Le sens de Seattle : La vérité ne devient vraie que par l’action

Par Mis en ligne le 20 décembre 2009

OMC+10 : avant 1999, l’élan de la mon­dia­li­sa­tion sem­blait tout balayer sur son pas­sage, y com­pris la vérité. Mais à Seattle, des hommes et des femmes ordi­naires ont redonné vie à la vérité par leur action col­lec­tive.

Il est main­te­nant géné­ra­le­ment admis que la mon­dia­li­sa­tion a été un échec puisqu’elle n’a pas tenu sa triple pro­messe de sortir des pays de la stag­na­tion, d’éliminer la pau­vreté et de réduire les inéga­li­tés. Le grande crise éco­no­mique actuelle trouve son ori­gine dans la mon­dia­li­sa­tion et la libé­ra­li­sa­tion finan­cière menées par les entre­prises trans­na­tio­nales et dans l’idéologie néo­li­bé­rale qui les a légi­ti­mées. Cette crise, c’est le der­nier clou enfoncé clou dans le cer­cueil de la mon­dia­li­sa­tion.

Mais les choses étaient très dif­fé­rentes une décen­nie plus tôt. Je me sou­viens encore de la musique triom­phale qui accom­pa­gnait la pre­mière réunion minis­té­rielle de l’OMC à Singapour en novembre 1996. A cette occa­sion, les repré­sen­tants des Etats-Unis et d’autres pays déve­lop­pés nous ont affirmé que la mon­dia­li­sa­tion était inévi­table, que c’était la vague de l’avenir. La seule chose qui res­tait à faire était de rendre plus « cohé­rentes » les poli­tiques de la Banque mon­diale, du Fond moné­taire inter­na­tio­nal et de l’OMC afin de par­ve­nir au plus vite à l’utopie néo­li­bé­rale d’une éco­no­mie mon­diale inté­grée.

Et en effet, l’élan de mon­dia­li­sa­tion sem­blait vrai­ment tout balayer sur son pas­sage, y com­pris la vérité. Pendant la décen­nie pré­cé­dant Seattle, de nom­breuses études pro­ve­nant des Nations Unies contes­tait l’idée selon laquelle la mon­dia­li­sa­tion et les poli­tiques de libé­ra­li­sa­tion éco­no­miques favo­ri­saient dura­ble­ment la crois­sance et la pros­pé­rité. En fait, elles mon­traient au contraire que la mon­dia­li­sa­tion et les poli­tiques pro-marché géné­raient davan­tage d’inégalités et de pau­vreté et ren­for­çaient la stag­na­tion éco­no­mique dans les pays du Sud. Mais pour les milieux aca­dé­miques, la presse et les diri­geants poli­tiques ces don­nées étaient des asser­tions non-véri­fiés plutôt que des faits. Ils pré­fé­rèrent répé­ter doci­le­ment la mantra néo­li­bé­rale : libé­ra­li­sa­tion éco­no­mique = crois­sance et pros­pé­rité. Cette ortho­doxie – répé­tée ad nau­seam dans les éta­blis­se­ments sco­laires et les uni­ver­si­tés, dans les médias et les milieux poli­tiques – avan­çait que ceux qui cri­ti­quaient la mon­dia­li­sa­tion étaient des réin­car­na­tion modernes des Luddites, ces gens qui cas­saient les machines lors de la révo­lu­tion indus­trielle, ou, comme Thomas Friedman nous a dédai­gneu­se­ment nommés, des gens qui croyaient encore que la terre était plate.

Et puis vint Seattle. Après le tumulte de ces jour­nées, la presse com­mença à parler de “la face obs­cure de la mon­dia­li­sa­tion”, des inéga­li­tés et de la pau­vreté qu’elle cau­sait. Par la suite, nous avons assisté à la défec­tion spec­ta­cu­laire d’adeptes de la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale, comme le finan­cier George Soros, le Prix Nobel Joseph Stiglitz et l’économiste-vedette Jeffrey Sachs. Cette déroute intel­lec­tuelle de la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale a pro­ba­ble­ment atteint son sommet il y a un peu plus de deux ans lors de la paru­tion d’un rap­port détaillé établi par un panel de som­mi­tés éco­no­miques néo­clas­siques pré­sidé par Angus Deaton de Princeton et l’ancien éco­no­miste en chef du FMI Kenneth Rogoff. Ce rap­port mon­trait crû­ment que le Département de la recherche de la Banque mon­diale – qui était à l’origine de la plu­part des affir­ma­tions selon les­quelles la mon­dia­li­sa­tion et la libé­ra­li­sa­tion du com­merce abou­tis­saient à des taux de pau­vreté plus bas, à une crois­sance éco­no­mique durable et à moins d’inégalités – avait déli­bé­ré­ment fal­si­fié des don­nées et/​ou avancé des conclu­sions indues.

Certes, le néo­li­bé­ra­lisme a conti­nué à être le dis­cours par défaut de bien de la plu­part des éco­no­mistes et tech­no­crates. Mais, avant même la débâcle finan­cière mon­diale récente, il avait déjà perdu une bonne partie de sa cré­di­bi­lité et de sa légi­ti­mité. Qu’est-ce qui a fait la dif­fé­rence ? Ce ne fut pas tant la recherche et les débats publics que l’action. Il a fallu les mani­fes­ta­tions anti-mon­dia­li­sa­tion à Seattle, en inter­ac­tion syner­gique avec la résis­tance des repré­sen­tants des pays en déve­lop­pe­ment au Centre Sheraton des Conventions et la répres­sion poli­cière ; on a alors pu assis­ter à l’effondrement spec­ta­cu­laire de la réunion minis­té­rielle de l’OMC et trans­for­mer les asser­tions non-véri­fiées en faits éta­blis, c’est-à-dire en vérité. Cette débâcle intel­lec­tuelle infli­gée à la mon­dia­li­sa­tion à Seattle a eu des consé­quences bien réelles. Aujourd’hui The Economist, le prin­ci­pal avatar de la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale, admet que “l’intégration de l’économie mon­diale recule sur pra­ti­que­ment tous les fronts,” et qu’un pro­ces­sus de “dé-mon­dia­li­sa­ton” , hier encore inima­gi­nable, est en train de se dérou­ler.

Seattle a été ce que le phi­lo­sophe Hegel appe­lait “un évè­ne­ment his­to­rique mon­dial”. La leçon durable qu’il faut en tirer, c’est que la vérité n’est pas sim­ple­ment là, exis­tant objec­ti­ve­ment et éter­nel­le­ment. La vérité est res­ti­tuée, rendue réelle et rati­fiée par des actes. A Seattle, des femmes et des hommes ordi­naires ont re-ins­ti­tué la vérité par leur action col­lec­tive et fait écla­ter le para­digme intel­lec­tuel qui pro­té­geait sur le plan idéo­lo­gique la domi­na­tion des mul­ti­na­tio­nales.

Walden Bello [1]

Analyste prin­ci­pal du groupe de réflexion phi­lip­pin Focus on the Global South (Objectif Sud), membre du TNI (Transnational Institute) et repré­sen­tant du Parti de l’action citoyenne Akbayan au Congrès des Philippines.

Publié le 1er décembre 2009 sur le site Transnational ins­ti­tute [2]. Traduit par Andrée Durand dans le cadre du projet www​.​m​-​e​-dium​.net [3] et révisé par Cédric Durand.

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