Point de vue

Le soulèvement du monde arabe doit s’accompagner du respect des droits des femmes

Par , , , Mis en ligne le 09 mars 2011

Le monde bouge, le monde change. Des socié­tés que l’on croyait immuables sont en train de secouer nos cer­ti­tudes. Des dic­ta­teurs cor­rom­pus et leurs clans sont tombés coup sur coup en Tunisie et en Égypte. Le monde arabe s’embrase. Aucun pays n’est épar­gné du Yémen au Maroc en pas­sant par Bahrein et l’Algérie. Des sou­lè­ve­ments popu­laires se pro­duisent là où on ne les atten­dait pas. Les Libyens payent un lourd tribut pour se libé­rer. Tous ces peuples réclament des liber­tés démo­cra­tiques, écra­sés sous une chape de plomb de silence. Leurs reven­di­ca­tions sont aussi sociales : ils demandent des emplois, une autre répar­ti­tion des richesses, dénoncent la cor­rup­tion des régimes et exigent la trans­pa­rence et la justice.

Dans cette vague défer­lante qui secoue tant de pays, les femmes sont pré­sentes à tous les niveaux de la contes­ta­tion. En Tunisie, elles ont mas­si­ve­ment mani­festé le 29 jan­vier pour récla­mer l’égalité des droits et le 19 février une pre­mière marche a été orga­ni­sée pour la liberté et la laï­cité. En Algérie, des asso­cia­tions fémi­nistes réclament depuis des années l’abrogation du Code de la famille, qui fait des femmes des mineures à vie, et reven­diquent des lois éga­li­taires. Dans d’autres pays, comme en Égypte, même si la voix des fémi­nistes est à l’heure actuelle beau­coup plus ténue, des femmes reven­diquent l’abrogation du code du statut per­son­nel, la mise en place d’un État laïque et leur par­ti­ci­pa­tion à la com­mis­sion pour la réforme de la constitution.

Ailleurs, la voix des fémi­nistes est car­ré­ment inau­dible ou inexis­tante. Ces sou­lè­ve­ments popu­laires ver­ront-ils l’émergence d’une reven­di­ca­tion fémi­niste d’égalité ? Nul ne peut le dire d’autant plus que dans cer­tains de ces pays le poids des fon­da­men­ta­listes musul­mans et des conser­va­teurs qui veulent cloî­trer les femmes dans des vête­ments comme dans les mai­sons est d’importance et fait par­fois craindre le pire. Pèsent aussi la pau­vreté et les guerres comme en Irak et en Afghanistan. Mais l’aspiration à la démo­cra­tie, le bouillon­ne­ment révo­lu­tion­naire contre ces régimes auto­ri­taires et cor­rom­pus sont des moments pro­pices aux remises en cause en pro­fon­deur. Personne ne peut pré­dire l’avenir.

Les fémi­nistes savent que par le passé aucune révo­lu­tion vic­to­rieuse n’a garanti les droits des femmes. L’histoire a prouvé le contraire. Alors quelles garan­ties reven­di­quer ? Des Tunisiennes réclament la sépa­ra­tion consti­tu­tion­nelle entre le poli­tique et le reli­gieux. Celle-ci est fon­da­men­tale. Elles réclament aussi que l’égalité for­melle soit gravée dans le marbre de de la Constitution. Cette éga­lité for­melle n’est certes pas une garan­tie suf­fi­sante : les démo­cra­ties occi­den­tales le démontrent chaque jour. Mais c’est une condi­tion sine qua non et un préa­lable pour toute démo­cra­tie. La meilleure des garan­ties reste la mobi­li­sa­tion des femmes elles-mêmes et des hommes qui sou­tiennent leurs revendications.

Pour nous fémi­nistes, les temps que nous vivons sont inédits. Inédits, car c’est la pre­mière fois dans l’histoire que nous voyons se dérou­ler des révo­lu­tions tout en ayant en mémoire des exemples his­to­riques : ceux des révo­lu­tions du XXe siècle et ceux des mou­ve­ments de libé­ra­tion des femmes qui ont bous­culé une partie du monde contem­po­rain. Nous savons les dan­gers qui nous guettent mais nous savons aussi les oppor­tu­ni­tés que nous pou­vons saisir. Bientôt le 8 mars, jour­née inter­na­tio­nale de lutte pour les droits des femmes. A cette occa­sion, nous avons mani­festé le 5 mars à Paris en soli­da­rité avec les femmes des pays arabes, d’Iran et d’Afghanistan en sou­tien à leurs luttes et à leurs aspi­ra­tions. De ces pays nait l’espoir, nous ne sau­rions passer à côté.

Nadia Chaabane, Sérénade Chafik, Suzy Rojtman, Maya Surduts, fémi­nistes d’Égypte, de France, de Tunisie


* LEMONDE​.FR | 07.03.11 | 12h10.

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