Le socialisme d’aujourd’hui, un écosocialisme démocratique…

Par , Mis en ligne le 08 octobre 2014

François Leclercq : Pour toi, qu’est-ce que le socia­lisme aujourd’hui ?

Patrick Viveret : Le socia­lisme pour moi aujourd’hui, c’est un éco­so­cia­lisme démo­cra­tique. C’est-à-dire qui à la fois lie clai­re­ment la ques­tion de l’urgence éco­lo­gique et la ques­tion de l’urgence sociale dont on voit de plus en plus qu’ils sont insé­pa­rables et qui pose la ques­tion de la gou­ver­nance démo­cra­tique à toutes les échelles de ter­ri­toire. Et y com­pris à l’échelle pla­né­taire puisque c’est là que les enjeux fon­da­men­taux pour l’avenir de la col­lec­ti­vité humaine se jouent.

Sur l’appropriation col­lec­tive des moyens de pro­duc­tion ?

D’abord c’est impor­tant de faire un bref retour his­to­rique parce que la plu­part du temps ce qu’on a entendu par appro­pria­tion col­lec­tive des moyens de pro­duc­tion, ce fut en réa­lité l’appropriation éta­tique des moyens de pro­duc­tion. Or cette appro­pria­tion éta­tique a pro­duit les effets per­vers que l’on connaît à la fois sous forme d’économie admi­nis­trée et aussi sous forme de consti­tu­tion d’une nou­velle classe diri­geante (la Nomenklatura). Et c’est ce qui a conduit his­to­ri­que­ment à l’échec.

Mais il y a tou­jours eu une autre tra­di­tion socia­liste, le cou­rant de ce qu’on appelle aujourd’hui l’économie sociale ou de l’économie soli­daire et qui permet aux acteurs eux-mêmes de deve­nir mutua­listes, coopé­ra­teurs et de prendre en charge socia­le­ment leur propre entre­prise. Cette tra­di­tion-là elle est tou­jours vive et elle sera de plus en plus néces­saire : plus nous allons vers des socié­tés de la connais­sance plus les pro­ces­sus de socia­li­sa­tion seront impor­tants, parce que la part de l’intelligence, de la connais­sance, du savoir dans la créa­tion de richesse, fait que tous ces élé­ments-là sont par nature socia­li­sés.

Quelle est la dif­fé­rence entre les acteurs et l’État, dans la mesure où l’État par défi­ni­tion est l’émanation des citoyens ?

Le concept d’État lui-même est poly­sé­mique : selon les cas, on prend l’État au sens res­treint du terme, ou bien l’État finit par repré­sen­ter l’ensemble du sec­teur public.

Ce qu’on a appelé appro­pria­tion col­lec­tive des moyens de pro­duc­tion en par­ti­cu­lier sous l’influence de la tra­di­tion gué­diste[1] en France ou Lassalliste[2] en Allemagne, c’était vrai­ment une appro­pria­tion éta­tique, à une époque où la vita­lité de la société civile ne per­met­tait pas suf­fi­sam­ment de contre­ba­lan­cer cette appro­pria­tion éta­tique. Et, du coup, le phé­no­mène bureau­cra­tique est direc­te­ment lié à cela.

Quand on pose aujourd’hui la ques­tion appro­pria­tion col­lec­tive des moyens de pro­duc­tion, on pense his­to­ri­que­ment à la réfé­rence à ce modèle-là. Mais la tra­di­tion liber­taire de l’anarcho-syndicalisme, du socia­lisme dit uto­pique, a tou­jours eu une vision beau­coup plus auto­gé­rée de la ques­tion de cette appro­pria­tion. Et c’est celle-là à mon avis qui reste actuelle.

D’autre part, le capi­ta­lisme finan­cier est en train de pro­duire des effets de concen­tra­tion aux­quels il est inca­pable de faire face. Quand on dit des grandes banques amé­ri­caines comme la City Bank, que pour s’en sortir l’État devra appor­ter son crédit, ce sont qua­si­ment des natio­na­li­sa­tions de fait.

Il y a aussi un renou­veau de la ques­tion de l’appropriation sociale des moyens de pro­duc­tion à tra­vers toute la ques­tion des biens com­muns de l’humanité. L’écosocialisme démo­cra­tique, qui asso­cie plei­ne­ment la ques­tion éco­lo­gique à la ques­tion sociale, pose clai­re­ment la ques­tion de ces biens sociaux com­muns de l’humanité que sont par exemple la mer et le climat.

Les mul­ti­na­tio­nales sont en posi­tion de force aujourd’hui parce qu’elles sont par­fai­te­ment orga­ni­sées ?

On entre main­te­nant dans un nou­veau cycle his­to­rique, en par­ti­cu­lier du fait des pro­blèmes éco­lo­giques et de la crise cli­ma­tique. Les mul­ti­na­tio­nales sont elles-mêmes confron­tées à ce pro­blème : elles ne peuvent pas ima­gi­ner un avenir pour leur entre­prise, leur pro­duit, leur marché dans une situa­tion de désastre éco­lo­gique par exemple. Donc elles vont être obli­gées d’accepter des logiques de régu­la­tion et de gou­ver­nance et ne pour­ront plus pré­tendre faire la loi à l’échelle mon­diale. Le jeu des mul­ti­na­tio­nales a été d’utiliser le vide juri­dique et poli­tique mon­dial pour orga­ni­ser une domi­na­tion pure­ment éco­no­mique, et aussi cultu­relle, car der­rière une société de marché et une société de consom­ma­tion, ce sont aussi des enjeux cultu­rels, des enjeux de civi­li­sa­tion qui sont à l’œuvre.

Les grandes ques­tions mon­diales, et la ques­tion cli­ma­tique est aujourd’hui la plus évi­dente, reposent la ques­tion d’une vraie mon­dia­li­sa­tion, c’est-à-dire celles qui passent par des formes de régu­la­tion démo­cra­tique à l’échelle mon­diale : il faut ré-encas­trer l’économique et donc le pou­voir des entre­prises, et notam­ment des grandes entre­prises, dans la hié­rar­chie de droit qui est d’ailleurs ins­crite dans la Déclaration uni­ver­selle des droits de l’homme. Et dans cette hié­rar­chie de droit, les droits du com­merce existent mais ils sont qua­li­ta­ti­ve­ment infé­rieurs à des droits fon­da­men­taux en matière de liberté et même en matière de droits sociaux et de droit à la santé par exemple.

La dif­fi­culté de l’écosocialisme démo­cra­tique c’est qu’il n’existe pas d’organisation sur le ter­rain

C’est dif­fi­cile de faire émer­ger des acteurs à l’échelle pla­né­taire mais quand on regarde ce qui s’est passé avec l’émergence de ce qu’on a appelé la société civile mon­diale, on est presque sur­pris de l’inverse. Le fait asso­cia­tif est le fait struc­tu­rant majeur en terme de logique d’appropriation sociale, pas sim­ple­ment des moyens de pro­duc­tion, mais c’est la ques­tion de l’appropriation sociale du pou­voir sur notre propre vie, c’est ça qui est en cause.

Or l’émergence de la société civile à partir du pre­mier grand forum asso­cia­tif, celui de Rio qui se tient en même temps que le forum des Nations-Unies, et toute la décen­nie qui va conduire au pre­mier forum social mon­dial de Porto Alegre pro­duit une montée en puis­sance. Cette puis­sance créa­trice de cette société civile mon­diale, ce n’est pas de la puis­sance domi­na­trice. Elle se fait pra­ti­que­ment sans argent, sans pou­voir, sans grands médias (en tout cas rien à côté de l’argent du côté du capi­ta­lisme finan­cier, des grands pou­voirs ins­ti­tu­tion­nels et des grands médias inter­na­tio­naux). Et cela montre au contraire qu’il y a une logique de vita­lité qui peut être du côté d’une puis­sance créa­trice et non domi­na­trice et qui, elle, peut émer­ger plus rapi­de­ment qu’on l’imagine. Les partis poli­tiques n’ont pas du tout été capables d’aller aussi vite que la société civile, et le mou­ve­ment syn­di­cal qui avait pour­tant beau­coup plus de moyens que les asso­cia­tions com­mence main­te­nant seule­ment à faire émer­ger un syn­di­ca­lisme mon­dial. De ce point de vue-là, on peut dire que les asso­cia­tions à l’échelle pla­né­taire ont ouvert la voie de ce qu’est une autre approche de la mon­dia­li­sa­tion, c’est d’ailleurs le vrai sens de l’altermondialisation quand on prend la vision dans sa sub­stance ori­gi­nale et qu’on ne la laisse pas détour­ner par tel ou tel cou­rant d’extrême gauche qui, lui, reste dans des logiques anté­rieures.

C’est donc plutôt dans les asso­cia­tions qu’on peut arri­ver à vivre ce nou­veau socia­lisme ?

Je pense que la dyna­mique asso­cia­tive joue et doit jouer un rôle fon­da­men­tal notam­ment parce qu’elle permet de géné­rer un autre rap­port au pou­voir, qui est jus­te­ment un pou­voir au sens éty­mo­lo­gique du terme – qui est un pou­voir de et non un pou­voir sur. C’est un pou­voir de créa­tion démul­ti­plié par la coopé­ra­tion, alors que le pou­voir-sur est un pou­voir de domi­na­tion, qui orga­nise un couple peur-domi­na­tion (ce pou­voir qu’on a eu tant de mal à conqué­rir, on a peur qu’il vous soit repris).

La gra­vité des enjeux qui pèsent sur la pla­nète est d’une telle impor­tance que c’est la pour­suite même de l’aventure humaine qui est mena­cée. Dans le der­nier rap­port de l’OCDE, qui pour­tant est loin d’être une orga­ni­sa­tion alter­na­tive, on lit « atten­tion, si on conti­nue à ne rien faire (ou ne rien faire à la hau­teur des pro­blèmes), on va en 2030 – et 2030 c’est demain – vers une situa­tion extra­or­di­nai­re­ment dif­fi­cile sur le plan éco­lo­gique et social ». Il y a là une véri­table situa­tion d’urgence pour l’ensemble de la col­lec­ti­vité humaine.

Il faut arti­cu­ler les dif­fé­rentes forces vives, pas sim­ple­ment de la sau­ve­garde de l’humanité, des forces de vie au ser­vice de la capa­cité de l’humanité à fran­chir un saut qua­li­ta­tif dans sa propre qua­lité d’humanité. Et dans cette pers­pec­tive-là il faut jouer évi­dem­ment cette force neuve du côté asso­cia­tif, mais il n’y a aucune raison d’abandonner le ter­rain des forces anté­rieures plus clas­siques et ins­ti­tuées, avec une dia­lec­tique d’articulation. Les partis n’ont pas, eux, suf­fi­sam­ment trans­formé leur rap­port au pou­voir. Le grand échec de la tra­di­tion du socia­lisme éta­tique, c’est qu’il a cru qu’on pou­vait com­pen­ser la cap­ta­tion de richesse sans s’interroger sur les risques de la cap­ta­tion de pou­voir. Donc il faut vrai­ment lier les deux approches, le chan­ge­ment de pos­ture par rap­port à la richesse (qui est de plus en plus néces­saires pour des rai­sons à la fois éco­lo­giques et liées à la crise finan­cière), doit être aussi lié au chan­ge­ment de pos­ture par rap­port au pou­voir, pour éviter de renou­ve­ler les erreurs par­fois mons­trueuses qui ont été com­mises par le socia­lisme de tra­di­tion éta­tique et son déra­page tota­li­taire.

Ce déra­page a été assez fré­quent, presque sys­té­ma­tique…

Parce que cette ques­tion de la pos­ture par rap­port au pou­voir n’a pas été clai­re­ment posée. Les grands trous théo­riques, déjà chez Marx, sont sur la ques­tion de la démo­cra­tie et du pou­voir, par manque de vision anthro­po­lo­gique. Historiquement, les acteurs qui étaient en posi­tion de conquête et de confis­ca­tion du pou­voir, à l’instar du sta­li­nisme en URSS et du maoïsme en Chine, ont joué des logiques de cap­ta­tion de ce même pou­voir. Cette ques­tion du rap­port au pou­voir est déci­sive, elle doit être posée dans l’action trans­for­ma­trice elle-même ; ne pas attendre que la ques­tion se pose au niveau du pou­voir d’État, car il est déjà trop tard.

On peut relier la pro­duc­tion et le pou­voir, la volonté de pro­duire plus à une rela­tion avec la volonté de pou­voir ?

C’est impor­tant de penser les choses de façon arti­cu­lée. Quand je parle d’écosocialisme démo­cra­tique, c’est jus­te­ment la ques­tion éco­lo­gique qui nous oblige à penser en terme de limite face aux logiques de déme­sure, que ce soit déme­sure de richesse, de crois­sance à tout prix, que ce soit en terme de déme­sure du pou­voir.

Et elle ouvre aussi toute la ques­tion du déve­lop­pe­ment dans l’ordre de l’être et non dans l’ordre de l’avoir. Dans l’ordre de l’être, il n’y a pas de risque à l’illimité, on peut déve­lop­per le désir de beauté, le désir d’amitié et le désir de séré­nité, pour prendre les trois grandes moda­li­tés dans le rap­port à la nature, dans le rap­port à autrui, et dans le rap­port à soi-même, le désir de l’illimité dans le rap­port de l’être ne menace per­sonne et au contraire il crée des phé­no­mènes de rayon­ne­ment conta­gieux. Alors que le désir illi­mité dans l’ordre de l’avoir pro­duit des effets de jeu à somme nulle où ce qui va être gagné dans la déme­sure des uns va être retiré, y com­pris en termes vitaux, aux autres.

Quels sont les types d’association ou d’organisation éma­na­tion de la société civile, socié­tés d’acteurs sur les­quelles fonder espoir ?

On a pu repé­rer ces der­nières années deux grands phé­no­mènes. L’un a été la ren­contre des asso­cia­tions de tra­di­tion éco­lo­gique, de tra­di­tion sociale et de soli­da­rité inter­na­tio­nale. C’est ce tri­angle-là qui est né à Rio, qui s’est pour­suivi à tra­vers le sommet mon­dial de Copenhague sur la ques­tion sociale, qui a évi­dem­ment pris en compte la ques­tion des femmes à l’occasion du sommet de Pékin. Et tout ça a convergé vers les forums sociaux mon­diaux, sur une base qu’on appelle gros­siè­re­ment le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste.

L’autre grand phé­no­mène est lié à ce qu’on a appelé l’émergence des créa­tifs cultu­rels. Plusieurs études ces der­nières années ont montré qu’il y a une part crois­sante de la popu­la­tion (entre 12 et 25 % des plus de 15 ans) qui est simul­ta­né­ment, sur des valeurs éco­lo­giques (au sens large, d’être plutôt que de paraître), d’ouverture mul­ti­cul­tu­relle, d’implication sociale, et qui lie la ques­tion de la trans­for­ma­tion sociale à la ques­tion de la trans­for­ma­tion per­son­nelle. Cette idée de mener les deux conjoin­te­ment par exemple, a été l’un des résul­tats d’un des forums sociaux mon­diaux de Porto Alegre.

Les créa­tifs cultu­rels sont une com­po­sante plus large que l’altermondialisme, puisqu’on peut trou­ver des créa­tifs cultu­rels dans le domaine des entre­prises, dans le domaine des ins­ti­tu­tions, et ça peut favo­ri­ser jus­te­ment les grandes alliances conflic­tuelles dont j’évoquais les néces­si­tés. Quand je dis alliances conflic­tuelles, c’est au sens posi­tif du terme, c’est-à-dire de recon­naître la place du conflit, de la dif­fé­rence, de la diver­gence et du désac­cord. C’est un atout dans une pers­pec­tive démo­cra­tique, le conflit est une alter­na­tive à la vio­lence. Il faut pro­duire du conflit non violent, parce que quand il n’y a pas de conflic­tua­lité, c’est là que la vio­lence appa­raît, on le voit dans toutes les situa­tions, par exemple en France dans les émeutes des ban­lieues.

[1] Du nom de Jules Guesde (1847-1922) homme poli­tique fran­çais, incar­na­tion d’une ligne inflexible du mou­ve­ment ouvrier. Fondateur du Parti ouvrier, qui devien­dra, après alliance avec d’autres mou­ve­ments, la SFIO.

[2] Du nom de Ferdinand Lassalle (1825-1864), homme poli­tique et pen­seur socia­liste alle­mand.

Paru dans la revue Citoyens, de La Vie Nouvelle

Les commentaires sont fermés.