Le temps comme question sociale et politique

Mis en ligne le 15 juin 2010

Par Hartmut Rosa

Nous avons le plai­sir de publier quelques extraits d’ Accélération. Une cri­tique sociale du temps d’Hartmut Rosa, ouvrage à paraître aux édi­tions La Découverte. Dans cet ouvrage H. Rosa défend l’idée que la manière dont le temps est struc­turé socia­le­ment dans nos socié­tés modernes entrave lour­de­ment la réa­li­sa­tion du projet éman­ci­pa­teur de la moder­nité. Il place ainsi sous les pro­jec­teurs de la réflexion un enjeu qu’on aurait pu croire tabou depuis l’enterrement des 35 heures dans le débat public. Il est temps que le temps rede­vienne une ques­tion sociale…et poli­tique.

« En guise d’avant propos » (pp.5-12)

Jadis, avant l’invention de la tech­nique, lorsque Patience, habi­tant de Kairos, vou­lait faire par­ve­nir une nou­velle à son ami Passetemps à Chronos, ville qui fai­sait éga­le­ment partie du royaume d’Utempie (à cette époque, on n’était guère poin­tilleux sur la dis­tinc­tion entre les mor­phèmes grecs et latins), il lui fal­lait faire le chemin soit à pied, ce qui lui coû­tait six longues heures de marche, soit monté sur son âne, à qui il fal­lait quand même trois heures et demie. Dans les deux cas, il se trou­vait pressé par le temps, parce qu’il ne pou­vait pas être de retour à temps pour déjeu­ner, ou, lorsqu’il s’était mis en route seule­ment après le repas, il lui fal­lait passer la nuit à Chronos, ce qui lui valait non seule­ment une dis­pute avec son épouse, mais aussi une jour­née de tra­vail perdue. Plus tard, après que la tech­nique eut été intro­duite, Patience décro­chait le télé­phone en sou­riant, don­nait la nou­velle à Passetemps, bavar­dait un peu avec lui à propos de la météo, avant de fumer tran­quille­ment une bonne pipe, de nour­rir le chat, de tra­vailler une demi-heure, puis d’aider sa femme à faire la cui­sine – la plu­part du temps au four à micro-ondes.

Le tra­vail lui-même avait changé. Avant, il pas­sait la jour­née sur ses livres, qu’il était chargé de repro­duire en tant que copiste de la ville. Quand c’était un gros ouvrage, bien sou­vent, il ne par­ve­nait pas à faire une seule copie avant la tombée du jour. Désormais, il met­tait tran­quille­ment en route la pho­to­co­pieuse en début de mati­née, buvait une tasse de café, et copiait son ori­gi­nal dix, vingt fois, en fonc­tion du nombre de copies dont on avait besoin à Kairos, ce qui ne lui pre­nait pas plus de vingt minutes. Après, il allait nager un peu en mer. L’après-midi, Patience ne tra­vaillait plus du tout.

Il avait enfin le temps de s’asseoir dans son jardin, de dis­cu­ter avec sa femme, de faire de la musique ou de la phi­lo­so­phie, de lire les livres qu’il avait repro­duits, quand ils étaient inté­res­sants. C’était magni­fique de pou­voir jouir de la vie sans être pressé par le temps ou par des échéances. Quand il vou­lait une image de sa femme, de son chat ou d’un cou­cher de soleil sur la mer, afin qu’un jour ses arrières petits-enfants puissent se sou­ve­nir d’eux, il pre­nait son appa­reil photo numé­rique dans le salon et pres­sait le déclen­cheur – en quelques secondes, la photo, magni­fi­que­ment détaillée, sor­tait toute prête de l’imprimante, il n’avait plus besoin de passer com­mande auprès de son ami le peintre Aeternus, tou­jours débordé, qui aurait dû y passer des heures, tandis que Patience, pen­dant ce temps-là, devait recou­rir à mille cajo­le­ries, et sou­vent même à la force, pour calmer le chat. Mais Patience res­sen­tait désor­mais de plus en plus rare­ment le désir de fixer quoique ce soit en image, pour en pro­fi­ter plus tard ou le trans­mettre à la pos­té­rité.

S’il vou­lait avoir bien chaud chez lui quand les soi­rées rafraî­chis­saient, il n’avait plus besoin d’aller ramas­ser du bois dans la forêt, de peiner pour l’allumer et de pro­fi­ter ainsi d’un peu de cha­leur. Il allu­mait tout sim­ple­ment le chauf­fage, qui était relié aux éoliennes dis­po­sées en bord de mer et, en un tour de main, régnait dans le salon une tem­pé­ra­ture digne d’une douce après-midi d’été. Patience était heu­reux, et il se sen­tait for­tuné – il avait gagné du temps, un temps quasi inépui­sable, et ce qu’il y avait d’étrange, c’est qu’il n’était plus jamais gagné par ce pénible sen­ti­ment qu’est l’ennui, ce qui lui était fré­quem­ment arrivé par le passé. Il avait enfin du temps devant lui, comme on l’aurait dit aupa­ra­vant. L’excédent de temps, l’incalculable richesse de temps avait fait de lui un autre homme, – et d’Utempie une autre société.

C’est ainsi – ou d’une manière ana­logue – que nous pour­rions ima­gi­ner un monde où la pro­messe de la tech­nique, entre­te­nue dès le début du XXe siècle, serait deve­nue réa­lité ; un monde déli­vré de toutes les contraintes liées au manque de temps et de la fré­né­sie, éman­cipé du temps, et qui aurait trans­formé cette denrée rare en res­source abon­dante.

(…)

Notre société actuelle a de nom­breux traits com­muns avec la ville « utem­pique » de Kairos – et pour­tant elle en est radi­ca­le­ment dif­fé­rente. Mais pour quelle raison ? « Le rythme de la vie s’est accé­léré » et, avec lui, le stress, la fré­né­sie et l’urgence, cette plainte résonne par­tout – quoique nous puis­sions enre­gis­trer, comme à Kairos, dans presque tous les domaines de la vie sociale, grâce à la tech­nique, d’immenses gains de temps du fait de l’accélération. Nous n’avons pas le temps, alors même que nous en gagnons en per­ma­nence tou­jours plus. Le but du pré­sent livre est d’expliquer ce gigan­tesque para­doxe du monde moderne et de tra­quer sa logique secrète.

Il faut pour cela — et c’est la thèse direc­trice de l’ouvrage — déchif­frer la logique de l’accélération. Une hypo­thèse s’impose natu­rel­le­ment, à la lec­ture de l’apologue qui ouvre le livre : tout d’abord, le temps que Patience a gagné est de nou­veau perdu, puisque la pho­to­co­pieuse, l’appareil photo et l’appareil de chauf­fage grâce aux­quels il éco­no­mise tout ce temps doivent d’abord être fabri­qués ou acquis grâce à un tra­vail. Si l’on part du prin­cipe que la pro­duc­tion, à Kairos, est sou­mise à la divi­sion du tra­vail, Patience, après l’« inven­tion » de la tech­nique, doit repro­duire davan­tage de livres qu’auparavant, (ce qui sup­pose éga­le­ment que le besoin de livres ait aug­menté en consé­quence à Utempie). De cette manière, le bilan tem­po­rel pour­rait, contrai­re­ment aux pro­messes de la tech­nique, s’avérer nul, voire néga­tif : les habi­tants d’Utempie auraient besoin de tout autant, voire d’encore plus de temps pour pro­duire — et acqué­rir — les appa­reils des­ti­nés à éco­no­mi­ser du temps qu’ils n’en gagne­raient grâce à eux. Cela rap­pelle cette his­toire, racon­tée de nom­breuses fois sous toutes les variantes pos­sibles, du pauvre pêcheur et de l’entrepreneur qui a réussi [1].

Dans une loin­taine contrée rurale d’Europe du Sud, un pêcheur est assis face à une mer d’huile, et pêche avec une vieille canne arti­sa­nale. Un entre­pre­neur pros­père, qui s’offre un congé en soli­taire au bord de la mer, l’aperçoit au cours d’une pro­me­nade, l’observe un moment, secoue la tête et lui demande pour­quoi il pêche à cet endroit. Là-bas, près des bri­sants, il pour­rait prendre deux fois plus de pois­sons. Le pêcheur le regarde, étonné. « Pour quoi faire ? », demande-t-il d’un air per­plexe. Eh bien, il pour­rait vendre les autres pois­sons au marché de la ville voi­sine, ache­ter avec le pro­duit de sa vente une canne à pêche en fibre de verre toute neuve, et en plus des hame­çons spé­ciaux extrê­me­ment effi­caces. Le pro­duit quo­ti­dien de sa pêche en serait cer­tai­ne­ment doublé sans aucune peine. « Et alors ? », demande le pêcheur tou­jours aussi per­plexe. Et alors, répond l’homme d’affaires qui com­mence à perdre patience, il pour­rait rapi­de­ment ache­ter un bateau, navi­guer en haute mer, prendre dix fois plus de pois­sons, et deve­nir ainsi rapi­de­ment assez riche pour s’offrir un cha­lu­tier moderne. L’homme d’affaires rayonne, grisé par sa propre vision. « Bien, dit le pêcheur, et qu’est-ce que je fais après ? » Après, s’enthousiasme l’entrepreneur, il contrô­lera la pêche sur toute la côte, et il pourra faire tra­vailler pour lui toute une flotte de bateaux de pêche. « Ah, répond le pêcheur, et moi, qu’est-ce que je fais, s’ils tra­vaillent pour moi ? » Et bien il n’aura plus qu’à rester assis sur la plage toute la jour­née, à pro­fi­ter du soleil et à pêcher. « Oui, dit le pêcheur, c’est jus­te­ment ce que je suis en train de faire. »

L’histoire est pas­sa­ble­ment naïve. Elle sug­gère que l’issue peu vrai­sem­blable du labo­rieux projet que l’entrepreneur fait miroi­ter au pêcheur serait tota­le­ment iden­tique à la situa­tion ini­tiale ; et que le pêcheur, même si son entre­prise était cou­ron­née de succès, n’y gagne­rait rien. Par consé­quent, l’entrepreneur semble être une vic­time de l’« ethos pro­tes­tant du tra­vail » déploré par B. Russell : le tra­vail est pour lui un but en soi. Mais natu­rel­le­ment, dans la réa­lité, l’histoire n’est pas cir­cu­laire : le point de départ et le point d’arrivée ne sont iden­tiques qu’en appa­rence. Le pêcheur doit pêcher, parce que c’est comme cela qu’il gagne sa vie, et qu’il n’a pas d’autre alter­na­tive ; le riche entre­pre­neur, en revanche, peut pêcher, mais il peut aussi faire mille autres choses. L’élargissement de l’horizon des pos­si­bi­li­tés est par consé­quent un élé­ment essen­tiel de la « pro­messe de l’accélération ». Mais la nature de la pêche en bord de mer s’en trouve aussi subrep­ti­ce­ment trans­for­mée. L’entrepreneur sait qu’il pour­rait uti­li­ser à bien d’autres choses le temps qu’il passe à pêcher : une pro­me­nade en bateau, l’inauguration du par­cours de golf, la visite d’une attrac­tion tou­ris­tique, etc. Si ces pen­sées lui gâchent le plai­sir de sa partie de pêche, nous n’en serons pas sur­pris de sa part, mais nous ne le trou­ve­rons pas moins fou : c’est la peur de man­quer quelque chose qui l’empêchera « d’être dans le monde » d’une manière où il y serait plei­ne­ment (quoique sous forme idéa­li­sée) un pêcheur.

Mais sa peur de passer à côté de quelque chose n’a pas que des rai­sons hédo­nistes, mais aussi de bonnes rai­sons pour le chef d’entreprise qu’il est.

Tandis qu’il pêche au bord de la mer, la concur­rence fabrique de nou­veaux et meilleurs bateaux, conquiert de nou­veaux droits de pêche, lui conteste son mono­pole sur la côte – s’apprêtant ainsi à gâter son lieu de retraite. Dans le même temps, les tarifs des assu­rances, du télé­phone, de l’électricité changent, pour sa société comme pour sa rési­dence privée, et les taux des pla­ce­ments qu’il a choi­sis pour gérer sa for­tune changent éga­le­ment. Peut-être ferait-il mieux de s’en pré­oc­cu­per plutôt que de perdre son temps à la pêche, sinon demain peut-être n’aura-t-il tout sim­ple­ment plus les moyens de pêcher. Il a par ailleurs un besoin urgent de vête­ments neufs, parce ceux qu’il porte sont démo­dés depuis deux ans, et ses lunettes de soleil ne cor­res­pondent plus aux nou­velles normes de pro­tec­tion des UV, et sont donc dan­ge­reuses. Ses amis passent leur temps à démé­na­ger – peut-être ferait-il bien de ren­trer chez lui et de leur télé­pho­ner, avant de perdre défi­ni­ti­ve­ment leur trace. Puisqu’il est en vacances, il aurait enfin du temps pour cela. Et sa femme, ces der­niers temps, rentre à la maison de plus en plus tard – peut-être pro­jette-t-elle de le quit­ter. Non, il ne devrait pas être assis au bord de la mer en train de pêcher, pen­dant que le monde, autour de lui, se trans­forme à un rythme effréné (fichtre, son ordi­na­teur est déjà si vieux qu’il ne peut plus ins­tal­ler le nou­veau logi­ciel avec lequel il aime­rait gérer son fichier d’adresses. C’est devenu trop pénible d’inscrire à la main, à lon­gueur de temps, les chan­ge­ments d’adresse, de numé­ros de télé­phone fixes et mobiles, et d’e-mails. À force de ratures, son agenda est devenu tota­le­ment illi­sible).

Ainsi, pen­dant qu’il est assis au bord de la mer, et qu’il aime­rait pêcher à loisir, l’entrepreneur a le sen­ti­ment d’être sur une, ou plus pré­ci­sé­ment, sur plu­sieurs pentes qui s’éboulent, ou sur un esca­lier méca­nique dans le sens de la des­cente – il ferait mieux de reprendre la course, pour garder sa posi­tion, pour rester dans la course. Ce n’est donc pas seule­ment la « pro­messe de l’accélération » qui le pousse à élever son rythme de vie, mais aussi la dyna­mique élevée de son envi­ron­ne­ment tech­nique, social et cultu­rel, devenu de plus en plus com­plexe et chan­geant, et qui le contraint ainsi à cette inten­si­fi­ca­tion. On voit ici que la seconde réponse à l’histoire du pêcheur est, elle aussi, naïve : le riche chef d’entreprise ne peut pas pêcher tout sim­ple­ment comme le pauvre pêcheur devait le faire. Il peut certes s’accorder un répit et se « per­mettre » quelques jours, plus rare­ment une semaine, au bord de la mer (sans télé­phone por­table, sans e-mail, sans télé­vi­sion) mais il lui faut payer un prix pour ce séjour dans une « oasis de décé­lé­ra­tion », où tout ce que le pêcheur fai­sait en raison de sa pau­vreté lui semble un luxe inouï : le monde aura changé le temps qu’il revienne, il lui faudra donc le rat­tra­per – ou bien accep­ter son retard. Et cette conscience met en évi­dence que ce n’est pas seule­ment le monde social qui a changé entre le début et la fin de l’histoire, mais aussi la per­son­na­lité de l’entrepreneur qui s’est mis à la pêche. Il est, à la fin de l’histoire, « dans le temps » d’une autre manière qu’à son début. Il a une autre repré­sen­ta­tion de la rela­tion entre avenir, pré­sent et passé : le monde futur de l’entrepreneur est radi­ca­le­ment dif­fé­rent de son passé, tandis que le pêcheur (comme Patience dans la pre­mière his­toire) sait, par l’expérience de son passé, ce à quoi il doit s’attendre à l’avenir. Chez lui, l’horizon d’attentes et l’espace de l’expérience coïn­cident dans une large mesure, tandis que pour l’entrepreneur, ils sont aussi dif­fé­rents que pos­sible. Il a un autre sen­ti­ment de l’écoulement du temps et une autre repré­sen­ta­tion de sa valeur.

Si l’on a affaire, avec notre pro­ta­go­niste, à un chef d’entreprise tra­di­tion­nel (et le calcul auquel il se livre à propos de son acti­vité nous permet de le sup­po­ser), il va bien­tôt for­te­ment éprou­ver qu’il est pressé par le temps. Il va tenter de conser­ver le contrôle de sa vie et de son entre­prise, (et celui des trans­for­ma­tions sociales qui le concernent) et d’en pla­ni­fier soi­gneu­se­ment les déve­lop­pe­ments futurs. Cependant, plus le monde qui l’entoure devient rapide, plus l’enchaînement des évé­ne­ments et des hori­zons de pos­si­bi­li­tés s’y font com­plexes et contin­gents, et plus cet objec­tif devient irréa­li­sable. Notre entre­pre­neur va donc peut-être se méta­mor­pho­ser une fois de plus : en aban­don­nant ses ambi­tions à contrô­ler et diri­ger pour deve­nir un « joueur », qui se laisse bal­lot­ter au gré des cir­cons­tances.

Si après-demain, à cause de la concur­rence, mes bateaux ont perdu toute valeur, j’ouvre un casino, ou j’écris un livre, je pars m’installer en Inde pour y trou­ver un gourou, ou je reprends des études. Qui sait ? Je n’ai pas besoin de me déci­der aujourd’hui, je verrai bien com­ment je me sens après demain, et quelles seront alors les chances qui s’offriront à moi. Le monde est plein d’opportunités et de pos­si­bi­li­tés inat­ten­dues.

Il a ainsi, de nou­veau, nombre de points com­muns avec le pêcheur, qui ne cher­chait pas, lui non plus, à inter­ve­nir sur l’avenir en le pla­ni­fiant à long terme. Peut-être même regagne-t-il ainsi un temps de loisir. Mais le monde, autour du joueur, reste très dyna­mique – hori­zon d’attente et hori­zon d’expérience res­tent sépa­rés. C’est pour­quoi le joueur (de la moder­nité tar­dive) a une manière d’être « dans le temps » et « dans le monde » dif­fé­rente à la fois de celle du pêcheur (pré­mo­derne) et de celle du chef d’entreprise (de la moder­nité clas­sique).

Ce mode de notre « être dans le monde », c’est ce que j’aimerais mon­trer dans cet ouvrage, dépend dans une large mesure des struc­tures tem­po­relles de la société dans laquelle nous vivons. La ques­tion de la vie que nous vou­drions mener revient exac­te­ment à poser celle de la manière dont nous vou­lons passer notre temps, mais les qua­li­tés de « notre » temps, ses hori­zons et ses struc­tures, ses rythmes ne sont pas sous notre contrôle, ou seule­ment dans une faible mesure. Les struc­tures tem­po­relles ont une nature col­lec­tive et un carac­tère social ; elles se dressent face à l’individu dans leur robuste fac­ti­cité. Les struc­tures tem­po­relles de la moder­nité, comme on le verra, sont essen­tiel­le­ment pla­cées sous le signe de l’accélération. Comme le montrent nos deux récits, les causes et les effets de ce prin­cipe sont pour­tant extra­or­di­nai­re­ment divers et com­plexes, et par­fois para­doxaux. De fait, les pro­ta­go­nistes sont confron­tés, non à un seul, mais à trois types dif­fé­rents d’accélération. En pre­mier lieu, ils ont affaire à l’accélération tech­nique qui, comme l’illustre l’histoire de Kairos, devrait avoir pour consé­quence de ralen­tir le rythme de la vie. Mais l’accélération du rythme de vie repré­sente, compte tenu de l’accélération tech­nique, une forme sociale d’accélération para­doxale qui, comme le montrent les réflexions du chef d’entreprise, est peut-être en rela­tion avec une troi­sième mani­fes­ta­tion de l’accélération sociale, indé­pen­dante du point de vue ana­ly­tique : celle de l’accélération du rythme des trans­for­ma­tions sociales et cultu­relles. Les com­plexes effets conju­gués de ces trois formes d’accélérations, comme j’espère le mon­trer, expliquent qu’au lieu du rêve utem­pique d’un temps abon­dant, les socié­tés occi­den­tales sont confron­tées à une pénu­rie de temps, une véri­table crise du temps, qui met en ques­tion les formes et les pos­si­bi­li­tés d’organisation indi­vi­duelles et poli­tiques ; une crise du temps qui a mené à la per­cep­tion lar­ge­ment répan­due d’un temps de crise, dans lequel, para­doxa­le­ment, se répand le sen­ti­ment que der­rière la trans­for­ma­tion dyna­mique per­ma­nente des struc­tures sociales, maté­rielles et cultu­relles, de la « société de l’accélération » se cache­rait en réa­lité un immo­bi­lisme struc­tu­rel et cultu­rel pro­fond, une pétri­fi­ca­tion de l’histoire, dans laquelle plus rien d’essentiel ne chan­ge­rait, quelle que soit la rapi­dité des chan­ge­ments en sur­face. Face à cette situa­tion, de nou­veaux modèles d’identité, de nou­veaux arran­ge­ments socio­po­li­tiques, adap­tés aux nou­velles struc­tures tem­po­relles, sont par­fai­te­ment pen­sables – mais au prix, c’est la thèse de ce livre, du renon­ce­ment aux convic­tions éthiques et poli­tiques les plus pro­fondes de la moder­nité, au prix de l’abandon (et de l’échec, par consé­quent) du « projet de la moder­nité ».

(…)

Conclusion. Une immo­bi­lité ful­gu­rante ? La fin de l’histoire [pp. 363-374]

(…D)e l’observation de G. Simmel d’une constante « aug­men­ta­tion de la vie ner­veuse » dans la grande ville moderne, en pas­sant par l’analyse par M. Weber de la dis­ci­pline tem­po­relle de l’éthique pro­tes­tante — la perte de temps devient « le plus grave de tous les péchés » — et la crainte de l’anomie ana­ly­sée par Durkheim résul­tant de muta­tions sociales trop rapides, jusqu’à la for­mule de Marx et Engels selon laquelle le capi­ta­lisme aurait une ten­dance inhé­rente à « vola­ti­li­ser » tout ce qui était solide et bien établi, on peut recons­truire tous les diag­nos­tics de la moder­nité for­mu­lés par la socio­lo­gie clas­sique comme des diag­nos­tics d’une accé­lé­ra­tion.

Par la suite, cette dimen­sion de l’évolution sociale fut lar­ge­ment oublié dans les ana­lyses des sciences sociales, ce qui est dû avant tout à l’« oubli du temps » carac­té­ris­tique des construc­tions théo­riques de la socio­lo­gie du XXe siècle, avec sa pré­fé­rence pour des modèles de société « sta­tiques », une socio­lo­gie qui a construit son modèle du pro­ces­sus de moder­ni­sa­tion en le fon­dant sur les dimen­sions de la dif­fé­ren­cia­tion struc­tu­relle, de la ratio­na­li­sa­tion cultu­relle, de l’individualisation et de la domes­ti­ca­tion de la nature. L’objectif du pré­sent livre était de com­bler les lacunes des ana­lyses de la moder­nité résul­tant de cette approche en jetant les bases d’une théo­rie sys­té­ma­tique de l’accélération sociale. (…) À vrai dire, j’ai l’espoir que ce livre per­mette de des­si­ner les contours d’une théo­rie cri­tique de la société, qui ne vise pas les condi­tions de pro­duc­tion (le point de départ de la pre­mière théo­rie cri­tique), de la com­pré­hen­sion mutuelle (Habermas) ou de la recon­nais­sance (Honneth) dont les cri­tères nor­ma­tifs et les points d’ancrage empi­riques semblent deve­nir de plus en plus pro­blé­ma­tiques, mais qui mette l’accent sur un diag­nos­tic cri­tique des struc­tures tem­po­relles [2]. Car ces der­nières sont le lieu où les impé­ra­tifs sys­té­miques se conver­tissent en orien­ta­tions de la vie et de l’action, « dans le dos des acteurs ».

Les pro­ces­sus de moder­ni­sa­tion socio-struc­tu­rels, on l’a vu, ne peuvent rester sans effet sur la construc­tion du rap­port à soi sub­jec­tif et col­lec­tif. Dans les socié­tés indi­vi­dua­li­sées de la moder­nité occi­den­tale, avec leur éthique libé­rale, le méca­nisme de cette tra­duc­tion des néces­si­tés fonc­tion­nelles (par exemple les exi­gences de crois­sance et d’accélération) en orien­ta­tions cultu­relles reste dans une large mesure mys­té­rieux [3]. La com­pré­hen­sion de ce phé­no­mène doit à mon sens passer par l’examen des struc­tures tem­po­relles de la société.

La socio­lo­gie du temps a clai­re­ment montré que ce ne sont pas seule­ment les méthodes de mesure du temps, mais aussi la per­cep­tion du temps, les hori­zons et les pers­pec­tives tem­po­rels éla­bo­rés au fil des époques qui sont soumis à des trans­for­ma­tions his­to­riques condi­tion­nées par la struc­ture sociale alors en vigueur. Le temps conserve cepen­dant sa fac­ti­cité objec­tive et solide ; du point de vue du sujet de l’action, il consti­tue inévi­ta­ble­ment une donnée natu­relle, inques­tion­nable, dont les contraintes et les modèles d’ordre s’inscrivent, de manière irré­flé­chie mais pro­fonde dans les /​habitus et dis­po­si­tions des sujets, comme une sorte de « seconde nature », déter­mi­nant ainsi leurs orien­ta­tions, au quo­ti­dien et pour l’existence entière. Le temps est donc tou­jours à la fois privé et intime – com­ment veux-je passer mon temps ? est la ver­sion tem­po­relle de la ques­tion éthique : com­ment veux-je vivre ?, – et tou­jours de part en part déter­miné socia­le­ment : les rythmes, les séquences, les durées et les vitesses du temps social, de même que les hori­zons et les pers­pec­tives tem­po­relles cor­ré­la­tives sont presque entiè­re­ment sous­traits au contrôle indi­vi­duel. Ils exercent en même temps sans aucun doute une action for­te­ment nor­ma­tive dans la coor­di­na­tion et la régu­la­tion de l’action : les trans­gres­sions des normes tem­po­relles font l’objet, dans la société moderne, de lourdes sanc­tions – l’ignorance des délais, des dead­lines et des impé­ra­tifs de vitesse mène, aujourd’hui plus que jamais, à l’exclusion sociale. C’est la raison pour laquelle le temps appa­raît comme le mode authen­tique de la conju­gai­son d’impératifs struc­tu­rels et d’orientations cultu­relles, et c’est ce qui explique com­ment les condi­tions d’une auto­no­mie éthique indi­vi­duelle et d’une coor­di­na­tion sociale de l’action maxi­male peuvent être rem­plies simul­ta­né­ment. La mise au jour de la « sourde vio­lence nor­ma­tive » des struc­tures tem­po­relles est donc le pre­mier objec­tif d’une théo­rie de l’accélération.

Mais puisque naît, dans la société de la moder­nité avan­cée, en raison de son code éthique très fai­ble­ment res­tric­tif, l’impression d’une liberté indi­vi­duelle pra­ti­que­ment illi­mi­tée, tandis que dans le même temps appa­raît un besoin de coor­di­na­tion sans cesse plus grand des chaînes d’interactions qui se com­plexi­fient et s’autonomisent anar­chi­que­ment, afin de res­pec­ter les impé­ra­tifs struc­tu­rels qui en résultent – comme les contraintes de crois­sance et d’accélération, les struc­tures tem­po­relles semblent éga­le­ment consti­tuer le lieu pri­vi­lé­gié pour la genèse, et donc pour l’analyse, de déve­lop­pe­ments mal­en­con­treux, c’est-à-dire de patho­lo­gies engen­drant des souf­frances. L’accélération, échap­pant au contrôle éthique et poli­tique, ne déploie pas seule­ment une puis­sance nor­ma­tive crois­sante, mais recèle aussi un poten­tiel crois­sant de « patho­lo­gies de l’accélération ».

Sur ce point, la cri­tique des condi­tions de la recon­nais­sance pro­po­sée par A. Honneth peut être reliée à la cri­tique des rap­port au temps qui est au cœur de mon projet : lorsque l’exclusion sociale pro­duit une souf­france sub­jec­tive, en sus­ci­tant chez le sujet le sen­ti­ment qu’il est méprisé, on peut consta­ter dans la société moderne une dyna­mi­sa­tion pro­gres­sive de la souf­france liée à l’exclusion, qui pro­voque sans aucun doute la peur chez celles et ceux qui ne sont pas (ou pas encore) exclus, et marque par consé­quent de manière déci­sive l’action des sujets. Car l’expérience, dans la société pré­mo­derne, d’être exclu (c’est-à-dire se voir refu­ser cer­tains droits et de faire l’objet d’une éva­lua­tion fondée sur l’appartenance à une caté­go­rie sociale) est rem­pla­cée, dans la moder­nité avan­cée, par la pos­si­bi­lité anxio­gène et tou­jours pré­sente de deve­nir exclu, et de se voir « sus­pendu ». Presque toutes les formes de la recon­nais­sance sociale (peut-être à l’exception de sa dimen­sion juri­dique) sont main­te­nant sou­mises à des res­tric­tions tem­po­relles : les rela­tions amou­reuses et ami­cales sont mena­cées par la contin­gence, et les per­for­mances doivent conti­nuel­le­ment être renou­ve­lées et amé­lio­rées, sous peine de perdre leur fonc­tion de garan­tie de la consi­dé­ra­tion sociale. C’est peut-être là l’une des causes essen­tielles, pour le sujet, de la notoire fébri­lité, sou­vent remar­quée, et de la pré­va­lence de la rhé­to­rique du devoir, contra­dic­toire avec l’idéologie de la liberté, dans les socié­tés modernes.

Cette rhé­to­rique pour­rait cepen­dant cacher, en réa­lité, un bou­le­ver­se­ment insi­dieux et invi­sible des hié­rar­chies de valeurs né de pro­blèmes tem­po­rels. Il résulte du fait que les sujets et les orga­ni­sa­tions sont constam­ment occu­pés à « éteindre le feu », c’est-à-dire à s’efforcer de venir à bout des pro­blèmes urgents, mais aussi, en même temps, à main­te­nir ouvertes les options futures et à sau­ve­gar­der les pos­si­bi­li­tés de connexions, de telle sorte que la rela­tion entre la défi­ni­tion de la séquence de leurs actions et la hié­rar­chie de leurs pré­fé­rences est dura­ble­ment per­tur­bée. Elle est aussi une consé­quence de la ten­dance à pri­vi­lé­gier le court terme, dans des condi­tions d’incertitudes struc­tu­relles. Comme j’ai essayé de le mon­trer, des indices empi­riques fiables montrent que les cal­culs indi­vi­duels de rap­port coût/​bénéfice, en raison de l’instabilité crois­sante et des rythmes de chan­ge­ment élevés au plan objec­tif aussi bien que sub­jec­tif, s’orientent de plus en plus en fonc­tion d’attentes à court terme. Ce qui fait à son tour que dans un envi­ron­ne­ment marqué par des pos­si­bi­li­tés innom­brables d’expériences « attrayantes », par exemple par l’industrie du diver­tis­se­ment, et qui pro­curent une satis­fac­tion immé­diate pour un inves­tis­se­ment de temps et d’énergie mini­mal, les actions qui ne portent leur fruit que dans des condi­tions stables à long terme et qui exigent une dépense consi­dé­rable de temps et d’énergie sont délais­sées, alors même qu’elles apportent (de manière empi­ri­que­ment mesu­rable) une satis­fac­tion bien plus élevée que les pre­mières dans le vécu des sujets, qui donc non seule­ment les jugent, mais les res­sentent comme plus « valables ».

La réunion de ces deux faits crée donc le sen­ti­ment lar­ge­ment répandu que l’on n’a plus le temps pour « ce qui compte réel­le­ment » dans la vie – indé­pen­dam­ment des res­sources de temps libre dont on dis­pose –, une expé­rience que l’on ne peut inter­pré­ter que comme une expé­rience de l’aliénation, au sens de la bou­tade attri­buée à O. von Horvath : « Quand je suis vrai­ment moi-même, je suis très dif­fé­rent, mais cela ne m’arrive qu’exceptionnellement ». J’en ai donc conclu que les struc­tures tem­po­relles de la société de l’accélération amènent les sujets à « vou­loir ce qu’ils ne veulent pas », c’est-à-dire à suivre de leur propre chef des lignes d’actions qui, vues de pers­pec­tives tem­po­relles stables, ne sont pas celles qu’ils favo­ri­se­raient. Ce sont donc les sujets eux-mêmes qui four­nissent les cri­tères nor­ma­tifs de cette cri­tique du temps.

Les effets de l’accélération sociale offrent par ailleurs toute une série de points de départ pour une nou­velle cri­tique de l’aliénation à la lumière de la théo­rie de l’accélération. Les taux élevés d’instabilité et de trans­for­ma­tions mul­ti­di­men­sion­nelles modi­fient les rela­tions des sujets aux lieux qu’ils habitent, aux struc­tures maté­rielles qui les entourent (y com­pris les vête­ments qu’ils portent et les ins­tru­ments avec les­quels ils tra­vaillent), aux per­sonnes avec les­quelles ils sont en contact, aux ins­ti­tu­tions dans les­quelles ils évo­luent, et jusqu’à leurs propres sen­ti­ments et convic­tions. Plus ils changent vite, ou plus ils sont rapi­de­ment rem­pla­cés, moins cela vaut la peine de nouer avec eux une rela­tion intime, et de se les « appro­prier ». Plus les sujets sont indif­fé­rents aux conte­nus, et plus ils s’adaptent aisé­ment aux exi­gences d’accélération et de flexi­bi­lité de la moder­nité avan­cée. Mais lorsque dis­pa­raît la créa­tion d’une rela­tion intime et fami­lière avec des sen­ti­ments, des styles de vie, avec des rela­tions et des amis, des objets quo­ti­diens, de même qu’avec l’environnement phy­sique d’un habi­tat ou d’un lieu de tra­vail, un sen­ti­ment d’aliénation sur­vient, si tant est que l’on reste atta­ché à l’idée d’une « pro­fon­deur » des rela­tions, des sen­ti­ments et des convic­tions (et que l’on peut mettre en récit).

[…]

Le fon­de­ment le plus solide d’une théo­rie cri­tique de l’accélération n’en reste pas moins la rup­ture de la pro­messe d’autonomie de la moder­nité. En raison de la trans­for­ma­tion des struc­tures tem­po­relles, cette pro­messe ne peut plus, ni sous sa forme indi­vi­duelle, ni sous sa forme poli­tique, être tenue dans la moder­nité avan­cée. Ce sont les fon­de­ments nor­ma­tifs de cette idée qui four­nissent les cri­tères les plus convain­cants pour un diag­nos­tic cri­tique de l’époque, parce que ce sont les sujets eux-mêmes, autre­ment dit les acteurs poli­tiques des socié­tés, qui font appel aux convic­tions morales qu’elle implique afin de juger de leurs propres actions. En dépit de leurs décla­ra­tions gran­di­lo­quentes, il reste en revanche à ceux qui sou­haitent l’abandon de ce projet à four­nir la preuve qu’il est pos­sible de penser de manière cohé­rente une forme réel­le­ment post­mo­derne de la sub­jec­ti­vité et de la poli­tique viable en l’absence de toute ambi­tion d’autonomie.

[…]

« Si elle est appro­fon­die et consé­quente, la socio­lo­gie ne se contente pas d’un simple constat que l’on pour­rait qua­li­fier de déter­mi­niste, de pes­si­miste ou de démo­ra­li­sant », remar­quait Pierre Bourdieu dans une contri­bu­tion visant à défi­nir la tâche d’une socio­lo­gie contem­po­raine. Elle ne trouve pas de repos tant qu’elle n’est pas en mesure de pro­po­ser des moyens « de s’opposer aux ten­dances imma­nentes de l’ordre social. Et qui appelle cela déter­mi­niste », pour­suit-il, « devrait se rap­pe­ler qu’il fal­lait connaître la loi de la gra­vi­ta­tion pour construire des avions qui puissent jus­te­ment la com­battre effi­ca­ce­ment » [4]. Le défi, aujourd’hui, consiste à sur­mon­ter ces lois qui ont rendu pos­sible l’invention des avions. Une tâche qui n’est cer­tai­ne­ment pas moins ardue.

Bibliographie :

ADORNO, Theodor W. (2003), Minima Moralia. Réflexions sur la vie muti­lée, Payot, Paris.

BOURDIEU, Pierre (1996) « Störenfried Soziologie. Zur Demokratie gehört eine Forschung, die Ungerechtigkeiten auf­deckt », in Joachim FRITZ-VANNAHME (dir.), Wozu heute noch Soziologie ?, Leske und Budrich, Opladen, p. 65-70.

DUBIEL, Helmut (2001), Kritische Theorie der Gesellschaft. Eine einfüh­rende Rekonstruktion von den Anfängen im Horkheimer-Kreis bis Habermas (3è éd.), Juventa, Weinheim.

HONNETH, Axel (2000), « Die soziale Dynamik von Missachtung. Zur Ortsbestimmung einer kri­ti­schen Gesellschaftstheorie » in Axel HONNETH, Das Andere der Gerechtigkeit, Suhrkamp, Francfort, p. 88-109.

ROSA, Hartmut (1999), « Kapitalismus und Lebensführung. Perspektiven einer ethi­schen Kritik der libe­ra­len Marktwirtschaft », Deutsche Zeitschrift für Philosophie, n° 5, p. 735-758.

Les commentaires sont fermés.