Le réveil des classes

Mis en ligne le 08 février 2008

Le néo­li­bé­ra­lisme a-t-il occulté la notion de clas­ses socia­les ? Ce n’est pas l’avis du socio­lo­gue Roland Pfefferkorn, auteur d’un essai sur les rap­ports sociaux, pour qui la conflic­tua­lité sociale connaît actuel­le­ment un regain.

Par Michel Husson 

Qu’appelle-t-on le « para­doxe néo­li­bé­ral » et com­ment s’explique-t-il ?

Roland Pfefferkorn : Au moment où la pola­ri­sa­tion sociale se ren­force à tra­vers lamon­tée des inéga­li­tés socia­les, le dis­cours de classe, tel qu’il se décli­nait jusqu’àla fin des années 1970, s’efface. Il y a plu­sieurs rai­sons à cela. Le noyau cen­tral dela classe ouvrière indus­trielle s’est effon­dré. La bour­geoi­sie et ses ins­ti­tu­tions­dé­fen­dent en per­ma­nence les inté­rêts de cette classe et impo­sent sa vision dumonde. Et ce, d’autant plus que les liens entre les intel­lec­tuels et la gauche sesont for­te­ment dis­ten­dus et que de nou­veaux dis­cours et pra­ti­ques mana­gé­ria­lesse sont pro­gres­si­ve­ment impo­sés. Ajoutons à ces trans­for­ma­tions une dif­fi­cul­té­sé­man­ti­que réelle : long­temps, une confu­sion a été entre­te­nue entre la « clas­seou­vrière » et la caté­go­rie ouvrière au sens des caté­go­ries socio­pro­fes­sion­nel­les del’Insee. Or, cette classe ne s’est jamais limi­tée aux seuls ouvriers. Elle com­prendla très grande majo­rité des sala­riés. C’est pour­quoi il vaut mieux parler de« classe des tra­vailleurs » ou de « classe labo­rieuse », à l’instar d’autres lan­gues­comme l’anglais ou l’allemand (wor­king class, Arbeiterklasse). Certains dis­coursde sub­sti­tu­tion se sont pro­vi­soi­re­ment impo­sés dans les années 1980-1990 dufait de ces trans­for­ma­tions et de ces dif­fi­cul­tés com­bi­nées à des chan­ge­ments­plus « mythi­ques ». Ce sont notam­ment les thèses de la « moyen­ni­sa­tion », del’individualisation du social, de l’invisibilisation des clas­ses ou, plus­par­ti­cu­liè­re­ment en France, de l’exclusion.

Quels sont les fac­teurs qui vous per­met­tent de consta­ter un « retour des clas­ses » ?

Les expres­sions « classe sociale », « classe ouvrière », « classe sala­riale », « classe labo­rieuse », ou d’autres,réapparaissent dans nombre de titres de livres ou d’articles. Le renou­veau des conflits sociaux a conduit une part­crois­sante de socio­lo­gues à (re)prendre au sérieux les ana­ly­ses en termes de clas­ses et à aban­don­ner la ren­gaine del’individualisation du social. Ce regain d’intérêt peut s’observer, avec certes des ryth­mes pro­pres à chacun des Étatsconcernés, dans dif­fé­rents pays euro­péens, en France, en Italie, en Espagne, en Grande-Bretagne ou en Allemagne,mais aussi aux États-Unis ou au Japon. Le déve­lop­pe­ment à l’échelle inter­na­tio­nale du mou­ve­men­tal­ter­mon­dia­liste et des forums sociaux ou l’implication de mil­lions de sala­riés dans des mobi­li­sa­tions collectives,souvent pro­lon­gées témoi­gnent aussi de ce regain de la conflic­tua­lité sociale. En France, la mul­ti­pli­ca­tion et lagé­né­ra­li­sa­tion, début 2006, de mani­fes­ta­tions­ras­sem­blant des jeunes sco­la­ri­sés et des sala­riés contre ledé­man­tè­le­ment du droit du tra­vail en sont une bel­leillus­tra­tion.

Tout en déve­lop­pant une mys­ti­que du ras­sem­ble­ment, ilest clair qu’avec les lois votées au cours de l’été 2007,Nicolas Sarkozy et ceux qui sont ras­sem­blés autour de luia­li­men­tent l’actuelle lutte des clas­ses. Par exem­ple enor­ga­ni­sant de nou­veaux trans­ferts de riches­ses des­cou­ches sala­riées vers les frac­tions les plus aisées de laso­ciété, et sin­gu­liè­re­ment vers les pro­prié­tai­res les plus­for­tu­nés. De nou­vel­les mesu­res vont encore accen­tuer lesi­né­ga­li­tés socia­les. Il faut rap­pe­ler qu’au cours du quartde siècle écoulé, la part des salai­res dans la répar­ti­tion­des riches­ses a déjà reculé de 10 points en faveur des­pro­fits, en pas­sant de 70 % à 60 % du revenu natio­nal.

Source : Politis – n°988, jeudi 7 février 2008

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