Éducation supérieure - Culture, marchandise et résiatance

Le scandale de la démocratie –penser le « mouvement des indignées » avec Jacques Rancière

Bilan des luttes

Par Mis en ligne le 04 mars 2020

La poli­tique, au sens fort du terme, c’est la capa­cité de n’importe qui

à s’occuper des affaires humaines.

Jacques Rancière[1]

Fin des idéo­lo­gies, des uto­pies, de l’histoire, depuis plus de 20 ans, intel­lec­tuelles, jour­na­listes et autres expertes paten­tées nous ont habi­tués aux nécro­lo­gies poli­tiques. C’en serait fini des rêves fous d’une huma­nité autre : le triomphe de la démo­cra­tie et d’une ges­tion prag­ma­tique des affaires humaines signe­raient le glas des idéaux alter­na­tifs. Le monde des arbi­trages négo­ciés entre groupes d’intérêt sous l’égide d’un État qui, enfin, n’est plus jaloux de ses pré­ro­ga­tives, voilà qui consti­tue­rait l’habitat natu­rel de l’Homo demo­cra­ti­cus.

Seule ombre au tableau : les popu­la­tions occi­den­tales, ensor­ce­lées par leur indi­vi­dua­lisme sans borne, se refu­se­raient de plus en plus à la « par­ti­ci­pa­tion citoyenne ». En témoigne entre autres la désaf­fec­tion élec­to­rale, dénon­cée de toutes parts. Il y aurait bien eu ici et là quelques « indi­gnées », mais tris­te­ment sans chef, sans cause et sans reven­di­ca­tions pré­cises – englués qu’ils aient été dans un véri­table fourre-tout d’indignations sec­to­rielles. Larmes de cro­co­dile.

Pourtant, à mille lieues d’une impro­bable ana­lyse socio­lo­gique de l’occupation de cen­taines de villes par ceux et celles qui, sans direc­tion appa­rente, se récla­mèrent de toutes les indi­gna­tions, on peut se deman­der si le « mou­ve­ment des indi­gnées » n’a pas exposé le pro­blème de la démo­cra­tie sous un nou­veau jour. À moins de consen­tir à réduire la démo­cra­tie à un régime poli­tique (l’État de droit) adé­quat à une forme de société (l’ensemble plus ou moins paci­fié des iden­ti­tés et des inté­rêts dûment cir­cons­crits) ; en somme, à moins d’accepter le réa­lisme démo­cra- tique triom­phant comme une forme nou­velle de tota­li­ta­risme, on peut se deman­der si, à son corps défen­dant peut-être, le « mou­ve­ment des indi­gnées » n’a pas réanimé le scan­dale de la démo­cra­tie, cette irrup­tion irré­pres­sible et irré­vé­ren­cieuse du « pou­voir de n’importe qui ». Mobilisant les caté­go­ries de la pensée du phi­lo­sophe fran­çais Jacques Rancière, parmi d’autres, voilà ce que cette contri­bu­tion à l’analyse poli­tique de notre temps aime­rait sug­gé­rer.

Police et poli­tique ou qu’est-ce que la démo­cra­tie ?

Rappelons d’abord un fait mal connu. Nulle part, jamais, n’a existé de régime poli­tique démo­cra­tique ni, encore moins, de société démo­cra­tique. Le « triomphe de la démo­cra­tie » dont s’enorgueillissent nos contem­po­rains, dans la langue de Rancière, c’est le triomphe antipoli­tique de la police. Qu’est-ce à dire ?

De tout temps, les socié­tés ont été orga­ni­sées sur la base d’un ensemble de hié­rar­chies ; un ensemble de hié­rar­chies plus ou moins rigides, plus ou moins contrai­gnantes, plus ou moins arbi­traires ou plus ou moins ins­ti­tu­tion­na­li­sées ; un ensemble de hié­rar­chies tantôt fon­dées sur la nais­sance, l’âge, le sexe, la force, le pres­tige ou le rap­port pri­vi­lé­gié aux divi­ni­tés, tantôt fon­dées sur la richesse, les savoirs, les com­pé­tences, les habi­le­tés ou l’expérience. Aucune moderne « éga­lité des condi­tions », pour reprendre Tocqueville, ne s’est même appro­chée un tant soit peu d’une « éga­lité de situa­tion » ; entre l’égalité de droit et l’égalité de fait, en d’autres termes, il y a tou­jours eu un monde – le nôtre, jus­te­ment. Et cette dis­tri­bu­tion hié­rar­chique des rôles, des places, des titres et des fonc­tions, avec les hon­neurs et les pou­voirs que cela confère, il faut bien le dire, c’est là le propre d’un ordre social inlas­sa­ble­ment oli­gar­chique, dominé par les diverses figures du pou­voir de quelques-unes. C’est d’ailleurs ce que Robert Michels nom­mait déjà au début du xxe siècle « la loi d’airain de l’oligarchie[2] » et que l’historien ita­lien Luciano Canfora résuma grâce à la for­mule de quelqu’un que nous pou­vons dif­fi­ci­le­ment sus­pec­ter d’être un démo­crate for­cené, un cer­tain Napoléon Bonaparte : « Chez les peuples et dans les révo­lu­tions l’aristocratie existe tou­jours : la détrui­sez-vous dans la noblesse, elle se place aus­si­tôt dans les mai­sons riches et puis­santes du tiers état ; la détrui­sez-vous dans celles-ci, elle sur­nage et se réfu­gie dans les chefs d’atelier et du peuple[3]. »

Et l’État lui-même ne fut jamais qu’un « mode d’aménagement » des rap- ports entre domi­nants et domi­nées, une manière plus ou moins com­plexe d’organiser les mul­tiples façons d’écarter de la gou­verne qui n’a pas de titre à gou- verner. Avec ses pro­fes­sion­nelles de la poli­tique et sa consti­tu­tion d’un per­son­nel bureau­cra­tique, puis tech­no­cra­tique, les oli­gar­chies sociales, et plus spé­ci­fi­que­ment éco­no­miques, se dou­blèrent d’une oli­gar­chie éta­tique se reven­di­quant d’une légi­ti­mité popu­laire. Des élites au pou­voir au nom du peuple, tel était le rêve et tel a tou­jours été la réa­lité du gou­ver­ne­ment repré­sen­ta­tif[4].

De ce point de vue, l’État moderne est bien un État de droit, un État oli­gar­chique de droit, dont le point d’application est une popu­la­tion dis­tri­buée selon l’ordre de la répar­ti­tion des rôles, des places, des titres et des fonc­tions. Chacune est, ou doit être, à sa place, selon le titre qu’il a à gou­ver­ner. Cet ordre, que les socio­logues, poli­to­logues et autres scien­ti­fiques du monde social reven­diquent être leur objet d’étude, c’est ce que Rancière nomme la police.

Dans ce contexte, la poli­tique, c’est le bou­le­ver­se­ment ponc­tuel et impré­vi­sible de cette répar­ti­tion poli­cière des rôles, des places, des titres et des fonc­tions. C’est la polé­mique sur le commun, la remise en cause de l’ordre de la dis­tri­bu­tion des parts. Et en ce sens, pour notre auteur, la démo­cra­tie consti­tue la forme paroxys­tique de la poli­tique. Ni régime poli­tique ni forme de société, la démo­cra­tie n’est rien d’autre qu’un scan­dale : le scan­dale de la mise au jour de l’égale capa­cité de n’importe qui à s’occuper des affaires humaines, indé­pen­dam­ment de sa part recon­nue dans l’ordre ins­ti­tué des parts. Retour à Aristote : la poli­tique, c’est avoir part au fait d’être gou­ver­nant autant que gou­ver­née[5].

Qui peut se récla­mer de titres à gou­ver­ner a évi­dem­ment tou­jours eu inté­rêt à lutter contre ce scan­dale de la poli­tique, ce scan­dale de la démo­cra­tie. C’est d’ailleurs là la tâche contem­po­raine de l’État oli­gar­chique de droit qui érige en idéo­lo­gie de la fin des idéo­lo­gies le règne de la ges­tion prag­ma­tique des affaires humaines. Utopie d’un monde sans utopie, sans pro­jec­tion idéa­li­sée qui remet­trait en cause l’ordre de la répar­ti­tion des parts. Réalité sans his­toire où les ges­tion­naires de la néces­sité his­to­rique s’autoproclament « réa­listes ».

Le réa­lisme tota­li­taire contre le scan­dale de la démo­cra­tie

Faciles à iden­ti­fier, les « réa­listes » sont ceux et celles qui, tou­jours, nous rap- pellent ce que l’on peut espé­rer, c’est-à-dire rien ou presque rien, parce que la réa­lité « c’est ça qui est ça » ! La réa­lité des « réa­listes » est une réa­lité inévi­table, iné­luc­table et, sur­tout, indis­cu­table. C’est cette réa­lité qu’il nous faut consi­dé­rer avec « luci­dité » ; la réa­lité des dures néces­si­tés et donc de la néces­saire adap­ta­tion à une réa­lité posée comme inexo­rable.

La lutte aux inéga­li­tés sociales ? La gra­tuité sco­laire ? La natio­na­li­sa­tion des filières éner­gé­tiques ? Un régime minier décent ? Une fis­ca­lité pro­gres­sive ? Une régle­men­ta­tion des mar­chés finan­ciers ? La décrois­sance ? C’est bien beau, s’exaspèrent nos « réa­listes », mais ce n’est pas réa­liste ! Et la liste indé­fi­ni­ment s’allonge de ce qui n’est pas réa­liste d’espérer : l’espoir, jus­te­ment, ce n’est pas réa­liste !

En ce sens, être « réa­liste » et être « prag­ma­tique », c’est tout ce qui existe néces­sai­re­ment, c’est ce qui se fait et ne doit pas se faire, néces­sai­re­ment, c’est ce qui existe. Être « prag­ma­tique », c’est l’autre nom de la confor­ma­tion à la réa­lité telle qu’elle est. Indiscutable[6].

Le pro­blème avec ces « réa­listes », c’est évi­dem­ment qu’il n’y a pas de poli­tique dans leur réa­lité. C’est une réa­lité poli­cière, certes, où chaque chose est ou plus exac­te­ment doit être à sa place, mais ce n’est pas une réa­lité poli­tique. Ce n’est pas une réa­lité dont la défi­ni­tion même est l’objet de débats, dont les évi­dences qui orga­nisent « les rap­ports du dire, du voir et du faire », dans les mots de Rancière, sont dis­cu­tées[7]. Ce n’est pas une réa­lité au cœur de laquelle les fina­li­tés de la vie col­lec­tive et les fina­li­tés col­lec­tives mêmes d’un cer­tain état de la répar­ti­tion des places sont conti­nuel­le­ment remises en cause.

Pourtant, quoi qu’on fasse, qu’on veuille ou qu’on pense, ne serait-ce que momen­ta­né­ment, tou­jours, la réa­lité poli­cière est tra­ver­sée, voire déchi­rée par des remises en cause poli­tiques du par­tage des places. Ouverte ou larvée, la défi­ni­tion même de la réa­lité ne cesse d’être l’objet d’un débat. C’est là le mal­heur des « réa­listes », mais c’est aussi leur pain quo­ti­dien : faire taire une réa­lité qui parle d’elle-même en la ren­dant indis­cu­table. Chacune à sa place et c’est ça qui est ça !

Jacques Rancière a un nom pour cela : le consen­sus. Le consen­sus n’est pas un simple accord entre des par­ties. Le consen­sus, c’est plus encore que l’entente impli­cite sur la répar­ti­tion des par­ties, c’est l’idée selon laquelle il y a ou doit y avoir une concor­dance de l’ensemble des par­ties exac­te­ment dénom­brables de la société (groupes, sous-groupes, indi­vi­dus) et de la com­mu­nauté (le tout). Le consen­sus, c’est le réa­lisme démo­cra­tique posant l’implacable adé­qua­tion entre cha­cune des par­ties et ce qui les struc­ture, leur donne forme et droit de cité, l’État de droit[8].

L’ingénue s’étonne : ce réa­lisme démo­cra­tique ne se confond-il pas avec le pro­cédé même des régimes tota­li­taires du xxe siècle ? Au nom d’une sup­po­sée connais­sance vraie et indis­cu­table des lois de la race ou des lois de l’histoire, le réel a été pensé comme étant refermé sur lui-même, sans reste, sans débat pos­sible. Réalité totale, tota­li­taire. Désormais, au nom des pré­ten­dues lois de l’économie, du marché mon­dial, de la crois­sance ou de je-ne-sais-quelle néces­sité de la balance débit/​crédit ou de l’équilibre mul­ti­cul­tu­rel des iden­ti­tés, voilà ce qu’il est réa­liste d’espérer, nous disent les « réa­listes », c’est-à-dire rien ou presque rien, parce que c’est une réa­lité néces­saire, donc refer­mée sur elle-même, sans reste, sans débat pos­sible ! Réalité poli­tique sans poli­tique. Réalité totale, tota­li­taire.

Mais, objec­tera-t-on, en « régime démo­cra­tique », ne se pré­vaut-on pas de liber­tés civiles et poli­tiques qui per­mettent même au plus pré­ten­tieux des pro­fes­seures de socio­lo­gie de dénon­cer le « tota­li­ta­risme » nou­veau genre ? Certes, oui, ne confon­dons pas les choses.

Le pro­fes­seur peut dis­ser­ter sans craindre pour sa vie ni même pour son tra­vail, et il le peut d’autant mieux que son dis­cours se reven­dique d’une com­pé­tence, d’un titre, et d’un voca­bu­laire emprunté à un auteur reconnu. Il le peut d’autant mieux qu’il pourra par le fait même convaincre tout un cha­cune que tout est bien à sa place, que l’on enseigne encore de grands phi­lo­sophes dif­fi­ciles d’accès et que cet ensei­gne­ment vaut un éclai­rage du monde contem­po­rain. Mieux, ce fai­sant, il four­nira la preuve qu’existent encore des pro­fes­seures pour tra­vailler hors des heures nor­males de bureau afin de peau­fi­ner la rhé­to­rique qui achè­vera de démon­trer aux étu­diantes que, sans son indis­pen­sable besogne, eux, pauvres hères, erre­raient encore dans les brumes de la caverne en croyant vivre dans un régime et dans une société démo­cra­tique !

Oui, le pro­fes­seur peut dis­ser­ter et dis­ser­ter encore, sur­tout s’il entre­tient ce que Rancière nomme la « fic­tion inéga­li­taire » qui sup­porte l’ordre oli­gar­chique consen­suel[9] ! Tant qu’il tient son rang et dis­tri­bue les rangs, confor­mé­ment à son « rôle » de pro­fes­seur. Tant qu’il prend part, mais uni­que­ment sa part, confor­mé­ment à son « rôle » d’intellectuel. Et ainsi de suite pour les repré­sen­tants poli­tiques, syn­di­caux, fémi­nistes ou étu­diantes, les chambres de com­merce, les contri­buables, etc.

Chacune son rôle, cha­cune à sa place et c’est ça qui est ça !

Tel est donc l’État oli­gar­chique de droit consen­suel : un réa­lisme tota­li­taire qui, contre le scan­dale de la démo­cra­tie, cette irrup­tion de n’importe qui n’a aucun titre à gou­ver­ner (à dis­ser­ter, à s’exprimer, à s’indigner…), mais s’occupe néan­moins des affaires humaines, fait cor­res­pondre chacun à sa place. Pour cela, il faut que chacun par­ti­cipe, prenne part, ait sa part et fasse sa part. Mais uni­que­ment sa part.

Gouvernance et par­ti­ci­pa­tion citoyenne

En effet, pour l’État oli­gar­chique de droit, rien n’est plus inquié­tant qu’une popu­la­tion qui ne prend pas ni ne fait sa part. Il en va de sa légi­ti­mité même et, pour cette raison, on convo­quera pério­di­que­ment quelques experts afin d’expliquer à quel point la « par­ti­ci­pa­tion citoyenne » est l’alliée natu­relle de la « gou­ver­nance ». Son mot d’ordre : que cha­cune prenne part, mais sur­tout sans déro­ger à l’ordre poli­cier de la répar­ti­tion des parts. À chacun son iden­tité et son groupe iden­ti­taire ; à cha­cune son inté­rêt et son groupe d’intérêt.

Sommets, tables de concer­ta­tion, comi­tés pari­taires, etc., les dis­po­si­tifs consen­suels se mul­ti­plient et engouffrent tout sur leur pas­sage. Personne n’y échappe, pourvu que, comme il se doit, cha­cune se donne la peine de se doter de porte-paroles. Et les groupes qui claquent la porte de ces ren­contres aux som­mets, par le cos­tume même d’offensés dont ils se parent, risquent eux-mêmes de faire la part belle au bal masqué. À moins qu’ils ne le fassent en guise de refus de l’état de siège dans lequel ils se trouvent piégés, il n’y a en effet, semble-t-il, rien de mieux qu’un coup de théâtre dûment orches­tré par un acteur-groupe d’intérêt pour affer­mir la scène poli­cière de la répar­ti­tion orga­ni­sée du rôle des inté­res­sés. C’est là le chiffre d’une démo­cra­tie neu­tra­li­sée : il ne doit pas y avoir de reste dans la belle adé­qua­tion entre l’État de droit et sa popu­la­tion.

Et l’on ne se for­ma­li­sera pas pour aussi peu qu’un constat : on accu­sera d’individualisme les per­sonnes qui ne par­ti­cipent pas, même si, parmi les grands absents de l’ordre consen­suel, on trouve nombre d’individus qui n’ont pas les condi­tions maté­rielles et cultu­relles pour assu­mer et donc expri­mer leur indi­vi­dua­lité[10]. Qu’à cela ne tienne, au grand buffet de la gou­ver­nance des iden­ti­tés, des inté­rêts et de leurs porte-paroles, il ne doit pas y avoir de reste. Pour cette raison, fei­gnant de confondre démo­cra­tie et capi­ta­lisme, on s’empressera de fus­ti­ger les consom­ma­teurs égo­cen­trés et étour­dis de diver­tis­se­ments abru­tis­sants pour leur déser­tion de l’espace poli­tique[11] – lorsqu’on n’ira pas jusqu’à accu­ser la « démo­cra­tie pro­vi­den­tielle » d’un éga­li­ta­risme rédhi­bi­toire à la par­ti­ci­pa­tion poli­tique[12] ! Au diable la ques­tion de savoir si l’actuel état du par­tage des parts pro­duit de l’anal­pha­bé­tisme poli­tique, une inca­pa­cité crois­sante de lire et d’interpréter les lieux et les enjeux de pou­voir. On aura tou­jours quelques vox pop média­tiques pour ache­ver de se convaincre que la popu­la­tion n’a qu’une seule parole : être là lorsque vient le temps d’opiner impu­né­ment.

Les « indi­gnées » comme figure contem­po­raine du dēmos ?

Le dēmos de la démo­cra­tie, rap­pelle par contre Jacques Rancière, ce n’est jamais la « popu­la­tion », cette col­lec­tion sta­tis­tique (éta­tique et sta­tique) de groupes, de sous-groupes ou d’individus que sondent les son­deurs, que média­tisent les médias, que repré­sentent les repré­sen­tants et que gèrent les ges­tion­naires. Et ce n’est pas plus la majo­rité, fût-elle la majo­rité silen­cieuse dont se réclament de ven­tri­po­tents ven­tri­loques qui, reti­rant le pain, encombrent de mots la bouche des sans voix.

Le dēmos de la démo­cra­tie, c’est celui qui est irre­pré­sen­table dans l’ordre ins­ti­tué des parts. C’est celui qui, invi­sible et inau­dible aux tables de concer­ta­tion, ne se fera voir et entendre qu’à la condi­tion de briser le masque iden­ti­taire à tra­vers lequel l’ordre oli­gar­chique de la répar­ti­tion sans reste est seul capable de le recon­naître.

Le dēmos de la démo­cra­tie, c’est ce n’importe qui surgi de nulle part pour faire voir un monde invi­sible, une autre répar­ti­tion pos­sible des parts, un autre « par­tage du sen­sible[13] ». C’est celui qui intro­duit du dis­sen­sus là où d’autres cherchent le consen­sus. Celui qui brise la caco­pho­nique har­mo­nie de la dis­tri­bu­tion des rôles, des places, des titres et des fonc­tions en ne se rédui­sant pas au rôle, à la place, au titre ou à la fonc­tion qui lui est échue par droit. Hier, ce furent les pauvres, les sans-culottes, les pro­lé­taires, les fils et filles d’esclaves, les femmes[14]

Et aujourd’hui ?

Peut-être, aujourd’hui, les « indi­gnées » four­nissent la for­mule. Peut-être. Le dēmos de la démo­cra­tie, c’est celui qui est irre­pré­sen­table dans l’ordre ins­ti­tué des parts, disions-nous. Alors quoi, s’insurgent les vox popu­listes ? Sans chef, sans cause et sans reven­di­ca­tion ? Comment rendre visible un phé­no­mène social s’il ne se donne pas la peine de se pré­sen­ter visi­ble­ment à l’ordre social ? Circulez, il n’y a rien à voir !

Et, en effet, il n’y a rien à voir. Rien à voir dans l’ordre de cette scène-ci, où les places sont déjà prises et les rôles déjà écrits. Mais quand surgit le dēmos, c’est qu’il n’y a plus de scène qui tienne. Que l’ordre des places est bou­le­versé par le sur­gis­se­ment de ceux et celles qui n’ont pas de place ou, mieux encore, refusent les places qui leur ont été assi­gnées. L’ordre poli­cier de l’assignation à rési­dence dans un monde de cir­cu­la­tion géné­ra­li­sée est donc mis à sac, sub­ti­le­ment, imper­cep­ti­ble­ment – comme par un genre de mou­ve­ment immo­bile[15]. Certaines refusent l’identité qui leur est des­ti­née et occupent des lieux inoc­cu­pables ? Certains et cer­taines cir­culent où l’on devrait se fixer et se fixent où l’on devrait cir­cu­ler ? Certaines vou­draient faire de véri­tables lieux de débats poli­tiques d’un parc, d’une rue, d’un pont – espaces de dépla­ce­ment entre deux points sta­tiques de l’ordre hié­rar­chique de la pro­duc­tion et de la consom­ma­tion ? Alors vite, que l’on réta­blisse la belle répar­ti­tion : on vous a enten­dus sans rien entendre, main- tenant libé­rez l’espace et ren­trez chez vous !

« 99 contre 1 », voilà pour­tant qui aurait pu être plus que la for­mule arith­mé­tique de la répar­ti­tion de la richesse par laquelle les éco­no­mistes et les jour­na­listes, entre autres gen­darmes de l’État oli­gar­chique de droit, ten­tèrent de refor­mu­ler dans leurs termes les termes d’un débat qui leur échappe. Voilà qui pour- rait être la figure d’un autre monde qui habite ce monde, un monde porté par des gens qui, ô scan­dale, pour­raient pré­tendre être autres que ce qu’ils sont !

Ils et elles auraient pu pré­tendre n’être ni aux études ni au tra­vail ni au chô­mage. Ils et elles auraient pu pré­tendre n’être ni des classes moyennes ni des contri­buables ni même des pro­fes­seures. Ils et elles auraient même pu pré­tendre n’être pas ce que les ser­vices sociaux incluent sous le nom d’exclues. Prétendre, en somme, n’être rien d’identifiable dans l’ordre des iden­ti­tés assi­gnées. Rien d’autre que ceux et celles qui s’érigent comme sujets poli­tiques à force de dési­den­ti­fi­ca­tion, dans les mots de notre phi­lo­sophe, incar­nant la mésen­tente au cœur du consen­sus. Rien d’autre que ceux et celles qui reven­diquent la part des sans parts, le compte des incomptéEs. Rien d’autre que ceux et celles qui reven­diquent être le tout de la com­mu­nauté en tant que rien dans l’actuelle répar­ti­tion des parts. Rien d’autre, au final, que ceux et celles qui reven­diquent être n’importe qui n’a pas de titre à gou­ver­ner, mais s’occupe néan­moins des affaires humaines.

En cela, oui, à leur insu peut-être, les « indignéEs » ont sonné le réveil du scan­dale de la démo­cra­tie. Il n’en tien­dra à l’avenir qu’à eux, à elles, à nous qui ne sommes ni eux, ni elles, ni nous. Qui par-delà notre rôle, notre place, notre titre ou notre com­pé­tence, sommes n’importe qui.


  1. Jacques Rancière, Moments poli­tiques. Interventions 1977-2009, Montréal, Lux, 2009, p. 79.
  2. Voir Robert Michels, Les partis poli­tiques. Essais sur les ten­dances oli­gar­chiques des socié­tés démo­cra­tiques, Paris, Flammarion, 1914.
  3. Cité par Luciano Canfora, La nature du pou­voir, Paris, Les Belles Lettres, 2010, p. 29-30.
  4. Voir, entre autres, la pre­mière partie de l’ouvrage de Jean-François Lessard, La ques­tion du poli­tique dans la moder­nité. Comprendre le malaise contem­po­rain, Montréal, Liber, 2008.
  5. Voir Jacques Rancière, Aux bords du poli­tique, Paris, Gallimard, 1998 et Kristin Ross,« Démocratie à vendre », dans Giorgio Agamben, Démocratie dans quel état ? Montréal, Écosociété, 2009, p. 71-84.
  6. Sur le réa­lisme et son méca­nisme de « réité­ra­tion de l’impossibilité de l’impossible », voir Jacques Rancière, La mésen­tente. Politique et phi­lo­so­phie, Paris, Éditions Galilée, 1995.
  7. Voir Jacques Rancière, Le spec­ta­teur éman­cipé, Paris, La Fabrique, 2008.
  8. Voir entre autres Jacques Rancière, Chroniques des temps consen­suels, Paris, Le Seuil, 2005.
  9. Voir Jacques Rancière, Le maître igno­rant. Cinq leçons sur l’émancipation intel­lec­tuelle, Paris, Librairie Arthème Fayard, 1987.
  10. Ceux et celles que cer­tains socio­logues nomment des « indi­vi­dus par défaut ». Voir Robert Castel, « Le défi de deve­nir un indi­vidu : esquisse d’une généa­lo­gie de l’individu hyper­mo­derne », dans La montée des incer­ti­tudes. Travail, pro­tec­tions, statut des indi­vi­dus, Paris, Seuil, 2009, p. 401-449.
  11. Voir Jacques Rancière, La haine de la démo­cra­tie, Paris, La Fabrique, 2005.
  12. C’est entre autres le tour de force que réus­sit à faire Dominique Schnapper dans La démo­cra­tie pro­vi­den­tielle. Essai sur l’égalité contem­po­raine, Paris, Gallimard, 2002.
  13. Voir Jacques Rancière, Le par­tage du sen­sible. Esthétique et poli­tique, Paris, La Fabrique, 2000.
  14. Voir Jacques Rancière, La nuit des pro­lé­taires. Archives du rêve ouvrier, Paris, Hachette, 2005 [1981].
  15. Voir Max Rousseau, « Le mou­ve­ment des immo­biles », Le Monde diplo­ma­tique, juillet 2011, p. 10.

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