Le syndicalisme à l’épreuve du capitalisme séparateur

Mis en ligne le 30 juin 2008

Le syn­di­ca­lisme au Québec n’a pas connu de dimi­nu­tion mar­quée du nombre de ses membres, contrai­re­ment à la plu­part des pays déve­lop­pés. Si la perte des effec­tifs dans le sec­teur indus­triel tra­di­tion­nel a été en partie com­pensé dans des sec­teurs moins tra­di­tion­nels, on a par contre assisté au cours des der­nières années à une éro­sion sen­sible des effec­tifs des grandes cen­trales syn­di­cales dans le sec­teur public au profit d’un syn­di­ca­lisme « indé­pen­dant » très for­te­ment marqué par le cor­po­ra­tisme sec­to­riel. Cette divi­sion des forces syn­di­cales, encou­ra­gée par toute une série de lois anti-syn­di­cales au début du pre­mier mandat du gou­ver­ne­ment actuel, pour­rait expli­quer en bonne partie la cin­glante défaite qu’ont enre­gis­tré les employés de l’État lors de la der­nière ronde de négo­cia­tion et qui s’est conclu par l’imposition d’une Loi spé­ciale par­ti­cu­liè­re­ment répres­sive décré­tant uni­la­té­ra­le­ment les salaires et des condi­tions de tra­vail. Mais cette montée du cor­po­ra­tisme (qui trouve des échos de plus en plus ouver­te­ment au sein même des grandes cen­trales) et de la divi­sion qu’elle engendre n’explique pas tout. Cet affai­blis­se­ment de la com­ba­ti­vité des forces syn­di­cales au Québec qui se tra­duit notam­ment par la baisse mar­quée du nombre de conflits, s’inscrit dans un recul du syn­di­ca­lisme par­tout dans le monde et trouve ses racines dans les muta­tions que connaît le capi­ta­lisme à l’échelle de la pla­nète. L’article de Thierry Perch qui suit, tente d’en cerner les contours. [Note de la rédac­tion]


Par Thierry Pech*

La fai­blesse du syn­di­ca­lisme fran­çais ne s’explique plus seule­ment par des spé­ci­fi­ci­tés natio­nales. Elle s’inscrit au contraire dans un mou­ve­ment de recul inter­na­tio­nal, lié à la montée en puis­sance d’un « capi­ta­lisme sépa­ra­teur ».

Vu de l’étranger, la vie sociale fran­çaise est étroi­te­ment asso­ciée à de larges mou­ve­ments de contes­ta­tion orches­trés par des syn­di­cats répu­tés puis­sants et arc-boutés sur les acquis de la société sala­riale et de l’État pro­vi­dence d’après-guerre. C’est cette repré­sen­ta­tion qui a ainsi pré­sidé au récit de ces der­nières semaines dans une grande partie des jour­naux euro­péens et amé­ri­cains. Elle semble pour­tant igno­rer l’un des faits les plus objec­tifs de la situa­tion hexa­go­nale : l’exceptionnelle fai­blesse du syn­di­ca­lisme.

D’où vient cette fai­blesse du syn­di­ca­lisme fran­çais ? Trois expli­ca­tions sont d’ordinaire mises en avant : une expli­ca­tion cultu­relle et ins­ti­tu­tion­nelle (la France jaco­bine n’aurait jamais donné toute leur place aux syn­di­cats et à la négo­cia­tion col­lec­tive), une expli­ca­tion éco­no­mique (les trans­for­ma­tions du sys­tème pro­duc­tif auraient rendu le tra­vail de syn­di­ca­li­sa­tion beau­coup plus dif­fi­cile que par le passé) et une expli­ca­tion socio­lo­gique (les nou­veaux adhé­rents en par­ti­cu­lier, et les sala­riés en géné­ral, seraient por­teurs d’attentes beau­coup plus indi­vi­dua­listes, que les syn­di­cats peinent à satis­faire). Ces trois expli­ca­tions sont cer­tai­ne­ment cumu­la­tives, mais elles sont sou­vent mal hié­rar­chi­sées. Or, de cette hié­rar­chie des causes dépend en grande partie la com­pré­hen­sion que l’on a du pro­blème.

Je me concen­tre­rai prin­ci­pa­le­ment sur les deux pre­mières expli­ca­tions (ins­ti­tu­tion­nelle et éco­no­mique) pour mon­trer que la lec­ture éco­no­mique est non seule­ment la plus éclai­rante aujourd’hui, mais la mieux par­ta­gée au plan inter­na­tio­nal. On peut même consi­dé­rer que le déclin du syn­di­ca­lisme est, à cet égard, l’un des meilleurs ana­ly­seurs des muta­tions contem­po­raines du tissu pro­duc­tif et du marché du tra­vail : la fai­blesse gran­dis­sante du syn­di­ca­lisme tra­duit ainsi l’avènement d’un capi­ta­lisme qui tend à éva­cuer la conflic­tua­lité orga­ni­sée par la dis­sé­mi­na­tion et la frag­men­ta­tion du sala­riat et des rela­tions d’emploi.

J’évoquerai éga­le­ment la lec­ture socio­lo­gique pour mon­trer qu’elle pointe des phé­no­mènes qui sont plus des effets que des causes du pro­blème. Or, à prendre l’effet pour la cause, on risque de pro­po­ser des solu­tions trom­peuses.

L’explication par la culture et les institutions

Une idée assez répan­due veut que la fai­blesse du syn­di­ca­lisme fran­çais résulte pour l’essentiel de la mau­vaise qua­lité des rela­tions sociales dans notre pays. Cette situa­tion serait elle-même, lit-on régu­liè­re­ment, l’expression d’une culture poli­tique et sociale carac­té­ri­sée par l’emprise du jaco­bi­nisme dans la sphère éta­tique, par le goût des hié­rar­chies bureau­cra­tiques ou pater­na­listes dans la sphère de l’entreprise, et par la domi­na­tion d’un radi­ca­lisme conflic­tuel et contes­ta­taire dans la sphère syn­di­cale. Autrement dit, le pro­blème des rela­tions sociales fran­çaises consis­te­rait dans un triple han­di­cap : un Etat qui laisse peu de place aux acteurs de la société civile, un patro­nat peu enclin à la négo­cia­tion, et un syn­di­ca­lisme peu dis­posé au com­pro­mis. De là, la forme de gué­rilla récur­rente qui tient sou­vent lieu de dia­logue social en France. De là aussi, un régime de négo­cia­tion peu pro­duc­tif au niveau natio­nal.

Ce type de rai­son­ne­ment ren­contre aujourd’hui un cer­tain succès dans le monde syn­di­cal (et au-delà) et consti­tuera cer­tai­ne­ment la toile de fond du pro­chain débat sur la repré­sen­ta­ti­vité des orga­ni­sa­tions de sala­riés, promis par F. Fillon et N. Sarkozy en sep­tembre 2007. Beaucoup de res­pon­sables syn­di­caux pré­tendent en effet que le manque d’influence des orga­ni­sa­tions de sala­riés tient au fait que les ins­ti­tu­tions et le patro­nat ne leur recon­naissent pas un rôle suf­fi­sant, voire conteste en pra­tique leur légi­ti­mité. Pour sortir de cette impasse, ils réclament une moder­ni­sa­tion des rela­tions sociales et de leurs pro­cé­dures : obli­ga­tion de consul­ter les par­te­naires sociaux avant de légi­fé­rer en matière sociale, sys­tème de vali­da­tion des accords majo­ri­taires, élec­tions de repré­sen­ta­ti­vité, etc. [1] De cette moder­ni­sa­tion décou­le­rait ensuite, selon eux, toute une série de bien­faits : recon­nais­sance publique des orga­ni­sa­tions de la société civile, fin de la supré­ma­tie de la loi au profit du contrat, effa­ce­ment de la « culture du conflit » au profit d’une « culture du com­pro­mis », concen­tra­tion d’une offre syn­di­cale aujourd’hui trop dis­per­sée, res­pon­sa­bi­li­sa­tion des acteurs, par­ti­ci­pa­tion accrue des sala­riés, aug­men­ta­tion du volume de la négo­cia­tion…

Cette ana­lyse demeure pour­tant très insuf­fi­sante. La France n’a certes jamais été un pays de forte syn­di­ca­li­sa­tion : avant 1914, alors même que l’emploi indus­triel y était rela­ti­ve­ment déve­loppé (30% de l’emploi total), elle pré­sen­tait déjà le taux de syn­di­ca­li­sa­tion le plus faible d’Europe (1,9%), assez loin der­rière l’Allemagne (11,4% avec 39% d’emploi indus­triel), la Grande-Bretagne (22,6% avec, il est vrai, 45% d’emploi indus­triel), les Pays-Bas (12,2% avec 33% d’emploi indus­triel) ou les pays scan­di­naves (entre 7% en Suède et 13% au Danemark, avec moins de 25% d’emploi indus­triel dans les deux cas) [2]. La fai­blesse du syn­di­ca­lisme fran­çais semble donc assez congé­ni­tale et dès lors il ne paraît pas outran­cier de lui cher­cher des causes de longue durée et de nature cultu­relle. Mais, à trop se concen­trer sur les spé­ci­fi­ci­tés fran­çaises, on en oublie que le recul du syn­di­ca­lisme n’est plus aujourd’hui une par­ti­cu­la­rité hexa­go­nale : il concerne désor­mais l’ensemble des pays déve­lop­pés. Or, à cette échelle, les fac­teurs « cultu­rels » perdent une grande partie de leur puis­sance expli­ca­tive : ils risquent même de mas­quer les prin­ci­pales dif­fi­cul­tés actuelles du mou­ve­ment syn­di­cal. Paradoxalement, au moment où la culture poli­tique et sociale fran­çaise cherche à se regar­der en face, il se pour­rait bien que le prin­ci­pal pro­blème se soit déplacé et que l’on se trompe à la fois de cible et d’échelle.

Mieux : en prê­tant trop à ces pro­cé­dures et à leurs cir­cuits ins­ti­tu­tion­nels, on risque d’oublier que les syn­di­cats fran­çais font d’abord face à une crise d’implantation dans le monde du tra­vail, et de cau­tion­ner le double mou­ve­ment de « fonc­tion­na­ri­sa­tion » et de « pro­cé­du­ra­li­sa­tion » qui carac­té­rise leur his­toire ces trente der­nières années. Pour n’en citer qu’un symp­tôme, rap­pe­lons que, selon le rap­port Hadas-Lebelremis au Premier ministre en mai 2006, le pro­duit des coti­sa­tions d’adhérents assure aujourd’hui moins de 50% en moyenne des res­sources finan­cières des orga­ni­sa­tions syn­di­cales, le reste pro­ve­nant notam­ment de leur rôle d’agence sociale ou para-publique [3] (comme, par exemple, la rétri­bu­tion sur fonds publics de leur par­ti­ci­pa­tion à la ges­tion des orga­nismes sociaux) [4]. En somme, non seule­ment il paraît peu per­ti­nent de recher­cher dans les ins­ti­tu­tions et les pro­cé­dures de la négo­cia­tion sociale les causes prin­ci­pales du mal, mais on pour­rait se deman­der si les ins­ti­tu­tions et pro­cé­dures exis­tantes ne tendent pas, au contraire, à en dis­si­mu­ler l’étendue ou à en atté­nuer la réa­lité.

C’est bel et bien du côté des trans­for­ma­tions du sys­tème pro­duc­tif qu’il faut se tour­ner pour y voir plus clair, avant même d’envisager les expli­ca­tions de nature plus socio­lo­gique, qui mettent en géné­ral l’accent sur l’individualisme crois­sant des sala­riés. Ces trans­for­ma­tions du tissu pro­duc­tif qui éloignent tou­jours davan­tage de sala­riés des syn­di­cats et qui sont d’envergure beau­coup plus trans­na­tio­nale, jouent sur un triple prin­cipe de dis­per­sion, d’individualisation et de sépa­ra­tion : dis­per­sion du sala­riat, indi­vi­dua­li­sa­tion du rap­port au tra­vail et de la rela­tion d’emploi, sépa­ra­tion des inté­rêts res­pec­tifs des acteurs du com­pro­mis sur lequel on construi­sait l’espoir d’une régu­la­tion interne du capi­ta­lisme. Bref, elles sapent les fon­de­ments d’un mou­ve­ment sou­cieux d’unifier le sala­riat autour de condi­tions com­munes et de pers­pec­tives de négo­cia­tion.

Compris sous cet angle, le déclin du syn­di­ca­lisme ne devrait d’ailleurs pas inquié­ter uni­que­ment les syn­di­ca­listes. Car ce qu’il donne à voir, c’est pré­ci­sé­ment l’avènement d’un capi­ta­lisme sépa­ra­teur et la dif­fi­culté de mettre en place des régu­la­tions effi­caces au cœur du nou­veau sys­tème pro­duc­tif et non seule­ment à sa marge. Un monde sans syn­di­cats pour­rait aussi signi­fier une conflic­tua­lité plus incon­trô­lable, plus impré­vi­sible. Autrement dit, la fai­blesse syn­di­cale n’est pas seule­ment une fai­blesse des syn­di­cats : c’est aussi et d’abord une fai­blesse des socié­tés occi­den­tales.

Un déclin international

Le repli actuel du syn­di­ca­lisme ne s’explique donc que mar­gi­na­le­ment par la qua­lité du dia­logue social. Si tel était le cas, on ne pour­rait pas com­prendre pour­quoi, dans des pays où ce dia­logue est une pra­tique contrac­tuelle ancienne, ordi­naire et recon­nue, les forces syn­di­cales ont éga­le­ment enre­gis­tré un recul sen­sible ces deux ou trois der­nières décen­nies. C’est le cas par exemple de l’Allemagne qui a vu son taux de syn­di­ca­li­sa­tion recu­ler de 37% en 1975 à 29,7% en 2004, alors même que le sys­tème alle­mand fai­sait figure de modèle en la matière aux yeux de beau­coup. En réa­lité, ce recul est avéré dans la plu­part des pays déve­lop­pés. En trente ans, le taux de syn­di­ca­li­sa­tion moyen des pays de l’OCDE est passé d’un peu plus d’un tiers à envi­ron un cin­quième de la popu­la­tion active [5]. Aux Etats-Unis, il a perdu presque la moitié de ses effec­tifs [6], et au Japon pas loin de 40%. La Grande-Bretagne a, elle aussi, connu un fort recul (une chute de 27% entre 1975 et 1990, puis de 16% entre 1990 et 2004). Ce qui est vrai sur la longue période au niveau de l’ensemble des pays déve­lop­pés, se confirme sur la courte période au niveau euro­péen. Dans l’UE à 25, le taux de syn­di­ca­li­sa­tion a chuté de 32% en 1995 à 26% en 2001. Ce recul est en par­ti­cu­lier tiré par le déclin massif de la syn­di­ca­li­sa­tion dans les nou­veaux États membres (de 43% à 20% sur la même période). Mais, dans l’ensemble, la pro­por­tion des sala­riés euro­péens syn­di­qués n’a jamais été aussi faible depuis 1950, c’est-à-dire dix ans avant la période de crois­sance du syn­di­ca­lisme qui avait carac­té­risé les années 1960-1975. On doit faire ici, il est vrai, une notable excep­tion pour la Belgique et les pays scan­di­naves. Mais cette excep­tion vient en grande partie du fait que les syn­di­cats y jouent plus encore qu’ailleurs un rôle d’agence sociale conforme à l’une ou l’autre variante du « Système de Gand » : l’adhésion à ces orga­ni­sa­tions y condi­tionne l’accès à cer­tains droits et pres­ta­tions sociales, notam­ment en matière d’assurance-chômage et d’assurance-maladie. Le cas du mou­ve­ment syn­di­cal israé­lien dans les années 1980-1990 four­nit d’ailleurs une inquié­tante juris­pru­dence à cet égard : le taux de syn­di­ca­li­sa­tion y a très net­te­ment reculé lorsque le gou­ver­ne­ment a retiré la ges­tion du finan­ce­ment des ser­vices de santé des mains des orga­ni­sa­tions de sala­riés. Bien plus que la nature et la qua­lité du dia­logue social dans chaque pays, ce qui fait pro­blème, c’est donc bel et bien l’évolution de l’implantation du syn­di­ca­lisme dans le tissu pro­duc­tif. Les dis­pa­ri­tés d’implantation sont en effet criantes. Entre sec­teur public et sec­teur privé, tout d’abord : aux Etats-Unis, pour ne citer qu’eux, le taux de syn­di­ca­li­sa­tion dans le public est actuel­le­ment d’environ 40% contre 8% dans le privé. Entre grandes entre­prises et PME-PMI-TPE, ensuite, ou entre sec­teurs indus­triels clas­siques et sec­teurs de ser­vices, l’écart est encore très signi­fi­ca­tif : le cas fran­çais est ici par­ti­cu­liè­re­ment frap­pant, le monde des PME consti­tuant un quasi « désert syn­di­cal », de même que la plus grande partie du sec­teur des ser­vices à la per­sonne. En somme, on peut dire, en for­çant à peine le trait, que le syn­di­ca­lisme occi­den­tal com­mence à res­sem­bler à un îlot de tra­vailleurs âgés [7] et pro­té­gés, perdu au milieu d’un océan de sala­riés plus ou moins pré­caires et dis­sé­mi­nés.

Recul quan­ti­ta­tif, dés­équi­libre sec­to­riel… Deux conclu­sions s’imposent. La pre­mière en conso­lera peut-être quelques-uns : si le syn­di­ca­lisme fran­çais est tou­jours (et depuis long­temps, à vrai dire) le der­nier de sa classe, les dyna­miques qui le tirent à la baisse sont loin d’être une sin­gu­la­rité hexa­go­nale et elles ne sau­raient donc s’expliquer que mar­gi­na­le­ment par la culture poli­tique natio­nale. La seconde, en revanche, est moins ras­su­rante : le syn­di­ca­lisme ne par­vient plus à orga­ni­ser le monde du tra­vail dans sa forme actuelle. La cause s’en trouve moins dans la forme du dia­logue entre les par­te­naires sociaux que dans les trans­for­ma­tions du capi­ta­lisme ces vingt ou trente der­nières années. Car ce sont elles qui affectent en pro­fon­deur le péri­mètre du mou­ve­ment syn­di­cal occi­den­tal.

Le capitalisme séparateur

Quelles sont ces trans­for­ma­tions ? Pour faire court, je me concen­tre­rai sur celles qui concourent à l’avènement de ce que j’appellerai un capi­ta­lisme sépa­ra­teur.

La ter­tia­ri­sa­tion de l’économie est la plus sou­vent citée. L’économie indus­trielle regrou­pait les sala­riés dans de grands col­lec­tifs de tra­vail à l’abri de vastes ate­liers de pro­duc­tion, favo­ri­sant la for­ma­tion de « condi­tions com­munes » et l’émergence de consciences col­lec­tives. Une large partie de la main d’œuvre se regrou­pait ainsi dans de grandes entre­prises inté­grées. Paradoxalement, alors même que la condi­tion sala­riale s’est consi­dé­ra­ble­ment déve­lop­pée, la situa­tion du sala­riat paraît de moins en moins uni­fiée. L’économie de ser­vices qui pro­gresse conti­nuel­le­ment joue en effet sur un tout autre registre. Elle repose tout d’abord sur un tissu d’entreprises géné­ra­le­ment plus petites : mesu­rée à leurs effec­tifs, la taille moyenne des entre­prises fran­çaises a ainsi dimi­nué d’un tiers envi­ron lors de la grande période de dés­in­dus­tria­li­sa­tion (1980-1995). Mais ce pro­ces­sus de dis­per­sion se pro­longe dans les entre­prises elles-mêmes : la ter­tia­ri­sa­tion tend en effet à pro­mou­voir des emplois où les rela­tions inter­per­son­nelles (avec le client, notam­ment), les qua­li­tés indi­vi­duelles, la poly­va­lence et la mobi­lité se sub­sti­tuent à la simple « force de tra­vail » comme cri­tères d’évaluation du tra­vail, et com­pliquent un peu plus la for­ma­tion de « condi­tions com­munes ». Or, c’est bien sur cette part de géné­ra­lité dans le tra­vailleur (« la force de tra­vail ») comme dans le col­lec­tif (« la condi­tion ouvrière ») que s’était appuyé le mou­ve­ment syn­di­cal depuis la seconde révo­lu­tion indus­trielle. Du reste, les récentes diver­gences au sein de l’AFL-CIO aux Etats-Unis et la séces­sion de cer­tains syn­di­cats de ser­vices [8] se com­prennent aussi à la lumière de ces consi­dé­ra­tions.

De fait, le poids global des ser­vices dans l’économie ne dit pas tout. Le capi­ta­lisme sépa­ra­teur se nour­rit éga­le­ment de l’individualisation des rela­tions d’emploi, y com­pris dans les grandes entre­prises. Où ces rela­tions étaient carac­té­ri­sées par la sta­bi­lité de formes sta­tu­taires ou quasi-sta­tu­taires dans l’économie indus­trielle, elles sont presque par­tout mar­quées aujourd’hui par la flexi­bi­lité et/​ou l’instabilité. La mul­ti­pli­ca­tion des contrats de tra­vail à durée déter­mi­née (actuel­le­ment, près de deux tiers des embauches se font en CDD en France), des temps par­tiels (choi­sis, mais plus sou­vent subis, en par­ti­cu­lier chez les femmes), ainsi que l’individualisation des modes de rému­né­ra­tion, la crois­sance des formes de tra­vail indé­pen­dant (pro­fes­sion­nels auto­nomes, orga­ni­sa­tion par projet, etc.)…, tous ces fac­teurs com­pliquent d’autant l’effort de syn­di­ca­li­sa­tion. Ils hypo­thèquent la capa­cité des syn­di­cats à parler au nom d’un sala­riat ras­sem­blé, à se pré­sen­ter comme des « lieux de syn­thèse », voire à car­tel­li­ser sous des formes plus cor­po­ra­tistes les inté­rêts des sala­riés pour éviter qu’ils ne se fassent concur­rence sur le marché du tra­vail [9].

En outre, des rela­tions d’emploi plus flexibles entraînent inévi­ta­ble­ment des car­rières pro­fes­sion­nelles plus dis­con­ti­nues, plus acci­den­tées, des chan­ge­ments de sec­teur d’activité et des périodes de chô­mage plus ou moins nom­breuses, plus ou moins longues. Du point de vue de syn­di­cats qui se struc­tu­rèrent d’abord sur un modèle cor­po­ra­tiste (par métier) et qui s’adaptèrent ensuite au modèle de l’organisation indus­trielle tay­lo­rienne, ces nou­veaux par­cours pro­fes­sion­nels sont très dif­fi­ciles à suivre : ils néces­sitent un accom­pa­gne­ment mobile et « sur mesure » que le qua­drillage du monde du tra­vail en grands col­lec­tifs de métier ou de condi­tion peine à orga­ni­ser. Bref, les nou­velles bio­gra­phies pro­fes­sion­nelles passent bien sou­vent sous les radars des orga­ni­sa­tions syn­di­cales.

Cette dif­fi­culté à suivre des tra­jec­toires de plus en plus acci­den­tées et com­plexes est accrue, dans le cas fran­çais, par la seg­men­ta­tion du marché du tra­vail. Le fait que les droits sociaux et les sta­tuts varient selon les branches pro­fes­sion­nelles et les métiers, ne favo­rise pas non plus la conti­nuité de la pro­tec­tion et de la repré­sen­ta­tion des sala­riés. Au-delà de leur rôle d’agence sociale, l’un des secrets de la belle vita­lité des syn­di­cats nor­diques tient peut-être aussi au fait qu’ils ont affaire à un marché du tra­vail beau­coup plus unifié de ce point de vue. Les droits y sont plus faci­le­ment trans­fé­rables d’un emploi et d’un sec­teur à l’autre.

Le capi­ta­lisme sépa­ra­teur prend éga­le­ment la forme d’une frag­men­ta­tion du sys­tème pro­duc­tif. Par toutes sortes de stra­té­gies de réor­ga­ni­sa­tion et de relo­ca­li­sa­tion des unités de pro­duc­tion, il s’apparente de plus en plus à un vaste Lego dont les figures et les com­bi­nai­sons sont d’ailleurs assez variées selon les sec­teurs et les stra­té­gies, comme l’ont montré Suzanne Berger et ses col­lègues du MIT [10]. L’entreprise « modu­laire » peut ainsi exter­na­li­ser des seg­ments de son acti­vité soit en recou­rant à des sous-trai­tants natio­naux, soit en délo­ca­li­sant à l’étranger, soit en filia­li­sant cer­taines acti­vi­tés… Elle tend à se concen­trer sur ce qu’elle fait le mieux, c’est-à-dire sur ses atouts concur­ren­tiels, et à délé­guer à d’autres le reste. C’est ainsi que l’entreprise sans usine est entrée dans l’ordre du pen­sable : Nike se résume, pour l’essentiel, à quelques unités de design et à un centre de com­man­de­ment qui gère l’organisation d’un vaste ensemble de contrats de sous-trai­tance et de four­nis­seurs sur plu­sieurs conti­nents. Les ordi­na­teurs Dell ne passent que quelques minutes dans les usines d’assemblage du même nom… En exa­gé­rant, on pour­rait dire que cer­taines entre­prises ne seront bien­tôt plus que de purs sys­tèmes d’information orches­trant la répar­ti­tion des risques et contrô­lant le fonc­tion­ne­ment d’un réseau de liens contrac­tuels déployés à l’échelle inter­con­ti­nen­tale.

En cas­sant l’unité de pro­duc­tion inté­grale qui carac­té­ri­sait l’économie indus­trielle for­diste, cette modu­la­ri­sa­tion met aussi à mal les soli­da­ri­tés du tra­vail que celle-ci favo­ri­sait. Car il est bien évident que tisser de nou­velles soli­da­ri­tés entre ouvriers chi­nois et alle­mands risque de s’avérer très com­plexe. Il est même tout à fait pos­sible de voir res­sur­gir, comme au début du XXe siècle, des formes de natio­na­lisme syn­di­cal plus ou moins xéno­phobes, qui pour­ront alors s’envelopper pudi­que­ment dans le voca­bu­laire du « patrio­tisme éco­no­mique » [11].

Les conséquences pour le syndicalisme

La pre­mière consé­quence pour le syn­di­ca­lisme, c’est qu’il se replie pro­gres­si­ve­ment sur les ter­rains rési­duels de l’économie indus­trielle : là où ses tra­di­tions sont anciennes, où les sala­riés jouissent de rela­tions d’emploi rela­ti­ve­ment stables, où les sta­tuts résistent (notam­ment dans le sec­teur public). Ce fai­sant, il peine à incar­ner une ques­tion sociale dont il n’a bien sou­vent qu’une com­pré­hen­sion de nature intel­lec­tuelle. L’essentiel des nou­velles inéga­li­tés (notam­ment les inéga­li­tés face à l’avenir que génère la dis­pa­rité des rela­tions d’emploi) lui échappe en pra­tique. Et il glisse pro­gres­si­ve­ment vers une socio­lo­gie décli­nante, non seule­ment par son type d’implantation, mais aussi par sa struc­ture d’âges [12].

La seconde consé­quence – peut-être la plus grave –, c’est que le syn­di­ca­lisme évolue désor­mais dans un cadre éco­no­mique éclaté qui rend de plus en plus dif­fi­cile, voire de moins en moins néces­saire, le com­pro­mis socio-pro­duc­tif clas­sique entre l’actionnaire, le patron, l’ingénieur et le sala­rié. D’une part, le jeu de l’entreprise modu­laire dis­tend les rela­tions entre les fonc­tions de concep­tion, de fabri­ca­tion et de dis­tri­bu­tion, ren­dant moins indis­pen­sable la coha­bi­ta­tion de ces dif­fé­rentes séquences sous un même toit. De l’autre, la pres­sion à la baisse sur les salaires et la menace du chô­mage ont rendu, ces der­nières années, de plus en plus obso­lète ce type de com­pro­mis où l’on échan­geait du pou­voir d’achat contre des gains de pro­duc­ti­vité : la stra­té­gie de déve­lop­pe­ment de l’entreprise part du client plutôt que du pro­duc­teur. En outre, le patron se trouve lui-même, de plus en plus sou­vent, dans une situa­tion de semi-fai­blesse et ne peut plus être le point d’appui prin­ci­pal d’un rap­port de force dans l’entreprise, soit qu’il dépende des caprices d’un action­na­riat dis­persé et sans visage, sou­cieux de gains rapides et par­fois sans rap­port avec les impé­ra­tifs de déve­lop­pe­ment indus­triel de l’entreprise, soit qu’il dépende très étroi­te­ment de l’entreprise don­neuse d’ordres, laquelle ne s’embarrasse plus des soli­da­ri­tés qu’imposait le regrou­pe­ment des dif­fé­rentes séquences de la chaîne de valeur dans les grandes entre­prises inté­grées d’autrefois.

La conju­gai­son de ces divers phé­no­mènes de déliai­son consti­tue une dif­fi­culté his­to­rique pour le syn­di­ca­lisme, mais aussi plus géné­ra­le­ment pour tous ceux qui nour­rissent une ambi­tion de type social-démo­crate. Car s’il y a bien, au fond de cette ambi­tion, l’idée que la démo­cra­tie sociale est un levier effi­cace pour pous­ser le capi­ta­lisme à s’adapter aux cri­tiques qui lui sont oppo­sées, alors la situa­tion pré­sente res­semble bien à une menace radi­cale que l’on pour­rait décrire, à terme, comme la dis­so­cia­tion pro­gres­sive de la sphère éco­no­mique et de la sphère sociale [13].

Le syndicalisme institutionnel

Que peut le syn­di­ca­lisme face à ces trans­for­ma­tions ? Faut-il se résoudre à le consi­dé­rer comme une forme du passé ? Ou bien peut-on ima­gi­ner qu’il puisse se réor­ga­ni­ser sur d’autres bases ? Avant d’esquisser quelques réponses, je vou­drais reve­nir un ins­tant sur ce que j’annonçais comme l’un des maux actuels du mou­ve­ment syn­di­cal : son exces­sive « pro­cé­du­ra­li­sa­tion ». Car dans cette cri­tique réside, au fond, une partie de la réponse.

L’une des consé­quences indi­rectes de l’affaiblissement de sa fonc­tion de régu­la­teur interne (dans l’entreprise) consiste dans le surin­ves­tis­se­ment de ses fonc­tions de régu­la­tion externe (par les méca­nismes répa­ra­teurs ou com­pen­sa­teurs de l’assurance sociale) : moins puis­santes dans les entre­prises, moins pré­sentes au cœur du sys­tème pro­duc­tif, les grandes confé­dé­ra­tions de sala­riés veulent faire démons­tra­tion de leur uti­lité sociale sur le front de la pro­tec­tion sociale et des négo­cia­tions natio­nales. Les grandes réformes sociales de l’État pro­vi­dence (retraites, assu­rance-mala­die, assu­rance-chô­mage…) sont autant d’occasions pour elles de mobi­li­ser et de récla­mer voix au cha­pitre dans les négo­cia­tions avec l’État. Plus géné­ra­le­ment, en dehors des périodes de crise, leur par­ti­ci­pa­tion aux orga­nismes pari­taires ou consul­ta­tifs de la sphère sociale leur confère une légi­ti­mité qu’elles peinent à affir­mer dans la sphère pro­duc­tive. Alors qu’elles ne « pèsent » que 7 à 8% du sala­riat par leurs adhé­rents, elles défendent ici, par la vertu d’une pro­cu­ra­tion impli­cite, les inté­rêts de la presque tota­lité des sala­riés.

Mais ce méca­nisme est piégé. A mesure que les implan­ta­tions du syn­di­ca­lisme dans le tissu pro­duc­tif reculent, le mou­ve­ment syn­di­cal s’encastre plus pro­fon­dé­ment dans le tissu ins­ti­tu­tion­nel : sa visi­bi­lité for­melle et sa consis­tance juri­dique aug­mentent à mesure qu’il perd en épais­seur sociales. C’est vrai en par­ti­cu­lier dans les pays où domine ce que G. Esping-Andersen a appelé le modèle conser­va­teur-cor­po­ra­tiste ; sin­gu­liè­re­ment en France et en Allemagne. Les syn­di­cats siègent dans une foule d’agences, de comi­tés pari­taires, de conseils d’administration publics. Ils donnent leur avis sur quan­tité de sujets. Ils sont les par­te­naires incon­tour­nables de l’Etat pro­vi­dence dont ils gèrent une partie des res­sources. Avec lui, ils donnent forme à ce que les conser­va­teurs alle­mands décrivent désor­mais comme une « tech­no­cra­tie sociale » qui prête le flanc à la cri­tique libé­rale [14]. Et les conser­va­teurs ont au moins raison sur un point : les citoyens com­prennent de moins en moins les rouages de ces vastes machi­ne­ries ano­nymes de l’assurance sociale, bien qu’ils en défendent encore mas­si­ve­ment les béné­fices.

Cette ten­dance à l’hyper-institutionalisation fra­gi­lise le syn­di­ca­lisme et lui donne l’apparence d’un mou­ve­ment off-shore, en ape­san­teur au-dessus ou à côté de la réa­lité sociale. Or, au moment où il y aurait lieu de bâtir un véri­table syn­di­ca­lisme euro­péen, c’est encore par le haut, sur un modèle ins­ti­tu­tion­nel, que l’on a choisi de le faire. En effet, la Confédération euro­péenne des syn­di­cats (CES) n’échappe pas à cette cri­tique. Il n’est que de lire sa prose pour s’en convaincre : elle cherche sa légi­ti­mité dans sa capa­cité à fédé­rer des com­po­santes très hété­ro­gènes au prix d’acrobatiques com­pro­mis, beau­coup plus que dans sa capa­cité à déli­vrer des ana­lyses éclai­rées sur les grands pro­blèmes du temps ou à étayer les conflits trans­na­tio­naux qui peuvent se faire jour à l’intérieur des fron­tières de l’Union euro­péenne. Elle peine d’ailleurs à mobi­li­ser les sala­riés euro­péens autour de grands rendez-vous com­muns. Mais, dans le même temps, elle se flatte d’être consul­tée par la Commission qui la finance en partie et qui trouve en elle ce qui lui manque si sou­vent : un par­te­naire social par défaut.

De fait, on ne s’étonne guère que ce syn­di­ca­lisme choi­sisse sou­vent l’explication ins­ti­tu­tion­nelle pour rendre compte de ses dif­fi­cul­tés et de cette dis­tance crois­sante au sala­riat d’aujourd’hui. A Bruxelles comme à Paris ou Berlin, les forces intel­lec­tuelles du syn­di­ca­lisme insistent volon­tiers sur le primat qu’il convient d’accorder à la négo­cia­tion et au contrat sur l’Etat et le légis­la­teur. Cette concep­tion pro­fon­dé­ment anti-jaco­bine et enté­ri­née par cer­tains textes euro­péens n’est pas dénuée de fon­de­ments, sa phi­lo­so­phie géné­rale est même tout à fait sédui­sante, mais elle se heurte à une dif­fi­culté radi­cale : de tels dis­po­si­tifs ne sont per­ti­nents qu’à la condi­tion que les par­te­naires du dia­logue social soient réel­le­ment repré­sen­ta­tifs. Ce qui est de moins en moins le cas. Et il y a un curieux para­doxe à consi­dé­rer que l’on résou­dra le pro­blème de leur repré­sen­ta­ti­vité en aug­men­tant leur pré­sence ins­ti­tu­tion­nelle : c’est au contraire prendre le risque d’aggraver la dif­fi­culté que l’on pré­tend résoudre, et de délé­gi­ti­mer en même temps les ins­ti­tu­tions du dia­logue social !

La lecture sociologique

Comment ren­ver­ser la ten­dance ? Une ten­ta­tion pour­rait être de partir de la socio­lo­gie des nou­veaux adhé­rents. C’est ce que sug­gère l’interprétation socio­lo­gique de l’affaiblissement du syn­di­ca­lisme. Ces nou­veaux adhé­rents sont sou­vent décrits comme plus indi­vi­dua­listes et plus uti­li­ta­ristes que par le passé : ils atten­draient des syn­di­cats un ser­vice plus per­son­na­lisé et plus prag­ma­tique, et ils fui­raient tout ce qui res­semble de près ou de loin à une forme d’engagement géné­ral ou idéo­lo­gique [15]. Certaines orga­ni­sa­tions ont tenté d’aller dans cette direc­tion. Le « syn­di­ca­lisme d’adhérents » qu’elles défendent aujourd’hui et qui passe néces­sai­re­ment par la démons­tra­tion d’une totale indé­pen­dance poli­tique, leur a d’abord souri : la CFDT s’est ainsi impo­sée comme la pre­mière orga­ni­sa­tion syn­di­cale fran­çaise par son nombre d’adhérents. Mais cette stra­té­gie ne semble plus pro­duire d’effets déci­sifs aujourd’hui. Elle peine même à atti­rer vers le syn­di­ca­lisme les popu­la­tions sala­riées les moins syn­di­quées (notam­ment les jeunes) et à conqué­rir le monde des petites entre­prises. Cette dif­fi­culté, du reste, n’est pas propre à la CFDT, laquelle réus­sit ici plutôt mieux que les autres.

Il faut dire que la rela­tion de ser­vice entre syn­di­cat et indi­vidu sala­rié est plus dif­fi­cile à ins­crire dans la durée que la rela­tion d’affiliation clas­sique. Elle se fixe plus sou­vent sur des moments pro­blé­ma­tiques de la vie du tra­vail et ne jus­ti­fie pas néces­sai­re­ment une coti­sa­tion régu­lière ni un enga­ge­ment de plus long terme. Quand l’appui syn­di­cal a permis de sortir de l’impasse ou de l’isolement dans lequel on se trou­vait, les rela­tions s’étiolent et son uti­lité indi­vi­duelle décroît. De ce point de vue, le syn­di­ca­lisme de ser­vices pour­rait être perçu comme un syn­di­ca­lisme de pas­sage peu capable de fidé­li­ser ses adhé­rents.

Il faut sou­li­gner éga­le­ment que cette lec­ture socio­lo­gique masque une part non négli­geable de la réa­lité… socio­lo­gique ! En impu­tant la cause de la fai­blesse syn­di­cale à un profil indi­vi­dua­liste aussi flou que géné­ral, elle semble igno­rer les carac­té­ris­tiques socio­pro­fes­sion­nelles des nou­veaux adhé­rents, en par­ti­cu­lier chez les affi­liés du privé. Ces nou­veaux adhé­rents sont peut-être plus indi­vi­dua­listes que par le passé, mais ce sont sur­tout plus sou­vent des cadres et des sala­riés qua­li­fiés que des ouvriers et des employés du bas de l’échelle sociale. Ceux-ci échappent tou­jours davan­tage, semble-t-il, aux mailles de la repré­sen­ta­tion sociale et asso­cia­tive [16]. Selon l’INSEE, le taux d’adhésion à une asso­cia­tion pour les ouvriers et employés est res­pec­ti­ve­ment de 30% et 34,9%, alors qu’il est de 58% pour les cadres et pro­fes­sions intel­lec­tuelles supé­rieures, et de 51% pour les pro­fes­sions inter­mé­diaires. Des écarts qui recouvrent d’importantes dis­pa­ri­tés de for­ma­tion et d’âge (voir le résumé de ces don­nées par l’Observatoire des inéga­li­tés :. Finalement, les carac­té­ris­tiques de la « démo­cra­tie asso­cia­tive » ont quelques points com­muns – notam­ment socio­pro­fes­sion­nels et géné­ra­tion­nels – avec celles de la démo­cra­tie sociale…

L’individualisme sup­posé de ces nou­veaux adhé­rents n’est donc peut-être pas étran­ger à leur situa­tion spé­ci­fique. Leur rela­tion d’emploi n’est pas for­cé­ment la plus pré­caire ni la plus expo­sée au risque de chô­mage. Dès lors, il n’est pas très sur­pre­nant de les voir pour­suivre des objec­tifs répu­tés plus « uti­li­ta­ristes », comme les ques­tions rela­tives à leur salaire ou à la recon­nais­sance de leurs qua­li­fi­ca­tions. Interrogations qui ne sont d’ailleurs nul­le­ment leur mono­pole, mais qu’ils font plus faci­le­ment entendre dans les enceintes syn­di­cales, que ceux qui ne s’y trouvent pas ou en nombre beau­coup plus limité.

Au fond, cette lec­ture socio­lo­gique semble confondre deux phé­no­mènes : l’individualisme des valeurs et l’individualisation des situa­tions. Ces phé­no­mènes ne sont certes pas sans lien, mais ils ne peuvent être stric­te­ment super­po­sés. Si se déve­loppent simul­ta­né­ment un indi­vi­dua­lisme uti­li­ta­riste chez les plus qua­li­fiés et une forme d’« indi­vi­dua­lisme par défaut » du côté des moins qua­li­fiés [17], le phé­no­mène le plus géné­ral et le plus objec­tif est plutôt celui de l’individualisation crois­sante des rela­tions d’emploi. Avant d’être plus « égoïstes » ou plus « frus­trés », les sala­riés d’aujourd’hui sont d’abord plus isolés, moins liés par une com­mune et durable affi­lia­tion à une quel­conque col­lec­ti­vité. De cette déliai­son pro­gres­sive pro­cède d’ailleurs une bonne part du sen­ti­ment de sin­gu­la­rité éprouvé par beau­coup.

Que faire ?

Partir du constat d’un indi­vi­dua­lisme géné­ra­lisé, c’est donc prendre appui sur une demi-vérité. Certes, les rela­tions d’emploi et les par­cours pro­fes­sion­nels s’individualisent, certes les dif­fi­cul­tés du tra­vail sont aujourd’hui vécues sur un mode plus sin­gu­lier, mais nombre de pro­blèmes n’en res­tent pas moins com­muns et appellent un effort d’objectivation et de socia­li­sa­tion. Le pre­mier défi consiste en ce sens à déve­lop­per des modes de socia­li­sa­tion des expé­riences de tra­vail plus adap­tés à un sala­riat dis­persé. Les modes de socia­li­sa­tion per­ti­nents du temps de l’économie indus­trielle se jouaient, on l’a vu, dans les grands ate­liers de pro­duc­tion d’entreprises inté­grées et ver­ti­cales qui concen­traient la force de tra­vail en un même lieu et sous une même condi­tion.

Aujourd’hui, le capi­ta­lisme sépa­ra­teur tend à cloi­son­ner ces expé­riences de tra­vail que le capi­ta­lisme indus­triel réunis­sait. Pour autant, les dif­fi­cul­tés éprou­vées par les sala­riés ne sont pas aussi sin­gu­lières et diverses qu’on le pré­tend sou­vent ou qu’ils le croient eux-mêmes. Nombre de pro­blèmes res­tent de nature sociale et col­lec­tive, mais ils sont sou­vent sous-socia­li­sés et, de fait, perçus comme sin­gu­liers par ceux qu’ils affectent le plus direc­te­ment. Pour socia­li­ser ces dif­fi­cul­tés, il faut pour com­men­cer que les tra­vailleurs soient en mesure de com­pa­rer leurs situa­tions. Pour ce faire, le syn­di­ca­lisme pour­rait s’emparer de formes de média­tion plus longues et plus imma­té­rielles. Internet est l’un des médias les plus adap­tés à l’actuelle dis­per­sion de ces expé­riences. Alors même que nombre de démo­cra­ties sont en passe d’atteindre la masse cri­tique à partir de laquelle Internet peut deve­nir un espace public, on ne voit pas pour­quoi il ne devien­drait pas en même temps un espace social. C’est du reste ce qui semble s’être pro­duit aux Etats-Unis au sujet des acci­dents du tra­vail et mala­dies pro­fes­sion­nelles dans cer­taines pro­fes­sions de ser­vices, comme le relate Philippe Askenazy [18] : les sala­riés, mis en rela­tion les uns avec les autres par la toile, ont pu consta­ter que leurs pro­blèmes se res­sem­blaient, qu’ils étaient liés aux nou­velles formes d’organisation de leurs entre­prises ; dans le même temps, les agences res­pon­sables de l’inspection du tra­vail met­taient en ligne leurs rap­ports et jouaient, notam­ment auprès des assu­reurs privés, de leurs effets sur la répu­ta­tion des entre­prises les plus négli­gentes. La conjonc­tion de ces fac­teurs a conduit à une baisse rapide des acci­dents du tra­vail et des mala­dies pro­fes­sion­nelles dans les années 1990.

A l’aune de ce genre d’expériences, le temps est sans doute venu d’ouvrir de grands forums élec­tro­niques syn­di­caux à l’expression des dif­fi­cul­tés du tra­vail (rému­né­ra­tion, cadences, ges­tion du temps, etc.). Il pour­rait même être envi­sagé de consa­crer une partie des moyens syn­di­caux à l’équipement infor­ma­tique des mili­tants et des adhé­rents de manière à ce que le nou­veau sala­riat modeste soit doté de ce pré­cieux capi­tal social et de cette capa­cité par­ti­ci­pa­tive dont l’économie de ser­vices tend à le priver.

Une seconde piste réside dans la construc­tion d’un syn­di­ca­lisme réel­le­ment trans­na­tio­nal, ne serait-ce qu’au niveau euro­péen. Le syn­di­ca­lisme euro­péen ne se construit pas plus à Bruxelles, que le syn­di­ca­lisme alle­mand ou fran­çais ne s’est réa­lisé à Paris ou à Berlin. L’un comme l’autre se jouent dans les entre­prises et tout le long des chaînes de valeur du sys­tème pro­duc­tif ; cette orga­ni­sa­tion décen­tra­li­sée était d’ailleurs le propre du confé­dé­ra­lisme asso­cia­tif qui a pré­sidé à la struc­tu­ra­tion du syn­di­ca­lisme un peu par­tout en Europe. Ce n’est pas en épou­sant les formes de l’autorité ins­ti­tu­tion­nelle que le mou­ve­ment syn­di­cal devint jadis une force sociale et poli­tique à part entière, mais en épou­sant celles de la pro­duc­tion elle-même. Le même pari devrait être fait aujourd’hui. A pré­sent, le défi serait d’enjamber les fron­tières. Cela sup­pose une capa­cité d’action trans­na­tio­nale réelle, c’est-à-dire tissée d’entreprise à entre­prise, de syn­di­cat local à syn­di­cat local, de don­neur d’ordres à sous-trai­tant, et capable de débou­cher sur des actions concer­tées dans le cas d’espèce. Le syn­di­ca­lisme euro­péen a moins besoin d’un grand lieu de syn­thèse arti­fi­ciel que de quelques actions concrètes d’où pour­ront être déduites avec le temps des méthodes et des stra­té­gies d’intervention cohé­rentes avec les chaînes de valeur du nou­veau capi­ta­lisme et l’immense Lego pro­duc­tif qui le carac­té­rise. Bref, il s’agit de mettre en place en Europe le contraire d’une bureau­cra­tie syn­di­cale construite par le haut.

Une troi­sième piste consis­te­rait à mieux arti­cu­ler mou­ve­ment syn­di­cal et mou­ve­ment asso­cia­tif en géné­ral. Le temps n’est plus où les syn­di­cats de sala­riés pou­vaient pré­tendre à une forme d’hégémonie sur le reste de la société civile et reven­di­quer sur elle un double avan­tage de géné­ra­lité et de cen­tra­lité. Face aux enjeux émer­gents comme la pro­tec­tion de l’environnement, le mou­ve­ment syn­di­cal se trouve repoussé dans un régime de par­ti­cu­la­rité au sens où il défend une sphère d’intérêts par­ti­cu­lière, celle du tra­vail et des tra­vailleurs, qui pos­sède à la fois ses rai­sons (les sala­riés sont aussi les vic­times de la dégra­da­tion de l’environnement) et ses contra­dic­tions (l’intérêt des sala­riés est aussi de défendre leur emploi, y com­pris lorsqu’il par­ti­cipe d’une acti­vité et d’un style de pro­duc­tion peu sou­cieux de l’environnement). Aller au devant des autres par­ties pre­nantes de la dis­cus­sion, des autres sta­ke­hol­ders, ce serait aussi par­ti­ci­per d’une nou­velle forme de régu­la­tion du capi­ta­lisme. La culture du com­pro­mis ne peut être un slogan quand il s’agit de négo­cier avec l’Etat et le patro­nat, et se résu­mer à une forme d’indifférence polie, voire d’ostracisme quand il s’agit de dis­cu­ter avec les autres com­po­santes de la société civile.

Une qua­trième piste réside en dehors du tra­vail. Les sala­riés sont aussi des consom­ma­teurs, des épar­gnants, des clients. Si l’économie indus­trielle pri­vi­lé­giait le pro­duc­teur, quitte à exter­na­li­ser cer­tains coûts sur le consom­ma­teur, l’économie d’aujourd’hui tend à les inter­na­li­ser en jouant notam­ment sur la masse sala­riale et le coût du tra­vail : c’est le client qu’elle pro­tège. Aussi, si le sens du syn­di­ca­lisme ne consiste pas seule­ment à défendre les inté­rêts des sala­riés, mais plus lar­ge­ment à recher­cher une arti­cu­la­tion plus juste entre la sphère éco­no­mique et la sphère sociale, alors sa mis­sion pour­rait être à l’avenir de contri­buer à l’organisation de la consom­ma­tion ou en tout cas d’y voir un levier d’action tout aussi puis­sant que la grève ou la pres­sion des tra­vailleurs sur les employeurs. Là encore, le lien entre syn­di­ca­lisme et sphère asso­cia­tive paraît déci­sif, notam­ment, en l’occurrence, avec les asso­cia­tions de consom­ma­teurs.

Une der­nière piste concerne ceux dont le syn­di­ca­lisme croise de moins en moins le chemin, les exclus, les chô­meurs de longues durées, les jeunes sans qua­li­fi­ca­tion… Les poli­tiques publiques qui ont été mises en place ces der­nières années en faveur de ces popu­la­tions n’ont cessé d’organiser des déro­ga­tions au droit du tra­vail clas­sique pour favo­ri­ser leur embauche. De sorte que les syn­di­cats peinent aujourd’hui à défendre concrè­te­ment leurs inté­rêts. Pire, en défen­dant le droit du tra­vail clas­sique, ils en viennent à donner le sen­ti­ment de défendre un rem­part infran­chis­sable pour ces popu­la­tions et de les tenir à l’écart de leur sphère de pré­oc­cu­pa­tion. L’une des mis­sions du syn­di­ca­lisme, de ce point de vue, devrait consis­ter à faci­li­ter l’intégration de ces per­sonnes sur le marché du tra­vail sous des formes « nor­males », notam­ment en mili­tant acti­ve­ment pour la réorien­ta­tion des res­sources de for­ma­tion en leur faveur.

Loin d’être exhaus­tives, ces quelques réflexions appellent cer­tai­ne­ment la dis­cus­sion. Il reste que, si cette dis­cus­sion n’avait pas lieu et si elle ne débou­chait pas rapi­de­ment sur des ini­tia­tives d’envergure, alors le pro­nos­tic vital serait engagé pour le syn­di­ca­lisme à l’horizon des cin­quante années qui viennent. Et ce ne sont cer­tai­ne­ment pas des réformes ins­ti­tu­tion­nelles et pro­cé­du­rales qui suf­fi­ront à en lever la menace.


* Thierry Pech est secré­taire géné­ral de la République des Idées et édi­teur au Seuil. Il a éga­le­ment été conseiller à la CFDT et secré­taire géné­ral adjoint de l’Institut des Hautes Etudes sur la Justice. Il a notam­ment publié Et ce sera jus­tice. Punir en démo­cra­tie (en coll. avec A. Garapon et F. Gros, Paris, Odile Jacob, 2001) et les Multinationales du cœur. Les ONG, la poli­tique et le marché (Paris, Seuil/​La République des Idées, 2005).

Notes

[1] Il faut noter que ces der­nières années ont permis d’avancer dans cette direc­tion. A défaut de recon­naître le prin­cipe de l’accord majo­ri­taire, la loi a mis en place un droit de veto des orga­ni­sa­tions majo­ri­taires dans une branche ou dans une entre­prise pour reje­ter un accord signé par une ou plu­sieurs orga­ni­sa­tions pré­su­mées repré­sen­ta­tives au titre du décret de 1966, mais en réa­lité mino­ri­taires. D’autre part, à la suite des mobi­li­sa­tions anti-CPE du prin­temps 2006, le légis­la­teur a posé le prin­cipe d’une concer­ta­tion entre par­te­naires sociaux avant toute légis­la­tion en matière sociale. [2] Voir Colin Crouch, Industrial rela­tions and European state tra­di­tions, Oxford, Clarendon Press, 1993. [3] J’emprunte ce concept à Pierre Rosanvallon, La Question syn­di­cale. Histoire et avenir d’une forme sociale, Paris, Calmann-Lévy, 1988, p. 24 n. 4, et pp. 111 et sq. [4] Voir la bonne ana­lyse de Jean-Marc Vittori, « La fai­blesse syn­di­cal, drame natio­nal fran­çais », Les Echos, 4 sep­tembre 2007. [5] Au niveau mon­dial, le tableau n’est pas plus réjouis­sant. Selon l’Organisation Internationale du Travail, la pro­por­tion des tra­vailleurs syn­di­qués a fondu de moitié entre 1985 et 1995. En 1995, seule­ment 164 mil­lions de tra­vailleurs étaient membres de syn­di­cats, soit envi­ron 8.5 % de la force mon­diale de tra­vail (esti­mée à 1,3 mil­liards de tra­vailleurs) contre 16 % en 1985. Il n’est pas usurpé de parler d’un véri­table effon­dre­ment du mem­ber­ship syn­di­cal pour les années 1980-1990. [6] Souvent méconnu en Europe et sin­gu­liè­re­ment en France, l’histoire du syn­di­ca­lisme amé­ri­cain méri­te­rait qu’on s’y arrête, ne serait-ce que pour remettre en cause le pré­jugé d’une société par nature hos­tile à la syn­di­ca­li­sa­tion. En réa­lité, l’Amérique des années 1950 pré­sen­tait un tout autre visage. En 1955, près d’un tiers des sala­riés amé­ri­cains étaient syn­di­qués. Ils n’étaient plus que 19% en 1984 et 12,5% en 2004. [7] Les effec­tifs du syn­di­ca­lisme euro­péen sont en effet très vieillis­sants. Des don­nées récentes (European Industrial Relations Observatory, « Trade Union Membership 1993-2003 » indiquent que, dans l’UE, entre 15 et 20% des sala­riés syn­di­qués sont soit sans emploi soit retrai­tés. Ce pro­blème culmine en Italie où plus de 49% des sala­riés syn­di­qués sont dans cette situa­tion. [8] Dont la très puis­sante Service Employees International Union d’Andrew Stern (1,8 mil­lions d’adhérents). Au total, l’AFL-CIO aura perdu ici quelque 4 mil­lions d’adhérents et près de 25 mil­lions de dol­lars de coti­sa­tions. La rup­ture a mis en évi­dence la dis­tance crois­sante entre un syn­di­ca­lisme de type indus­triel clas­sique et un syn­di­ca­lisme de ser­vice tourné vers l’individu-adhérent plutôt que vers la défense de grands col­lec­tifs. [9] Voir Thorsten Schulten, Solidarische Lohnpolitik in Europa. Zur Politischen Ökonomie der Gewerkschaften, VSA-Verlag, Hamburg, 2004. Sur cette étude, voir notam­ment Florence Autret, « La valeur du tra­vail. Les syn­di­cats euro­péens face à la mon­dia­li­sa­tion », La Vie des Idées (ver­sion papier), sep­tembre 2005. [10] Voir sur ce point l’enquête du MIT auprès de 500 entre­prises en Europe, en Amérique et en Asie, publiée sous la direc­tion de Suzanne Berger, How We Compete, Double Day, 2005 (tra­duc­tion fran­çaise : S. Berger, Made in Monde, trad. Laurent Bury, Seuil, 2006). [11] Ce soup­çon cir­cule déjà aux Etats-Unis. L’économiste Jagdish Bhagwati se fen­dait le 10 août 2005 d’une tri­bune dans le Financial Times où il sou­li­gnait le carac­tère « étroi­te­ment natio­na­liste » du mou­ve­ment syn­di­cal amé­ri­cain et lui recom­man­dait de ne pas donner son avis sur la ques­tion des impor­ta­tions de tex­tile chi­nois. [12] En 2003, au moment de la loi Fillon sur les retraites en France, les médias ont pudi­que­ment fermé les yeux sur le fait que la moyenne d’âge des adhé­rents du prin­ci­pal syn­di­cat ouvrier qui contes­tait ladite réforme, la CGT, s’approchait de l’âge des pré-retraites. En 2002, dans les puis­santes fédé­ra­tions Cheminots et Energie, les syn­di­qués retrai­tés repré­sen­taient ainsi envi­ron 45% de la tota­lité des adhé­rents… En 2008, alors que l’on redis­cu­tera les équi­libres fixés en 2003, la situa­tion ne sera pas arrangé. Au contraire… [13] Daniel Cohen n’est pas loin d’un tel diag­nos­tic (voir D. Cohen, Trois Leçons sur la société post-indus­trielle, Seuil/​République des Idées, 2006). [14] Sur ces cri­tiques, notam­ment de la part des éco­no­mistes conser­va­teurs Udo di Fabio et Paul Kirchof en Allemagne, voir Daniel Schultz, « État et liberté. Les muta­tions du pay­sage idéo­lo­gique alle­mand », La Vie des Idées (ver­sion papier), novembre 2005. [15] Pour une illus­tra­tion de cette lec­ture socio­lo­gique, voir Jeremy Waddington, « La syn­di­ca­li­sa­tion en Europe. Etendue du pro­blème et éven­tail des réponses pro­po­sées par les syn­di­cats », docu­ment de tra­vail pour l’Université d’été de la CES/ETUI-REHS des diri­geants syn­di­caux euro­péens, Florence 1-2 juillet 2005. [16] Voir à ce sujet Denis Bernardeau Moreau et Matthieu Hély, « La sphère de l’engagement asso­cia­tif : un monde de plus en plus sélec­tif » [17] Sur ces notions, voir Robert Castel, Les Métamorphoses de la ques­tion sociale, Paris, Fayard, 1995, les der­nières pages en par­ti­cu­lier. [18] Philippe Askenazy, Les Désordres du tra­vail. Enquête sur le nou­veau pro­duc­ti­visme, Paris, Seuil/​La République des Idées, 2004.

Source : La vie des idées – 11 décembre 2007


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