Le syndrome de Donald Trump

Par Mis en ligne le 15 novembre 2016

des-manifestants-a-detroit-avant-une-visite-de-donald-trump-le-3-septembre-2016_5662289Même les obser­va­teurs les plus avisés furent ébran­lés par l’élection de Donald Trump à la pré­si­dence des États-Unis. Pour cer­tains, ce fut un véri­table trau­ma­tisme. L’homme ne pré­sen­tait-il pas tous les signes d’un indi­vidu écer­velé, atteint sans doute de copro­la­lie, visible sur­tout dans les moments de stress ? Sa rhé­to­rique struc­tu­rée par une ana­phore insi­pide et ses gestes com­pul­sifs de clown ne fai­saient-ils pas de lui un indi­vidu inculte, vul­gaire, doté d’une intel­li­gence bien au-des­sous de la moyenne ? On disait qu’il était là pour amuser la gale­rie ; sa pré­sence et ses dis­cours atti­raient certes les foules et sur­tout une plé­thore de camé­ras, mais on savait per­ti­nem­ment que, le jour venu, il allait tirer sa révé­rence, gêné comme un petit enfant qui s’est rendu compte qu’il n’avait ni l’expérience ni l’âge mental pour riva­li­ser avec des poli­ti­ciens che­vron­nés. On riait, riait et les grandes comme les petites chaines de télé­vi­sion fai­saient leur chou gras de la pré­sence de cet homme sur la scène poli­tique : leur côte d’écoute aug­men­tait de façon expo­nen­tielle, l’argent de la publi­cité cou­lait à flots.
Mais gra­duel­le­ment les rires se sont trans­for­més en rictus. Le « clown » s’est révélé être un com­mu­ni­ca­teur de « talent », un mani­pu­la­teur de masses. Il s’exprime dans un lan­gage sim­pliste, truffé de cli­chés, de slo­gans, d’insultes à l’égard des immi­grés, des Noirs, des femmes, fouet­tant ainsi l’égo de ces mil­lions d’hommes blancs qui se sentent comme des lais­sés-pour-compte par le sys­tème. Ce sont ces der­niers qui ont voté en masse pour Trump.

L’école, l’héritage idéo­lo­gique fami­lial, la grande presse, Hollywood leur a inculpé depuis leur tendre enfance que l’Amérique est un pays de Blancs, construit par et pour les Blancs ; que la gran­deur de « leur pays » est l’œuvre du « génie occi­den­tal », que tout autre groupe non euro­péen est à consi­dé­rer comme des para­sites, des délin­quants, des pro­fi­teurs, des voleurs de jobs, des pré­da­teurs sexuels, des cri­mi­nels, bref la racaille. Ces sen­ti­ments enfouis et bien enra­ci­nés se sont fina­le­ment mani­fes­tés au grand jour après plus de sept ans de crise éco­no­mique.

La fer­me­ture, la trans­for­ma­tion et la délo­ca­li­sa­tion de mil­liers d’industries à haute inten­sité de main-d’œuvre ont trans­formé le rêve de beau­coup de ces ouvriers blancs en cau­che­mar. L’Amérique n’était plus celle de leur père : non seule­ment le boulot se fai­sait rare, était de mau­vaise qua­lité et sous-payé, mais les réformes ont bou­le­versé le pay­sage social, et, à leurs yeux, les immi­grés, les Noirs, les femmes n’étaient plus à leur « place ». L’idée de voir « leur Amérique » se trans­for­mer en une nation où les Latinos seront, dans cin­quante ans, le groupe eth­nique le plus nom­breux était dif­fi­ci­le­ment sup­por­table. Il fal­lait donc retour­ner à « l’ancienne Amérique », à « la vieille Amérique », celle de leurs ancêtres, des pères fon­da­teurs, celle où l’homme blanc se sen­tait maître chez lui, où la femme était sou­mise, confi­née à la maison, où les ver­sets de la Bible étaient obser­vés tex­tuel­le­ment, et où l’existence de toute autre « race » se jus­ti­fiait par la néces­sité de servir et d’honorer la « race supé­rieure ».
En fai­sant de l’expression « Faisons de l’Amérique encore une grande nation » le slogan offi­ciel de sa cam­pagne pré­si­den­tielle, Donald Trump a bien cana­lisé tous ces res­sen­ti­ments.

Il a com­pris la faillite du sys­tème poli­tique offi­ciel tra­di­tion­nel, qui, depuis par­ti­cu­liè­re­ment la crise de 2008, n’offre que chi­mères et vœux pieux aux masses dés­œu­vrées. Ce sys­tème est à bout de souffle. L’arrivée au pou­voir du pre­mier pré­sident afro-amé­ri­cain eut certes une impor­tance sym­bo­lique indé­niable, et a sus­cité beau­coup d’espoir, mais c’est là pré­ci­sé­ment le pro­blème : la per­ti­nence de l’administration d’Obama res­tera essen­tiel­le­ment sym­bo­lique. Aucune réforme concrète n’a pu être effec­tuée sous son admi­nis­tra­tion. La petite bour­geoi­sie noire qui a su trou­ver une place au soleil grâce à ses diplômes, ses com­pé­tences et qui a fait d’Obama le sym­bole de sa fierté se retrouve main­te­nant face à une réa­lité gla­ciale : on ne combat pas le racisme en met­tant de l’avant ses capa­ci­tés intel­lec­tuelles, ses réus­sites sociales, ses diplômes. C’est une illu­sion méta­phy­sique, et elle ne fait que confor­ter une des mul­tiples formes de l’idéologie raciste et pater­na­liste, à savoir que l’intégration sociale des Noirs, leur accep­ta­tion comme citoyens à part entière, dépend uni­que­ment de leur édu­ca­tion, de leurs efforts, de leur volonté à sur­mon­ter les obs­tacles.

L’arrivée au pou­voir de Donald Trump est symp­to­ma­tique d’une décom­po­si­tion du sys­tème poli­tique amé­ri­cain. Survenue dans le contexte de la crise du sys­tème capi­ta­liste mon­dia­lisé, elle ne consti­tue nul­le­ment une alter­na­tive mais bien un ren­for­ce­ment de la répres­sion au niveau local et l’accentuation d’une poli­tique mili­ta­riste sur le plan inter­na­tio­nal, cela malgré la rhé­to­rique prô­nant le repli sur soi et le pro­tec­tion­nisme du leader répu­bli­cain. Trump cris­tal­lise les forces obs­cures réac­tion­naires, qui cherchent dans un passé fan­tas­ma­go­rique à faire revivre l’idéologie de la supré­ma­tie blanche. Il est en quelque sorte un syn­drome, la per­son­ni­fi­ca­tion d’un ensemble de patho­lo­gies sociales trou­vant racine dans le fon­de­ment même de la nation amé­ri­caine et qui se mani­festent à l’occasion par des crises éco­no­miques impor­tantes. Le racisme est certes une échap­pa­toire pour empê­cher la classe ouvrière blanche de com­prendre les vrais pro­blèmes du pays, il n’en demeure pas moins qu’il repré­sente dans le cas des États-Unis un élé­ment his­to­rique, consti­tu­tif de la société.

Nous fai­sons face à un avenir chargé d’ombres, d’incertitudes et de périls. Des dan­gers d’autant plus réels que gra­vitent autour de Trump des néo­fas­cistes, des néo­na­zies, des racistes, des néo­con­ser­va­teurs, des dis­ciples de Reagan, toutes sortes de vau­tours prêts à servir, à ren­for­cer encore plus la répres­sion poli­cière, la domi­na­tion sociale et impé­riale. Aujourd’hui, la pensée du phi­lo­sophe ita­lien Antonio Gramsci est d’une actua­lité brû­lante. Cette pensée que l’on cite sou­vent de lui « Le vieux monde se meurt, le nou­veau monde tarde à appa­raître, et dans ce clair-obscur sur­gissent des monstres » est sans doute une pré­fi­gu­ra­tion de la montée du fas­cisme euro­péen. À l’heure actuelle, les « monstres » se pré­parent à prendre le pou­voir, non seule­ment aux États-Unis, mais aussi en Europe, en Amérique latine. La tâche qui incombe aux orga­ni­sa­tions pro­gres­sistes et révo­lu­tion­naires consiste non pas uni­que­ment à les com­battre, à les dénon­cer, mais éga­le­ment et sur­tout à s’organiser et lutter, pour para­phra­ser Bertolt Brecht, contre la « bête », dont le ventre tou­jours fécond, enfanta le fas­cisme : le capi­tal.

Alain Saint Victor est ensei­gnant et his­to­rien

Crédit photo : http://​www​.lex​press​.fr/​a​c​t​u​a​l​i​t​e​s​/​1​/​m​o​n​d​e​/​t​r​u​m​p​-​p​r​o​m​e​t​-​d​e​s​-​e​m​p​l​o​i​s​-​a​-​l​a​-​c​o​m​m​u​n​a​u​t​e​-​n​o​i​r​e​-​d​e​-​d​e​t​r​o​i​t​_​1​8​2​6​9​9​8​.html

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