Le spectre qui hante l’économie marxiste (1/3)

Par Mis en ligne le 13 avril 2012

Aux États-Unis, les éco­no­mistes radi­caux se récla­mant de Karl Marx, tirent de Das Kapital ce qu’ils appellent le « théo­rème mar­xien fon­da­men­tal », à savoir l’idée d’après laquelle le sur­plus de la pro­duc­tion réa­li­sée par les tra­vailleurs est la source prin­ci­pale du profit des entre­prises. La mise en avant de ce « théo­rème » est sur­tout le fait des mar­xistes “néo­ri­car­diens” (ou “mar­xistes” néo­ri­car­diens, comme diraient leurs adver­saires), dis­ciples de l’économiste ita­lien Piero Sraffa, ancien com­pa­gnon de route du PCI et ami de Gramsci (mais aussi de Keynes et de Wittgenstein). La théo­rie de Sraffa pro­pose en effet une démons­tra­tion mathé­ma­ti­sée de ce que le sens commun enseigne à n’importe quel mili­tant ouvrier : les salaires varient en raison inverse des pro­fits, ou ce qui revient au même, les pro­fits des uns sont les pertes des autres. Si en effet là réside le cœur de l’économie poli­tique mar­xienne, alors, il n’y a aucun pro­blème à renon­cer, comme l’ont fait Paul Baran et Paul Sweezy, à la baisse ten­dan­cielle du taux de profit comme méca­nisme d’explication (voire de pré­dic­tion) de l’effondrement du capi­ta­lisme.

On peut dès lors avan­cer une autre théo­rie tout en res­tant mar­xiste, comme le font les deux auteurs men­tion­nés, dont l’hypothèse de sur­pro­duc­tion/­sous-consom­ma­tion (pas tout à fait hété­ro­doxe) a déjà été évo­quée sur ce blog, par exemple ici ou encore là. Mais cela n’est pas du goût de tout le monde. Certains auteurs, comme Andrew Kliman, Professeur d’Economie à la Pace University, dans l’Etat de New York, refusent cette réduc­tion du Capitalau pré­tendu théo­rème “fon­da­men­tal” et consi­dèrent que “la refor­mu­la­tion phy­si­ca­liste-simul­ta­néiste de la théo­rie de la valeur de Marx n’est pas une cor­rec­tion de l’orignale mais une théo­rie alter­na­tive” (Kliman, “If it Ain’t broke, don’t cor­rect it”, Un Vecchio Falso Problema / An Old Myth, Luciano Vasapollo, ed., Rome 2002). En effet, disent-ils, Marx esti­mait avoir fait deux décou­vertes capi­tales : 1) la plus-value, comme valeur extor­quée ou, ce qui revient au même, temps de tra­vail extra et 2) la baisse ten­dan­cielle du taux de profit(« en tous points la loi la plus impor­tante de l’économie poli­tique moderne » d’après les Grundisse) , que les mar­xistes néo­ri­car­diens, à la suite de Baran et Sweezy, récusent. Sur le point 1) la dif­fé­rence entre les néo­ri­car­diens et les ortho­doxes se résume à la ques­tion du phy­si­ca­lisme : rap­po­chant Marx de ses « racines ricar­diennes », comme le dit Gary Mongiovi, que Kliman cri­tique dans l’article tra­duit ci-après, les pre­miers ont une lec­ture « phy­si­ca­liste » du réel, en ce sens qu’ils pensent l’exploitation comme l’appropriation du sur­plus « phy­sique » du tra­vail. Les « orh­to­doxes », en revanche, rai­son­ne­net comme Marx en termes de valeur, plutôt qu’en termes de « volume ». Dans le lan­gage de Marx, les néo­ri­car­diens ne voient que le sur­pro­duit, alors que les autres pensent la plus-value (en anglais, sur­plus value).

Les néo­ri­ca­driens révisent Karl Marx, parce que, estiment-ils, sa pensée est affai­blie par des inco­hé­rences internes graves. C’est le fameux pro­blème de la trans­for­ma­tion : si la valeur d’une mar­chan­dise “est” bien la quan­tité de tra­vail qu’elle contient com­ment passe-t-on des valeurs aux prix ? Il y a, semble-t-il, deux sys­tèmes : un sys­tème des valeurs et un sys­tème des prix et on ignore la « loi » de trans­for­ma­tion de l’un en l’autre. D’où, semble-t-il, une inco­hé­rence : au livre I du Capital, Marx parle de valeurs, et, subrep­ti­ce­ment, au livre III, il se met à parler de prix. Andrew Kliman répond qu’il n’y a qu’un unique sys­tème et que Marx n’a pas rem­placé les valeurs par les prix : quan­ti­tés de tra­vail et prix moné­taires sont deux expres­sions de la même chose. Par ailleurs, affirme Kliman, l’incohérence, que des auteurs comme Bortkiewicz , ont trou­vée et cor­ri­gée, résulte de leurs propres pré­sup­po­sés, qu’ils plaquent, consciem­ment ou non, sur l’œuvre de Marx :

Pour vous en convaincre, consi­dé­rez seule­ment un des arti­fices argu­men­ta­tifs favo­ris des théo­ri­ciens simul­ta­néistes, en par­ti­cu­lier néo­ri­car­diens- la « modé­li­sa­tion du champ de maïs ». Le maïs (rem­placé par des « céréales » dans les publi­ca­tions étsau­niennes) est pro­duit en uti­li­sant uni­que­ment du maïs de même variété, semé sous forme de grains, et le tra­vail des ouvriers agri­coles. Les théo­ri­ciens simul­ta­néistes imposent la clause qu’un bois­seau de grains plan­tés au début de l’année vaut exac­te­ment autant qu’un bois­seau de grain récolté à la fin de l’année. Si la valeur d’un bois­seau de grains de maïs est de 5 dol­lars, alors la valeur d’un bois­seau de mais pro­duit doit être aussi de 5 dol­lars, peu importe le tra­vail que cela acoûté aux ouvriers de le pro­duire. Ils ont peut-être dû se tuer à l’ouvrage un mil­lier d’heures, ou seule­ment dix heures- ou ne pas tra­vailler du tout. Cela ne fait aucune dif­fé­rence ; la valeur uni­taire du maïs pro­duit ne peut monter au-dessus ni des­cendre en-des­sous du prix des grains semés. Il n’y a donc aucune façon signi­fiante d’affirmer que la valeur du maïs dépende de la quan­tité de tra­vail néces­saire pour le pro­duire. (Andrew Kliman, Reclaiming Marx’s Capital. A refu­ta­tion of the myth of incon­sis­tency, Lexington Books, 2007, p.78, extrait tra­duit par Changement de Société)

Les théo­ri­ciens “simul­ta­néistes”, en prê­tant à Marx leur pré­sup­posé que la valeur des moyens de tra­vail et celle des pro­duits du tra­vail étaient déter­mi­nées en même temps (simul­ta­né­ment), ont intro­duit dans son œuvre la sépa­ra­tion entre le sys­tème des valeurs/​quantités de tra­vail et le sys­tème des prix, c’est-à-dire le fameux pro­blèmes de la trans­for­ma­tion. Contre le simul­ta­néisme, Kliman pro­pose une approche « tem­po­relle » et contre l’idée de sys­tème double, celle d’un sys­tème unique. Son inter­pré­ta­tion de Marx s’appelle donc Temporal Single-System Interpretation (Interprétation au Système Unique Temporel) ou TSSI.

Dans l’article ci-des­sous, Kliman attaque la mau­vaise foi appa­rente des éco­no­mistes “radi­caux”, qui main­tiennent leur révi­sion de Marx sans répondre aux argu­ments des théo­ri­ciens de la TSSI. Kliman inter­prète cette atti­tude comme « idéo­lo­gique », c’est-à-dire poli­tique. Gary Mongiovi, dont l’article « Vulgar Economy in Marxian Garb : A Critique of Temporal Single System Marxism » ( L’Economie vul­gair een cos­tume mar­xien : Une cri­tique du Marxisme TSSI), fait l’objet des cri­tiques de Kliman, est pro­fes­seur asso­cié d’économie et de finance à l’Université John Hopkins. Ses recherches portent sur Keynes, Ricardo, Marx et Sraffa. Andrew Kliman demande à Changement de Société de pré­ci­ser que « lu paral­lè­le­ment à l’article de Mongiovi, « Le Spectre qui hante l’économie mar­xiste » semble mesuré. Lu seul, il semble plutôt brutal. Je n’ai pas le temps d’y chan­ger quoi que ce soit pour l’instant, et je ne peux que recom­man­der qu’on lise les deux articles ensemble. » Changement de Société sou­haite faire décou­vrir les débats qui agitent le mar­xisme aca­dé­mique anglo-saxon. La tra­duc­tion de tel ou tel éco­no­mistes, socio­logue ou anthro­po­logue n’est pas un témoi­gnage de sou­tien à son inter­pré­ta­tion de Marx et du monde. Changement de Société remer­cie Andrew Kliman pour avoir auto­risé la tra­duc­tion ci-des­sous. La biblio­gra­phie sera donnée en fin de troi­sième partie.

« Sur le ter­rain de l’économie poli­tique la libre et scien­ti­fique recherche ren­contre bien plus d’ennemis que dans ses autres champs d’exploration. La nature par­ti­cu­lière du sujet qu’elle traite sou­lève contre elle et amène sur le champ de bataille les pas­sions les plus vives, les plus mes­quines et les plus haïs­sables du cœur humain, toutes les furies de l’intérêt privé. » Karl Marx, Préface à la Première édi­tion du Capital

« Un jour, le seau en aura ras-le-bol de des­cendre au fond du puits » (Bob Marley and the Wailers, « I shot the Sheriff »)

Les « éco­no­mistes mar­xistes » per­sistent à pré­tendre avoir prouvé que la cri­tique de l’économie poli­tique faite par Marx était cri­blée d’ « erreurs tech­niques » et d’incohérences internes. Ils ont uti­lisé des preuves pré­su­mées pour jus­ti­fier leur sup­pres­sion de l’œuvre même de Marx, empê­chant qu’elle ne soit ensei­gnée et déve­lop­pée dans les amphi­théâtres et les revues aca­dé­miques, y com­pris ceux de l’économie radi­cale. Ils ont aussi uti­lisé ces preuves pré­su­mées comme une raison de révi­ser l’œuvre de Marx d’une façon qui « sape […] ses pro­po­si­tions fon­da­men­tales sur le fonc­tion­ne­ment du capi­ta­lisme et son déve­lop­pe­ment à tra­vers l’histoire » (Mongiovi, 2001, p. 3).

Et pour­tant, un spectre hante « l’économie mar­xiste »- le spectre de Marx. La faus­seté des preuves pré­su­mées des « éco­no­mistes mar­xistes » a été soli­de­ment prou­vée, et les contre-argu­ments ont résisté au temps. Ainsi, la cri­tique de l’économie poli­tique faite par Marx- sous la forme sous laquelle il l’a lui-même éta­blie- est reve­nue d’outre-tombe. Elle plane sur « l’économie mar­xiste » comme une alter­na­tive logi­que­ment cohé­rente à ses doc­trines et méthodes.

Gary Mongiovi essaie d’exorciser ce spectre. Son article vise à être « Une cri­tique du mar­xisme de la Temporal Single System Interpretation », mais la véri­table cible est Marx lui-même. Comme je vais l’expliquer plus bas, l’article fait en réa­lité partie d’une attaque idéo­lo­gique contre le corps de doc­trine de Marx.

Mongiovi (2001, p. 35) nie qu’une attaque idéo­lo­gique soit à l’œuvre. Un argu­ment qu’il uti­lise pour le nier est que les révi­sions de l’œuvre de Marx faites par les « éco­no­mistes mar­xistes » ne « sapent […] pas ses pro­po­si­tions fon­da­men­tales sur le fonc­tion­ne­ment du capi­ta­lisme et son déve­lop­pe­ment à tra­vers l’histoire » (Mongiovi, 2001, p.3). Pour fonder sa thèse, il fau­drait qu’il prouve que l’interprétation néo­ri­car­dienne (Sraffaian inter­pre­ta­tion) de Marx est une inter­pré­ta­tion cor­recte et non pas un mythe conçu pour donner l’impression que les « pro­po­si­tions fon­da­men­tales » du néo­ri­car­disme étaient aussi celles de Marx. Mais Mongiovi ne prouve pas cela. Il n’essaie même pas. Il « résume » sim­ple­ment (Mongiovi, 2001, p. 4) les inter­pré­ta­tions de Sraffa, Dobb, et Gargnani- sans même prendre la peine de les défendre. C’est sim­ple­ment un appel dog­ma­tique à l’autorité.

En fait, la thèse de Mongiovi est sim­ple­ment gro­tesque. Il est indu­bi­table que la plus « fon­da­men­tale des pro­po­si­tions sur le fonc­tion­ne­ment du capi­ta­lisme » avan­cées par Marx est la théo­rie que l’exploitation des tra­vailleurs, l’extraction de sur­tra­vail, est la seule source du profit. Néanmoins, toutes les révi­sions de son tra­vail faites par les « éco­no­mistes mar­xistes » insi­nuent le contraire. Chacune des révi­sions « simul­ta­néistes » de Marx- révi­sions dans les­quelles les coûts de pro­duc­tion et les prix des mar­chan­dises sont déter­mi­nées en même temps- impliquent que l’extraction du sur­tra­vail n’est ni néces­saire ni suf­fi­sante pour que le profit soit posi­tif.

Dans “If it Ain’t Broke, Don’t Correct It”, je prouve que c’est vrai même dans les éco­no­mies repo­sant sur les petites unités indé­pen­dantes (eco­no­mies without joint pro­duc­tion) qui se repro­duisent dans le temps. Seule la théo­rie de la valeur de Marx, telle que la com­prend la Temporal Single System Interpretation, est com­pa­tible avec la pro­pos­tion que le sur­tra­vail est néces­saire et suf­fi­sant pour le profit. Quand Mongiovi (2001, p. 35) deman­dait à la confé­rence de l’an der­nier « pour­quoi l’économie mar­xiste, après Sraffa, exi­ge­rait-elle malgré tout une ana­lyse en termes de valeur-tra­vail », je lui ai répondu en ren­voyant à cette preuve. Mongiovi a donc eu plus d’un an pour étu­dier ma preuve et, si pos­sible, pour la réfu­ter. Mais il ne l’a pas réfu­tée et per­sonne d’autre ne l’a fait.

Une autre raison pour laquelle la thèse de Mongiovi est gro­tesque est que la loi de la baisse ten­dan­cielle du taux de profit est cer­tai­ne­ment l’une des plus impor­tantes parmis ses « pro­pos­tions sur le déve­lop­pe­ment his­to­rique du capi­ta­lisme ». Marx lui-même l’a dit. Il a écrit que cette loi est « « en tous points la loi la plus impor­tante de l’économie poli­tique moderne » (Marx, 1973, p. 748) Pourtant, les révi­sions phy­si­ca­listes-simul­ta­néistes de la théo­rie de Marx, for­ma­li­sées dans le théo­rème d’Okishio, nient cette loi (voir, par exemple, Okishio, 1961 ; Roemer 1981, cha­pitres 4-5). Alors que Marx (1981, p. 347) sou­te­nait que « le taux de profit ne baisse pas parce que le tra­vail devient moins pro­duc­tif mais plutôt parce qu’il devient plus pro­duc­tif » (1), les modèles néo­ri­car­diens de phy­si­ca­lisme-simul­ta­néisme concluent qu’une pro­duc­ti­vité crois­sante doit faire aug­men­ter le taux de profit.(1)

La raison pour laquelle ces modèles nient la loi de Marx est sim­ple­ment qu’ils déforment sa théo­rie, et non pas que la loi est fausse. Duncan Foley, lui-même ancien défen­ser du théo­rème d’Okishio (Foley, 1986, cha­pitre 8), a reconnu qu’il était faux ; le taux de profit réel (en « argent » ou en « tra­vail ) peut en effet tomber pour les rai­sons que Marx a avan­cées. Foley (2000, p.282) écrit que « Je com­prends que Freemand et Kliman sou­tiennent que le théo­rème d’Okishio, pris lit­té­ra­le­ment, soit faux, parce qu’il est pos­sible pour le taux de profit en tra­vail et en argent de bais­ser dans les cir­cons­tances spé­ci­fiées dans les hypo­thèses de ce théo­rème. J’accepte leurs exemples comme éta­blis­sant cette pos­si­bi­lité ». (2)

Mongiovi (2001, n. 10) essaie de contour­ner l’ensemble du pro­blème, affir­mant que « le sujet de cet article est la théo­rie de la valeur de Marx, [pas] la loi mar­xienne de la baisse ten­dan­cielle du taux de profit » C’est hypo­crite. (3) Il vient d’affirmer que le phy­si­ca­lisme ne « sape aucune des pro­po­si­tion fnda­men­tales [de Marx] sur […] le déve­lop­pe­ment his­to­rique du capi­ta­lisme » (Mongiovi, 2001, p. 3, sou­li­gné par nous). C’est une thèse totale, qui englobe tout. Elle englobe la loi de Marx. Donc Mongiovi ne peut avoir le beurre et l’argent du beurre. Il doit soit affron­ter direc­te­ment la loi et l’incapacité du phy­si­ca­lissme à la fonder soit renon­cer à la thèse que le phy­si­ca­lisme est com­pa­tible avec la tota­lité des « pro­po­si­tions fon­da­men­tales » de Marx.

(1)Voir aussi Marx (1968, p. 439) : “Le taux de profit […] tombe, non pas parce que le tra­vail devient pro­duc­tif mais parce qu’il devient plus pro­duc­tif”.

(2)Foley fait réfé­rences à des exemples tirés de tra­vaux tels que les miens (1996) et ceux de Freeman (2000).

(3) La sépa­ra­tion de la théo­rie de la valeur du taux de profit est éga­le­ment absurde, à la fois parce que la loi de Marx repose entiè­re­ment sur la théo­rie de la valeur- elle découle direc­te­ment de sa théo­rie de la valeur- et parce qu’un seul et unique modèle phy­si­ca­liste-simul­ta­néiste est uti­lisé pour révi­ser sa théo­rie de la valeur et pour nier sa loi de la baisse ten­dan­cielle du taux de profit.

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Publié 4 avril 2012

Andrew Kliman est pro­fes­seur d’Economie à la Pace University, dans l’Etat de New York.

source : le blog d’Andrew Kliman, prin­temps 2002

tra­duit de l’anglais et pré­senté par Marc Harpon pour Changement de Société (avec l’aimable auto­ri­sa­tion de l’auteur).

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