Valleyfield, mémoires et résistances

Le « soviet » de Valleyfield – Succès et échecs du travail communiste en usine

Revenir en arrière pour regarder vers l’avant

Par Mis en ligne le 04 avril 2020

Dans les années 1970 et au début des années 1980, le mou­ve­ment mar­xiste-léni­niste regroupe des mil­liers de sym­pa­thi­sants et sym­pa­thi­santes et consti­tue un des pôles domi­nants de la gauche qué­bé­coise. La plus impor­tante orga­ni­sa­tion du mou­ve­ment, la Ligue com­mu­niste (mar­xiste-léni­niste) du Canada, devient le Parti com­mu­niste ouvrier (PCO) en 1979. Ce parti qui se conçoit dans la tra­di­tion de la Troisième Internationale prône l’implantation en usine. Il encou­rage les mili­tants à se faire embau­cher en usine pour y faire du tra­vail syn­di­cal et poli­tique. Valleyfield est alors un des endroits où cette pré­sence com­mu­niste est la plus forte. On retrouve des mili­tants dans la plu­part des grandes usines de la ville et des envi­rons. Dans cer­tains cas, les mar­xistes-léni­nistes se font élire à des postes syn­di­caux et exercent une influence déter­mi­nante sur les luttes dans les milieux de tra­vail. Un leader du parti déclare à l’époque que « dans la région, tous les élé­ments avan­cés ont été ral­liés » et cer­tains parlent du « soviet de Valleyfield » pour décrire la vigueur de l’engagement com­mu­niste. Dans ce texte, j’analyse l’implantation dans quatre usines de la région afin de faire surgir quelques-unes des rai­sons der­rière les succès et les échecs de ces expé­riences[1].

Dominion Textile et Davison[2] : des militants isolés

Quelque temps après avoir été ren­voyée de son tra­vail de bureau en raison de ses acti­vi­tés poli­tiques, une mili­tante est embau­chée dans une usine de tex­tile de Valleyfield, la Dominion Textile, celle-là même où a eu lieu la légen­daire grève de 1946. Elle tra­vaille de nuit, dans des condi­tions dif­fi­ciles. Pendant son année à l’usine, aucune mobi­li­sa­tion signi­fi­ca­tive n’a lieu. Ce ne sont pour­tant pas les rai­sons de se révol­ter qui manquent. L’équipement est sou­vent vétuste. Les ouvrières doivent pous­ser de lourds car­rosses dont les roues sont rouillées. Fréquemment, elles se brûlent ou se coupent, et lorsque le fil casse, elles doivent courir entre les machines pour inter­ve­nir avant que le feu ne prenne. Ces pro­blèmes de santé et de sécu­rité auraient pu deve­nir des enjeux de mobi­li­sa­tion, mais la tra­di­tion de lutte qui a marqué l’imaginaire des Campivallensiens semble s’être éva­nouie à l’usine. La mili­tante ne sent pas de com­ba­ti­vité dans son dépar­te­ment et elle n’est pas en contact avec les femmes des autres dépar­te­ments : « C’était un milieu… Tu tra­vaillais, tu finis­sais ton shift le matin, tu t’en allais chez vous ». Le milieu de tra­vail offre peu d’occasions de parler. Sur le plan­cher, le bruit empêche toute dis­cus­sion. Même pen­dant les pauses, « fal­lait que tu “checkes” ton affaire parce que si tu reve­nais pis [les machines] étaient arrê­tées, c’est ta paie qui ne ren­trait pas ». L’ouvrage est payé à la pièce, ce qui affecte les capa­ci­tés de mobi­li­sa­tion. Dans un emploi payé à l’heure, les tra­vailleurs qui maî­trisent leur tâche peuvent l’effectuer plus rapi­de­ment, ce qui dégage du temps libre qui peut poten­tiel­le­ment être uti­lisé pour parler syn­di­ca­lisme et poli­tique. À l’usine de tex­tile, les ouvrières sont inci­tées à pro­duire plus pour gagner plus. Par ailleurs, elles doivent com­bi­ner le tra­vail sala­rié et le tra­vail domes­tique, « s’occuper des maris, des enfants pis d’la maison ».

Seule mili­tante mar­xiste-léni­niste dans cette usine – sauf pen­dant une courte période où elle est rejointe par une cama­rade qui est cepen­dant ren­voyée avant la fin de sa pro­ba­tion –, elle se sent isolée. Ses rela­tions avec ses col­lègues sont cor­diales, mais il y a une cer­taine dis­tance, due entre autres à l’écart d’âge qui la sépare des autres ouvrières. Ces fac­teurs se conjuguent pour rendre dif­fi­cile l’action syn­di­cale et poli­tique. Il faut dire que le syn­di­cat n’est pas ouvert aux reven­di­ca­tions : c’est un syn­di­cat jaune, affi­lié à la Centrale des syn­di­cats démo­cra­tiques (CSD)[3]. Il est d’ailleurs dominé par les hommes alors que la main-d’œuvre de l’usine est majo­ri­tai­re­ment fémi­nine.

Alors qu’à la Dominion Textile, les contraintes du tra­vail entravent la mobi­li­sa­tion, à la Davison, ce sont plutôt le confort (rela­tif) et l’indifférence qui limitent le tra­vail d’agitation et de pro­pa­gande. Un mili­tant, qui y tra­vaille pen­dant près de dix ans, décrit une petite usine fami­liale où règne le pater­na­lisme (« T’as un pro­blème, viens nous voir »). Les tra­vailleurs évitent de reven­di­quer par peur de perdre leur emploi, mais aussi parce qu’ils ont une cer­taine confiance envers la com­pa­gnie : « [S’il y a un pro­blème] on va leur dire, ils vont arran­ger ça ». Les salaires sont parmi les plus élevés de la région, l’emploi est stable, la job n’est pas trop exi­geante phy­si­que­ment et les condi­tions de tra­vail sont assez bonnes. Les ouvriers n’ont donc pas le sen­ti­ment de vivre des injus­tices majeures.

L’expérience d’implantation du mili­tant de la Davison a néan­moins des points com­muns avec celle de la mili­tante de la Dominion Textile. L’usine offre peu de pos­si­bi­li­tés de parler aux autres ouvriers : il côtoie seule­ment les sept ou huit tra­vailleurs de son quart de tra­vail, les gens mangent à leur poste et il n’y a pas de lieu de ren­contre. En tant que seul mili­tant à l’usine, il se sent lui aussi isolé poli­ti­que­ment. Il noue d’assez bons contacts avec les autres ouvriers, mais le fait qu’il soit net­te­ment plus jeune que la moyenne n’aide pas à tisser des liens. L’absence de struc­ture syn­di­cale ne faci­lite pas les choses non plus. Au fil des années, il fait plu­sieurs inter­ven­tions auprès de la direc­tion qui finissent par porter fruit, notam­ment en santé et sécu­rité, mais il ne sent pas un sou­tien fort des autres tra­vailleurs : il a un accord tacite de leur part (« Essaie-toi »), mais l’initiative ne vient pas de la base et ne débouche pas sur une mobi­li­sa­tion plus large.

Alcan Beauharnois : une grève perdue

À l’aluminerie de Beauharnois, deux mili­tants mar­xistes-léni­nistes sont implan­tés. Ils espèrent y déve­lop­per un syn­di­ca­lisme de classe, accroître la com­ba­ti­vité ouvrière et amener les tra­vailleurs à étu­dier le mar­xisme. Sur place, l’appareil syn­di­cal est tenu par des gens de droite qui col­la­borent avec la direc­tion et qui ont obtenu la désaf­fi­lia­tion de la Confédération des syn­di­cats natio­naux (CSN) parce qu’ils jugent la cen­trale trop poli­ti­sée. Ils orga­nisent peu d’assemblées syn­di­cales. Comme les per­sonnes implan­tées à la Dominion Textile et à la Davison, un des deux mili­tants men­tionne qu’il est dif­fi­cile de faire du tra­vail poli­tique parce que les horaires et la com­po­si­tion des équipes font en sorte qu’il ne croise qu’une petite frac­tion des ouvriers. Malgré tout, il par­vient à se faire élire à l’exécutif syn­di­cal comme secré­taire à l’information. Il déve­loppe une bonne rela­tion avec le pré­sident du syn­di­cat, un homme de bonne volonté qui veut ébran­ler la com­pa­gnie. De sen­si­bi­lité anar­chiste, le pré­sident n’adhère pas au mar­xisme-léni­nisme, mais il se pro­mène avec La Forge, le jour­nal de la Ligue, dans les poches de son pan­ta­lon, juste pour faire « chier » les contre­maîtres !

Autour d’enjeux de santé et sécu­rité qui mobi­lisent lar­ge­ment les tra­vailleurs de l’usine, les deux mili­tants mar­xistes-léni­nistes et le pré­sident du syn­di­cat se donnent corps et âme pour sou­te­nir une grève qui dure plu­sieurs semaines. Or, la grève se solde par un échec. Les ouvriers rentrent au tra­vail sans gains signi­fi­ca­tifs. Le mili­tant membre de l’exécutif syn­di­cal sent alors que le lien de confiance avec les autres ouvriers est brisé. « Quand tu perds, ça prend un cou­pable : “Là, les estis de com­mu­nistes, ils nous ont monté la tête, tabar­nac !” » De sur­croît, le pré­sident du syn­di­cat est congé­dié, ce qui décime le cou­rant com­ba­tif dans le syn­di­cat. Une étin­celle a bel et bien mis le feu à la plaine, pour reprendre une expres­sion prisée par les mar­xistes-léni­nistes, mais ça a donné un feu de paille :

Quand l’étincelle est arri­vée, tu peux pas dire que t’avais des délé­gués syn­di­caux des dif­fé­rents shifts, des dif­fé­rents dépar­te­ments, struc­tu­rés pour véhi­cu­ler un même mot d’ordre. On était une p’tite gang, mais on n’était pas orga­ni­sés dans la shop.

L’usine d’explosifs : terreau fertile, enracinement durable

La situa­tion à l’Alcan contraste avec celle qui pré­vaut à l’usine d’explosifs de la région. Profitant d’une vague d’embauche d’environ 300 jeunes tra­vailleurs, une dizaine de mili­tants mar­xistes-léni­nistes sont enga­gés dans un court laps de temps. Ils sont donc assez nom­breux pour former un noyau influent. En ayant une pré­sence dans plu­sieurs dépar­te­ments, ils peuvent rejoindre plus de per­sonnes, mieux connaître la réa­lité de la shop, mais aussi reprendre des ini­tia­tives propres à un dépar­te­ment et les étendre à l’ensemble de l’usine. Ainsi, quand un mili­tant fait signer une péti­tion à tous les ouvriers de son dépar­te­ment pour récla­mer un détec­teur de métal afin de pré­ve­nir les acci­dents, l’idée est par la suite mise de l’avant avec succès dans les autres dépar­te­ments.

L’usine d’explosifs consti­tue alors un milieu plutôt favo­rable au mili­tan­tisme. La main-d’œuvre est majo­ri­tai­re­ment com­po­sée de jeunes, plus com­ba­tifs que leurs aînés. Les condi­tions de tra­vail sont si dan­ge­reuses que la plu­part sont déjà conscients de la néces­sité d’agir. Un mili­tant men­tionne d’ailleurs que les ventes de La Forge aug­mentent lorsqu’il y a une explo­sion dans l’usine !

Peu de temps avant l’embauche des mar­xistes-léni­nistes, une grève vic­to­rieuse de sept mois a eu lieu sur des ques­tions de santé et de sécu­rité. Elle a été orga­ni­sée par un exé­cu­tif syn­di­cal com­ba­tif, avec lequel les mili­tants de la Ligue par­viennent à tisser des liens, tra­vaillant en front uni pour obte­nir gain de cause sur plu­sieurs points. Les membres de l’exécutif en place sont cepen­dant peu sou­cieux de la démo­cra­tie syn­di­cale. Les mar­xistes-léni­nistes font donc de la démo­cra­ti­sa­tion une de leurs prio­ri­tés. Ils mul­ti­plient les efforts pour infor­mer les membres et les impli­quer dans la prise de déci­sion, ce qui permet de mieux enra­ci­ner le syn­di­cat. Selon l’un des mili­tants ren­con­trés, il s’agit de la plus grande réus­site des mar­xistes-léni­nistes.

Cet enga­ge­ment des mili­tants contri­bue à l’obtention de gains concrets en termes d’avantages sociaux et de condi­tions de tra­vail. Par exemple, ils militent avec succès pour la pleine recon­nais­sance d’un droit col­lec­tif de refu­ser un tra­vail dan­ge­reux. De plus, ils obtiennent un géné­reux sys­tème de congés qui permet à plu­sieurs ouvriers de faire un retour aux études ou de démar­rer leur propre entre­prise. Des années plus tard, le syn­di­cat – dirigé par d’anciens mar­xistes-léni­nistes – par­vient à impo­ser une forme de coges­tion afin de pré­ser­ver des emplois mena­cés. La coges­tion est aussi uti­li­sée comme levier pour démi­li­ta­ri­ser par­tiel­le­ment la pro­duc­tion de l’usine. Quoique ces chan­ge­ments sur­viennent long­temps après la dis­pa­ri­tion du Parti com­mu­niste ouvrier, les mili­tants ren­con­trés attri­buent en partie leurs vic­toires syn­di­cales ulté­rieures aux appren­tis­sages effec­tués à l’époque :

L’influence des ana­lyses, l’influence des façons de tra­vailler, l’influence de la démo­cra­tie dans le syn­di­cat, l’influence de la for­ma­tion, l’information des membres. Ça, cette toile de fond-là au niveau du syn­di­cat, c’est parti de la pré­sence [mar­xiste-léni­niste].

Des effets posi­tifs se font donc encore sentir plus d’une géné­ra­tion après les débuts de l’implantation. L’action des mar­xistes-léni­nistes à l’usine d’explosifs a pu être effi­cace entre autres grâce à la force du nombre, mais éga­le­ment par les alliances stra­té­giques avec un syn­di­cat local reven­di­ca­teur. À l’inverse, dans d’autres usines, les condi­tions locales et l’isolement des mili­tants les ont empê­chés de construire un pôle com­ba­tif durable. Cependant, même quand l’action syn­di­cale a été cou­ron­née de succès, la pro­pa­ga­tion de la pensée com­mu­niste a lar­ge­ment échoué. Les mili­tants se sont alors concen­trés sur l’activité syn­di­cale et ont sou­vent été appuyés par les autres ouvriers pour leur com­ba­ti­vité exem­plaire en dépit de leurs convic­tions com­mu­nistes. Comme l’exprime un syn­di­ca­liste de l’usine d’explosifs qui a milité avec eux sans jamais se ral­lier au mou­ve­ment mar­xiste-léni­niste :

Il [un des mili­tants com­mu­nistes] en fai­sait beau­coup pour le syn­di­cat. Il s’investissait beau­coup pis les résul­tats étaient là. Dans ce temps-là, moi, même si t’es jaune, mauve ou vert, si t’es pour ma cause pis que tu gagnes ma cause, j’ai pas le choix de recon­naître ça.

Aujourd’hui, des mili­tants reviennent sur leur expé­rience. Plusieurs sou­lignent que leur dis­cours de l’époque était figé, dog­ma­tique, rempli de for­mules creuses. Les réfé­rences à la dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat, à la lutte armée et à la Chine de Mao, notam­ment, rejoi­gnaient peu les ouvriers. Que se serait-il passé si leur action en usine s’était appuyée sur une inter­pré­ta­tion moins rigide du mar­xisme ?

Guillaume Tremblay-Boily est doc­to­rant en socio­lo­gie à l’Université Concordia


  1. Ce texte s’appuie sur des entre­tiens réa­li­sés dans le cadre d’une thèse de doc­to­rat (en cours) sur l’engagement des mar­xistes-léni­nistes qué­bé­cois dans des milieux de tra­vail. À Valleyfield, l’implantation a presque entiè­re­ment eu lieu dans le sec­teur indus­triel, sur­tout dans des usines qui embau­chaient exclu­si­ve­ment des hommes dans le sec­teur de la pro­duc­tion. C’est ce qui explique la sur­re­pré­sen­ta­tion des mili­tants mas­cu­lins dans l’échantillon pré­senté ici. Il faut cepen­dant dire que le mili­tan­tisme à Valleyfield a pris forme dans d’autres sec­teurs, dont les gar­de­ries popu­laires et les coopé­ra­tives ali­men­taires, où, géné­ra­le­ment, ce sont des femmes qui ont joué le rôle prin­ci­pal.
  2. Aujourd’hui la Davison Grace.
  3. La Centrale des syn­di­cats démo­cra­tiques est née d’une scis­sion d’avec la CSN dans le contexte du Front commun de 1972. Elle s’oppose à la poli­ti­sa­tion de l’action syn­di­cale et au syn­di­ca­lisme de combat. Dans le cas précis de la Dominion Textile, le syn­di­cat prône la col­la­bo­ra­tion avec l’employeur.

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