Le syndicalisme : quel pouvoir avons-nous ?

Par Mis en ligne le 11 décembre 2010

Le 14 octobre der­nier, nous avions convié les pro­fes­seurs à une demi-jour­née de réflexion autour du thème Le syn­di­ca­lisme… Quel pou­voir avons-nous ? Vous trou­ve­rez ici un cer­tain regard sur les dis­cus­sions de ce moment. Ce compte-rendu est par­tagé par l’exécutif du SPCVM qui prend note des pro­po­si­tions infor­melles à l’égard de son rôle dans les ins­tances fédé­ra­tives.

Les résul­tats de la der­nière négo­cia­tion nous ont tous lais­sés per­plexes, qu’on parle des résul­tats ou de la vitesse à laquelle s’est déroulé le « sprint » final. Sans parler du dis­cours de nos repré­sen­tants syn­di­caux qui ont réclamé l’assentiment des syn­di­qués à coups de « Nous n’aurions pas pu aller cher­cher plus ! », sur fond de crise éco­no­mique mon­dia­li­sée, de finances publiques à sec, d’attaques patro­nales contrées. Le fata­lisme des repré­sen­tants au regrou­pe­ment CÉGEP de la FNEEQ-CSN avait laissé l’exécutif du SPCVM pan­tois… quel pou­voir avions-nous comme membres de la base syn­di­cale pour contrer un dis­cours par­tagé à la fois par les repré­sen­tants syn­di­caux du Front commun et l’État employeur ?

Il faut « ÉDUQUER » !

Plusieurs par­ti­ci­pants ont évoqué la néces­sité de faire connaître les luttes syn­di­cales, le contexte socio-poli­tique qui entou­rait cer­taines d’entre elles, les enjeux inhé­rents aux batailles his­to­riques. Ainsi, de nom­breuses per­sonnes ignorent l’histoire entou­rant par exemple les demandes syn­di­cales pour contrer l’effritement des ser­vices publics au Québec. Plusieurs syn­di­qués manquent en effet d’informations et de liens concrets entre les enjeux de nature poli­tiques et la qua­lité des ser­vices publics. Ce qui expli­que­rait notam­ment le peu de moti­va­tion à résis­ter aux attaques patro­nales en temps de négo­cia­tion.

« Comment trans­mettre l’histoire liée aux acquis, la mémoire de ce qu’on a fait ? » La ques­tion de François Cyr pose sans doute ici le prin­ci­pal défi des cen­trales syn­di­cales lorsqu’il s’agit d’informer pour mieux mobi­li­ser. Quand on sait que nos reven­di­ca­tions trouvent leur ori­gine dans des luttes his­to­riques et que le bien commun de toute une popu­la­tion est en jeu, il est sans doute plus facile de se ral­lier et de s’engager dans l’action sociale et syn­di­cale.

Charles Guilbert (dépar­te­ment de fran­çais) a ren­ché­rit en disant que « les gens n’ont pas conscience des impacts d’une démo­bi­li­sa­tion sociale. » À partir du moment où on baisse les bras, où on s’en remet, comme syn­di­qué du sec­teur public, à l’action menée par les diri­geants syn­di­caux, qu’on s’installe dans un état d’attentisme des résul­tats pos­sibles d’une ronde de négo­cia­tion, pou­vons-nous vrai­ment pré­tendre être impli­qué comme citoyen ? Pour Jean Lacharité, la mobi­li­sa­tion sociale « ça passe par l’éducation poli­tique ! »

Pour mobi­li­ser, il faut INFORMER. Audrey Lamy (Soins infir­miers) rap­pelle qu’elle était étu­diante mili­tante au Cégep du Vieux Montréal et qu’elle est contente d’enseigner ici. « J’enseigne dans un cégep mobi­lisé ! J’ai ainsi un sen­ti­ment d’appartenance qui m’invite à l’investissement, à la mobi­li­sa­tion. » Selon elle, il faut que les dépar­te­ments soient inter­pel­lés par la « chose syn­di­cale », infor­més des actions et des enjeux qui les jus­ti­fient, de telle sorte à dis­cu­ter en assem­blée dépar­te­men­tale de par­ti­ci­pa­tion active à la vie syn­di­cale et citoyenne.

L’exécutif du SPCVM retient là une piste impor­tante d’action locale concrète. Les cinq pro­chaines années de notre contrat de tra­vail devraient être mises à profit pour ÉDUQUER autour des enjeux sociaux et poli­tiques qui ont un lien direct avec nos condi­tions de tra­vail. Les repré­sen­tants syn­di­caux élus par les pro­fes­seurs du Cégep du Vieux Montréal devront faire en sorte de rap­pe­ler les luttes his­to­riques en matière d’enseignement supé­rieure, les impacts sur l’échiquier de l’éducation « mon­dia­li­sée » des reculs et des avan­cées qui par­sèment l’histoire syn­di­cale de l’éducation au Québec. Les reven­di­ca­tions que nous por­tons comme syn­di­qués FNEEQ-CSN sont direc­te­ment connec­tées à des enjeux beau­coup plus « macros » que le nombre d’élèves dans les classes. Nos demandes s’inscrivent dans des pers­pec­tives de qua­lité de la for­ma­tion pour le mieux être global de la société qué­bé­coise. À nous de bien camper la pro­chaine négo !

Le dis­cours syn­di­cal

On ne peut passer sous silence des inter­ven­tions qui portent à la réflexion. Le micro s’est ouvert sur la pro­blé­ma­tique du « lan­gage syn­di­cal ». Les mots « luttes », « combat », « pou­voir » ont été poin­tés du doigt comme des agents de démo­bi­li­sa­tion pour les jeunes. « Ce n’est pas ça qui nous anime, nous les jeunes ! » Jean-Philippe Gadbois (dépar­te­ment de loi­sirs) se dit ici le porte-parole de plu­sieurs jeunes pro­fes­seurs qui désertent les ins­tances syn­di­cales parce qu’ils « ne se sentent pas repré­sen­tés. » Se regrou­per, oui, mais envi­sa­ger les patrons comme des adver­saires, là… c’est non ! Pour lui, la solu­tion aux pro­blé­ma­tiques vécues par les ensei­gnants passe d’abord par les supé­rieurs, pas par le syn­di­cat. Il en a lar­ge­ment fait l’expérience. François Cyr lui répon­dra, plus tard, que si au Vieux Montréal les patrons sont gen­tils, « c’est parce que le syn­di­cat est puis­sant ! ». C’est en exa­mi­nant l’histoire du syn­di­ca­lisme au Québec qu’on peut en effet affir­mer que l’arbitraire patro­nal s’est estompé là où les syn­di­cats ont été les plus actifs et com­ba­tifs.

« Il ne faut pas avoir peur du lan­gage » a rétor­qué notre « jeune » invi­tée, Karine Lécuyer. Si comme syn­di­qués, on devait bannir des mots comme « lutte » ou « projet de société », elle pré­vient qu’on ne s’en sor­tira pas. Les « attaques » patro­nales sont tel­le­ment gigan­tesques qu’on a peine à croire qu’il nous faille aller sur un autre ter­rain que la « lutte ». À preuve…

D’autres ensei­gnants ont rap­porté des propos de cer­tains col­lègues qui ajoutent au dis­cours domi­nant.

– « On fait un tra­vail génial et en plus, on est payé pour ça et bien payé, en plus ! »

– « On n’a pas de patron, tout près, pour nous obser­ver. »

– « Se battre pour le salaire est une idée de droite ! »

– « On est dans une éco­no­mie de sur­con­som­ma­tion. Il fau­drait songer à se voter des baisses sala­riales. »

– « Les syn­di­cats n’ont pas de vision glo­bale, une pers­pec­tive plus élar­gie que les reven­di­ca­tions autour des condi­tions de tra­vail. »

François Cyr n’est pas étonné par ces affir­ma­tions. Il parle de conta­mi­na­tion géné­ra­li­sée par le dis­cours des Desmarais et Péladeau. Il pointe éga­le­ment les jour­na­listes qui ont de plus en plus de dif­fi­cul­tés à faire de la cri­tique sociale… les jour­naux appar­te­nant aux Desmarais et Péladeau. On se doute qu’il y a ici un lien direct à faire avec la grande dif­fi­culté que nous avons à influen­cer l’opinion publique lorsque vient le temps de faire valoir les points de vue des inter­ve­nants en édu­ca­tion.

On le constate, le dis­cours patro­nal a fait sa marque. Depuis les années ‘70, les outils de pro­pa­gande pour relayer ce dis­cours se sont mul­ti­pliés. On assiste, chez les syn­di­qués, à une inté­rio­ri­sa­tion du réqui­si­toire néo­li­bé­ral qui décou­rage les plus mili­tants d’entre eux. Selon mon­sieur Cyr : « Ce qui domine, c’est le capi­tal finan­cier. Les patrons ne veulent plus d’obligation de com­po­ser avec les syn­di­cats parce que ceux-ci ne pro­duisent rien alors qu’eux, ils oeuvrent dans le réel. » Que faire alors ? « Plusieurs batailles laissent des traces. Il faut trans­mettre l’histoire », rétorque-t-il. Les cen­trales ont déve­loppé des outils d’information assez puis­sants et effi­caces, mais on dirait qu’elles n’ont pas réussi à bien les dif­fu­ser. « On ne s’en sort pas, ça passe par l’éducation. » selon Jean Lacharité.

Sommes-nous encore un mou­ve­ment social ?

François Cyr pose la ques­tion d’entrée de jeu. Pour lui, l’histoire confirme que le mou­ve­ment syn­di­cal a été por­teur d’une utopie, d’un cer­tains projet de société. Mais une inquié­tude se pointe : plu­sieurs sala­riés syn­di­qués ne sont pas syn­di­ca­listes. Et on parle, selon lui, d’une partie impor­tante des tra­vailleurs syn­di­qués. On n’a qu’à regar­der la pro­por­tion des membres qui se sont pré­va­lus de leur droit de vote en assem­blée géné­rale lors de l’acceptation des ententes de prin­cipes : 23% des membres de la FNEEQ ont investi les assem­blées locales pour se pro­non­cer quant à l’entente sec­to­rielle et 23% pour l’entente de table cen­trale. Quel mes­sage envoyons-nous ?

Selon lui, il faut éviter de déser­ter le syn­di­ca­lisme. Les diri­geants syn­di­caux doivent réac­ti­ver le débat sur le « par­te­na­riat », remettre à l’ordre du jour l’éducation sociale et poli­tique. Et pour sa part, les membres doivent déve­lop­per une réflexion plus cri­tique, un examen plus soi­gneux des choix de leurs diri­geants syn­di­caux. « Il faut réha­bi­li­ter la ligne de risque ! » Yvan Perrier (dépar­te­ment de Sciences sociales) l’appuie : « Il faudra ques­tion­ner les diri­geants du Front commun sur les oppor­tu­ni­tés man­quées » lors de la der­nière ronde de négo­cia­tion. Et François Bédard (dépar­te­ment de mathé­ma­tiques) qui ren­ché­rit : « On a assisté à de « l’appleuventrisme » syn­di­cal ! »

Alors que la mobi­li­sa­tion a été « his­to­rique » aux dires mêmes de Louis Roy (vice-pré­sident de la CSN), com­ment expli­quer que le Front commun ait choisi de « régler sur les cha­peaux de roues » le 24 juin 2010 ? Alors que la Loi 37 pré­voyait des contrats de tra­vail de trois ans pour les tra­vailleurs du sec­teur public, com­ment expli­quer que les diri­geants du Front commun aient accepté de pré­sen­ter à leurs membres des ententes de prin­cipe de cinq ans en leurs expli­quant sim­ple­ment que le gou­ver­ne­ment allait modi­fier la Loi ? Et com­ment expli­quer sur­tout que les syn­di­qués aient avalé le règle­ment qui leur était pro­posé ? Le Conseil du patro­nat annon­çait récem­ment que pour l’année 2011-2012, les aug­men­ta­tions sala­riales moyennes dans le sec­teur privé devraient se situer autour de 2,5%. Pour para­phra­ser notre pré­sident du syn­di­cat : « On devait dormir au gaz !!! » Ou alors, on n’était pas assez mobi­li­sés ! Ou alors on n’était pas assez au fait des enjeux et que, se dépla­cer pour aller voter, ne nous allu­mait pas outre mesure ! Allez donc essayer de com­prendre !

Mobilisation

Les cinq années de décret repré­sentent une « épine dans le pied de tous les syn­di­cats du sec­teur public et une attaque à la vita­lité de notre mobi­li­sa­tion. » Karine Lécuyer consi­dère que si le décret a fait mal, à tout le moins a-t-il eu l’avantage de culti­ver l’indignation. Entendre Gagnon-Tremblay, en confé­rence de presse, avouer qu’elle avait envie de crier sa joie a de quoi éton­ner, sinon de quoi inquié­ter. Pour Karine, les syn­di­cats doivent avoir du pou­voir. « N’ayons pas peur des mots ! » Et pour elle, la mobi­li­sa­tion passe par le mili­tan­tisme qui, lui, passe par l’éducation syn­di­cale. Le mili­tan­tisme s’apprend et les syn­di­cats locaux ont leur part de res­pon­sa­bi­lité dans cet appren­tis­sage. Faire en sorte, par exemple, que les jeunes profs, ceux qui arrivent dans le pay­sage col­lé­gial, trouvent leur place, soient dyna­miques et par­ti­ci­pa­tifs, en assem­blée géné­rale comme dans la vie syn­di­cale en géné­ral. Nous avons cinq années pour mobi­li­ser les membres, sou­te­nir les luttes sociales comme celle qui se des­sine contre la hausse des tarifs dans les ser­vices publics. Se coa­li­ser avec les autres sec­teurs de la société devient un choix incon­tour­nable.

L’un des pro­blèmes fon­da­men­taux, selon Jean Lacharité, c’est que le dis­cours néo­li­bé­ral pro­pose un glis­se­ment dan­ge­reux lorsqu’il pose la ques­tion du prix des ser­vices publics. Qui béné­fi­cie des ser­vices publics payés par les impôts des contri­buables… contri­buables dont les tra­vailleurs du sec­teur public font partie ?! Pour lui, « la qua­lité se paye ! » et les condi­tions de tra­vail ainsi que les fon­de­ments de ce tra­vail avec des humains mérite qu’on les insère au coeur d’une édu­ca­tion poli­tique. Encore une fois, contrer le dis­cours néo­li­bé­ral est une clé de mobi­li­sa­tion. Mais com­ment faire concrè­te­ment ?

Pierre Paiement (sciences sociales) parle d’un « lan­gage en pro­ces­sus de défrag­men­ta­tion ». Comment mobi­li­ser alors que même le dis­cours de nos diri­geants syn­di­caux, lors de la pré­sen­ta­tion des ententes de prin­cipe était, en soi, démo­bi­li­sant ? « Même pour les grands mili­tants, les propos de Louis Roy (vice-pré­sident de la CSN) avait de quoi faire frémir. » s’étonne Lyne Dessureault (Travail social et repré­sen­tante au regrou­pe­ment cégep). Pour le pro­fes­seur de fran­çais, Charles Guilbert, « il faut prendre acte qu’il y a une démo­bi­li­sa­ton sociale géné­ra­li­sée. » Des débats impor­tants sont à mettre à l’ordre du jour. Michèle St-Denis s’exprime : « Au-delà de nos condi­tions de tra­vail, que fai­sons-nous d’un projet de société ? » Et si le sens du mot « soli­da­rité » s’était perdu ! Et si la notion même de projet de société avait été aban­don­née ! Faut-il bais­ser les bras et jouer la carte du défai­tisme ?

« Il faudra se pen­cher sur l’action poli­tique, pas comme syn­di­cat mais comme sala­riés.», dit François Cyr. Et pas sur un seul champ. On est mûrs pour des États géné­raux du syn­di­ca­lisme. » Jean Lacharité rap­pelle, quant à lui, que le cynisme ambiant tra­verse toute la société. « Le gou­ver­ne­ment est com­plè­te­ment en contra­dic­tion sous une mul­ti­tude d’aspects, les citoyens se lancent dans une désaf­fec­tion poli­tique hors du commun… une « déci­toyen­ni­sa­tion » est en cours ! » Il ajoute que « si nous n’investissons pas le mou­ve­ment, ce ne sont pas les absents, ici, aujourd’hui, qui vont faire la dif­fé­rence et chan­ger les choses. » On ne s’en sort pas, ce sont les mili­tants qui feront la dif­fé­rence. Et ces mili­tants, on les retrouve dans les comi­tés syn­di­caux, dans les ins­tances pari­taires, dans les exé­cu­tifs et sur­tout, dans les assem­blées géné­rales et les conseils syn­di­caux. Le SPCVM doit non seule­ment conti­nuer à inves­tir les lieux de pou­voir locaux mais aussi à sen­si­bi­li­ser ses membres autour des ques­tions sociales de l’heure.

Qu’en conclure ? Pour le SPCVM, Jean-Marc Petit (pré­sident) sou­haite que le syn­di­cat du Vieux se ques­tionne sur l’implication compte tenu de la mobi­li­sa­tion. « Et nous devons nous ques­tion­ner ensemble. C’est toute l’assemblée géné­rale qui doit conti­nuer à tra­vailler à la mobi­li­sa­tion, tant sur le plan citoyen que sur le plan stric­te­ment syn­di­cal. On en échappe trop ! »

Ce texte, je le rap­pelle, se veut un cer­tain regard sur les propos enten­dus lors de la demi-jour­née syn­di­cale orga­ni­sée par le SPCVM. Il n’a pas la pré­ten­tion d’apporter des réponses mais de rendre compte des échanges qui ont eu cours.

Danielle Carbonneau, membre de l’exécutif du Syndicat des pro­fes­seurs du Cégep du Vieux Montréal

Publié par le jour­nal du Syndicat des pro­fes­seurs du Cégep du Vieux Montréal, Pédagogie entre autres, 30 novembre 2010 — volume 18, no 4

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