Le travail au cœur du capitalisme

Par Mis en ligne le 07 novembre 2010

Il importe de décons­truire les réa­li­tés contem­po­raines du tra­vail pour jeter un regard cri­tique sur les dis­cours actuels de légi­ti­ma­tion du tra­vail. D’abord parce que la cri­tique de la pensée du tra­vail est au cœur de l’opposition his­to­rique et poli­tique entre le tra­vail et le capi­tal. Chacun de ces deux acteurs du capi­ta­lisme, dans son entre­prise de légi­ti­ma­tion, tente de se réap­pro­prier cette pensée du tra­vail, non seule­ment dans son essence anthro­po­lo­gique, mais éga­le­ment son his­to­ri­cité sociale. Ensuite, parce que cette pensée est le pro­duit d’une entre­prise hégé­mo­nique portée par les dis­cours des acteurs domi­nants de ce capi­ta­lisme contem­po­rain qui se pré­sente sys­té­ma­ti­que­ment comme le mode d’organisation sociale « natu­rel » des socié­tés humaines. D’où une autre inter­ro­ga­tion, celle de la nature et de la qua­li­fi­ca­tion du capi­ta­lisme contem­po­rain. Travail et capi­tal forment le couple moteur du capi­ta­lisme depuis la Révolution indus­trielle. Autant dans son pro­ces­sus, éco­no­mique, d’accumulation du capi­tal que dans sa dyna­mique socio­po­li­tique. Dans cette dyna­mique, les mou­ve­ments ouvriers et socia­listes ont fait de la conflic­tua­lité du tra­vail leur prin­ci­pal cheval de bataille pour le chan­ge­ment social. L’exigence de redis­tri­bu­tion de la richesse accu­mu­lée par le capi­tal, concré­ti­sée par la for­ma­tion de l’État-providence, ne furent-elles pas, en der­nière ins­tance, les résul­tats des luttes enga­gées par l’action col­lec­tive de ces mou­ve­ments, autour des enjeux du tra­vail et de sa régu­la­tion ?

Déstructuration et restructuration du monde du travail

Aujourd’hui, ces acquis sont mis en ques­tion à l’ombre du capi­ta­lisme glo­ba­lisé et des pers­pec­tives néo­li­bé­rales. L’éclatement des modes d’organisation du tra­vail est une réa­lité dévas­ta­trice. Il est en lien direct avec les nou­velles stra­té­gies de ges­tion des entre­prises mises en œuvre à la faveur des chan­ge­ments tech­no­lo­giques et dans un contexte de finan­cia­ri­sa­tion accé­lé­rée de l’économie, avec pour résul­tats :

– Une muta­tion des logiques de ges­tion dont les hori­zons excluent désor­mais le long terme et leur plus-value conti­nue mais limi­tée, au profit de stra­té­gies du court terme subor­don­nées à la ren­ta­bi­lité finan­cière et spé­cu­la­tive des mar­chés bour­siers.

– Une accé­lé­ra­tion de la délo­ca­li­sa­tion des acti­vi­tés indus­trielles vers des espaces trans­na­tio­naux où les coûts de la main-d’œuvre sont réduits en raison de l’absence de régu­la­tion du tra­vail et de droits syn­di­caux d’association et de négo­cia­tion col­lec­tive.

Dans les socié­tés du Nord, les consé­quences de cette évo­lu­tion passent par la trans­for­ma­tion des espaces du tra­vail recon­fi­gu­rés par de nou­velles formes d’emploi dont la carac­té­ris­tique fon­da­men­tale est la pré­ca­ri­sa­tion. Les rap­ports col­lec­tifs du tra­vail se désa­grègent suite à la déli­ques­cence des iden­ti­tés pro­fes­sion­nelles qui les sous-ten­daient dans le contexte du com­pro­mis for­diste Le mou­ve­ment syn­di­cal, reconnu par l’institutionnalisation du « grand com­pro­mis », voit sa capa­cité d’action se réduire : l’action col­lec­tive qui avait fait sa force en tant que mou­ve­ment ouvrier, avant son ins­ti­tu­tion­na­li­sa­tion comme acteur cen­tral du rap­port tra­vail / État / capi­tal, lui fait désor­mais défaut.

Individualisation du rapport salarial

Un constat global, en lien avec cette évo­lu­tion : l’individualisation du rap­port sala­rial. Les impacts des stra­té­gies de ges­tion trans­na­tio­nales des entre­prises ont eu des impacts directs sur les modes de régu­la­tion et la conflic­tua­lité du tra­vail. Les modes d’encadrement juri­dique des rela­tions du tra­vail actuel­le­ment à l’œuvre, au Québec comme dans la plu­part des pays indus­tria­li­sés, tendent de plus en plus vers une cadu­cité de fait qui les rend inopé­rants face aux nou­velles figures de la conflic­tua­lité du tra­vail. Le tra­vail s’est trans­formé, mais le droit du tra­vail n’a pas suivi. La figure autre­fois domi­nante du conflit du tra­vail n’a plus la même réa­lité dans les milieux du tra­vail actuels. La géné­ra­li­sa­tion du « modèle cali­for­nien » (ou « japo­nais ») fondé sur l’individualisation de la rela­tion d’emploi est telle que, dans l’ensemble des orga­ni­sa­tions, la conflic­tua­lité à changé de nature. Le conflit du tra­vail a laissé place à une conflic­tua­lité nou­velle, carac­té­risé par la mul­ti­pli­ca­tion des conflits indi­vi­duels et dans laquelle l’action col­lec­tive est de facto dis­qua­li­fiée, l’employé est seul face à l’organisation et ses RH désor­mais omni­po­tentes. Résultat : un dés­équi­libre struc­tu­rel du rap­port sala­rial, com­pa­rable à celui du capi­ta­lisme indus­triel pau­pé­ri­sa­teur du 19e siècle.

Les deux visages du « capitalisme mondialisé »

La divi­sion inter­na­tio­nale du tra­vail contem­po­raine pré­sente une réa­lité ample­ment docu­men­tée. À l’échelle de la pla­nète, le capi­ta­lisme indus­triel exerce une hégé­mo­nie quasi exclu­sive, au point d’y avoir éra­di­qué toute forme de pro­duc­tion locale, arti­sa­nale ou ancienne (Inde, Brésil, Mexique, etc.). Un mode d’organisation du tra­vail y est omni­pré­sent : le tay­lo­risme, dans ses formes les plus alié­nantes. Alors même que dans nos socié­tés du Nord, les dis­cours des entre­prises, le plus sou­vent portés par des ins­ti­tuts de recherche auto-ins­ti­tués, ne cessent de louer les nou­velles formes épa­nouis­santes du tra­vail, par l’avènement d’un capi­ta­lisme à la mesure de l’individu, une flexi­cu­rité bien com­prise et, sur­tout, des formes d’emploi adap­tées : emplois tem­po­raire, à temps par­tiel, sur-appel, auto­nome, indé­pen­dants, à dis­tance, etc. Toutes formes d’emplois dits aty­piques, mais qui couvrent la plus grande partie des sec­teurs d’activité et dont le couple moteur est actionné par :

  • la déqua­li­fi­ca­tion, mani­feste dans les espaces mêmes du tra­vail
  • la pré­ca­rité du tra­vail dont les consé­quences se tra­duisent d’abord la mul­ti­pli­ca­tion des inéga­li­tés sociales et la mise en marge de com­po­santes de plus en plus larges de nos socié­tés… du savoir.

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