteindre cet objec­tif par l’addition des per­for­mances indi­vi­duelles se heurte à la per­son­na­lité com­plexe et pro­fonde du tra­vailleur. Doit-on cher­cher ailleurs l’origine des diverses mani­fes­ta­tions de la « souf­france au travail » ?

Au tay­lo­risme tra­di­tion­nel, néga­tion assu­mée de la créa­ti­vité humaine, a suc­cédé l’appel per­ma­nent à l’initiative indi­vi­duelle. Cette nou­veauté est per­verse. En l’absence de pres­crip­tion pré­cise, jugé uni­que­ment aux résul­tats, com­ment le sala­rié peut-il expli­quer aux autres un échec tou­jours pos­sible ? Il est de plus inca­pable d’argumenter sur la nature irréa­liste de tel objec­tif pres­crit. Il est rapi­de­ment ren­voyé à lui-même,face à sa culpabilité.

Autre para­doxe : par l’instauration des « groupes de parole » on recon­naît le mal-être au tra­vail Mais, cette recon­nais­sance est très ambi­guë : jusqu’où cette prise en compte des pro­blèmes psy­cho­lo­giques et sociaux, va-t-elle per­mettre le déploie­ment des hori­zons ouverts par les conflits de normes de l’activité de tra­vail ? Au coeur de ces conflits agissent en nous des valeurs non comp­tables, pré­oc­cu­pées par ce que l’on nomme « le vivre ensemble ». La domi­na­tion du capi­tal pousse à la réduc­tion de l’activité à une pure quan­tité. Si l’activité était recon­nue comme conflit de normes, on intro­dui­rait au centre du sys­tème mar­chand un élé­ment irré­duc­tible aux ratios chiffrés.

Le dis­cours domi­nant nous dit aussi que le sala­rié doit apprendre à maî­tri­ser son stress, et mieux encore qu’ils doit pou­voir tirer avan­tage du « bon stress ». On per­çoit bien le grand inté­rêt de la mobi­li­sa­tion de ce vocable – au demeu­rant bien peu scien­ti­fique – ampli­fiée par une abon­dante lit­té­ra­ture mana­gé­riale , hélas reprise par les « socio­logues de com­mande ». Cela permet de ren­voyer au seul sala­rié la res­pon­sa­bi­lité de ses troubles, celle de les affron­ter et de tenter d’y remé­dier. L’Agence euro­péenne pour la sécu­rité et la santé au tra­vail affirme « qu’un état de stress sur­vient lorsqu’il y a dés­équi­libre entre la per­cep­tion qu’une per­sonne a des contraintes que lui impose son envi­ron­ne­ment et la per­cep­tion qu’elle a de ses propres res­sources pour y faire face ».l’environnement impose des contraintes et l’individu doit les affron­ter. On retrouve ici, en fili­grane, la concep­tion néo­li­bé­rale de l’individu. défini en soi, évo­luant dans un envi­ron­ne­ment sur lequel il n’a aucune prise. Il ne sau­rait être ques­tion pour lui d’envisager la plus petite des inter­ro­ga­tions sur cet envi­ron­ne­ment – de plus en plus mar­chan­disé et auquel ill. est par le consom­ma­tion­nisme plei­ne­ment asso­cié -, encore moins sur la pos­si­bi­lité de le trans­for­mer. L’environnement consti­tue un donné immuable, quasi magique. Le sala­rié doit faire avec, s’adapter ou s’enfermer dans son mal-être.

Quelle pour­rait être le début de la réso­lu­tion de ce psy­cho­drame social que consti­tue la néga­tion du tra­vail comme récep­tacle de valeurs humaines socia­li­sées ? Il fau­drait retis­ser par­tout les liens entre les résul­tats du tra­vail et leur contenu en termes d’activité humaine que la finan­cia­ri­sa­tion tend à rendre invi­sibles. Dépasser cette contra­dic­tion argent-acti­vité néces­site des luttes ren­dant visibles les gise­ments d’alternative que pro­duisent au quo­ti­dien les conflits de normes dans le tra­vail. Bref, construi­sons une éco­lo­gie du tra­vail for­te­ment insé­rée dans la grande éco­lo­gie sociale et poli­tique. Immense et pas­sion­nant chantier !

Yann FIEVET
Auteur du livre « Le monde en pente douce. Chroniques d’un siècle mal com­men­çant » , Editions Golias, août 2009.

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