La santé malade du capitalisme

Le rôle essentiel de la recherche publique en santé

Système de santé: enjeux politiques au Québec, au Canada et ailleurs

Par Mis en ligne le 22 mai 2020

Les gou­ver­ne­ments ont sou­vent la répu­ta­tion d’être bureau­cra­ti­que­ment lourds, dépen­siers, lents à s’adapter et ancrés dans les vieilles manières de faire. Comment, dans ce contexte de sus­pi­cion, le sec­teur public pour­rait-il être plus effi­cace en recherche et déve­lop­pe­ment que les jeunes firmes inno­vantes, dyna­miques, adeptes de la des­truc­tion créa­trice décrite par Josef Schumpeter ? Cette idée reçue quant à la per­for­mance pré­su­mée de celles-ci explique en grande partie pour­quoi les sys­tèmes d’innovation natio­naux en santé ou dans les autres sec­teurs sont presque entiè­re­ment cen­trés sur la pro­mo­tion de l’innovation par l’industrie privée. Les poli­tiques publiques en faveur de l’innovation deviennent ainsi sou­vent de simples poli­tiques de sup­port finan­cier au sec­teur privé, et le finan­ce­ment public de la recherche est ajusté de plus en plus selon aux besoins de ce der­nier.

La recherche publique qui ne répond pas aux impé­ra­tifs com­mer­ciaux est consi­dé­rée de moindre valeur puisqu’elle ne réus­sit pas à prendre une forme mar­chande com­mer­cia­li­sable. Elle est consi­dé­rée un peu comme un loisir d’universitaires réfu­giés dans leur tour d’ivoire, inca­pables de com­prendre les véri­tables besoins de la popu­la­tion. Le gou­ver­ne­ment conser­va­teur a embrassé cette pers­pec­tive, par exemple, dans le budget fédé­ral de 2012 : on aban­don­nait l’aide à la recherche fon­da­men­tale au profit de celle pou­vant être utile aux entre­prises, et on indi­quait clai­re­ment que le Conseil natio­nal de recherches du Canada devrait désor­mais « s’adapter aux besoins en recherche des entre­prises et se concen­trer sur des tra­vaux de recherche appli­quée diri­gés par l’entreprise et per­ti­nents pour l’industrie »[1].

La valeur de la recherche, dans cette pers­pec­tive, semble ne tenir qu’à sa valeur com­mer­ciale. Tout le pro­blème est là. Comment mesure-t-on l’innovation et la valeur des résul­tats de recherche ? Actuellement, on mesure l’innovation d’abord et avant tout en termes de nombre de bre­vets obte­nus, ou encore en termes de valeur com­mer­ciale réa­li­sée. À cette aune, la recherche publique ne peut évi­dem­ment pas s’avérer com­pé­ti­tive et il devient alors facile de pré­tendre qu’il faut réor­ga­ni­ser la recherche publique et uni­ver­si­taire en fonc­tion d’objectifs de court terme pour en obte­nir de la valeur com­mer­ciale. Pourtant, cette pers­pec­tive de ren­ta­bi­lité s’avère une optique à courte vue. Ainsi, si le succès com­mer­cial des sys­tèmes GPS a néces­sité des recherches pri­vées impor­tantes, ce sys­tème n’aurait tou­te­fois jamais pu être déve­loppé sans la mise en place de pro­grammes de recherche sur la rela­ti­vité en astro­phy­sique, bien que ces pro­grammes de recherche n’aient jamais eu aucune valeur com­mer­ciale.

La recherche privée en santé

La majo­rité des dépenses en recherche dans le domaine de la santé est cana­li­sée sur les pro­duits phar­ma­ceu­tiques. Pour mieux com­prendre la dyna­mique entre la recherche privée et la recherche publique, nous concen­tre­rons donc notre ana­lyse sur ce sec­teur stra­té­gique.

Le sec­teur phar­ma­ceu­tique contem­po­rain est par­ti­cu­liè­re­ment inté­res­sant, car s’il se carac­té­rise par des taux de profit très élevés, il se dis­tingue aussi par une effi­ca­cité toute rela­tive au niveau de l’innovation thé­ra­peu­tique[2]. Ce sec­teur se démarque en effet par un modèle d’affaires ren­table pour l’entreprise privée, mais qui contri­bue très peu à un avan­ce­ment thé­ra­peu­tique signi­fi­ca­tif. La raison prin­ci­pale en est que la recherche privée en santé est en fait pensée comme l’extension des stra­té­gies de mar­ke­ting de la firme : le but n’est pas d’effectuer des études scien­ti­fiques sur les béné­fices et les risques d’un nou­veau pro­duit, le but est plutôt de pro­duire des argu­ments pour le vendre.

La recherche privée en santé relève sur­tout de la recherche cli­nique visant à déve­lop­per des médi­ca­ments, plutôt que de la recherche fon­da­men­tale visant à décou­vrir de nou­veaux types de trai­te­ment. Au niveau mon­dial, 84 % de la recherche fon­da­men­tale dans le sec­teur phar­ma­ceu­tique est finan­cée par le sec­teur public, 4 % est finan­cée par des fon­da­tions à but non lucra­tif et seule­ment 12 % est finan­cée par le sec­teur privé[3]. La recherche cli­nique, tou­te­fois, demeure domi­née par le finan­ce­ment privé (si on exclut les cré­dits d’impôt). Et elle est sou­vent conçue comme une simple stra­té­gie de mar­ke­ting.

La recherche cli­nique privée des firmes est habi­tuel­le­ment exé­cu­tée à l’externe par l’entremise de contrats attri­bués à des orga­ni­sa­tions de recherche pri­vées dont le mandat est de pro­duire les don­nées qui ser­vi­ront de base à un nombre impor­tant d’articles scien­ti­fiques. Tout en sélec­tion­nant les résul­tats les plus favo­rables à leur pro­duit et en met­tant de côté les résul­tats défa­vo­rables (par exemple, sur les effets néga­tifs du médi­ca­ment), les firmes font appel à des agences de com­mu­ni­ca­tion pri­vées pour orga­ni­ser des pro­grammes de publi­ca­tion ser­vant à dif­fu­ser une masse cri­tique d’articles dans les revues médi­cales qui per­met­tront de sou­te­nir la cam­pagne pro­mo­tion­nelle des repré­sen­tants de l’industrie auprès des méde­cins[4]. En réa­lité, les articles sont sou­vent rédi­gés par les firmes et signés par des cher­cheurs com­plai­sants pour per­mettre leur publi­ca­tion dans des revues scien­ti­fiques. C’est un phé­no­mène répandu qui est mieux connu sous l’appellation de « ghost­wri­ting », écri­ture sur com­mande effec­tuée par des rédac­teurs ano­nymes.

Par exemple, des docu­ments internes de Pfizer, rendus publics à la suite d’un litige, ont permis de révé­ler qu’entre 1998 et 2000, pas moins de 85 articles scien­ti­fiques sur la ser­tra­line (l’antidépresseur Zoloft) avaient été rédi­gés à l’initiative directe de l’entreprise. Durant cette période, l’ensemble de la lit­té­ra­ture scien­ti­fique comp­tait seule­ment 211 articles sur cette molé­cule. Pfizer avait ainsi pro­duit une masse cri­tique d’articles favo­rables au médi­ca­ment, en pré­sé­lec­tion­nant les don­nées qui devaient être publiées et en lais­sant de côté celles moins favo­rables au pro­duit, ce qui lui a permis de noyer dans ce magma les études cri­tiques pro­duites de manière indé­pen­dante[5]. Ces stra­té­gies ne consti­tuent pas des excep­tions, elles sont deve­nues la norme pour trans­for­mer une inno­va­tion (une nou­velle molé­cule) en succès com­mer­cial[6].

Ce type de « science » s’avère effec­ti­ve­ment des plus ren­table puisqu’il permet d’accroître les ventes et de trans­for­mer des inno­va­tions en médi­ca­ments vedettes. Cette science est-elle tou­te­fois inté­res­sante en termes thé­ra­peu­tiques ? C’est rare­ment le cas. Les sommes immenses consa­crées à la recherche sti­mulent la pro­duc­tion de nou­velles molé­cules, mais ce sont sou­vent des molé­cules qui n’apportent rien de nou­veau en termes thé­ra­peu­tiques. En fait, plus de huit médi­ca­ments sur dix qui arrivent sur le marché ne repré­sentent aucune avan­cée thé­ra­peu­tique par rap­port à ce qui existe déjà[7]. On compte bien quelques médi­ca­ments qui repré­sentent des avan­cées impor­tantes, et c’est impor­tant de le sou­li­gner. Toutefois, ce sont des excep­tions puisque le modèle d’affaires en place n’a plus besoin d’innover en termes thé­ra­peu­tiques pour trans­for­mer un nou­veau médi­ca­ment en succès com­mer­cial.

Il est aussi impor­tant de sou­li­gner que la quasi-tota­lité des cher­cheurs et des cher­cheuses impliquéEs dans la recherche médi­cale, qu’elle soit publique ou privée, sont des gens intègres et hon­nêtes qui cherchent réel­le­ment à faire avan­cer les connais­sances de la méde­cine. Toutefois, les jeux d’influence en place et les struc­tures éco­no­miques pri­vées dans les­quelles ces cher­cheurs évo­luent les conduisent sou­vent à par­ti­ci­per de facto à un sys­tème où la ren­ta­bi­lité des action­naires peut se réa­li­ser au détri­ment des patients et des patientes.

Dans les struc­tures éco­no­miques actuelles, la recherche privée est moins axée sur le déve­lop­pe­ment de pro­duits nova­teurs que sur l’accroissement et le contrôle de dis­cours scien­ti­fiques pour mous­ser leur vente. Un bon contrôle des dis­cours scien­ti­fiques entou­rant le pro­duit permet en fait de se dis­pen­ser d’une véri­table inno­va­tion thé­ra­peu­tique puisqu’on est en mesure de faire croire qu’il y a bien une telle inno­va­tion. Il n’y a aucun inci­ta­tif finan­cier à se lancer dans des recherches com­plexes, coû­teuses et ris­quées pour déve­lop­per de nou­veaux trai­te­ments nova­teurs alors qu’il suffit de reprendre les molé­cules exis­tantes et de les modi­fier légè­re­ment pour obte­nir un nou­veau brevet. Les publi­ca­tions dou­teuses ainsi que les cam­pagnes pro­mo­tion­nelles feront le reste. Le modèle d’affaires exis­tant n’est donc pas conçu pour déve­lop­per de nou­velles géné­ra­tions de trai­te­ments pour amé­lio­rer la santé des malades, il est plutôt conçu pour pro­duire par exemple un qua­tor­zième inhi­bi­teur de pompe à pro­tons contre les reflux gas­triques, ou une dou­zième sta­tine pour réduire le cho­les­té­rol. Bien que ces pro­duits seront iden­tiques aux pré­cé­dents, les jeux d’influence dans la recherche et les cam­pagnes pro­mo­tion­nelles auront tôt fait de les trans­for­mer en médi­ca­ment à succès.

Par exemple, pour 70 % des patientes et des patients qui prennent des anti­dé­pres­seurs, on est inca­pable de démon­trer qu’ils en reti­re­ront un béné­fice cli­nique quel­conque, supé­rieur à celui d’un pla­cebo[8]. Pendant des décen­nies, de même, l’hormone de rem­pla­ce­ment pour les femmes méno­pau­sées a été pres­crite de manière sys­té­ma­tique alors que des effets secon­daires impor­tants, connus des firmes, auraient exigé plus de rete­nue de la part des méde­cins[9]. Dans le cas de l’anti-inflammatoire Vioxx, on estime que la pres­crip­tion mas­sive de ce médi­ca­ment entre 1999 et 2004 a causé aux États-Unis un sur­plus de 88 000 à 137 000 crises car­diaques, dont 30 à 40 % furent mor­telles. Pour vendre son médi­ca­ment, la firme Merck avait orga­nisé une cam­pagne de « ghost­wri­ting » qui avait favo­risé la publi­ca­tion d’environ 96 articles scien­ti­fiques. Les articles-clés avaient « omis » de men­tion­ner la mort de patientEs durant les essais cli­niques. Lors d’un recours col­lec­tif contre Merck en Australie en 2009, l’accès à des docu­ments internes avait permis de décou­vrir que la firme avait créé de fausses revues médi­cales pour faire la pro­mo­tion de son pro­duit. Les cour­riels internes de la firme, révé­lés durant le recours col­lec­tif, nous appre­naient que Merck avait dressé une liste de cher­cheurs pré­ten­du­ment « voyous » qui devaient être dis­cré­di­tés ou neu­tra­li­sés. Entre autres, huit cher­cheurs de Stanford se sont plaints d’avoir reçu des menaces de la firme après avoir publié des résul­tats défa­vo­rables au médi­ca­ment. Vioxx est peut-être le pire cas connu d’un médi­ca­ment qui a inuti­le­ment causé la mort de dizaine de mil­liers de per­sonnes[10]. Aux États-Unis, une fois qu’il fut décou­vert que la firme avait sim­ple­ment menti par rap­port aux bien­faits de son pro­duit, celle-ci a réglé à l’amiable une amende de 950 mil­lions de dol­lars. Cette somme peut sem­bler impo­sante, mais si on la com­pare aux ventes du pro­duit qui se sont éle­vées à 11 mil­liards de dol­lars durant ces cinq années, l’amende est plutôt de l’ordre d’un ticket de sta­tion­ne­ment. Bien qu’une catas­trophe pour la santé, le Vioxx reste un immense succès com­mer­cial[11].

La recherche privée pro­duit des résul­tats privés. Les firmes peuvent donc sélec­tion­ner quels résul­tats elles veulent publier et quels résul­tats elles pré­fèrent garder secrets. Il faut tou­te­fois noter que les firmes doivent tout de même dévoi­ler l’ensemble de leurs résul­tats cli­niques aux agences régle­men­taires. Néanmoins, pour faire approu­ver un pro­duit, il suffit de prou­ver qu’un pro­duit est meilleur qu’un pla­cebo, et non pas meilleur que les autres pro­duits exis­tants. Une agence régle­men­taire, comme Santé Canada, ne peut rendre les don­nées cli­niques publiques étant donné le secret com­mer­cial des entre­prises. Cette situa­tion est sim­ple­ment scan­da­leuse. Bien sou­vent, les firmes savent que leurs pro­duits peuvent causer des effets secon­daires impor­tants, mais les méde­cins qui pres­crivent les pro­duits ne le savent pas, du fait que les firmes refusent de rendre publiques leurs don­nées. Dans le cas de plu­sieurs médi­ca­ments, comme le Vioxx, le Neurontin, l’Avandia, le Wellbutrin, le Tamiflu, le Zyprexa, le Seroquel, ou l’ensemble des anti­dé­pres­seurs depuis le Prozac, les effets néga­tifs (par­fois mor­tels) ou l’absence de béné­fices cli­niques des médi­ca­ments étaient connus grâce aux essais cli­niques réa­li­sés par les firmes, mais celles-ci avaient choisi de ne pas dévoi­ler les résul­tats[12].

Soyons clairs : tant que l’ensemble des don­nées cli­niques pour tous les médi­ca­ments n’est pas publi­que­ment dis­po­nible afin de per­mettre une com­pa­rai­son ration­nelle de ces pro­duits, plu­sieurs patientEs ne béné­fi­cient pas des meilleurs trai­te­ments dis­po­nibles pour leur condi­tion, ou encore peuvent être vic­times d’effets secon­daires, par­fois mor­tels, qui auraient pu être évités grâce à des pra­tiques de pres­crip­tion plus ration­nelles. Sans trans­pa­rence des don­nées, nous sommes en pré­sence d’habitudes de pres­crip­tion qui sont le fruit des jeux d’influence des firmes sur la recherche et de l’efficacité des cam­pagnes pro­mo­tion­nelles. Sans trans­pa­rence des don­nées, la valeur com­mer­ciale des pro­duits reste décon­nec­tée de leur valeur thé­ra­peu­tique.

La recherche publique en santé

Seule la recherche publique peut réa­li­ser des essais cli­niques libres de toute consi­dé­ra­tion com­mer­ciale. En ce moment, la recherche médi­cale est struc­tu­rée autour des firmes, la recherche publique étant conçue comme une simple forme d’assistance à la recherche privée. Plusieurs par­tagent du coup un sen­ti­ment d’infériorité asso­cié à la recherche publique, comme si elle demeu­rait sans valeur sans l’apport des firmes. Pourtant la recherche publique contri­bue de manière majeure à l’avancement thé­ra­peu­tique et au bien-être des patients et des patientes[13]. Il a été estimé que la recherche publique avait contri­bué à la décou­verte de près des deux tiers des médi­ca­ments repré­sen­tant une véri­table avan­cée thé­ra­peu­tique, mais qu’en revanche elle avait peu contri­bué au déve­lop­pe­ment de pro­duits sans avan­cée thé­ra­peu­tique signi­fi­ca­tive[14].

De plus, seule la recherche publique est en mesure de poser des ques­tions per­ti­nentes pour les méde­cins. Les recherches pri­vées se demandent si un pro­duit vaut la peine d’être pres­crit par rap­port à un pla­cebo. Pour le méde­cin, la véri­table ques­tion est plutôt de savoir quel médi­ca­ment devrait être pres­crit comme trai­te­ment pour une condi­tion spé­ci­fique. Au niveau de la recherche cli­nique, c’est jus­te­ment à ce type de ques­tions que cherche à répondre la recherche publique.

Aux États-Unis, les National Institutes of Health (NIH) sont des ins­ti­tuts publics de recherche médi­cale. En plus de finan­cer de manière consi­dé­rable la recherche fon­da­men­tale, les NIH mènent par­fois de grands essais cli­niques publics pour déter­mi­ner quels devraient être les trai­te­ments pri­vi­lé­giés par les méde­cins pour des condi­tions spé­ci­fiques.

Par exemple, en 2002, les NIH ter­mi­naient l’essai cli­nique ALLHAT pour connaître quel était le meilleur trai­te­ment pour pré­ve­nir l’hypertension et l’hypercholestérolémie cau­sant l’infarctus du myo­carde. On com­pa­rait dif­fé­rents anti­hy­per­ten­seurs : les alpha­blo­quants, les anta­go­nistes cal­ciques, les inhi­bi­teurs de l’enzyme de conver­sion de l’angiotensine, ainsi qu’une géné­ra­tion plus ancienne de médi­ca­ments, soit les diu­ré­tiques[15]. Ce sont 42 000 patientEs qui ont été suiviEs durant une période de cinq à huit ans. À propos du cri­tère pri­maire de pré­ven­tion de l’infarctus du myo­carde, les médi­ca­ments n’ont démon­tré aucune dif­fé­rence en termes de béné­fices cli­niques, mis à part les alpha­blo­quants, clai­re­ment moins effi­caces que les autres. D’importantes dif­fé­rences ont tou­te­fois été signa­lées quant aux cri­tères secon­daires : les diu­ré­tiques se sont avérés plus effi­caces que les inhi­bi­teurs de l’enzyme de conver­sion de l’angiotensine pour pré­ve­nir les acci­dents vas­cu­laires céré­braux et les com­pli­ca­tions car­diaques, et plus effi­caces que les anta­go­nistes cal­ciques pour pré­ve­nir les insuf­fi­sances car­diaques[16]. Malheureusement, malgré des résul­tats cli­niques clairs, les cam­pagnes pro­mo­tion­nelles des firmes ont contri­bué à mar­gi­na­li­ser comme aupa­ra­vant la pres­crip­tion des diu­ré­tiques par rap­port aux autres médi­ca­ments plus chers et moins effi­caces[17].

Dans l’essai cli­nique CATIE, les NIH ont démon­tré que les nou­veaux anti­psy­cho­tiques (dits aty­piques) ne sont en rien dif­fé­rents cli­ni­que­ment des anti­psy­cho­tiques plus anciens coû­tant 12 fois moins cher. Pourtant, les méde­cins conti­nuent de pres­crire sys­té­ma­ti­que­ment les anti­psy­cho­tiques aty­piques[18]. De même, c’est l’essai cli­nique indé­pen­dant de la Women Health Initiative (WHI) qui a permis de faire la lumière sur les impor­tants effets nocifs de l’hormonothérapie pour les femmes méno­pau­sées[19]. Les résul­tats de cet essai cli­nique ont permis de décou­vrir l’importance de la cam­pagne de « ghost­wri­ting » qu’avait menée la firme Wyeth pour vendre son pro­duit[20], et ont aussi permis d’arrêter la pres­crip­tion sys­té­ma­tique de ce pro­duit. En posant les bonnes ques­tions, la recherche publique permet de trou­ver les bonnes réponses.

La recherche publique est-elle plus effi­cace que la recherche privée ? Si on défi­nit l’efficacité par la capa­cité de pro­duire du revenu et du profit, la réponse est non. Dans le cas de la recherche phar­ma­ceu­tique, la recherche privée est capable de pro­duire de la valeur en dépit d’une absence d’innovation thé­ra­peu­tique. La recherche publique, en s’imposant des stan­dards plus rigou­reux pour cher­cher à maxi­mi­ser les béné­fices cli­niques, pro­duit donc peu de valeur. Pire, elle s’oppose à la valeur en empê­chant les firmes de tour­ner en rond, de géné­rer des pro­fits en ven­dant de fausses pro­messes. La recherche publique consti­tue en fait un obs­tacle pour le succès com­mer­cial des nou­veaux pro­duits, elle repré­sente un frein pour l’innovation défi­nie en termes pure­ment finan­ciers.

À cet égard, le meilleur exemple est sûre­ment le Therapeutics Initiative (TI) en Colombie-Britannique. Le TI est un groupe de recherche uni­ver­si­taire financé publi­que­ment et rat­ta­ché à l’Université de la Colombie-Britannique (UBC), et qui a été appelé à conseiller le régime public d’assurance-médicaments de la pro­vince pour déter­mi­ner si un médi­ca­ment devait être rem­boursé ou pas. Créé en 1994, le TI a été for­te­ment cri­ti­qué à ses débuts puisqu’il s’opposait à l’acceptation auto­ma­tique des rem­bour­se­ments de nou­veaux médi­ca­ments par le régime public d’assurance-médicaments de la pro­vince, comme c’était le cas aupa­ra­vant. Perçu comme un groupe défa­vo­rable aux inté­rêts des firmes phar­ma­ceu­tiques domi­nantes, il a dû faire face à plu­sieurs menaces de recours légaux, à une cam­pagne de publi­cité néga­tive et à plu­sieurs tra­cas­se­ries de la part de l’industrie. Toutefois, en éta­blis­sant une méthode rigou­reuse d’évaluation par les preuves et en ne recou­rant qu’aux don­nées des essais cli­niques réa­li­sés avec les plus hauts stan­dards de la recherche, le TI est devenu un exemple natio­nal de la méde­cine fondée sur des preuves en ce qui a trait aux pres­crip­tions phar­ma­ceu­tiques. Encore aujourd’hui, il est consi­déré par plu­sieurs comme étant la seule réfé­rence cri­tique d’évaluation des nou­veaux trai­te­ments au Canada qui n’est pas enta­ché par la poli­tique ou la par­ti­sa­ne­rie[21]. Par exemple, grâce au TI, la Colombie-Britannique est la seule pro­vince qui a refusé de rem­bour­ser le Vioxx. En moyenne, on évalue que l’expertise du TI a permis une réduc­tion des coûts en médi­ca­ments de 14 % par année, et ce, non pas en dimi­nuant la qua­lité des soins, mais en l’améliorant[22].

Si l’on adopte comme credo que la recherche publique doit par­ti­ci­per à la créa­tion de la valeur com­mer­ciale, il faut alors vite déman­te­ler le TI ou tout ins­ti­tut de recherche indé­pen­dant et intègre. Depuis l’arrivée au pou­voir des libé­raux en 2001 en Colombie-Britannique, le ministre de la Santé a tenté à quelques reprises de déman­te­ler le TI. Les contri­bu­tions poli­tiques sub­stan­tielles des firmes phar­ma­ceu­tiques au Parti libé­ral en Colombie-Britannique peuvent expli­quer en partie cette volonté de mettre fin aux acti­vi­tés du TI[23]. Néanmoins, la répu­ta­tion et le sup­port dont jouis­sait cette orga­ni­sa­tion dans le monde médi­cal ont constam­ment forcé le ministre à recu­ler. En 2012, tou­te­fois, le ministre de la Santé a mis fin à tout finan­ce­ment et à toute recherche par le TI. Les recherches en cours étaient sur le point de démon­trer que des remèdes vedettes comme le Champix (pour arrê­ter de fumer), l’anticoagulant Pradax ou l’Accutane (médi­ca­ment contre l’acné) étaient trop pres­crits et géné­raient des effets non dési­rés plus impor­tants que prévu. L’année 2012 est celle où le ministre de la Santé, Mike de Jong, avait mul­ti­plié les décla­ra­tions favo­rables à l’industrie : on annon­çait un inves­tis­se­ment de 39 mil­lions de dol­lars pour la recherche phar­ma­ceu­tique dans le but d’attirer les inves­tis­se­ments privés, on vou­lait offrir un meilleur envi­ron­ne­ment d’affaires pour les firmes phar­ma­ceu­tiques, on vou­lait encou­ra­ger l’innovation et la créa­tion de valeur dans les sciences de la vie, et on vou­lait mieux arri­mer la recherche aca­dé­mique avec les besoins de l’entreprise[24]. Le pro­blème, semble-t-il, est que la recherche sans com­plai­sance du TI, ses ana­lyses rigou­reuses por­tant sur les effets secon­daires des médi­ca­ments et son exi­gence de démons­tra­tion de leurs béné­fices cli­niques se pré­sen­taient comme des obs­tacles majeurs à la créa­tion de valeur et à l’innovation com­mer­ciale. C’était par consé­quent un obs­tacle à la créa­tion d’un envi­ron­ne­ment d’affaires appro­prié. Le minis­tère de la Santé a alors mis fin à toutes les recherches en cours du TI. Non pas parce que ces recherches n’étaient pas effi­caces, mais bien parce qu’elles étaient au contraire trop effi­caces pour les besoins de l’innovation com­mer­ciale.

Conclusion

C’est tout le drame qui se joue aujourd’hui dans le monde de la science : la recherche rigou­reuse devient de plus en plus un obs­tacle à la créa­tion de valeur, à l’innovation mesu­rée en dol­lars. La pro­duc­tion sélec­tive de l’ignorance est en fait au centre du modèle d’affaires de l’innovation dans la nou­velle éco­no­mie du savoir[25]. Cette dyna­mique ne concerne pas uni­que­ment le sec­teur phar­ma­ceu­tique, elle se retrouve dans tous les sec­teurs à but lucra­tif où la ques­tion de l’évaluation des risques est cen­trale pour la déter­mi­na­tion du taux de profit. Cette même dyna­mique se retrouve ainsi sys­té­ma­ti­que­ment dans les sec­teurs de l’énergie, des orga­nismes géné­ti­que­ment modi­fiés, des chan­ge­ments cli­ma­tiques, des pro­duits chi­miques, du tabac, etc.

Lorsque l’évaluation des risques devient un fac­teur déter­mi­nant du profit, la science devient un champ de bataille et la recherche se fait enrô­ler pour défendre des inté­rêts finan­ciers bien spé­ci­fiques. Dans un contexte où les uni­ver­si­tés en viennent à se plier en quatre pour construire des par­te­na­riats public-privé avec les firmes, ce sont les impé­ra­tifs com­mer­ciaux des firmes qui pénètrent dans l’université et qui en viennent à domi­ner l’ensemble de la recherche.

Dans ce contexte, la recherche publique indé­pen­dante ne peut être ren­table. Au contraire, elle doit jouer le rôle essen­tiel de chien de garde du bien commun afin de s’assurer que la science des firmes pri­vées ne devienne pas une norme per­met­tant de dicter une vérité sur mesure pour des inté­rêts finan­ciers. Non ren­table, elle menace l’empire de la valeur qui peut se construire à partir de demi-véri­tés. En somme, la recherche publique indé­pen­dante est moins inno­vante com­mer­cia­le­ment que la recherche privée parce qu’au fond elle reste dia­ble­ment plus effi­cace.


  1. Sylvain Larocque, « Ottawa aban­donne la recherche fon­da­men­tale », La Presse, 29 mars 2012, <www​.lapresse​.ca/​l​e​-​d​r​o​i​t​/​d​o​s​s​i​e​r​s​/​b​u​d​g​e​t​-​f​e​d​e​r​a​l​-​2​0​1​2​/​2​0​1​2​0​3​/​2​9​/​0​1​-​4​5​1​0​7​0​7​-​o​t​t​a​w​a​-​a​b​a​n​d​o​n​n​e​-​l​a​-​r​e​c​h​e​r​c​h​e​-​f​o​n​d​a​m​e​n​t​a​l​e.php>.
  2. Marc-André Gagnon, « Corruption of phar­ma­ceu­ti­cal mar­kets : addres­sing the misa­li­gn­ment of finan­cial incen­tives and public health », Journal of Law, Medicine and Ethics, vol. 41, n° 3, sep­tembre 2013, p. 571-580.
  3. Donald W. Light, « Basic research funds to dis­co­ver impor­tant new drugs : who contri­butes how much ? », dans Monitoring Financial Flows for Health Research 2005. Behind the Global Numbers, Genève, Global Forum for Health Research, 2006.
  4. Alastair Matheson, « Corporate science and the hus­ban­dry of scien­ti­fic and medi­cal know­ledge by the phar­ma­ceu­ti­cal indus­try », BioSocieties, vol. 3, n° 4, 2008, p. 355–382 ; Sergio Sismondo, « Ghosts in the machine : publi­ca­tion plan­ning in the medi­cal science », Social Studies of Science, vol. 39, n° 2, 2009, p. 171-198.
  5. Sergio Sismondo, « Ghost mana­ge­ment : how much of the medi­cal lite­ra­ture is shaped behind the scenes by the phar­ma­ceu­ti­cal indus­try ? », PLoS Medicine, vol. 4, n° 9, sep­tembre 2007, p. 1429-1433.
  6. Marc-André Gagnon, « Recherche cli­nique sous influence. Penser les alter­na­tives », Prescrire, n° 342, avril 2012, p. 311-314.
  7. Donald W. Light et Joel R. Lexchin, « Pharmaceutical research and deve­lop­ment : what do we get for all that money », BMJ 345, n° e4348, août 2012, p. 22-28.
  8. Jay C. Fournier et coll., « Antidepressant drug effects and depres­sion seve­rity : a patient-level meta-ana­ly­sis », JAMA, vol. 303, n° 1, 2010, p. 47-53 ; Irving. Kirsch, The Emperor’s New Drugs : Exploding the Antidepressant Myth, New York, Basic Books, 2010.
  9. Adriane Fugh-Berman, « The haun­ting of medi­cal jour­nals : how ghost­wri­ting sold ‘‘HRT’’», PLoS Med, vol. 7, n° 9, 2010.
  10. Marc-André Gagnon et Sergio Sismondo, « The ghosts of medi­cal research », Genetic Engineering and Biotechnology News, vol. 30, n° 10, 2010.
  11. Peter Loftus et Brent Kendall, « Merck to pay $950 Million in Vioxx Settlement », Wall Street Journal, 23 novembre 2011.
  12. Ben Goldacre, Bad Pharma : How Drug Companies Mislead Doctors and Harm Patients, Toronto, McClelland & Stewart, 2012.
  13. Ashley J. Stevens, « The role of public-sector research in the dis­co­very of drugs and vac­cines », NEJM, vol. 364, n° 6, 2011.
  14. Bhaven N. Sampa et Frank Lichtenberg, « What are the res­pec­tive roles of the public and pri­vate sec­tors in phar­ma­ceu­ti­cal inno­va­tion ? », Health Affairs, vol. 30, n° 2, 2011.
  15. Martine Ruggli, « Essais cli­niques indé­pen­dants : des réponses pour mieux soi­gner », Prescrire, n° 342, avril 2012, <www​.pres​crire​.org/​D​o​c​u​/​A​r​c​h​i​v​e​/​d​o​c​u​s​/​P​i​l​u​l​e​O​r​2​0​1​2​R​u​g​g​l​i.pdf>.
  16. Atle Fretheim, « Back to thia­zide-diu­re­tics for hyper­ten­sion : reflec­tions after a decade of irra­tio­nal pres­cri­bing », BMC Family Practice, vol. 4, n° 19, 2003, p. 1-4.
  17. Andrew Pollack, « The mini­mal impact of a big hyper­ten­sion study », New York Times, 27 novembre 2008.
  18. Peter B. Jones et coll., « Randomized control­led trial effect on qua­lity of life of second- vs first-gene­ra­tion anti­psy­cho­tic drugs in schi­zo­phre­nia. Cost uti­lity of the latest anti­psy­cho­tic drugs in schi­zo­phre­nia study (CUtLASS 1) », Archives of General Psychiatry, vol, 63, 2006, p. 1079-1087 ; Ragy G. Girgis et coll., « Clozapine v. chlor­pro­ma­zine in treat­ment-naïve, first-epi­sode schi­zo­phre­nia : 9-year out­comes of ran­do­mi­sed cli­ni­cal trial », British Journal of Psychiatry, vol. 199, 2011, p. 281-288.
  19. Ruggli, op. cit.
  20. Fugh-Berman, op. cit.
  21. Times Colonist. « Pharma ini­tia­tive saved money, lives », Victoria Times Colonist, 6 décembre 2009.
  22. Steve Morgan, Ken Bassett et Barbara Mintzes, « Outcomes-based drug cove­rage in British Columbia », Health Affairs, vol. 23, n° 3, mai-juin 2004.
  23. Times Colonist, op. cit.
  24. Alan Cassels, « The best place on Earth (for phar­ma­ceu­ti­cal com­pa­nies) », Focus Online, mars 2013, <http://​focu​son​line​.ca/​?​q​=​n​o​d​e/516>.
  25. Philip Mirowski, Science-Mart. Privatizing American Science, Cambridge, Harvard University Press, 2011.

Vous appré­ciez cet article ? Soutenez-nous en vous abon­nant au NCS ou en fai­sant un don.

Vous pouvez nous faire par­ve­nir vos com­men­taires par cour­riel ou à notre adresse pos­tale :

cap@​cahiersdusocialisme.​org

Collectif d’analyse poli­tique
CP 35062 Fleury
Montréal
H2C 3K4

Les commentaires sont fermés.